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Madame Cerise

De
122 pages

La maladie d'Alzheimer fait peur et l'on pense à tort que ceux qui en sont atteints, sont coupés définitivement de notre monde de bien-portants. La réalité est bien plus complexe. Les patients restent pleinement humains et ceux qui, comme l'auteur, ont eu la chance de les côtoyer pendant longtemps, doivent reconnaître qu'ils ont reçu de leur part bien plus qu'ils n'auraient pensé de prime abord.
Madame Cerise ne comprend pas dans quel endroit elle est tombée.
Ses colocataires sont des personnes âgées comme elle, mais ils se comportent de manière bizarre. Progressivement, elle apprend à les connaître et bientôt trouve ses marques dans ce secteur protégé. Si elle sent en elle ce mal mystérieux qui lui efface le cerveau et les souvenirs récents, cela ne l'empêche pas de jeter un regard critique sur les us et coutumes de ses voisins, sur le personnel soignant et sur la vie en général.
Elle nous donne ainsi une belle leçon d'humanité.


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Couverture
Chapitre 1
Un petit-déjeuner bien agité
Il y eut d’abord comme un choc violent sur son fron t. Elle ne sentit rien dans l’instant, puis après quelques secondes une douleur lancinante lui envahit tout le crâne. Elle crut qu’elle allait défaillir. Ensuite elle sentit sur s on visage un jet brûlant, qui lui dégoulinait jusque dans son corsage blanc en lin. Et pour finir le choc d’un objet qui s’écrasait sur la table, pulvérisant sa propre tasse de café, à demi vide. Quand elle regarda devant elle, un liquide brunâtre se répandait sur la table : du chocolat. Elle remarqua également les débris du bol qui venait de briser sa tasse. Vivement elle porta la main à son front, du sang, alors elle prit de l’air de toute la force de sa poitrine et poussa un grand cri : – « Mon café, je veux mon café ! » Du sang dégoulinait à présent de son arcade sourciè re gauche, mais elle n’en avait cure : – « Mon café, donnez-moi mon café ! » – « Arrêtez-là, elle nous casse les pieds » dit madame ABRICOT assise à ses côtés et qui n’était pas d’humeur à supporter de si bon matin des cris, ayant une fois encore passé une mauvaise nuit. – « Mon café, mon café ! » – « Mais vous saignez madame MYRTILLE ! » remarqua l’aide-soignante qui s’approchait ; elle était accourue alertée par les cris ; elle se trouvait alors dans une chambre voisine et donnait à la cuillère, à madame BANANE, un mélange de chocolat et de blédine pour bébé ; dans sa précipitation, elle avait oublié de relever les barrières du lit de la patiente, mais cela, elle ne s’en rendra compte que plus tard. Assez près de madame MYRTILLE, elle remarqua le désordre sur la table : – « Mais qui a fait cela ? C’est vous qui avez renv ersé votre café, madame MYRTILLE ? » – « Non ce n’est pas moi, quelque chose est tombé l à-dedans ! Je veux mon café !! Madame je veux mon café !! » – « Oui madame MYRTILLE, je vous referai une autre tasse de café dans un moment, il faut d’abord que je regarde votre plaie sur le front ! » L’aide-soignante s’adressa alors à monsieur SUREAU, assis à l’autre bout de la longue table et qui la regardait d’un air moqueur : – « C’est vous monsieur qui avez lancé votre bol sur la tête de madame MYRTILLE ? Dites-moi que ce n’est pas vrai ? – « Ce n’est pas elle que je visais, c’était madame BISCUIT » – « C’est incroyable ça ! Vous n’avez pas à vous en prendre à qui que ce soit ici, monsieur SUREAU, que je ne vous y reprenne plus, c’est compris ? » Alors qu’elle était penchée sur la table à nettoyer les débris alimentaires mêlés de débris de porcelaine, un objet lui frappa le dos et retomba sur la table : une cuillère. – « Vous voyez, madame, il vient encore de me lance r sa cuillère » dit madame BISCUIT. – « Ce n’est pas moi » gémit monsieur SUREAU.
