Madame B., ma seconde mère
28 pages
Français

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Madame B., ma seconde mère

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Description


D'une nostalgie sans voile.






Daniel Prévost se retourne vers son passé, sa petite enfance et son adolescence, et nous dresse avec tendresse le portrait d'une femme qui, par sa présence bienveillante, lui fit don des rares moments de lumière de ses jeunes années.






Cette femme, c'est madame B., comme il l'écrit pudiquement. Elle était la directrice de son école primaire. Pleine de bonté et de générosité, elle le sortit avec douceur d'un contexte familial délétère. Elle fut pour lui un refuge permanent. Et Daniel Prévost n'hésite pas à écrire d'elle qu'elle était une " sainte laïque ".






Sensibilité et émotion sont constamment présentes dans ce récit où l'auteur redonne vie à madame B.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2012
Nombre de lectures 53
EAN13 9782749125428
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture

Daniel Prévost

Madame B.
ma seconde mère

Récit

image

Couverture : Bruno Hamaï.
Photo de couverture : © Reporters Associes/Gamma Rapho.

© le cherche midi, 2012
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

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ISBN numérique : 978-2-7491-2542-8

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aux éditions denoël

Coco-Belles-Nattes

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aux éditions verticales

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Bestiaire pour tous

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en collaboration avec Yette Prévost

Flippou, le chien

 

 

 

 

 

 

La vieille dame, vêtue d’une robe noire à col de dentelle blanc, ses cheveux noués en un chignon impeccable, est adossée contre la grille en fer, noire elle aussi, de sa villa. L’ombre du cerisier de sa cour la protège du soleil de juillet. À quelques mètres de là, avant d’entrer dans sa voiture, un homme se retourne et lui adresse un petit signe de la main.

Il ne la reverra plus.

Il a un pressentiment qu’il s’applique à chasser de son esprit pour ne garder d’elle que l’image de son visage doux et résigné de vieille dame.

Il ne la reverra pas mais il sait qu’il lui doit les moments lumineux de son enfance. Il y a une trentaine d’années, il était enfant sous le regard de cette femme qu’il vient de quitter. Elle était la directrice de l’école primaire – pour garçons – où la grand-mère du petit enfant l’amenait chaque matin. Passé le grand portail, les enfants disaient : « Bonjour, madame la directrice. » De sa voix chaleureuse, elle leur répondait : « Bonjour, enfants ! » et non : « Bonjour, les enfants… » L’absence d’article l’intriguait. Peut-être est-ce en raison de cela qu’il s’en souvient. Et ce « Bonjour, enfants » résonne encore tel un bonjour affectueux pour l’homme qui s’éloigne de la vieille dame. Il ne serait pas étonné de l’entendre dire : « Adieu, enfant ! »

Et peut-être y pense-t-elle.

Pressentir, savoir… et, par pudeur, ne rien se dire, épargner l’autre, le protéger, certes, mais parfois… Il n’a jamais osé lui demander d’éclaircir ce qui le hante depuis toujours. Désormais, il sait qu’il est trop tard.

Plusieurs décennies passeront avant que ne s’impose à lui la certitude qu’elle savait. Mais elle n’a rien dit. D’ailleurs, pourquoi aurait-elle parlé puisqu’il n’a rien demandé ?

Tandis que la voiture s’éloigne, l’homme jette des coups d’œil dans le rétroviseur pour imprimer dans sa mémoire des images de la vieille dame, des milliers d’images afin que si l’une d’elles venait à s’effacer elle soit vite remplacée par une autre. Une photocopie du souvenir. Conserver à jamais son image, éviter le néant et l’absence de mémoire. Un dernier coup d’œil dans le rétroviseur… Elle est toujours adossée à la grille et sa main droite remue doucement. Au revoir.

