Maître Roland Flavert

Maître Roland Flavert

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Français
186 pages

Description

Après avoir effectué plusieurs patrouilles de trois mois à bord de sous-marins nucléaires, Roland Flavert est affecté à la base opérationnelle de la force océanique stratégique (BOFOST) de Brest, avec le grade de Maître. Lorsque ses supérieurs lui proposent une étrange mission à bord d’un sous-marin, c’est tout naturellement qu’il accepte. Mais ce qui ne devait être qu’une mission d’exercice de sauvetage en conditions réelles dans le Golfe de Gascogne, se transforme en cauchemar pour Flavert loin de ce qu’il avait pu imaginer.


Il se retrouve alors prisonnier aux mains de pirates sur les côtes de Sierra Leone. Pour regagner la France et retrouver les siens, il devra affronter bien des dangers dans un pays ou la guerre civile fait rage.


Face à la violence et à la souffrance, là où le pire et le meilleur se côtoient, il trouvera sur son chemin des gens d’exception qui lui permettront peut-être d’échapper à un funeste destin.


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Date de parution 26 janvier 2018
Nombre de lectures 6
EAN13 9782414168941
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-16892-7
© Edilivre, 2018
Chapitre I La mission
J’étais persuadé de ma bonne action, il était évident que ce que je m’apprêtais à faire allait aider à sauver peut-être un jour quelques hommes de l’équipage d’un sous-marin. Quelle naïveté, mais qu’auriez-vous fait à ma place, quand le major Hupert a ouvert la porte de mon petit bureau ? Après une carrière courte mais intense de sous-marinier à bord de ces monstres d’acier appelés SNLE, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ces bâtiments équipés d’une puissance de feu à faire froid dans le dos, qui sillonnent les mers du globe et que bien sûr la France n’est pas la seule à posséder, j’étais affecté à Brest. Plus précisément à la BOFOST (base opérationnelle de la force océanique stratégique), au service du matériel. Cette base de 1 repos et d’entraînement pour les équipages est située tout en haut de l’arsenal de Brest, elle domine vraiment avec une vue magnifique sur la rade et l’arsenal. J’avais à l’époque le grade de maître, ce qui correspond au grade de sergent-chef dans l’armée de terre. J’appréciais donc maintenant ce travail qui me permettait de retrouver les miens chaque soir et de pouvoir profiter de mon épouse et de mes trois enfants. Être femme de militaire et particulièrement de marin relève d’un grand courage et d’une capacité à faire face aux problèmes quotidiens petits ou grands et nécessite une bonne aptitude aux prises de décisions. Spécialement si l’époux ou le compagnon est embarqué aux sous-marins, car il est impossible d’interrompre une patrouille de SNLE pour un problème d’ordre familial privé même très grave, c’est d’ailleurs pour cela qu’aucune mauvaise nouvelle ne pouvait nous être communiquée, nous avions la possibilité de recevoir un message de vingt et un mots par semaine appelé le familigrammeet qui, bien sûr, n’était remis à son destinataire qu’une fois lu par le centre des 2 transmissions en France, le radio de quart à bord qui les recevait puis par le commandant en second qui prenait la décision de transmettre ou pas le message au marin concerné, La force de dissuasion nucléaire navigante, une fois engagée, ne peut être stoppée que sur ordre des plus hautes autorités de l’état, c’est la dure loi des SNLE, mais c’est en toute connaissance de cause que l’on est volontaire pour ces missions. Et bien entendu, il n’est pas possible pour un SNLE de répondre à un message, car la moindre émission radio peut divulguer présence et position du bâtiment. Je n’avais que rarement eu l’occasion de croiser le major Hupert, sauf pour quelques pots offerts lors de promotions de tel ou tel marin, petite tradition normale pour marquer les carrières.
