Malgré-nous, malgré la Shoah

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LUI : « Soudain, je me sentis mal à l’aise, je me revis en unifome allemand, uniforme d’une armée qui n’était pas la mienne, uniforme que 130 000 Alsaciens incorporés de force avaient porté. »
ELLE : « Je comptais beaucoup sur mon sens du devoir envers les morts pour m’éloigner de celui qui m’attirait irréstiblement. »

Dans cet hymne à l’amour s’entrelacent deux voix, toutes deux à la première personne, avec en filigrane les ombres du passé. L’originalité et la force du roman résident dans cette double écriture, chacun devenant narrateur à son tour comme si ces deux êtres cherchaient sans le savoir à écrire différemment leur histoire et peut-être l’Histoire.
Edith France ARNOLD, écrivain et professeur, est née en 1934 mais ses contes, qu’elle raconte à ses petits-enfants ravis, lui permettent de rajeunir jour après jour. Elle poursuit ses voyages et ses rencontres à travers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Après des œuvres témoignages, avec son mari historien et grand voyageur, elle est arrivée à faire triompher le bonheur et l’amour, irrésistiblement attirés l’un par l’autre.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de visites sur la page 9
EAN13 9782849241219
Langue Français

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Malgré-nous, malgré la Shoah
IrrésistiblementIllustration de couverture : © Michal Miasko - Fotolia.com
© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-121-9Edith France Arnold
Malgré-nous, malgré la Shoah
Irrésistiblement
Éditions du Cygnedu même auteur :
Trois contes de la fée Ébouriffée, Éditions du Cygne, Paris, 2007
Survivre à Auschwitz : Rosa, matricule 19184, Éditions du Cygne, Paris, 2005
Enfants sous l’occupation (1939-1945) : et les amandiers fleurissaient quand même,
L’Harmattan, Paris, 2001.Première période
Rencontre
23 août 1959 à décembre 1962
I
Sur le seuil, j’avais hésité un instant. L’horlogerie dans laquelle je me préparais à
entrer était située à la lisière du vieux quartier commerçant de Mulhouse, dans un
bâtiment dégradé, elle ne payait pas de mine, mais se développerait peut-être.
Dans la vitrine la marchandise proposée était peu originale, la collection de mon frère,
d’un style nouveau, pourrait favoriser les ventes. Je fus intrigué par un diplôme de
licence sur lequel je découvris un prénom : Edith ; le nom marital était celui de
l’horloger, le nom de jeune fille commun à de nombreux juifs alsaciens.
J’entrai donc et je vis un homme plutôt affable sa loupe coincée dans l’orbite. Je me
présentai en tant qu’instituteur, licencié d’histoire qui consacrait son temps libre à la
diffusion de montres de prestige, dont mon frère était le fabriquant.
La porte s’ouvrit. « Voilà ma femme ! »
Dès le premier regard, sa présence revêtit pour moi une importance exceptionnelle. Il
me sembla que je la connaissais de toute éternité…
Elle, c’était elle, celle dont j’étais en manque ! Soudain, je me sentis mal à l’aise.
Je me revis en uniforme allemand, uniforme d’une armée qui n’était pas la mienne,
uniforme que 130 000 Alsaciens incorporés de force avaient porté. Cette connotation
incompréhensible, comme dans un malaise de cauchemar me ramenait sur un quai de
gare à Vilna, début février l944, alors que mon unité devait rejoindre le front russe où
par chance, je fus blessé quatre mois plus tard.
Je me sentais fort contrarié de ma propre situation lorsque mon attention fut attirée
par un train de marchandises stationnant en bout de quai. Aux lucarnes, des
barbelés, derrière, des visages d’hommes livides et amaigris, affamés et assoiffés. Le
train disparut dans un long gémissement. C’est la seule fois que j’ai croisé
concrètement ce que je sus plus tard être la déportation et l’extermination systématique
d’un peuple.
5La machine de guerre allemande avait été organisée de façon à tout occulter. Les yeux
hagards de ces hommes m’avaient marqué ce jour là. S’y ajoutait sans que je puisse me
l’expliquer un regard de femme. Ce regard vert que j’avais cru voir et que je n’avais
plus revu jamais, c’était le Sien.
«Pourquoi elle ? » me disais-je. Elle n’était pas grande, n’avait rien d’une star. Elle
était belle pourtant avec ses yeux verts, et ses cheveux ébouriffés, de beaux cheveux
châtain clair, dorés au soleil dont je pressentais l’impact de la texture sur mes mains.
Des sourcils plus foncés et des cils longs et recourbés mettaient en valeur la teinte des
yeux et le regard. Elle avait une présence telle que tout ce qui l’entourait devenait flou
et que je me retrouvais face au mystère de sa vie intérieure.
Je n’avais jamais trouvé la femme idéale et maintenant, à 37 ans, alors que je me
croyais réaliste et que la vie m’avait fait perdre mes illusions, en voulant par le travail
pallier la misère affective de ma vie et aider mon frère à se faire une clientèle, j’avais
rencontré celle qui me correspondait, mon double et mon contraire.
C’était l’évidence. Elle était celle qui savait différencier l’essentiel de l’accessoire, un
être authentique et non conventionnel ce que –ironie du sort– je ne m’attendais plus à
rencontrer chez la gent féminine.