Il est temps d’écrire que le premier signe extérieur d’affection, hors du champ familial, ce fut d’elle qu’il le reçut. Mais n’est-ce pas exagéré ? Le temps n’a-t-il pas embelli les souvenirs ? Il est certain que non. D’ailleurs, qui pourrait témoigner du contraire après plus d’un demi-siècle ? Et pourquoi le petit enfant devenu adulte mentirait-il ? Qu’y gagnerait-il ?

 

Deux femmes prenaient soin de l’enfant : la mère et la grand-mère. Lui, au milieu de ces deux femmes qui, souvent, s’injuriaient en hurlant, l’une reprochant à l’autre des choses qu’il ne comprenait pas, voyait venir l’explosion dans leurs regards. Cela se produisait le soir, avant que la plus jeune ne l’emmène se coucher. Il se souvient très bien de la sensation bizarre qu’il éprouvait le lendemain au réveil, la tête embuée de fatigue, les membres douloureux malgré son jeune âge. Alors commençait pour lui une journée d’anxiété.

Sur le chemin de l’école, la présence de la grand-mère ne suffisait pas à le rassurer. La question qu’il posait plusieurs fois afin d’être sûr d’avoir bien entendu et compris la réponse était :

« Et maman, elle est où ? »

La réponse de la grand-mère était toujours la même :

« Elle est partie travailler. »

Il insistait, serrant plus fort sa main :

« Elle va revenir ce soir ? »

Malgré le « oui » appuyé de la grand-mère, il ne serait vraiment rassuré que le soir, au retour de la jeune femme dont il guettait les pas dans l’escalier.

Durant les heures d’école, la présence de madame B. atténuait un peu son angoisse. Qu’aurait-il pu lui arriver dans cet endroit où il se sentait protégé dès lors qu’il croisait son regard souriant ? Quel âge avait-il aux premiers jours de leur rencontre ? Six ans ? Sept ans ? Il se souvient de sa blouse grise d’écolier et de ses cheveux noirs et bouclés.

Dans quelques années ils seront blancs comme ceux de la vieille dame qu’il vient de quitter (ils sont déjà gris) et peut-être ne friseront-ils plus ? Une remarque qui s’impose à lui, sans nostalgie réelle ou feinte. Un constat : c’est ainsi, il faut s’y faire, c’est la vie. Une suite de lieux communs à ne pas bannir. Au contraire, les assumer, les souligner. Qui oserait l’accuser de sensiblerie ? de pleurnicherie ? qui ? Il revendique ces deux mots. Il les assume et les souligne, en provocateur. Souvent, au cours de sa vie d’homme, il comprendra ce que madame B. lui a donné et son souvenir surgira au détour d’une conversation, d’une expression, peut-être anodine aux yeux de certains, à la vue d’un simple objet.

Elle lui avait dit :

« Je sais que tu as déjà une marraine, mon petit. Eh bien, je serai ta seconde marraine. C’est-à-dire que je serai toujours à tes côtés. Comme je n’ai pas d’enfant, tu seras mon filleul. Je suis déjà la marraine d’une grande fille. »

Première jalousie d’enfant : le petit garçon aurait voulu être l’unique filleul. Parfois, au cours de leurs rencontres, elle évoquera cette grande fille devenue femme, mariée en Espagne.

 

Cette fidélité au lien établi est restée un mystère pour lui. Est-ce pour cela que, devenu adulte, il s’est toujours senti obligé, redevable envers cette femme dont il pense qu’elle était une sainte ? Depuis quelques années il a ajouté l’adjectif « laïque ». Une sainte laïque. Si plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’il lui ait rendu visite, alors montait en lui un sentiment de culpabilité qui le poussait à prendre de ses nouvelles. Il disait alors à sa mère ou à sa grand-mère, puis plus tard à sa femme :

« Je vais voir madame B. »

Elle le recevait, toujours disponible, indulgente, à l’écoute de ses anxiétés, le conseillant doucement.

Madame B., indulgente des premiers aux derniers jours.