Mama Mondésir : roman créole

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L’étrange sentiment de malaise accompagnant inexplicablement l’agréable perspective de trente-six heures de repos (après sa nuit de travail) devait se confirmer chez Léonce Mondésir, le lendemain après-midi, par le message téléphonique de sa collègue de jour, amie depuis l’école d’infirmières. Hospitalisé pour un cancer du pancréas en phase terminale, Antoine Perrin réapparaissait soudainement. Le bel Antoine, l’interne qui l’avait plaquée parce qu’elle était noire.
S’étant construite sur la nécessité de rester fidèle à ses racines, c’est-à-dire à sa langue créole à laquelle elle avait été obligée de renoncer pour accéder à la culture dominante, cette « histoire banale » l’avait poussée à vouloir se frotter aux différentes manières d’être... « différent ». Et c’est une vie entière qui défile en accéléré à travers de longs monologues en créole, cette langue qu’elle préserve fièrement mais difficilement dans son environnement métropolitain où tous, même son fils, s’expriment en fwansé gramatikal.
Dans cette « saga antillaise », par l’évocation de multiples tranches de vie et de personnages truculents, les soliloques en créole de Léonce (Mama) Mondésir permettent à celle-ci de maintenir en vie, dans sa mémoire, non seulement les paysages de son île, la Guadeloupe, mais aussi l’expression de ses émotions et de sa culture.
Au milieu d’une vie professionnelle partagée entre l’exercice de la médecine générale et le journalisme médical, Monique RAIKOVIC s’est engagée dans une carrière littéraire qu’elle nomme son « Panthéon des différences ».

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de visites sur la page 27
EAN13 9782849241196
Langue Français

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Mama Mondésir
(Sé lavi-la i la, la a-y)© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-119-6Monique Raikovic
Mama Mondésir
(Sé lavi-la i la, la a-y)
Éditions du CygneDu même auteur :
Le Réverbère de la rue Malebranche
Roman
Editions d’écarts, 2002
L’Allée des lilas
Roman
Editions d’écarts, 2002
B. comme Bonhomme
Roman
Editions d’écarts, 1999« Une langue, c’est beaucoup plus qu’une somme de règles grammaticales : c’est un
mélange subtil d’habitudes, de valeurs ; c’est aussi le fruit d’une longue maturation
dans laquelle les éléments viennent ajouter à la richesse de l’ensemble. »
Jacqueline de Romilly, Le jardin des mots
« Quand tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens. »
Proverbe africain
« Limanité sé onsèl bari boutèy krazé, san a tout ras toujou mélanjé. Istwa a
Limanité sé an menm di tan, mayaj menm a kréyòlité-la atoupannan sé pli bèl
viktwa. Kifè jòdijou, Kréyòl-la débarasé-y èvè tout pè i té pè parapòt a idantité a
Menm-la é Lòt-la ; Kréyòl-la jòdila ka pwan balan a-y é ka di pou toutmoun tann é
konpwann, i ni on idantité miganné. »
(« Tout homme est sang-mêlé. Si bien que l’histoire de l’Humanité est dans son
essence, à la fois la matrice de la créolité et sa glorieuse épiphanie. Affranchi de toute
crainte du Même comme de l’Autre, le Créole d’aujourd’hui s’épanouit dans une
identité nouvelle qu’il ose proclamer et entend revendiquer : l’identité plurielle) »
Laurent Farrugia et Hector Poullet, Tous les hommes sont des créoles.PRÉFACE
Rêve, Rencontre, Littérature :
Une magie pas ordinaire
A travers Mama Mondésir, Monique Raikovic nous fait découvrir
Léonce Mondésir, une Guadeloupéenne, confrontée au brutal
télescopage des divers temps de sa vie au cours de trois journées
ordinaires. Pour que ce récit ne s’avère pas, dans la littérature, un avatar
de la figure de l’Emigré, pour que cette Antillaise de Paris puisse
véritablement prendre corps, il fallait que l’auteure parvienne à lui faire
exprimer sa créolité, à lui restituer ses mots, sa langue. Or Monique
Raikovic n’est pas antillaise, ni ne connaît les Antilles, ni ne fréquente les
« ultramarins » de la République Française ! Pour donner chair à cette
Mama créole qui l’obsédait, il ne lui restait qu’une solution : apprendre
elle-même le créole. Voilà pour le rêve !