Le Major était un homme d’une cinquantaine d’années, fusilier marin commandos de formation, d’aspect physique exceptionnel, mesurant un bon mètre quatre-vingt-dix et avoisinant probablement les quatre-vingt-cinq kilos. Ne laissant paraître aucun sentiment, il émanait de sa personnalité une rigueur à toute épreuve. Cet homme à la force tranquille avait sans doute fait partie à un moment de sa carrière des forces spéciales, et à cette occasion il avait certainement participé à quelques missions dans différents conflits loin de la France dont nous ne saurions jamais rien, même dans le milieu militaire, nous savions juste que cela existait et c’était assez. Sur la base, le Major avait une fonction un peu floue, il occupait un bureau au bloc A, premier étage, où se trouvait le bureau du capitaine de vaisseau Gauthier, commandant de la base et de son secrétariat. Être le seul sous-officier à être placé près du bon Dieu n’était sûrement pas anodin dans sa fonction. Sur sa porte il était écrit « service des relations externes », personne de toute façon ne lui en aurait demandé plus concernant son travail. Le Major poussa la porte de mon bureau sans frapper, c’était sa première visite dans
notre service, et je fus bien sûr très surpris de sa présence. Je me suis levé aussitôt lui présentant mes respects. – Bonjour maître Flavert, vous serez à dix heures chez le commandant Gauthier. J’eus juste le temps de répondre « à vos ordres major », qu’il avait déjà tourné les talons. Je fus d’un coup envahi par une foule de questions sur sa visite, imaginant même un moment qu’il ait pu se tromper et de personne et de bureau. Mais non, puisqu’il m’avait appelé par mon nom en entrant dans le bureau ! Que se passait-il ? Ce n’était sûrement pas une promotion, j’avais donc dû faire une connerie, mais dans ce cas mon chef de service se serait adressé à moi ! Bon, tant pis, nous verrions bien, il était neuf heures quarante-cinq, le temps de rejoindre calmement le bloc A et je serais fixé. Une autre question me taraudait l’esprit, pourquoi ne m’avait-il tout simplement pas appelé par téléphone, et pourquoi le Major ? Il n’est pas le coursier du Pacha ? À dix heures précises, je frappais à la porte du commandant, c’était un homme de petite taille, à la figure bien ronde, il devait avoir dans les cinquante-cinq ans, il portait, sur le côté gauche de sa veste d’uniforme, l’insigne des commandants de sous-marin, dans une roue dentée, un sous-marin est représenté croisé de deux glaives. Après l’avoir salué réglementairement, il m’invita à m’asseoir, le Major était déjà là aussi. – Maître, vous avez bien effectué le stage de Gosport ? me demanda Gauthier d’une façon déterminée. Gosport est un port anglais situé sur la côte sud, c’est un joli port, tourné vers la voile de compétition, mais également port militaire où j’ai pu effectivement participer à un stage de sauvetage d’une semaine, comme beaucoup d’autres sous-mariniers. Mais bien sûr il est impossible d’y envoyer tous les équipages, donc quelques-uns sont choisis selon la disponibilité. Le principe de ce stage est qu’il existe à bord des sous-marins une possibilité de 3 sauvetage à partir d’un SAS , différent bien sûr selon le type de bâtiments. En ce qui concerne les SNLE français, ce SAS est celui de la tranche D, un bâtiment de guerre étant réparti en tranches, et la D étant la tranche où se trouvent, pour faire court, les batteries, les usines à oxygène et bien d’autres auxiliaires encore, entre la tranche C où se trouve le cœur nucléaire, et la tranche E, tranche des missiles. Les Anglais, marins et sous-mariniers hors pair, possèdent à Gosport une tour, nommée tour Davis, sans doute du nom de son inventeur. Cette tour est en fait une piscine qui au lieu d’être en longueur est d’une hauteur de trente mètres et d’environ huit mètres de diamètre. Équipée de SAS d’accès tous les cinq mètres, cette piscine verticale, permet de s’adapter rapidement aux différentes pressions jusqu’à la profondeur maximum de 30 mètres, et d’apprendre à expirer l’air comprimé se trouvant dans les poumons, la bouche dites « en cul de poule ». Durant le stage nous effectuons donc des sorties chaque jour plus profondes. Et le dernier jour, nous accédons par un SAS, se situant sous la tour, donc à trente mètres de fond, nous sommes revêtus pour cette dernière sortie d’une combinaison que l’on trouve à bord des sous-marins, couvrant de la tête aux pieds. Les consignes sont simples, une fois entré dans le SAS, guère plus large qu’un tonneau, la porte étanche ronde se referme sous vos pieds, il fait quasiment noir, hormis une petite lumière rouge qui vous aide à connecter la combinaison à un conduit d’air, ayant pour effet de la gonfler rapidement, il vous reste alors à saisir un petit marteau fixé à côté et à taper sur la cloison du SAS pour signaler à l’extérieur que vous êtes prêt. Le SAS se met alors en remplissage rapide comprimant du même coup l’air ambiant à trois kilos. Il vous faut alors rapidement décompresser par avalement de salive ou pincement de nez et soufflage, sous peine de vous détruire les tympans. Lorsque l’eau vous arrive au-dessus de la tête, la porte supérieure du SAS s’ouvre d’un coup et vous voilà remontant lentement vers la surface à trente mètres, il vous reste à souffler cet air comprimé à trois kilos se trouvant dans vos poumons, par tout petit filet comme l’on dit, la bouche en cul-de-poule, de façon à éviter l’accident qui vous ferait imploser les poumons.