En un instant, mon équilibre durement obtenu de renoncement en renoncement,
chavira. Je sus qu’il n’y avait eu qu’elle dans ma vie et pire, que tous les substituts
que j’avais élaborés si péniblement : le travail acharné, l’amitié et même l’amour pour
ma fille, tout, perdait son intérêt, sa réalité. Je m’étais voulu objectif et j’avais cru
l’être. Cette femme qui semblait avoir 25 ans, qui de plus était celle d’un autre,
réduisait à néant tous mes efforts.
J’eus beau me dire que c’était le manque de rapports physiques qui avait fait monter
en moi un désir fou, je savais que c’était d’elle et non d’« une » femme dont j’avais
soif. Je sentais déjà que je m’engouffrais comme l’eau aspirée par un siphon, vers une
passion irrésistible et que cette rencontre n’allait pas me simplifier la vie. J’aurais
voulu me détourner d’elle, mais la volonté qui ne m’avait jamais fait défaut, s’alliait à
mon désir, à mon grand désarroi…
J’avais soif de la revoir. Il fallait qu’elle me regarde.
II
De l’autre côté de la rue, brusquement, une voiture s’arrête. Il en sort et
s’avance lentement, son regard rivé au mien. Cet instant était singulier :
6j’avais l’impression d’entrer d’emblée en contact avec son âme et de
l’avoir connu de toute éternité.
L’instant d’avant, il aurait été aisé de me définir : j’étais la femme de
Simon, maman d’un petit garçon d’un an, aux yeux rieurs et aux boucles
blondes ou encore une enseignante qui venait d’obtenir sa licence et qui
aidait son mari en tenant la comptabilité et en faisant les vitrines d’un
petit magasin d’horlogerie.
Lui, c’était Edgar Lorentz celui qui nous avait fait inviter au Salon de
l’horlogerie et mon mari n’était pas peu fier de cette nouvelle amitié.
Nous nous étions manqués à la gare. Lorsque nous aurions déposé nos
bagages à l’hôtel, nous irions « boire un verre au bistrot du coin ».
Je ne savais pas avant cette rencontre si j’étais heureuse ou malheureuse.
La lourdeur du passé et les multiples activités faisaient disparaître jusqu’à
la notion ou plutôt la sensation du présent. Or, notre rencontre, notre
regard, non seulement avaient rendu l’instant présent vivant, mais il était
impossible d’en rejeter le souvenir dans ma mémoire. Cet instant était
devenu mon présent à l’aune duquel tout le reste perdait sa consistance.
J’avais vécu la communion de nos êtres d’une façon totalement
inattendue et je dus me rendre à l’évidence, tout baignait dans une
lumière nouvelle et indélébile.
Le «bistrot du coin » n’était autre que le bar du casino de Besançon où
nous étions quasiment seuls. Je me sentais gênée. J’aurais voulu croire
que la cause de mon malaise était mon accoutrement que belle-maman
avait trouvé approprié pour faire le trajet en train, car la poussière de
charbon était réputée salissante.
Il pleuvait lorsque nous sortîmes du casino, nous passâmes donc à l’hôtel
chercher nos imperméables. Nous avions le temps de dormir toute
l’année, aussi, ce soir, nous proposa-t-il de découvrir Besançon «by
night ». D’ailleurs, il ne pourrait pas dormir et ferait de toute façon une
promenade pour se griser de l’air du soir, de la vitesse et se rafraîchir les
idées. Ce ne sont pas là ses paroles, car il parle d’une façon un peu sèche
dont la brusquerie masque la sensibilité et il semble réticent à exprimer
ce qui lui tient à c œ ur.
Nous sommes allés jusqu’à la forteresse qui domine la ville et détournant
notre regard des ombres de la citadelle où se trouve le musée du
souvenir, nous avons découvert, tout en bas, les multiples lumières qui
transperçaient l’opacité des arbres. Dans l’ombre, nous étions presque
seuls tous les deux, car nous respirions l’air humide et doux de ce soir
privilégié du mois d’août, le 23 peut-être de l’année l959.
7J’aime ses commentaires historiques rigoureux, sa façon de guide
touristique et ses boutades fantaisistes, mais surtout son souffle et sa
présence.
Son regard m’avait fait entrer d’emblée en contact avec son âme, dès le
lendemain soir la danse m’apporta le contact de son corps. Le trouble fut
immédiat et réciproque, le code du langage facile à déchiffrer :
– Vous dansez bien… Vous n’allez pas dire que vous ne dansez pas
souvent, dit-il, pour donner une explication à son trouble.
– Non, je ne danse jamais.
– Pourtant… Et il me serra plus fort.
– Il y a des personnes avec qui je n’arrive pas à danser, dis-je en
rougissant, sans me rendre compte que j’avouais la singularité de mon
émotion.
Il me serra encore et encore…Il y avait tant de couples que nous avions
l’illusion de ne pas être vus.
« C’est dommage que nous ne nous soyons pas connus plus tôt. »
C’étaient des phrases banales, mais pour nous, elles ne l’étaient pas.
Quelques instants plus tard, il poursuivit : Avec votre mari arrivez-vous à
danser ainsi ?