« Autour de nous, tout conspire à la réalisation de nos désirs les
plus profonds » : j’ignore si Monique Raikovic croit en cette parole de
sage, mais je sais qu’elle parle volontiers d’un Grand Plaisantin Cosmique
qui joue des tours aux humains. La voici donc qui suit l’ombre de son
personnage – qu’elle croit voir, de dos, toujours, dans les rues de son
quartier, le cinquième arrondissement de Paris – et qui tombe en arrêt
devant une méthode pour apprendre à parler créole, exposée dans la
vitrine d’une librairie de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Elle
entre, achète cette grammaire et se met au créole pendant cinq ans ! Cinq
ans à se documenter sur les Antilles : elle dévore tout, des guides
touristiques à Aimé Césaire, Maryse Condé, en passant par les
dictionnaires, les cartes postales et celles de l’IGN... Tout y passe, même
les sites web. Et puis elle commence son roman : son héroïne s’appellera
Léonce Mondésir, fille de Tousen Mondésir, « gadèdzafè » à Bouliki !
Son roman rédigé, notre auteure apprend par hasard – d’un proche
ami qui lui ramène du Salon du Livre de Paris un « Zakari, mil mo kréyol
bòkaz / mille mots créoles de tous les jours » – que le créoliste, auteur de
cet ouvrage, assiste à cette manifestation. Elle s’y précipite dans l’espoir
de rencontrer celui-ci pour tenter de le convaincre de jeter un œ il
7bienveillant sur son travail. Las, le créoliste est allé déjeuner, il ne
reviendra pas de la journée ! Alors elle demande son adresse à l’éditeur
qui accepte de transmettre un message électronique.
De retour dans son île natale, le créoliste reçoit à peu près le
message suivant : « Monsieur, j’ai voulu vous rencontrer au Salon du
Livre de Paris... Quand vous repasserez par Paris, accepterez-vous de lire
quelques passages en créole du roman que j’ai écrit ? ». Le créoliste est
aussi un militant de la cause créole, mais il ne peut satisfaire toutes les
demandes, d’autant plus que, souvent, nombre d’apprentis écrivains lui
font parvenir des poèmes qu’il estime plus que médiocres. Il ne donne
aucune suite.
Il retrouvera pratiquement le même message venant cette fois d’un
autre éditeur. Il répondra à cette récidiviste : « Madame, Paris n’est pas le
centre du monde. Si d’aventure, vous passez par la Guadeloupe,
amenezmoi votre ouvrage ». Mais la Dame préférerait lui envoyer ses pages, elle
insiste tant que le créoliste se laisse émouvoir par tant d’obstination et
accepte de recevoir l’ouvrage en question par la poste. Plus de cinq cents
pages... dont trois cents en créole ! Incroyable !
Une belle histoire, bien écrite, mises à part quelques rares petites
erreurs pour avoir obéi trop scrupuleusement aux règles de syntaxe
créole. Le créoliste n’en croit pas ses yeux. S’est-il fait piéger par un de
ses confrères qui, pour les besoins de la cause, simule ces petites erreurs
puis, s’affuble d’un nom serbe ? Il veut prendre le farceur à son propre
piège et l’invite à venir chez lui en Guadeloupe : « Vous serez notre
invitée, vous resterez à Zombie Perdue pendant le temps qu’il faudra pour
que nous voyions ensemble votre livre ».
Et Monique Raikovic accepte ! La rencontre !
Trois semaines à l’Habituée, découverte d’une île qu’elle ne
connaissait que dans les livres, faune, flore, paysages, populations, mais
également discussions, débats sur la grammaire du créole, travail de
réécriture. Visite d’un Bouliki mythique qui se révèle être un simple
carrefour, « un trois chemins », dans les Grands Fonds. Ainsi va naître,
entre le créoliste et l’auteure, une grande amitié qu’on dirait comme des
retrouvailles.
8Monique Raïkovic, n’a pas seulement mis son talent d’écrivain et
son imagination débordante au service d’une langue minorée, elle va bien
plus loin. Dans ce premier roman créole écrit directement par une non
créolophone et non pas traduit, Monique Raikovic devient son
personnage, parle parfois en « français-fwans », soliloque en un « créole
Gwada », mais parle volontairement, comme par provocation, aux uns et
aux autres une sorte de « francole » : le « mondésir ». Ce roman créole est
aussi le premier à traiter essentiellement de la psychologie de la femme
antillaise émigrée, de ses réflexions sur sa condition, sur sa langue, sur ses
rapports aux autres, sur l’émigration. En bref : de la bonne littérature. A se
demander si Monique Raïkovic n’a pas été antillaise dans une autre vie.
Magie !
Rêve, rencontre et littérature, un carrefour, un « trois chemins »
où le « sorcier-kèlè » dépose sa sorcellerie comme jadis les latins y
mettaient leurs dieux mineurs, ordinaires, dits de « tres vias » pour
donner le mot « trivial ». Monique Raïkovic, certainement un peu
sorcière, vient de nous déposer, là, « un bain démarré » pas ordinaire.