Le commandant Gauthier, me regardant un moment avant de continuer, comme si une hésitation à parler l’envahissait, comme si ce qu’il avait à dire était lourd de conséquences, j’eus soudain la désagréable sensation qu’une mauvaise nouvelle arrivait. – Vous allez partir en mission, maître, vous embarquerez dès demain sur le SNLEle Terribleest commandé par mon ami le capitaine de vaisseau Dubreuil, vous ne prendrez qui aucun effet personnel, tout vous sera fourni à bord. Le département sauvetage, de la marine, désire que l’on effectue une sortie d’un SAS de sauvetage en conditions réelles, après une période d’exercices d’une dizaine de jours dans le golfe de Gascogne, qui ne vous concernera pas. Durant cette période, vous serez totalement hors quart et ne participerez à aucune 4 manœuvre ni poste de combat. Tout est prévu. Après le sassage , vous serez récupéré en surface par un groupement de commandos, qui vous conduira rapidement à bord d’un escorteur et le soir même vous reverrez Brest.
Il est impératif que cette conversation reste strictement confidentielle, c’est le moment de vous souvenir que vous avez signé une habilitation au secret-défense, maître. Bien sûr, vous pouvez refuser cette mission mais… Avant même d’entendre la suite, je répondis : – J’accepte commandant. – Très bien je n’en attendais pas moins. Bien entendu, ni votre épouse ni qui que ce soit parmi vos proches ou collègues ne doivent être au courant aujourd’hui. C’est moi-même et personne d’autre, qui, dès votre embarquement, préviendrai votre femme, je lui dirai que vous avez été envoyé en renfort à bord d’un SNLE et cela pour une nouvelle patrouille suite à l’accident d’un de vos collègues. Comme toute femme de sous-marinier elle comprendra très bien. Ai-je été suffisamment clair maître ? – Parfaitement clair commandant. – Très bien, toute autre information vous sera donnée à bord, il ne vous reste qu’à venir à votre bureau demain matin comme d’habitude et vous serez contacté par le Major le moment venu. Le Commandant se leva me tendant la main. – Bonne chance, maître, et bon courage, je suis tranquille pour vous à la vue de votre dossier. Je regagnais rapidement mon bureau, tout cela s’était passé très vite, il me semblait manquer totalement d’information et en même temps j’avais un sentiment de fierté d’avoir été choisi. Cesse donc de te torturer l’esprit, on verra bien dès demain, au moins je n’aurai pas à réfléchir longtemps avant l’embarquement, et je suis en fait assez content d’aller refaire un tour à bord d’un SNLE. D’autant plus que je serai hors quart pendant dix jours, tel le touriste moyen. Nous habitions assez loin de Brest, à une trentaine de kilomètres environ, sur le bord de mer, où je passais mes week-ends à rénover une petite ferme. À mon arrivée à la maison, mon épouse était là, affairée dans sa cuisine tout en surveillant les devoirs de nos trois enfants, je m’efforçais de ne rien laisser paraître de cette drôle de journée, et en même temps j’aurais bien eu envie de partager mes sensations avec celle que j’aime, expliquer mon ressenti et avoir son avis, les femmes ont une approche bien différente de nous sur le quotidien. Après une soirée agréable, au cours de laquelle je m’étais arrangé pour vite expédier les enfants au lit, ce fut une nuit plutôt agitée, coupée de réveils fréquents. Le lendemain matin était un mardi. Le mardi dix-sept septembre, cette date je m’en souviens très bien, le ciel était gris, annonciateur d’une petite pluie matinale qui ne tarderait sans doute pas à se dissiper comme souvent en bord de mer dès que le vent se lève avec la marée montante. J’ai peut-être serré les miens un peu plus fort ce matin-là, car tout de même