Et pour la première fois, instinctivement, pour me protéger de son
envoûtement, je mentis. « Oui », répondis-je. Mais j’ajoutai malgré moi :
«car, j’en ai l’habitude ». Aussi objecta t-il d’un ton plus assuré : «Toutes
les habitudes sont mauvaises ! » et après un moment d’hésitation :
– Ma femme n’aime pas la danse, lorsqu’elle accepte de sortir avec moi,
dès 23 heures, elle veut rentrer.
– Elle est sans doute fatiguée.
– Elle va se coucher.
– Ce n’est pas plus désagréable que de danser, répondis-je, en essayant
de plaisanter. Mais il continua comme se parlant à lui-même: «alors,...je
travaille ou je lis. Je ne me couche guère avant une heure du matin…
quand ma femme dort. »
La musique étant devenue plus rapide, je m’écartais légèrement. S’il me
parlait de sa femme, c’était peut être pour dominer son trouble et je
pensais naïvement l’y aider. J’avais du mal à comprendre pourquoi parler
de sa femme semblait l’autoriser à me serrer plus fort.
– Ce qui nous arrive n’est pas quelconque, dit-il, le regard lointain…
8Sa joue frôla la mienne et je ne m’écartais pas. Sa peau plutôt rugueuse
me révélait la douceur de la mienne. Il avait chaud. Ses mains fermes,
longues et volontaires, mains d’homme et mains d’artiste, j’aurais tant
voulu ignorer leur pouvoir magique et croire que ce désir brûlant ne
faisait qu’un avec celui qui avait bercé mes rêves d’adolescente et conduit
à une union à laquelle je voulais croire.
Nous allâmes prolonger la soirée chez un de ses amis et assis sur un
canapé, il feuilleta un livre qu’il avait choisi sur une étagère et me fit lire
une phrase détachée de son contexte qui parlait de notre amour. C’est
ainsi que mes yeux lurent le message que sa bouche n’avait pas prononcé.
Cependant, je ressentis une impression désagréable lorsque mon mari lui
tendit une tasse de café et surtout sur le chemin du retour, quand, faisant
semblant d’être ivre, pour donner le change, il s’appuya d’un côté sur
Simon et de l’autre sur moi.
À l’hôtel, sa chambre était à côté de la nôtre et au moment de nous
quitter nos bouches s’effleurèrent et malgré le regard d’autrui, il me dit :
« Je laisserai la porte ouverte ».
Bien sûr, il m’était impossible, le devoir conjugal accompli, mon époux
endormi, de pousser la porte et d’aller m’allonger auprès de lui. Mais, je
ne pouvais pas dormir et je me demandais s’il avait été sincère en disant :
«c’est dommage que nous ne nous soyons pas connus avant ». Peut-être
que s’il m’avait dit «viens » de sa voix rauque et abrupte et m’avait prise
par la main, je l’aurais suivi sans hésiter…laissant derrière moi mon
enfant dont ce jour était le premier anniversaire, et mon mari.
Je restai éveillée jusqu’au matin, passant en revue tous les petits
événements de ces deux journées : Le spectacle de danse avec Zizi
Jeanmaire et Roland Petit me semblait une sanctification de l’amour mais
en son absence rien ne comblait le vide. Un repas à trois, où tu étais en
face de moi, alors qu’entre nous, il y avait des c œurs d’artichauts
vinaigrette et des tomates persillées et où seul comptait ton regard si bien
qu’il me semblait déjà que nous étions seuls tous les deux. Ce début de
soirée au casino où il y avait du monde, du bruit, de la musique et où ton
frère t’envoya rejoindre quelqu’un à la salle de jeu. Il m’avait semblé qu’il
t’offrait un moment avec « une femme », comme à ses clients des
Émirats arabes. Quand tu revins, il te demanda si tu étais satisfait. Ta
réponse rapide ne correspondait ni à l’attente de ton frère, ni au regard
avec lequel tu m’effleuras. Autour de cette table s’enchevêtraient des
conversations de représentants de commerce sur des valises et autres
produits gonflables, mais ce qui était dit n’était qu’apparences, comme si
9tes paroles à d’autres avaient fait partie d’une pièce de théâtre dont il
fallait continuer à donner les répliques alors que nous n’en faisions plus
partie.
Ce lien immédiat et invisible était la seule chose qui comptât alors même
qu’il n’existait encore qu’en filigrane à l’insu d’autrui et que nous tentions
de le nier.
Mon trouble était nouveau. Mon être qui avait vécu jusqu’à ce jour dans
certains contextes venait de perdre en un instant tous ses repères et de
renaître dans un espace vide où je n’existais que par ton regard. Nous
existions l’un par l’autre et le reste n’était qu’obstacle d’un autre ordre.
Le lendemain, il s’excusa d’avoir été dans cet état. Il me dit que cela ne
lui arrivait jamais et qu’il était dégoûté de lui-même.
– J’ai du dire des bêtises…
– Cela peut arriver à tout le monde, cela n’a aucune importance. Je les ai
toutes oubliées…
– Mais tout n’était pas des bêtises.
Et il me regarda comme il l’avait fait la veille.
Rêveur, il ajouta : « Il est gentil votre mari. Est-il jaloux ? » À quoi je
répondis : « Non, car il n’a pas lieu de l’être… C’est lui qui a fermé la
porte de votre chambre ce matin ».
Il sembla perplexe. Cette conversation fut interrompue, Simon ayant fait
rembourser les billets de retour puisqu’il nous avait proposé de nous
raccompagner à Mulhouse.