Alòs Pengad !
Hector Poullet
Pa – Té – Ké – Ja – Ka.
Pa-té-ké-ja-ka... Ce sont là, les unités grammaticales qui, en créole,
donnent sens aux formes, aux temps, aux modes des verbes, la base
verbale demeurant invariable. Au soir de ma première leçon de grammaire, auprès
d’Hector Poullet, je m’exerçais à explorer les associations de ces éléments, veillant à
respecter l’ordre d’entrée au service du verbe de chacun d’eux : pa-té-ké-ja-ka. J’ai pu
commencer à obéir à la logique grammaticale du créole, logique en
accord avec le rythme, la musicalité de cette langue. J’ai compris qu’il me
fallait me libérer de l’emprise de la grammaire française sur l’architecture
de mes phrases. Ainsi, ce souvenir évoqué par Léonce Mondésir, sous
ma plume : « Chak lanné, apwédavwa léparan an-nou ay fè vakans Lapwent oben
Bouliki, sé rakontaj a-yo la té ka bay lavi a kat Michelin. » est-il
devenu à la suite des leçons d’Hector Poullet : « Chak lanné, apwédavwa
léparan an-nou té ay fè vakans Lapwent oben Bouliki, sé rakontaj a-yo la té ka
ba kat Michelin lavi. »
9Auprès d’Hector Poullet, j’ai appris beaucoup, compris encore
bien davantage. J’ai réalisé pourquoi, pour parvenir à habiter cette
Léonce Mondésir qui s’était imposée à mon imagination, il m’avait fallu
me plier à l’étude de sa langue maternelle. Ce que j’avais éprouvé
intuitivement est devenu évident : la psyché de Léonce Mondésir ne
s’enracine ni dans le continent africain, ni dans la terre antillaise mais
dans cette langue façonnée par toutes les populations débarquées sur ces
terres caraïbes et confrontées à la nécessité de cohabiter et d’échanger
pour survivre en dépit de la violence des rapports sociaux. Léonce
Mondésir perçoit parfaitement l’importance de son créole, de sa langue,
dans sa manière d’être et d’appréhender les autres.
La suprématie numérique a sans doute joué en faveur des Africains
dans l’invention du créole lequel reste néanmoins fortement marqué
d’emprunts aux langues des « Maîtres »,– le français, l’anglais,
l’espagnolenrichis peu à peu de termes indiens, chinois ou « syriens ». D’abord,
utilitaire, concret, rude, le créole a accédé à la poésie, se faisant musical,
coloré, capable d’exprimer toute la palette des sentiments. Aujourd’hui,
cette langue en pleine phase de créativité se trouve confrontée à la
formulation des idées abstraites, devient une « gran lang », l’authentique
véhicule de l’âme créole, autrement dit de la créolité. La plupart des
intellectuels créoles s’expriment actuellement en français, en anglais ou
en espagnol. Ces poètes, ces érudits contribuent à enrichir des cultures
qu’ils se sont appropriées et dont ils maîtrisent parfaitement les modes
d’expression. Alors ils parviennent à se faire entendre, à exister. En
somme, pour s’imposer, il leur faut « chiktayé » leur créolité. Mais un jour
prochain...
Les Gaulois lettrés s’exprimaient en latin. Puis leurs descendants
ont fait usage du français, ce créole du latin. Sans doute assiste-t-on à un
processus analogue avec le créole. Car, au côté des poètes, des conteurs,
travaillent à présent universitaires, doctorants et autres étudiants
créolistes. Les règles du bien dire et du bien écrire le créole se précisent !
Les romans rédigés pour tout ou partie en créole sont rarissimes.
En 1885, paraissait Atipa, roman attribué à Alfred Parépou (pseudonyme
d’un auteur dont la véritable identité demeure inconnue) lequel
s’exprimait en créole de Guyane. Il n’y en eut plus guère d’édités par la
suite faute de lecteurs, l’écrit demeurant sous l’emprise exclusive des
langues dominantes. Alors qu’un auditoire fervent permettait aux
conteurs, aux poètes et aux chanteurs d’enrichir le patrimoine littéraire
créole oral, à la manière des troubadours européens d’antan. Mais avec le
eXXI siècle, le créole a fait son entrée dans l’enseignement secondaire,
l’Université a entrepris la formation de professeurs de créole. Il va donc
10prendre place naturellement dans la littérature romanesque de notre
temps.