– « Vous mentez, vous êtes un gros menteur » – « Et vous, vous êtes grosse salope » L’aide-soignante sentit un mouvement d’air à ses côtés et avant qu’elle put réagir, elle vit madame BISCUIT, un couteau dans la main droite, se précipiter vers monsieur SUREAU, qui passible, ricanait. Elle se précipita e lle aussi et parvint à arracher le couteau des mains de madame BISCUIT et réussit à la ramener à sa place, sous les hou hou de monsieur SUREAU, qui jubilait. – « Assez maintenant ! Tous les deux vous allez vou s tenir tranquille et laisser les autres résidents finir leur repas, monsieur SUREAU, s’il vous plaît, allez maintenant dans votre chambre ! » – « Mais madame ! » – « Pas de discussion, dans votre chambre ! Vite ! » – « Mon café, mon café » – « Oui, madame MYRTILLE, après votre pansement » L’aide-soignante ramassa vivement les derniers bouts de porcelaine, lava et essuya longuement ses mains, puis appela l’infirmerie dist ante d’environ 500 mètres et se trouvant dans un autre secteur de l’établissement ; l’infirmière occupée dans les étages lui répondit par le portable : – « Mettez lui un pansement provisoire afin de stopper le sang, je viendrai dès j’aurais fini un autre pansement » L’aide-soignante se relava de nouveau les mains et fit comme lui avait indiqué l’infirmière ; elle pensait que les émotions fortes étaient terminées, bien au contraire. Elle se souvint alors qu’elle avait laissé en plan dans sa chambre, madame BANANE à qui elle donnait le mélange de blédine et de chocolat ; elle paniqua. En effet, elle ne se souvenait plus, si en partant de la chambre très vite, elle avait ou non remis la barrière qu’elle avait abaissée afin d’être confortablement assise pendant le service. Elle courut. Poussa grandement la porte entrebâillée : il était temps, quelques secondes encore et c’était un autre drame qui se jouait. Madame BANANE avait lentement glissé vers la droite du lit, l’oreiller était déjà tombé par terre ; elle-même, penchée dans le vide, allait suivre le même chemin, si l’aide-soignante n’était pas revenue à ce moment-là. L’aide-soignante parvint à la rattraper in extremis et la remit correctement dans le lit. Le mélange était à présent froid, il n’en restait qu’un petit fond et madame BANANE s’était endormie. Mais l’aide -soignante elle, tremblait de tout son être, pendant qu’un filet de sueur froide lui coulait le long de la colonne vertébrale. Au bout d’une longue minute, l’aide-soignante, remise de cette frayeur, décida de la laisser se reposer, ramassa le bol et ressortit en se disant dans son for intérieur, qu’elle avait eu vraiment de la chance. Elle était à sa première sem aine de travail dans cette unité protégée et ne voulait pas perdre ce premier poste qu’elle occupait depuis la sortie de l’école de formation en soins infirmiers. Quand elle retourna dans la vaste pièce commune servant à la fois de salle à manger, de salon et de cuisine, le spectacle qui l’attendai t était tout simplement ahurissant et inédit. Du pas de la porte, elle vit madame BISCUIT et mons ieur SUREAU, revenu de sa chambre, se lancer à tour de rôle un bout de pain ; heureusement qu’ils étaient maladroits l’un et l’autre ; mais à chaque ratée, le morceau de pain renversait sur la table un verre de lait, un bol de café ou de chocolat ; très vite, la table prenait un air de grande fresque alimentaire multicolore. Monsieur ANANAS, qui avait toujours faim, se tenait accroupi sur sa chaise et le buste
penché en avant, les mains en appuis sur le rebord de la table, lapait le mélange lait-thé-chocolat, avec la langue, tel un chien sur le bord d’une mare. Madame BOULEAU elle, mettait ses mains dans ce mélange sucré et se le passait sur le visage, puis satisfaite de ce soin de jour particulier, entreprit d’en faire pareille avec sa voisine qui rigolait sans cesse. Madame ABRICOT, sans doute dégoûtée par le spectacle devant ses yeux, ne voulut plus finir son fond de bol de lait et le renversait sur la tête de madame PIVOINE endormie comme à son habitude à cette heure du jour. Elle distingua madame CERISE, debout sur une chaise , elle avait ouvert le placard contenant la réserve de biscuits pour le goûter et se servait ; elle avait déjà ouvert un paquet de madeleines, et essayait d’atteindre un pot de confiture ; pour cela elle se tenait dangereusement sur le bord de la chaise, manquant à tout instant de glisser