Ce fut une belle promenade à travers cette région paisible où les
contreforts du Jura rappellent les ondulations verdoyantes du plateau
suisse et où les maisons se regroupent à proximité de l’église. Il savait,
entre deux regards que je recueillais sur le rétroviseur intérieur, faire
surgir des synagogues endormies à côté desquelles nous serions passés
sans rien voir. Au détour des prés et des forêts, il nous invita à le suivre
quelques instants dans le logement de fonction jouxtant l’école dont il
était l’instituteur et le directeur.
C’est alors que je découvris sa bibliothèque. Je compris que le détour
n’avait été qu’un prétexte pour me dévoiler sa culture, comme on offre
un bouquet de fleurs choisies d’avance pour une personne aimée. Trois
rayons complets sur les communautés juives d’ici et d’ailleurs, et de
10nombreux ouvrages dont celui de Jules Isaac «Genèse de
l’antisémitisme » prouvaient son intérêt évident pour l’histoire des Juifs
bien avant de me connaître. Des ouvrages généraux sur la géographie,
l’art, l’histoire de l’humanité et des civilisations, l’architecture et
l’urbanisme occupaient les autres rayons. C’était une façon muette de me
montrer qui il était et ce qu’il faisait le soir dans la solitude de sa vie
conjugale.
III
Ce jour-là, il vint. Il s’assit au fond du magasin. J’espère qu’il ne me
regardera plus comme l’autre jour, qu’il vient simplement pour être
copain. Simon parle d’un collègue qu’il considère comme un ami. La
réponse fusa, sur le ton de l’humour, et sonna comme un avertissement :
«Méfiez-vous des amis, de moi surtout. ».
Il est revenu le jeudi suivant. Je ne m’y attendais pas. À 18 heures en
arrivant au magasin avec mon fils Laurent, ma belle-mère s’y trouvait
aussi. Elle faisait la tête, vexée qu’on ne soit pas passé chez elle le
dimanche soir précédent. Je me sentis embarrassée. C’était la
confrontation de deux pans de ma vie.
Il invite Simon à l’apéritif. Pourquoi lui ai-je proposé de venir le prendre
chez nous ? Je sens que je n’aurais pas dû. Il nous raccompagnera mon
fils et moi en voiture, Simon nous rejoindra à vélo.
Au moment d’entrer dans sa Renault, après avoir fait monter Laurent, je
claque la porte avec force. Souffrance… l’enfant a coincé ses petits
doigts dans la portière. J’ai peur…c’est un présage de malheur. Je ne dois
pas regarder ailleurs, je ne dois pas vous regarder, je dois veiller
uniquement sur mon fils.
L’émotion passée – pas besoin de médecin – Laurent tient dans ses
petites mains pour la première fois de sa vie, deux barres de confiserie
chocolatée.
Après un long silence, je lui demande s’il sait où il faut tourner. Il connaît
le chemin.
Il resta longtemps à bavarder en ami. J’étais contente que cela fût ainsi.
Pourquoi suis-je redescendue pour le raccompagner ? Peut-être, à cause
de la pression de sa main sur la mienne. Il m’offrit un des œillets rouges
qui étaient pour sa femme.
11– Cela ne se fait pas.
– Elle ne le remarquera même pas, et puis, après tout, ce n’est qu’une
fleur, ce n’est pas un bouquet. Et plus bas «viendrez-vous me voir ?
Non… vous n’avez pas de voiture, mais je vous reverrai ».
Cette nuit j’ai pleuré. Je me suis fait des reproches à son égard. J’aurais
dû faire tout pour qu’il ne s’attache pas à moi. J’ai pleuré de ne pouvoir le
rendre heureux car j’ai lu l’amertume sur ses lèvres. Je me suis dit que
nous aurions pu vivre un bonheur durable.
J’ai rêvé de toi : je t’attendais devant ton appartement, tu es sorti et, à
chacun de tes regards, je me sentais attirée irrésistiblement.
Hier soir, c’était la mise au point. C’était peut-être inutile, j’avais déjà
compris ta résolution qui ne pouvait pas être autre que la mienne.
Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Cela fait mal puisque ma main ne doit
pas caresser ton front et que ma tête ne peut pas se reposer sur tes
genoux.
Qu’avons-nous dit que nous ne sachions déjà ?
– Il faut que nous nous arrêtions là.
– Vous avez raison, c’est mieux ainsi.
– Je ne suis pourtant vraiment pas beau, et à poil c’est encore pire.
– Ce n’est pas ça.
– Si vous me connaissiez, je vous dégoûterais plutôt. Je ne parle pas
physiquement. N’importe qui peut faire «ça », c’est une question de
technique.
– Je ne crois pas que vous me dégoûteriez, mais je ne sais si nous
pourrions nous entendre…
– J’ai un sale caractère.
– Ce n’est pas pour ça.
Nous avons parlé du problème religieux. À mon propre étonnement,
j’affirmai que cette question revêtait une grande importance pour moi,
surtout à cause des enfants. Il me répondit que c’était la mère qui donnait
la religion aux enfants et ajouta. « Votre religion est très belle. »
Et nous reprîmes en ch œ ur le récit de notre rencontre.
12D’une voix à peine audible, il ajouta : « Votre mari a besoin de vous. Et il
y a nos enfants ». «Nos » associait sa fille et mon fils dans un même
destin.