Dans un tel contexte, on comprend mieux la surprise éprouvée par
Hector Poullet en découvrant ma démarche qui n’a jamais été celle d’une
linguiste ! C’est mon personnage qui m’a imposé sa langue : je n’ai pu
entendre Léonce Mondésir qu’à partir du moment où j’ai ouvert une
grammaire créole. Il m’a fallu explorer les mots de mon héroïne pour
trouver le ton juste.
Ensuite, il m’a fallu le soutien d’amis proches pour parvenir au
terme de cette aventure. Je suis certaine que je n’aurais pas osé, de
moimême, contacter Hector Poullet. Mais Bernard Belin estimait que mon
apprentissage solitaire du créole à l’aide de grammaires et de
dictionnaires devait être évalué par « un maître es-créolité ». Un jour, il
m’a dit : « Ouvrez votre ordinateur et écrivez... ». Quand Hector Poullet
m’a répondu que je devais être créole pour avoir rédigé ces pages, qu’il
lui fallait connaître ma véritable identité, Bernard Belin a enfin pensé que
j’étais sur la bonne voie. Il m’a incitée à répondre à l’invitation d’Hector
Poullet à venir travailler auprès de lui, en Guadeloupe. Pour me
déterminer, il a fallu également toute la capacité de persuasion de mon
amie Michèle Brière, véritable globe-trotter, car aux voyages je préfère le
dépaysement que me procurent films et livres. Elle m’a proposé de
m’accompagner et de « s’occuper de tout ». Je dois, à l’un et à l’autre, la
finalisation de Mama Mondésir et, surtout, l’amitié qui me lie aujourd’hui à
Hector et à Geneviève Poullet. Enfin, mon amie Michèle Hirou,
documentaliste férue d’informatique, m’a accompagnée tout au long de
mes relectures. Séduite par Léonce Mondésir, elle s’est laissée entraîner
dans les soliloques de ce personnage et, à son tour, elle est devenue
« créolophile » sinon, créolophone !
Mama Mondésir m’a également permis d’accéder au monde des
« Ultramarins », m’offrant ainsi la possibilité de faire de nombreuses et
enrichissantes rencontres.
Mama Mondésir m’a beaucoup appris et beaucoup donné.
Il me reste à m’effacer pour laisser Léonce Mondésir aller à la
rencontre de lecteurs créolophones sinon créolistes.
Monique RaikovicLivre I
1On santiman dwòl
« Ki lè i yé ? I ja on bon senkè. Granbonmaten, sa pa kay. An las
2 3las ! Piplis apwé senkè. Jou-la konmansé chiktayé lannuit-la. Chiap !
4Lannuit-la pa vlé trenné ant sé sal-la é sé koulwa-la la i pa janmé pé rété
5 6poubon. Pawòl ka vonvonné adan biwo a sé enfiwmyèz-la. Moun ka
7santi chanjman an kozé a les filles de l’équipe de nuit la, an alévini a-yo ant
8sé-kouch-la é biwo plen limyè la. Akwèdi yo pa té ké oblijé fè mannèv
9 10san fè dézòd ankò ... »
Les mots « zonzonnent » sous le crâne de Léonce Mondésir, la
surveillante de nuit du pavillon Landouzy, Mama Mondésir pour ses
collègues de l’hôpital Cochin. Un effet de la fatigue. Tantôt elle laisse ses
pensées se cogner les unes aux autres, tantôt elle en reprend le contrôle,
les réordonne.
« Adan biwo an-mwen, sé menm biten-la, yo pa ka palé
chuichui1 On santiman dwòl : Une impression étrange
2 chiktayé : déchiqueter
3 chiap ! : onomatopée signifiant la déchirure d’un tissu, d’un papier, ici, de la nuit, selon Mama
Mondésir qui ponctue fréquemment ses pensées, ses propos d’onomatopées, comme le font les
conteurs créoles.
4 la : où ; la signifie également là ; à ne pas confondre avec l’article défini -la (le/la) qui s’écrit
sans tiret lorsqu’il se rapporte à un groupe de mots, ex. : biwo-la (le bureau) mais biwo plen
limyè la (le bureau plein de lumière)
5 vonvonné : bourdonner
6 moun : on (le pronom indéfini « on » peut se dire également « yo » (ils) ou bien « ou » (tu), une
forme utilisée dans les proverbes, que Mama Mondésir emploie souvent quand elle se parle à
ellemême).
7 les filles de l’équipe de nuit : quand elle pense, Mama Mondésir s’exprime en créole mais emploie
spontanément des termes français quand ceux-ci se rapportent à sa vie professionnelle ou,
parfois, à sa vie affective (ces termes sont alors transcrits en italiques). Par contre, quand elle se
remémore des propos tenus en français par d’autres, elle le fait en français (d’où, alors, le recours
aux caractères romains). Quand elle s’adresse à quelqu’un, elle mêle volontairement créole et
français.