et de tomber ; mais ce fut le pot de confiture qui lui échappa des mains et se brisa sur le sol. – « Mon café, mon café ! » hurlait toujours madame MIRTYLLE. – « Mais qu’on la fasse taire cette sorcière » se plaignit madame BOILEAU à ses côtés. – « Mon café, je veux mon café ! » – « Tenez, voilà votre café ! » lui répondit madame BOILEAU en lui assénant au visage une gifle bien frappée. Madame MYRTILLE eut le souffle coupé quelques secondes puis reprit : – « Elle m’a giflé, elle m’a giflé !! » – « Vous en voulez encore une autre ? » continuait madame BOILEAU très énervée à présent. L’aide-soignante se demanda par quel bout elle alla it commencer afin de ramener un peu de calme dans la pièce. – « Monsieur SUREAU, retournez dans votre chambre, tout de suite, et ne revenez plus avant que je vous le dise, allez ! Vous madame CERI SE, descendez de cette chaise !! Madame MYRTILLE, je vous l’ai déjà dit, vous aurez un autre café, après le passage de l’infirmière, elle doit vous refaire un autre pansement !! » – « Mon café, je veux mon café maintenant !! » hurla toujours madame MYRTILLE. – « Ce n’est pas vrai ça, mais arrêtez-là, nom de DIEU ! » – « Mon café, mon café !! » continuait madame MYRTILLE sur sa lancée. – « Alors là, voilà… » Et madame BOILEAU de lui don ner une autre gifle, et encore une seconde du revers de la main. L’aide-soignante observa sans pouvoir rien y faire, la scène de loin, car elle aidait madame CERISE à desc endre de sa chaise. Puis au moment où elle revenait vers les résidents attablés, elle vit madame MYRTILLE se tourner vers sa voisine en hurlant : – « Cette fois-ci, je vais la tuer, je vais la tuer » et avec ses larges mains, elle enserrait le cou de madame BOILEAU de toutes ses forces ; et elle en avait de la force cette madame MYRTILLE. Elle mettait dans ses mains toutes les souffrances qu’elle avait endurées de la part de madame BOILEAU. C’est vrai q ue depuis son arrivée dans le secteur protégé, madame BOILEAU s’était prise pour une sorte de chef, et n’avait épargné à madame MYRTILLE aucune vexation, aucune méchanceté. Cette méchanceté serait la dernière, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. – « Plus fort, serrez plus fort ! » se mettait à hu rler monsieur SUREAU, pour encourager madame MYRTILLE. – « Encore, encore ! » renchérissait monsieur ANANA S, en battant des deux mains comme s’il assistait à un spectacle.
– « Oui, plus fort, tuez-la cette saleté ! » reprenait monsieur SUREAU en s’approchant des deux femmes. Madame MYRTILLE n’arrivait cependant pas à assurer sa prise, car madame BOILEAU, luttait elle aussi pour desserrer l’étau qui tentait d’encercler son cou ; mais elle commençait à faiblir et haletait de plus en plus ; l’aide-soignante essayait elle aussi de desserrer les doigts de madame MYRTILLE, mais elle n’y arrivait pas. Madame BOILEAU à présent prenait une teinte bleuâtre au niveau du visage ; elle commerçait à faiblir quand la porte du secteur s’ouvrit : l’infirmière entrait suivie d’une collègue. – « Mais que se passe-t-il donc ici ? » dit la première. – « Ils sont tous très excités depuis ce matin, je n’arrive pas à les surveiller convenablement, il y a eu plusieurs disputes entre résidents, c’est la première fois que je les vois ainsi » répondit l’aide-soignante. – « Et tu es toute seule ? » demanda la seconde que l’aide-soignante voyait pour la première fois. – « Oui », reprenait l’aide-soignante « Comme tous les dimanches, un agent de service doit venir m’aider, mais seulement à midi, au moment du repas » – « C’est ainsi, c’est l’organisation actuelle de l a résidence » expliquait la première infirmière. A trois, elles parvinrent finalement à desserrer l’étau qui emprisonnait le cou de madame BOILEAU ; celle-ci poussa un soupir de soulagement et s’affala sur le dossier de son fauteuil ; son cou était zébré par les traces d es énormes doigts de madame MIRTILLE. Comme si de rien n’était, elle reprenait sa litanie : – « Mon café, je veux mon café ! » – « Oui madame MYRTILLE, vous l’aurez votre café, mais avant je veux vous refaire le pansement » lui répondit une des deux infirmières. Une bosse énorme avait grossi sur le front de madame MYRTILLE. – « Ne vous laissez pas faire par eux » poursuivit l’autre infirmière « Il faut vous imposer, c’est vous la “maîtresse de maison” n’est-ce-pas ? » – « C’est vrai » ajoutait la première, « Il faut faire