dans la nuit beaucoup d’images m’étaient apparues quant à cet exercice de sauvetage. Faire cet exercice encadré, et dans une piscine, était sans doute bien différent des conditions réelles en mer, et un accident lors de la remontée n’était pas à exclure, j’avais beau être habitué à l’élément marin et être un fervent de chasse sous-marine, rien à voir avec le golfe de Gascogne et ses caprices. En conduisant, ma réflexion fut intense, le temps de parcourir les trente kilomètres qui séparaient notre maison de l’arsenal. Il faisait déjà jour et cette route traversant les cultures je la connaissais par cœur pourtant ma vigilance paraissait plus forte aujourd’hui. Je serrais parfois très fort le volant prenant bien garde aux lapins qui ne manquaient jamais de traverser à quelques mètres des roues comme à l’accoutumée. Arrivé à l’arsenal et après le bonjour aux collègues, je me suis mis à faire un peu de tri de dossiers, histoire de m’occuper et d’essayer de ne pas trop penser, mais c’était peine perdue. À dix heures tapantes, le major Hupert poussa la porte de mon bureau. – On y va maître, je vous emmène moi-même au bateau. Pour rejoindre l’île Longue où sont nos sous-marins, il faut prendre le bateau face à une des portes de l’arsenal, la porte Jean-Bart. En vingt minutes environ, nous accosterons à l’île Longue. Durant ces vingt minutes de traversée, je suis resté sur le pont, le temps était beau, un peu frais, mais la mer était calme, juste une petite houle d’ouest de marée montante s’engouffrant dans le goulet de Brest. J’admirais la rade comme je le faisais souvent à l’époque où je faisais partie d’un équipage. La saison estivale n’étant pas encore finie, les écoles de voile avaient toujours quelques irréductibles voulant se frotter à la grande bleue, une ribambelle de petits voiliers d’une école du port de plaisance tirait déjà un long bord à deux cents mètres de nous, un chalutier immatriculé au Guilvinec allait passer sur notre 5 arrière à pleine puissance, se dirigeant vers le goulet et levant une belle moustache à la 6 proue . Sans doute sortait-il d’un chantier de réparation car ce n’était pas son secteur. Bref la vie de la rade, pleine d’images qui raccourcissent agréablement le voyage. Avant d’embarquer, le major me tendit une enveloppe scellée à n’ouvrir qu’une fois à bord du sous-marin, ainsi qu’un badge à mon nom, me permettant de passer le poste de contrôle de la gendarmerie maritime et assurant la sécurité du poste d’accès au site de l’île Longue. À cette heure-ci, peu de monde dans le bateau faisait la traversée. Ceux de sept heures du matin sont bondés par les équipages qui rejoignent leurs bords et les ouvriers de l’arsenal employés à la maintenance et à la réparation des sous-marins. Sur le badge était inscrit que je faisais partie de l’équipage du SNLEle Terrible. Effectivement, tout avait l’air prévu ; comme me l’avait dit le commandant Gauthier, tout semblait participer à faire simple et bien. Arrivé à l’île Longue, pas de bousculade pour accéder aux postes de contrôles de gendarmerie. Je tendis mon badge au gendarme qui me l’échangea contre le badge de l’intérieur de la base. C’était le principe à l’époque. De cette façon, pas de fraude possible, vous ne pouviez pas entrer sur le site si les gendarmes n’avaient pas un autre badge à votre nom en leur possession. Tout avait donc bien été pensé là aussi pour moi. Il fallait ensuite prendre un bus, pour gagner les bassins où se trouvaient les SNLE. Impossible d’y aller à pied. Non pas à cause de la distance, mais par mesure de sécurité, c’était tout simplement interdit, et là, c’étaient les fusiliers marins et leurs chiens qui assuraient le contrôle. En cinq minutes je fus donc arrivé dans la zone des bassins, maisle Terribleétait déjà le long du quai, prêt à appareiller, les diesels tournant et les échappements résonnant en tambour contre le béton du quai. À la coupée, le quartier-maître de garde en arme était déjà en tenue de mer, pantalon de jean bleu et pull marin à épaulettes. Il me stoppa, contrôla mon badge, mais bien sûr ma tête lui était inconnue. – Bonjour, vous êtes nouveau à bord maître ? me demanda le garde un peu étonné.