8 fè mannèv : faire ce qu’il y a à faire
9 fè dézòd : faire du bruit
10 pa... ankò : ne... plus ; konsi yo pa té ké oblijé... ankò : comme si elles n'étaient plus obligées
de...
1311 12 13chwari ankò . Yo pa ka vèyé kò a-yo ankò, yo ka langanné
14 15nòwmalman. Mwenmenm an anflé épi kò an-mwen, krétonnè ! Sé lè
16la an ka santi fatig a travay lannuit la. Granbonnè-maten fatig-lasa, sé on
17doulè andidan kò an-mwen. Magrésa Mama Mondésir ka pougalé -
mwen anmitan tèt an-mwen : ‘La relève ! Fo ou chonjé la relève ! Fo ou
18 19kyenbé doubout ! ’ Dakòlrèt . Poulòsdonk an bizwen on kafé, on
sigarèt ankò, avan an woufèmé kayé d’swen. Malérézsò, sa ka kontinyé
20bougonné an fenfon sèvèl an-mwen : ‘Fo ou paré-w pou ou bay sé
21nyouz radyo bwa-patat la avan ou lagé plas-la ! Fo toujou rèspèté labitid
a chak pèp enfiwmièz : lésèz a lajouné, yo pa menmparèy èvè lésèz a
lannuit ! ’ A pa Mama Mondésir ka bétizé konsa. Sa, sé on vyé blag a
22Léonce Mondésir. Fwenk ! A pa anvi an ka anvi fè jé .
« Mizè ! Lèbonmaten près twant lanné an Lasistans piblik, sa ka
23 24chouboulé menm on Léonce Mondésir. On ? Pa ni ondòt ! Ni
onsèlla ! Ni mwen, anni mwen, mwenmenm, mwenmenm an-mwen, Léonce
25 26Mondésir é Mama Mondésir ansanm ansanm . Fwenk ! Akwèdi an
27abiyé-mwen an nenpòt kimoun ! Èvè twòp fatig andidan tèt an-mwen,
28 29an pa mwenmenm ankò , wayayay ! É anvwala , granbonnè-maten, mi
30konsa sa yé ! An plen é travay-lasa ! Sèvèl an-mwen ka touné twòp !
Menmjan an ka fòjé mo ankò é wouankò, menmjan zarégné ka fé fil.
31Kisé an mondésir , kisé an kréyòl, an ka fòjé mo san an vlé. Lèkèfwa, an
11 palé chuichui-chwari : chuchoter
12 vèyé avec kò + pronom personnel complément indiquant la forme réfléchie : se surveiller
13 langanné : bavarder
14 mwenmenm an anflé épi kò an-mwen : quant à moi, j’en ai assez de mon corps
15 krétonnè ! : nom de Dieu !
16 sé lè la : c’est l’heure où
17 pougalé : engueuler
18 kyenbé : tenir
19 dakòlrèt : c’est entendu, d’accord (de l’anglais that’s all right)
20 bay (donner) devient ban devant m et n, ba devant w, y, zòt, yo et devant un nom propre.
21 paré-w pou ou bay sé nyouz radyo bwa-patat la avan ou lagé plas-la : prépare-toi à transmettre
les nouvelles de radio-patate sauvage (du téléphone arabe) avant de laisser la place.
22 fè jé : plaisanter ; a pa anvi an ka anvi fè jé : je n’ai vraiment pas envie de plaisanter
23 chouboulé : perturber
24 ni : il y a ; pa ni : il n’y a pas. En créole, le pronom il indéfini, ne désignant personne
précisément, n’est pas indiqué.
25 ansanm ansanm : en même temps
26 fwenk ! : sapristi !
27 nenpòt kimoun : (m.à m. : n’importe qui) quelconque
28 an pa mwenmenm ankò : je ne suis plus moi-même
29 é anvwala mi konsa sa yé ! : voilà, c’est toujours comme ça ! (sous-entendu : ça dérape !)
30 an plen é travay-lasa : j’en ai assez de ce travail (m.à m.: je suis remplie jusque par dessus la tête
de ce travail)
31 an mondésir : en mondésir, Mama Mondésir désignant ainsi cette langue qui lui est propre et
qu’elle sait ne pas être du « vrai créole », bien qu’elle tende vers ce but, parler aussi élégamment le
créole que le français.
14ka brodé on biten an fwansé ! Sa ra ra kanmenm... A pa Gouvèlman
an32mwen, a pa Lòd-di-Anho ka di sa pou mwen fè. Sa ka vini konsa.
Pawòl ka menné pawòl. Sa fatigan menm.