– Les doigts dans la portière, c’était un avertissement.
– Il faut veiller sur votre enfant. Il n’est pas pensable que nous fassions
ce qui est possible aux autres. Vous tromperiez votre mari entièrement,
et cela, il ne le mérite pas.
– En vous regardant, je le trompe déjà, mais ce n’est pas de ma faute, je
ne me reproche rien.
– Ce qui nous arrive est très rare. Je vous avais remarquée à l’instant
même où vous êtes entrée au magasin. J’avais l’impression de vous avoir
déjà vue, ce qui est impossible. J’ai été frappé par vos yeux verts et j’ai
ressenti un profond malaise. Je me suis retrouvé en uniforme allemand
sur un quai de gare et c’est vous qui étiez derrière la lucarne du train de
déportés stationné en bout de quai, c’est vous qu’on allait assassiner avec
des millions d’autres.
Ce qui nous arrive est terrible car je ne suis pas Juif. Je n’ai pas le droit de
détruire votre couple.
Sa main se rapprocha de mes cheveux, il se reprit et ne me toucha pas.
À mon tour je fis le récit de notre rencontre en décalage :
– Pour moi, le choc n’a été fulgurant qu’à Besançon, tout de suite, en
arrivant. Je vous ai regardé et j’ai été attirée irrésistiblement, mon regard
rivé au vôtre.
– Le soir, si j’ai bu trop de champagne, c’est un peu à cause de vous !
– Pour pouvoir rompre temporairement avec le passé, l’oublier.
Il me regarda et continua :
– Si j’ai peloté Mme X au cours de la soirée, c’était pour donner le
change, avoir l’air ivre. Je n’avais jamais fait çà. Il réfléchit et affirma
comme pour se convaincre lui-même : « Mais cela doit s’arrêter là ».
– Vous avez raison.
– Répétez cette phrase en me regardant.
Ses yeux étaient si chauds, si pleins de compréhension totale. Cela me fit
mal. Je sentis qu’il avait besoin d’être soutenu dans sa décision. Dans la
fusion de nos regards, je ne pus répéter ces mots. Je regrettais le bonheur
13qui aurait pu être le nôtre. Les larmes me vinrent, qui brouillèrent mes
yeux.
– Vous êtes un Verseau, cela se voit, dit-il.
Il est revenu un lundi pour le café. Il a parlé de sa femme qui ne peut ou
ne veut plus avoir d’enfant, de sa fille qui devra porter des lunettes.
Conversations somme toute banales et je voudrais croire que tout a
repris sa place.
Mais, depuis cette rencontre ma vie n’était plus la même. Bien sûr, je
continuais à être « Maîtresse auxiliaire » dans un collège technique où je
donnais 24 heures de cours par semaine, à des classes d’ouvrières
d’usine, de futures couturières ou d’employées de collectivités, les initiant
à Victor Hugo ou Gérard de Nerval et aussi à l’orthographe
grammaticale. Certes, je rentrais vite dans mon H.L.M. en passant chez la
femme de ménage ou une fois par semaine chez ma mère pour
« récupérer » mon fils chéri toujours aussi blond et rieur et pour lequel je
caricaturais des autos, des trains, des bonshommes et même des chats.
Mes dons dans le domaine du dessin étant particulièrement limités, je
tentais de pallier cette insuffisance en essayant de lui faire répéter
« auto », « tchutchu » etc. Ce qui au moins le faisait rire. Je l’entraînais
dans ma course folle contre le temps dans sa poussette ou sur le siège
métallique de mon vélo où il ne tardait pas à s’endormir ballotté, la tête
pendante, apitoyant au passage les braves femmes dés œuvrées.
Certes, pendant que mon fils dormait, j’essayais de préparer mon
concours, entre deux paquets de copies à corriger. Certes, chaque mois, il
fallait faire la comptabilité et les vitrines, pendant les petites vacances
aider au magasin qui rapportait peu mais donnait beaucoup de travail.
Déjà, pourtant, le peu de moments passés en sa présence m’imprégnaient
de ce temps vécu comme si c’était le seul indélébile, gardant dans
l’absence la force de sa présence, un passé vécu mais vivant au présent.
Chaque jour m’enracinait davantage dans notre rencontre car en son
absence, je vivais dans son attente.
Chaque fois, je revivais un détail que j’avais cru oublié. Lorsque je servais
mon mari à table, je n’étais pas là. Tu me serrais plus fort et nous
dansions toujours et tu me disais «avec votre mari, arrivez-vous à danser
ainsi ? » Et je regrettais d’avoir menti pour me protéger de ton
envoûtement. « Oui, car j’en ai l’habitude » et ta réponse, car tu n’étais
peut-être pas dupe ou parce que tu étais un amateur d’imprévu : « Toutes
les habitudes sont mauvaises… » Cette réponse rythmait ma vie
routinière de femme, de mère et de belle-fille aussi.