– Bonjour, J’embarque juste pour cette mission. – Très bien attendez que je contrôle. 7 Il décrocha le téléphone et appela le central , où on lui confirma rapidement mon autorisation de monter à bord. – Allez-y maître, vous devez vous présenter directement au commandant en second. Je regagnais alors l’arrière du sous-marin pour descendre à l’intérieur par le SAS de la tranche D. Dès le début de ma descente par l’échelle, un flot de souvenirs m’envahit, apporté par l’odeur très spéciale de l’intérieur d’un sous-marin ; ce mélange produit par tous ces équipements divers et matériels en fonction, tant mécaniques qu’électriques, font de ces bâtiments de véritables usines en réduction mais aussi un petit village où vivent enfermés ensemble cent trente-cinq hommes pour deux à trois mois sans revoir le soleil. Lumière blanche le jour et rouge la nuit, voici ce qui rythme cette vie un peu spéciale. Ce ne fut pas non plus sans un frisson que j’imaginais d’ici quelques jours ma sortie en mer par ce même SAS. Après avoir traversé la tranche E, tranche missiles, j’entrais dans le CO (central opération), lieu névralgique des sous-marins et d’où partent tous les ordres mais aussi où sont concentrés tous les matériels de navigation, dont le périscope et bien plus encore. L’équipage était occupé. Chacun dans ses fonctions, la préparation de l’appareillage semblait imminente. Je reconnus quelques visages et certains marins me firent signe, mais tous très occupés, nous nous verrions plus tard. Je traversais donc le CO rapidement pour ne pas gêner. Juste à la sortie, se trouve le début de la tranche F, la tranche logement et vie. Cette sortie est située au pont numéro trois du sous-marin, car il y a en fait trois ponts, trois niveaux différents. Au début de cette tranche, à ce niveau se trouve un autre SAS de sortie, qui ne risque pas d’être celui que l’on me fera prendre durant l’exercice, car tout en haut se trouve la passerelle dans ce que l’on appelle le kiosque ou encore le château, partie surélevée sur le pont d’un sous-marin, compliquant ainsi une éventuelle évacuation.
À l’accès de cette tranche, au pont 3, se trouve également le passage menant directement dans la coursive des logements officiers, quinze mini-chambres mais plutôt confortables vu l’endroit. La première des cabines en entrant est celle du commandant, la plus proche du CO. Certains commandants ne ferment jamais leur porte, tirent juste le rideau, et sont comme en veille permanente, à l’écoute des bruits et des paroles venant du central opération durant toute une patrouille. La deuxième cabine est celle du commandant en second. Celui-ci, même si à bord il n’a pas tout à fait les mêmes responsabilités que le commandant, est bien sûr tout à fait apte à le remplacer, c’est surtout sur ce critère primordial qu’il est choisi comme second, en attendant d’avoir lui-même un commandement. Une coursive en U, dont les deux extrémités aboutissent au carré officier, la salle à manger et coin salon, d’une surface d’environ douze mètres carrés, plutôt bien arrangée, de couleurs vives orange marron, quelques étagères à livres encastrées dans les cloisons, une grande table ovale où peuvent tenir pour les repas une douzaine de personnes un peu serrées. Au sol, une moquette épaisse blanc cassé, tout cela offre un coin repos assez agréable, n’étant occupé vraiment qu’à l’heure des repas, car chacun préférant bien sûr l’intimité de sa chambre. Arrivant devant la deuxième chambre, celle du commandant en second, je m’arrêtais. Le commandant Burrier, déjà commandant en second de ce bâtiment depuis environ un an, était assis à son bureau, penché sur différents dossiers. Porte et rideau totalement ouverts, il se tourna vers moi. – Mes respects commandants je suis le maître Flavert. Le commandant Burrier était un homme très grand et très maigre avec une voix forte et une haleine à décimer un escadron de mouches.