33« Granbonnè-maten konsa, a pa sa ki sa, jan yo ka di . Jòdila
34 35 36èspésyalman, an ka santi malèz-la ka pwenté. Poukisa ? Ay sav ! Alè ,
37 38 39 40 41an ka atann. An la ka kwenkwenné , ka veyé lanm . Sémaphore a lidé
42 43an-mwen ka viré, ka déviré. Mé i pa ka trapé hak ki hak ! Parapòt a sa,
nanm an-mwen enkyèt. An pa néta chayé malèz-lasa alé. Sa pa pé fèt. Fo
an sav atann, fo an ni pasyans. Bòf ! Pa fo an révé : bon nouvèl ra ra...
44Lavi kouyon. »
Léonce Mondésir appose son paraphe sur le cahier de contrôle
ouvert devant elle à la date du 5 novembre 1967. D’une petite écriture
penchée, pressée, elle a couvert deux pages. Elle ne s’est jamais habituée
au contenu de ce rapport, au décalage entre les mots couchés sur ces
feuillets et les soubresauts de vie qui agitent les êtres échoués dans les
salles du pavillon Landouzy. Les mots disent les faits : un décès et un
Entrant. Les faits ne disent pas que le décès marque l’arrêt d’une
45souffrance, la délivrance d’une âme – « Alélouya ! » songe-t-elle – Les
faits ne disent pas que l’Entrant est un vieillard solitaire ramassé dans la
rue, les poumons inondés de son sang. Les faits ne donnent pas à
entendre la plainte de cet homme, ce « hein-hein » qui n’a rien de résigné.
Sensible à la révolte, Léonce Mondésir a perçu dans cette plainte une
vieille rage devenue dérision de soi sans cesser d’être rage.
« Aprézan, hein-hein-lasa rantré adan-mwen magré-mwen. É vwala !
46 47La konsa an ka santi kò an-mwen lou lou ! Fo konpwann : chakfwa sé
32 Gouvèlman an-mwen : mon Gouvernement ; Lòd-di-Anho : l’Ordre-du-Haut (Mama
Mondésir exprime ainsi sa volonté et sa raison, Lòd-di-Anbavant, l’Ordre-du-Bas, désignant, dans
son langage, le désir sexuel)
33 yo ka di : on dit ; « yo di » ou « yo-yo di » signifiant la circulation du « on a dit », la rumeur.
34 malèz : un mot créé par Mama Mondésir, par association de « mal » et de « èt », – « èt », forme
rarement usitée du verbe yé (être) – car elle pense « malèt ». Mais elle banalise ce malèt en
« malèz » (malaise).
35 poukisa ? : pourquoi ?
36 alè : maintenant, à présent
37 la : là
38 kwenkwenné : guetter ; an la ka kwenkwenné : je suis en train de guetter
39 vèyé lanm : surveiller les vagues, formule imagée pour dire contrôler ses émotions
40 sémaphore : en français dans le texte (voir note 11)
41 lidé : intuition
42 hak ki hak ! : rien de rien !
43 parapòt a : à cause de
44 kouyon : stupide ; lavi kouyon : la vie est stupide ; lavi : la vie en général ; lavi-la, la vie de
Mama Mondésir pour qui la vie n’est pas une idée abstraite, mais une force en elle, son moteur ;
c’est pourquoi elle recourt à l’article défini.
45 alélouya ! : c’en est fini ! (se dit à propos de celui qui vient de mourir)
46 la konsa : du coup
1548 49plenn a sé lézòt-la la ka anvayi-mwen. Bonnè-maten, an plen èvè tout
50 51sé plenn-lasa . An menmparèy èvè on tòchon ! Érèzdibonnè Manitou
52AP-HP ka ofè-mwen on tikanpo apwé twa lannuit an lopital-la. Dé
lannuit akaz pou an pozé kò an-mwen, pou an défasé fatig a
travay53lannuit é pou an dòmi, on bon rimèd, on rimèd nésésé, savwé. »
Tournant le dos à la table d’un coup de rein, Léonce Mondésir a
fait pivoter sa chaise pour étirer à travers la pièce ce corps grand et large
qu’elle habite depuis plus de cinquante ans. Elle a eu du mal à accepter
cette manière dont ce corps s’impose au regard des autres, dont il
l’impose à l’attention des autres. Ce qui ne l’a pas empêchée de tirer
d’innombrables avantages de cette excessive visibilité. Peu à peu, elle a
appris à aimer ce compagnon qui lui a permis de jouir grandement des
privilèges que la société accorde à la beauté et à la jeunesse, avant
d’afficher avec vigueur une généreuse maturité. C’est lui qui l’a faite telle
que les autres la perçoivent, non l’inverse, il sait le lui rappeler. Docile,
elle l’habille de mots et de manières qui lui conviennent, qui confortent
l’image qu’il donne d’elle, une image qui répond à l’idée que les autres se
font d’elle, cette Mama Mondésir qui n’est pas la vraie Léonce mais qui
protège celle-ci des innombrables blessures que peuvent infliger les
Blancs quand on les dérange, quand on leur fait peur.