14Les nuits, dans un lit trop étroit, ne pouvant bouger pour ne pas réveiller
un mari repu, privée de sommeil mais pas de ton image, je t’imaginais
travaillant jusqu’à des heures indues, les piles de paperasse débordant du
bureau sur le piano, sur lequel, le respect du sommeil d’autrui ne te
permettait pas de jouer quand ton c œ ur en avait besoin. J’essayais de
souhaiter de toutes mes forces que tu trouverais le sommeil et que cette
femme froide et rigide que je n’arrivais pas à imaginer, accepterait un
contact de ton corps et apaiserait celui que je désirais follement sans
vouloir me l’avouer. C’était presque une transsubstantiation: le bonheur
que je croyais donner à un autre, je voulais penser que tu le recevais
d’une autre, car il m’était interdit de te le donner directement. Après
avoir vainement essayé de contrôler mes pensées, je me levai sans bruit
et travaillais pendant des heures.
IV
Je me raisonnais. C’était évident. Si je n’aimais plus mon mari alors que je
l’avais aimé et attendu pendant des années, c’est que tout amour avait un
commencement et une fin. Et j’ajoutais même pour me convaincre que
plus un sentiment était fort plus sa fin devait être proche, d’autant plus
que loin d’incarner mon idéal masculin : grand, la peau lisse et
légèrement bronzée par les sports de plein air, les yeux bleus – bien sûr –
comme les tiens mais sans lunettes, plus calme et plus jeune peut-être.
Mais non, à présent que tu étais loin de mes yeux c’était ton image qui
revenait, c’était toi, cet accent, cette peau rugueuse, cet air abrupt, si
présent et parfois ailleurs. Tes silences plus que tes paroles, le pli de ton
pantalon, la forme de tes chaussures, tes chemises impeccables et ton
n œud de cravate parfait.
Sûrement, je t’aimais déjà moins, j’avais pu avoir des relations avec mon
époux, j’avais tant de plaisir à voir mon fils, ma vie de couple était
peutêtre réussie, il suffisait de le croire. D’ailleurs il n’y a pas de vérité
objective dans ce domaine, il y a la manière de ressentir sa vie. Je n’avais
qu’à croire que j’aimais mon mari, que je l’avais toujours aimé et ce serait
vrai. De mon amour pour toi, je n’avais qu’à me convaincre qu’il n’était
qu’illusion et il le serait, qu’il n’aurait mené à rien et que je ne devais pas
aller dans cette direction ce qui était incontestable.
Laurent n’était pas seulement mon fils, il était le petit-fils d’un homme,
seul rescapé de sa famille. Un homme dont les parents et les trois s œurs
15faisaient partie des déportés comme toute la communauté de ce petit
village de Sarre, de l’autre côté du Rhin. J’avais un devoir vis à vis d’eux.
Le peuple juif devait continuer à vivre. J’avais le devoir des survivants vis
à vis des morts.
Plus les jours passaient, plus j’étais divisée et consciente de mes
contradictions. Quand il était là, plus mon désir était fort, plus j’étais
fière de nous puisque nous avions su y résister. Il y avait juste eu cet
instant où sa main s’était posée sur la mienne ou ce frôlement qui avait
ébranlé mes certitudes et celui où préparant le repas, je m’étais retournée
alors qu’il se levait pour prendre ses cigarettes. Même l’odeur de la fumée
des gitanes ou des disque bleu qui se tapissait dans mes vêtements ou
dans la pièce, devenue à peine perceptible après son départ et certes
plutôt éc œurante, m’imprégnait de joie, car elle prolongeait sa présence
même si je lui conseillais de fumer moins.
Le souvenir des frôlements, des phrases porteuses de trouble, des
regards, suffisait à mon bonheur ou plutôt, à part mon fils, était le seul
bonheur de ces journées insipides.
Ce fils aux yeux rieurs et aux cheveux bouclés, plein de curiosité et de
confiance, j’aurais souhaité qu’Edmond Fleg en fût le parrain ou le
grand-père spirituel, ayant voulu offrir à cet écrivain « ce petit-fils qui
n’est pas encore né » auquel il avait dédié ses œuvres, vu que son propre
petit-fils ne naîtrait jamais, son fils étant mort pour la France. Cet enfant
d’une fraîcheur désarmante et d’une intelligence prometteuse était bien
celui que j’avais voulu pour continuer une lignée dont trop de maillons
avaient été brisés. Il fallait que se perpétue le peuple juif afin que ne
soient pas vains tous les efforts des générations passées pour survivre ou
pour ne pas s’assimiler tout à fait. Contre combien de tentations avait-on
dû se battre, combien d’efforts et combien d’amour aussi avaient conduit
de génération en génération à la naissance de notre enfant aux yeux
rieurs ? Plus encore qu’à mon mari, je devais être fidèle à mon peuple.
Après ces belles résolutions et après m’être interdit tout regard, lorsqu’il
revint me voir, je ne me retrouvais pas moins assise à côté de lui et ma
surprise fut grande lorsque je me rendis compte que ses pensées
rejoignaient les miennes.
Après un silence, il me dit : « Votre religion est très belle, elle a mis fin
aux sacrifices humains. C’est ce qui est symbolisé par l’intervention de
16Dieu arrêtant le bras d’Abraham. » Il ajouta : « L’enfant a la religion de sa
mère. J’aurais aimé avoir un enfant de vous ».
Nous étions à l’unisson, vibrants d’un désir partagé d’un enfant qui aurait
été sien et mien à la fois.
L’impossible réalisation d’un tel désir le renforçait encore et la souffrance
d’y renoncer nous unissait.