– Ah ! s’exclama-t-il, vous voilà, soyez le bienvenu à bord, venez, suivez-moi que je vous présente au Commandant, ensuite vous verrez avec le quartier-maître Trousseau, le maître d’hôtel, qui vous indiquera votre chambre, à la suite de quoi, vous reviendrez me voir pour que nous ayons un entretien. Nous n’avions que deux pas à faire pour nous trouver devant la chambre du Commandant, le personnage qui pouvait faire la pluie et le beau temps à son bord. Le rideau était tiré, après avoir frappé sur le bord de porte, nous attendîmes un peu et j’entendis le Commandant qui rangeait, semble-t-il, des papiers. Le rideau s’ouvrit enfin, le Commandant à l’inverse de son second était un homme petit, d’allure sportive, le crâne rasé. – Désolé de vous déranger commandant, déclara Burrier, je vous présente le maître Flavert qui nous est envoyé par la BOFOST pour la mission Céline. Je compris à cet instant que cet exercice portait un nom de mission, ce qui n’est pas anodin et signifiait une classification. – Très bien Flavert soyez le bienvenu à mon bord, vous passerez quelques jours en notre compagnie, tâchez de vous occuper un peu, nous nous reverrons plus tard, dit Dubreuil. Après ces rapides présentations, je me rendis à l’office des maîtres d’hôtel, situé à bâbord, tout près du carré officier, c’était un tout petit local de guère plus d’un mètre carré au sol, où un maître d’hôtel bien rodé arrivait à gérer le service et la vaisselle pour quinze officiers, en un service de petits-déjeuners, deux services à midi et deux services le soir. Bonjour l’organisation et le tempo ! La correspondance avec la cuisine, située juste en dessous au pont deux, se faisait par un monte-plat à manivelle. Je me souviens d’une anecdote qui me fut racontée par un maître d’hôtel du SNLEle Foudroyant. Il était une gentille habitude que de temps en temps une ou deux bières de la réserve des officiers descendent par le passe-plat vers la cuisine, et le code était « passe-moi une assiette creuse », pour une bière brune, ou « passe-moi une assiette plate » pour une bière blonde. Mais un jour où le maître d’hôtel était hors de son office, il se trouva que le commandant en second passant près de l’office entendit par le passe-plat le cuisinier. « Eh ! Tu me passes une assiette creuse ? » Le commandant en second, heureux de rendre ce service, s’en alla prendre une assiette creuse dans le placard et la fit descendre par le passe-plat à la cuisine sans dire un mot. La réponse du cuisinier fut immédiate « Eh ! Tu te fous de ma gueule ? » Vous imaginez la surprise et l’indignation du second qui répondit par un « pardon !!! » Le cuisinier qui bien sûr reconnut la voix du second répondit plutôt confus : « Oh ! Pardon commandant, ce n’était pas pour vous, je… Euh… Merci pour l’assiette. » Et il s’empressa de fermer la porte du passe. Je trouvais le quartier-maître Trousseau dans son office. – Bonjour Trousseau, je suis Flavert, je loge ici, paraît-il. – Ah oui maître. Bonjour, bienvenue à bord. Venez, suivez-moi, je vous montre votre chambre, vous y trouverez un sac d’effets personnels à votre nom, vous restez longtemps avec nous ? me demanda-t-il un peu curieusement. – Je n’en sais encore rien, nous verrons bien. La chambre qui m’était attribuée était une des deux chambres doubles, à lit superposé, généralement occupée par le SM2, c’est-à-dire l’officier en second du service torpilles, mais il n’était pas à bord pour cette période d’essai et j’étais assez satisfait de profiter de ce petit espace pour moi tout seul. Un petit bureau à l’entrée, d’environ cinquante centimètres de large, qui est en fait la largeur au sol entre la porte et les deux lits, et où il suffisait de tourner sur les talons pour se trouver face au petit lavabo et l’armoire à vêtements. Sur le lit du bas était posé un sac de sous-marinier, apparemment neuf, mais je décidais d’abord d’ouvrir l’enveloppe que m’avait remise le major Hupert, à l’embarquement sur le bateau de traversée pour l’île Longue. Je pris soin de tirer le rideau et ouvris l’enveloppe, elle ne contenait qu’une seule feuille, à en-tête de l’état-major de la marine et Bofost : Maître Flavert,
Vous avez été sélectionné par l’état-major de la marine, sur recommandation de l’état-major des forces océaniques stratégiques, et cela afin d’effectuer, à partir du SNLE le Terrible, une mission d’exercice de sauvetage de sortie de SAS. Toutes consignes, ordres, et renseignements concernant cet exercice vous seront communiqués par le commandant en second du SNLEle Terrible. Vous ne devez en aucun cas parler de cette mission ni à bord ni à votre retour à terre. Cet exercice est classé confidentiel défense. Dans l’attente de l’exercice, vous devrez avoir le moins de contacts possible avec les membres de l’équipage. Dès lecture de ce document, vous le porterez au local radio et le remettrez au chef radio qui devra immédiatement le détruire devant vous. Suite à cela, vous allez prendre vos ordres auprès du Commandant en second. Bonne chance.