« Krétonnè ! Sakré doulè adan janm an-mwen ! Sakré doulè adan
pyé an-mwen ! Wayayay ! » se plaint-elle malgré elle. Elle ferme les yeux,
les rouvre, bâille aux larmes, s’étire une fois encore, fait se mouvoir sa
tête autour de l’axe de son cou, lentement, en avant, de côté, en arrière,
tout en se répétant intérieurement un vieux dicton : « Soukwé tèt pa ka
kasé kou. »
54« Tousen pa té ka janmé obliyé di sa chakfwa i té andwa kouté
55 56 57Lalwa , se souvient-elle. Sèlon Tousen, ou toujou ni tò èvè lalwa . Kifè
i té ka konséyé : ‘Pa fo ou diskité. Palapenn. Fo ou pisimyé bay rézon
a47 chakfwa : à tous les coups
48 plenn : plainte ; sé plenn-la : les plaintes (sé... -la : article défini pluriel, les)
49 la : sé plenn a sé lézòt-la la, ce deuxième la se rapportant à sé plenn...la pour signifier les
plaintes des autres (sé lézòt-la)
50 plen : encombré ; an plen èvè sé plenn-la : je suis encombrée de plaintes, le verbe être restant
fréquemment sous-entendu en créole
51 tòchon : éponge végétale utilisée pour faire la vaisselle en Guadeloupe
52 AP-HP : Assistance Publique - Hôpitaux de Paris
53 savwé : vraiment, une expression qui revient souvent dans le discours de Mama Mondésir, de
même que sa vwé : c’est vrai.
54 Tousen : Toussaint Mondésir est le père de Léonce
55 kouté lalwa : obéir à la Loi
56 tò : tort ; ni tò : avoir tort
57 Lalwa : la Justice mais aussi, lalwa : les représentants de l’Ordre
16yo tousuitman.’ An pa té dakò. An té ké vlé vwè y rézisté. An té ka di-y :
58 59 60‘ P’a , fo ou fin èvè sa ! Lèsklavaj-la bout ! Dépi tan-é-tan ! Konyéla ,
61konsèy-lasa, a pa on bèl-pawòl pou rédé-mwen.’ Li, apa-Tousen, té ka
62 63 64pwan ri . I té ka tèsté : ‘Sa sé pawòl a Nèg saj.’ I té ka kongné fon
anmwen. ‘ To, to, to ! Rantré sa andidan titèt a-w ! ’ Épi i té ka woudi
ban65mwen : ‘Soukwé tèt pa ka kasé kou ! ’ Tipawòl-lasa rantré anmitan tèt
66 67an-mwen. An pa pé alé aka kwafè-la, an pa pé foté badikou an-mwen
68san an chonjé sa toultan . An menmparèy èvè on koukou ka sòti dèwò
lòlòj-la pou chanté ‘ lè sé lè ! ’ » se dit-elle en reprenant sa position
initiale, face à la table, dans l’attente de la relève.
69« Pradel kay rantré adan biwo-la lè i ké sizè karant-senk. Kifè dan
70dis minit. Kenz minit annavans asi larèl-la . Landouzy, politès é larèl, sé
menm biten-la. Sé patwon-la i vlé sa. I anrézon. Fo ou ni on larèl ou ka
71suiv .
72 73« Plis sé lanné-la ka ranmasé , plis Pradel ni konfyans an mwen,
74plis chèf-chèf an-mwen-lasa ka bizwen konsèy an-mwen. Kifé nou
75 76toujou dakò. An kontan toubòlman . Isidan é toupatou an lopital
77Cochin, plis an ka pwan laj , plis sé lézòt-la ka rèspèté-mwen. Tanmyé.
78 79« Pradel, sé konmè an-mwen. I sé on gran langannèz ! Roland
Pradel, mari a-y, ka rakonté ban-mwen : ‘À la maison elle reste
80silencieuse, elle a la tête ailleurs, à Landouzy sans doute.’ Pannansitan
58 P’a : papa réduit à P’a quand Mama Mondésir s’adresse à son père
59 lèsklavaj-la bout ! : terminé l’esclavage !