V
On n’a qu’une vie, on est donc tenu à en faire ce que l’on peut de
meilleur. C’était l’essentiel de mes pensées ce 28 octobre et le soir même
nous fûmes, mon mari et moi invités chez un ivrogne de l’autre côté du
palier.
Par peur de le vexer, Simon finit par accepter un verre de plus, puis
encore un. Je regardais la télé, mais un film même moyen, demande plus
d’attention que ne peut soutenir un ivrogne. Un match de catch peut
l’exciter surtout lorsque l’un des adversaires est au sol essoufflé et
exténué. C’est encore plus jouissif quand les deux sont en sang et aux
trois quarts crevés.
– Encore un petit rhum ?
L’ivrogne ne veut pas être seul dans son ivrognerie, il lui faut rabaisser
les autres à son niveau, les faire descendre au rang de la bête.
Chez lui, l’alcool ne semble plus faire d’effet. On peut même se
demander pourquoi il boit car il est presque dans le même état avant ou
après une bouteille de whisky. Ce sont les autres, ceux qui manquent
d’habitude qui dégobillent et dégringolent. Ainsi leur présence le rassure
alors que s’ils avaient su refuser de boire, ils seraient sa conscience. Leur
existence serait un remords. Incidemment, il me semblait que c’était pour
des motifs du même ordre que les Juifs avaient été persécutés, ils étaient
des êtres pensants, non des brutes. S’ils étaient tous anéantis, ils ne
seraient plus là pour éveiller le remords. L’homme pourrait être une bête.
Je restais à l’écart dans mes pensées. J’avais bien d’autres choses à faire
mais mon mari voulait que je reste.
Entrent deux CRS en uniforme avec une jeune fille de dix-neuf ans, sans
signe particulier. C’est la fille d’un de leurs collègues qui devrait rentrer
pour neuf heures du soir chez ses parents. L’un, marié, père de trois
enfants la fait boire. Elle se jette dans ses bras et va se faire « enfoncer »
sans amour, pour « le plaisir ». Si elle ne donne que son corps que
peutelle avoir en échange?
17Je me mets à comparer la violence dans l’acte sexuel à l’acte d’amour. Je
pense que les assassins et les violeurs sont identiques et que ceux qui
tuent sont incapables d’aimer. J’essaye de comprendre pourquoi ceux qui
assassinent et pillent violent les femmes. Je ne comprends pas…le corps
est un moyen d’aimer non un instrument de haine.
Je regarde Simon qui ne boit jamais et je me demande le voyant porter
son verre à ses lèvres, combien il a pu en boire. Il n’intervient pas
concernant la fille, il est lâche. J’avais espéré qu’il resterait au moins
luimême.
En signe de protestation, je me lève et rentre chez nous. Simon me suit,
il rit très fort et veut « baiser » avant de dormir. Quelle horreur l’amour
des ivres ! On n’a plus la force de s’aimer. Quant à l’âme elle n’existe
plus. Il y a deux corps qui se roulent dans la boue. C’est triste. Il a fini
par s’endormir sans avoir pu consommer. Je me lève, je nettoie le sol
souillé et je m’assieds à table pour étudier.
VI
Mon passé sentimental n’était guère brillant. Un baiser à la fille du boulanger
d’Aiguillon où l’École Normale de Colmar s’était repliée en 1940, baiser dont j’ai
gardé l’arrière-goût d’ail et de maladresse et ma déception de la revoir après la guerre
(1800 kilomètres à vélo aller-retour) empâtée et mariée au fils du boucher. J’avais
ressenti cela comme une trahison mais réflexion faite cela avait été préférable pour elle
et pour moi.
Le souvenir d’un bordel (non pas en Allemagne où je n’en ai pas vu) mais dans le
midi de la France. Les pères y conduisaient leur fils se déniaiser après la messe du
dimanche et je me suis laissé entraîner par des collègues, par curiosité, dans cet endroit
dont je suis ressorti physiquement intact tellement il fallait que l’on se pressât pour
laisser la place au suivant. Cette tentative absurde m’a au moins apporté deux
certitudes : la première c’est mon incapacité physique et morale à faire « cela » à toute
vitesse avec n’importe qui, la seconde, que ce « métier » ne dégrade pas les femmes qui
l’exercent mais plutôt leurs clients qui se servent d’elles et les méprisent pensant
pouvoir consommer du sexe comme on boit un verre d’alcool.
J’avais eu peu d’aventures sans lendemain et j’avais plus de trente ans lorsque je
rencontrai Marie-Ange, une collègue institutrice, enseignant dans un village proche.
J’eus le tort d’accepter de monter chez elle boire un pot après une journée pédagogique.
Elle avait les yeux et les cheveux châtain foncé, le visage un peu trop anguleux à mon
goût. Elle parlait bien et sembla m’écouter avec intérêt mais je ne fus guère attentif au
18contenu de ses paroles. Je baissai les yeux, gêné d’être en chaussettes car elle m’avait
fait enlever mes chaussures sur le palier et mon regard rencontra ses jambes. Elles
étaient longues et attirantes et je ne repartis que le lendemain matin. Elle prétendit
avoir perdu son honneur. C’est ainsi que je réparai en l’épousant contre la volonté de
ma mère, son honorabilité perdue aux yeux du village, mais en tout cas pas sa
virginité qu’en bon gentleman je ne remis pas en doute et sur la perte de laquelle je
n’eus jamais d’explication.