Et c’était signé « le contre-amiral Deperdrix », chef d’état-major de la force océanique stratégique. Je remis donc le document dans l’enveloppe, et après avoir fouillé un peu le sac je trouvais de quoi me changer de façon relax, comme tout l’équipage : jean, tee-shirt et pull marin à épaulettes ; même les galons de maîtres étaient déjà posés sur le pull dans le sac. Décidément rien n’avait été laissé au hasard. Au retour du local radio situé au fond tribord du central opération où j’avais comme prévu remis le document pour destruction, je me rendis devant la cabine du commandant en second. Il m’invita à entrer en refermant la porte à glissière derrière moi, et s’asseyant sur le bord de son lit, me proposa la chaise. – Très bien Flavert, vous avez pris connaissance du courrier qui vous a été remis, alors, au risque de me répéter, je vous rappelle qu’en aucun cas vous ne devez communiquer à bord, et à qui que ce soit, les raisons de votre présence ici. Dites simplement que c’est une invitation pour services rendus, cela fera taire les plus curieux. Je vous contacterai moi-même pour vous signaler quand aura lieu l’exercice. J’entendis le ronflement des remorqueurs s’approcher du sous-marin. Ça y est, cette fois, 8 c’était le départ. Le bâtiment s’ébranla, un peu bousculé par les deux bateaux pousseurs . Je m’étais allongé dans ma chambre et assoupi, quand retentit l’appel du deuxième service du déjeuner. Il était convenu que je prenne mes repas au pont 2, à la cafétéria où mangent et parfois se détendent un peu devant un film les hommes d’équipage et les sous-officiers. La routine pour moi s’installa très vite. Ne devant participer à rien, je passais mon temps entre le lit avec quelques livres et les repas à la cafétéria. Il était vingt et une heures lorsque retentit le klaxon de l’alerte plongée. Le bâtiment prit 9 une assiette négative et descendit lentement. Après vingt heures, les annonces d’immersion ne se faisaient plus sur les haut-parleurs du bord, mais les afficheurs d’immersion indiquaient que nous étions arrivés à cinquante-cinq mètres, profondeur qui est l’immersion de sécurité. Les descentes tout comme les remontées étaient accompagnées de craquements de toutes les cloisons et ameublements. Un peu comme dans une vieille maison aux changements de températures. Mais ici, c’est la pression qui faisait travailler les meubles. C’est le lendemain matin, sur les coups de onze heures, que l’annonce de la descente à trois cents mètres fut faite. Nous sommes restés trois jours à cette immersion avant la première reprise de vue, de nuit, c’est-à-dire une remontée à quinze mètres, pour une immersion périscopique qui permet à l’officier de quart, la nuit, de faire une visée astrale, et le jour bien sûr de vérifier la situation en surface, de confirmer et éventuellement de corriger le point. Était-on toujours dans le golfe de Gascogne ou plus bas ? Je n’en savais rien, je ne pouvais pas accéder au central, cela faisait partie des consignes que j’avais reçues. Plus le temps passait, et plus j’étais envahi de questions. Tout de même, pourquoi autant de mystères pour un simple exercice de sauvetage ? Le sixième jour, à seize heures, un exercice incendie eut lieu en tranche G, la tranche