preuve de fermeté et n’hésitez pas à nous appeler si vous avez besoin d’aide, nous conti nuons notre tour, ensuite nous reviendrons vous voir, à tout à l’heure » Elles jetèrent un coup d’œil à madame BANANE, puis ressortirent du secteur protégé. L’aide-soignante amena madame MYRTILLE dans sa cham bre et lui apporta un autre café ; elle isola également madame BISCUIT dans la sienne. Cela eut un effet apaisant sur le reste des résidents : en effet, monsieur SUR EAU ne trouva plus personne à embêter et se retira spontanément dans la sienne. Il ne restait autour de la grande table que les personnes qui ne pouvaient se déplacer tout es seules, ou encore qui ne présentaient pour monsieur SUREAU, aucun intérêt. C omme par magie, monsieur ANANAS s’était calmé lui aussi ; c’est un monsieur très calme qui s’excite dès que monsieur SUREAU se met en action. Après sa tentative de vol de madeleines, madame CER ISE avait observé toute cette agitation avec un regard détaché ; elle se trouvait assise à côté de madame PIVOINE, qui somnolait par intermittence, tout en buvant son thé à la menthe, c’est le seule breuvage qui trouvait goût à ses yeux ; jusque-là, elle n’avait pas touché à son pain au raisin que sa belle-fille avait apporté en début de matinée avant de se rendre à son travail. Et madame CERISE louchait sur ce pain au raisin ; elle aurait souhaité y goûter, mais la vigilance de madame PIVOINE, n’avait pas permis jusque-là, la réussite de toutes ses tentatives pour se l’approprier ; elle attendait donc une occasion propice qui se présenta avec le retour du calme dans le salon.
Cette fois-ci, madame PIVOINE dormait profondément et même se mettait à ronfler ; prestement madame CERISE tendit sa main droite sous le bras gauche de madame PIVOINE, contourna le bol de thé devenu froid et ses doigts prirent possession de l’objet convoité ; déjà elle salivait à l’idée de savourer la précieuse friandise. Délicatement, avec un lenteur infinie, elle fit glisser le pain au rai sin sur la table, le tirant par petites secousses ; elle s’arrêtait de temps en temps et observait le visage de sa voisine si cette dernière ne se réveillait pas ; encore quelques cen timètres, ils furent très longs à ses yeux ; à cet instant madame PIVOINE bailla longuement en se frottant les yeux avec ses deux mains ; madame CERISE fit parcourir au pain les derniers centimètres et le mit par précaution dans sa poche, puis elle se leva rapidement ; elle s’éloigna très vite de la table, en redoutant le cri de madame PIVOINE ; mais rien n e vint. Dans sa chambre enfin, assise sur son lit, elle savoura le bien volé. Elle avait eu aujourd’hui un copieux petit-déjeuner ; elle pouvait à présent se dégourdir un peu les jambes.
Chapitre2
La promenade dans les chambres
Elle sortit donc et jeta un coup d’œil rapide sur s a gauche ; sa chambre était l’avant dernière de ce côté-ci du couloir, qui ceinturait l ’espace privé constitué des douze chambres occupées par chacun des résidents ; la dernière chambre est celle de monsieur SUREAU, puis il y a la porte qui communique avec les autres bâtiments de cette maison de retraite. Chaque fois qu’elle sortait de sa cham bre, que ce soit de jour ou de nuit, elle jetait toujours ce coup d’œil sur sa gauche ; c’éta it devenu pour elle un réflexe vital ; en effet plusieurs fois elle avait surpris monsieur SUREAU debout dans le couloir, devant la porte de sa propre chambre ; on dirait qu’il ne dormait jamais et qu’il surveillait ce qui se passait ; la plupart du temps, il lui lançait toujours la même moquerie, sachant qu’elle est d’origine espagnole : – « Chica, chica, chi aie, aie, aie, chica, chica, chi, aie, aie, aie » le refrain de « a belle de Cadix »; parfois il changeait pour : – « Viva España ! » La plupart du temps elle ne répondait rien, se cont entant de sourire, elle connaissait pour l’avoir vu, la violence dont pouvait être capa ble monsieur SUREAU. Elle se savait assez vulnérable face à sa force et laissait donc courir ; mais elle se promettait en son for intérieur, de prendre sa revanche un jour où elle a urait une occasion favorable de lui rendre la pareille ; elle se savait assez patiente pour cela. Aujourd’hui monsieur SUREAU entama la conversation : – « ça va vous ? » Elle fut tellement surprise qu’elle ne trouva pas q uoi lui répondre sur le moment, puis elle parvint à articuler : – « Oui, merci et...