Je me retrouvai donc, marié avec une femme qui avait de belles jambes lorsqu’elle
sortait d’une épilation à la cire mais qui aurait mieux fait de devenir bonne s œur car
elle ne voulait pas d’enfants et considérait, comme sa mère l’Église, les relations
sexuelles comme une chose dégoûtante et illicite lorsque le but n’était pas la
procréation.
Les avertissements de mes parents qui pensaient que « ce n’était pas une femme pour
moi » n’avaient pu qu’accélérer la réalisation de nos projets. Notre mariage fut béni
dans un charmant coin des Vosges, la petite chapelle de Thierenbach, au milieu des
sapins. Mon oncle, trop heureux de faire enrager sa s œur, nous offrit sans hésiter sa
présence et le repas. Quant aux réflexions de mes meilleurs amis quand je leur avais
présenté celle qui allait partager ma vie, je les mis sur le compte de la jalousie et non
sur celui de la crainte de me voir me fourvoyer dans une suite de problèmes
inextricables. Plus tard, je me suis souvent demandé si je ne m’étais pas fait piéger et
si l’addition de nos traitements ou les propriétés de mes parents n’avaient pas joué un
rôle plus déterminant que mes atouts personnels qu’elle n’a jamais semblé apprécier
particulièrement.
J’aurais aimé avoir une vie de famille et une vie de couple, je n’en avais qu’une
apparence en « trompe l’ œil », qui d’ailleurs eut vite fait de ne tromper personne. Dès
le registre signé et notre union bénite, je dus me rendre à l’évidence: Marie–Ange me
fit des quiches lorraines tous les dimanches et un rôti de porc toutes les semaines, mais
ce que j’attendais d’une femme ou plutôt de mon épouse, elle me le refusait
systématiquement.
Comme tout naturellement je désirais un enfant, et espérais qu’une fois maman,
Marie-Ange deviendrait une véritable épouse, le matin du premier mai, je décidai de
passer à l’action par surprise, c’est ainsi qu’elle devint mère environ neuf mois après.
Marie–Ange resta trois mois chez ses parents, où elle était allée passer les vacances de
Noël. Je continuais à travailler et allais la voir chaque fois que je le pouvais: quatorze
kilomètres à vélo, quinze en omnibus puis une quarantaine en train afin de la voir
quelques heures n’étant pas invité à passer la nuit chez mes beaux-parents ou plutôt
chez mon beau-père gendarme où l’emploi du temps était géré à la minute.
J’appris donc que j’étais père ou plutôt que Marie-Ange avait donné naissance à une
petite Marie–Pierre qui avait été baptisée avant que je la voie, ce qui ne m’empêcha
pas de l’aimer ni de ressentir le bonheur d’avoir un enfant.
19Mais, je dus me rendre à l’évidence, loin de débloquer la situation de notre couple,
celle-ci empira. Ma femme avait bien un enfant, mais elle me refusait en tant que père,
en tant que mari et en tant qu’homme. Je ressentis de plus en plus ma solitude, mais
je voulus continuer à croire que cela s’arrangerait.
Lorsque mes beaux-parents eurent déménagé, ma femme passa toutes les petites
vacances chez ses parents de l’autre côté des Vosges, en Lorraine, là où le fumier est
toujours au milieu de la cour des fermes.
Sa présence ne me manquait pas car cela ne changeait pas grand chose. Mais elle me
privait de ma fille qui montait sur mes genoux pour atteindre le piano, mais qui, par
ailleurs, était assez peu démonstrative si je la comparais à d’autres enfants du même
âge. Elle avait une attitude de recul lorsque je montrais mes sentiments et se tournait
de préférence vers sa mère qui aimait se l’approprier. Leurs relations ne dégageaient
toutefois guère de chaleur.
Nous nous disputions souvent, Marie-Ange et moi. Elle me poussait à bout, me
ridiculisant devant la petite et pendant de longues périodes, elle ne m’adressait plus la
parole refusant systématiquement toute forme de réconciliation.
VII
Pour la Saint-Étienne, lendemain de Noël et jour férié en Alsace, il nous
invita chez lui. Comme nous n’avions pas de voiture, nous prîmes le car
et pour les 14 kilomètres restants, il vint nous chercher avec sa fille
Marie-Pierre, un peu pâle et plutôt timide. Elle porte des lunettes comme
son papa mais ne lui ressemble pas vraiment.
Je ne me suis jamais sentie aussi peu intellectuelle qu’à côté de son
épouse. L’ennui c’est que j’étais un peu gênée. À l’avance, il faut l’avouer,
je m’étais fait plus de scrupules. Elle s’est fort bien comportée avec nous
et nous reçut très bien ainsi que son beau-frère et sa belle-soeur. Mais se
laisser servir par elle était un peu inconfortable.
Il avait proposé de l’aider à terminer la préparation du repas et faire le
service. Elle le rabroua vertement, disant : « Tu n’as pas à faire le beau !
0ccupe-toi plutôt de tes invités ». Elle insista sur « tes » d’une façon qui
montrait bien qu’elle désapprouvait son choix. Ce furent les seules
paroles qu’elle lui adressa pendant les heures que nous passâmes chez
eux.
Elle semble avoir les qualités d’organisation et de soin d’une bonne
maîtresse de maison. Sa fille lui ressemble. Elle fut très agressive à l’égard
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