60 konyéla : de nos jours
61 bèl-pawòl : parole de sage
62 pwan ri : se mettre à rire
63 tèsté : insister
64 fon : front
65 tipawòl : proverbe
66 aka : chez
67 foté : masser ; foté badikou-la : masser la nuque
68 toultan : régulièrement
69 kifé : par conséquent
70 larèl : règlement
71 fo ou ni on larèl ou ka suiv : il faut qu’il y ait une règle à suivre
72 sé... la : les ; sé lanné-la : les années
73 ranmasé : accumuler
74 bizwen : avoir besoin, verbe d’état, ne prend le morphème ka que lorsqu’il indique un fait
habituel
75 an kontan toubòlman : je suis très satisfaite
76 toubòlman : bien sûr.
77 pwan laj : prendre de l’âge, vieillir
78 konmè an-mwen : ma commère (Pradel est la marraine du fils de Léonce ; à ce titre, en
Guadeloupe, elle serait dite « la commère » de Léonce, d’où le recours à cette expression par
celle-ci)
79 langannèz : bavarde
80 pannansitan : tandis que
17Pradel ka di-mwen : ‘ C’est toi qui m’inspire. Je me sens devenir bavarde
dès que je suis seule avec toi.’ Adonk i pa ka rivé sitèlman lèbonmaten
81 82anni pou gouté plézi kozé èvè-mwen. Konsayéla, nou ka pousuiv on
83 84istwa a dé enfiwmyèz, on chanté pou dé vwa épi touplen kouplé, mé
85 86onsèl alawoupwiz : ‘ Sé lavi-la ! Sé lavi-la i la, la a-y ! ’... Sé lavi-la, éwi !
87 88An ka jouwé wòl an-mwen kòtòk-kòtòk . Padavwa, astè, sèvèl
an89 90mwen ka touné alawoulib , an pa néta chikanné diskou a sé
moun91politik la, an pa néta woufè sosyété-la, lopital-la, Lasékirité , jan Pradel té
ké vlé !
92« Chak bonmaten, anmenmditan i ka kafé , Pradel ka valé nouvèl
si Europe 1. Mwenmenm an dwèt fè èvè mwenmenm an-mwen. Tini dé
mwenmenm adan onsèl kò, Léonce Mondésir é Mama Mondésir ansanm
93ansanm. Granbonnè-maten a pa konsa . Fatig lannuit ka chouboulé
andidan-mwen tout biten. Si an sé Mama, an ka chonjé Léonce. Si an sé
Léonce, an ka chonjé Mama. Kisé Mama, kisé Léonce, an ka rakonté kò
94an-mwen ankò é wouankò. Fatig lannuit menmparèy èvè soulézon ,
wayayay !
95« Mèyèkwè an té ké bizwen bwè on dékolaj , on sèk, an té ké
96bizwen valé-y floup avan an bwè on amòtisè, on koko-alo. Swagné on
mal èvè ondòt, ésa té ké pé rann-mwen pli fò ? Sa té ké pé.
Kra-kra97 98kra ! Pradel pa té ké ka sipòté vwè-mwen ka bwè wonm pa asi sizè
karant-senk ! I ka répété, wourépété lalkòl-la sé on pwazon danjéré, piplis
wonm-la. ‘ On commence par un petit verre, on continue par un grand,
on finit les lèvres collées au goulot des bouteilles.’ anvwala litanni a
Pradel la ! An ka ofé kò an-mwen ti vè wonm, an ka bwè gran gran vè
81 anni : seulement, ne... que
82 konsayéla : ainsi
83 dé : deux
84 chanté : chanson
85 alawoupwiz : refrain de chanson
86 éwi ! : mais si !
87 kòtòk-kòtòk : cahin-caha
88 padavwa : parce que
89 alawoulib : sans effort, sans se poser de question
90 néta : capable
91 Lasékirité : la Sécurité sociale
92 kafé : boire un café
93 a pa konsa : ce n’est pas facile
94 soulézon : ivresse
95 on dékolaj : premier verre de rhum de la journée, tôt le matin, suivi d’un « amortisè », verre
d’eau de noix de coco – koko-alo – pour amortir l’effet du « sèk », (rhum bu sans sucre ni sirop ni
glaçon)
96 valé floup ! : avaler d’un trait
97 kra-kra-kra : onomatopée évoquant le rire dont Mama Mondésir fait un usage fréquent,
toujours ironique.
98 pa asi : aux environs de, vers
1899 100tiponch, apapousa lèv an-mwen ja tété boutèy a Montebello , awa
101 102 103 104nada ! Plita, lè Bazil ké ban-mwen randévou ? Ay sav ...
Wonmla, sa bon ba kò-la, piplis ban nanm-la.
105« Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo ! » chantonne-t-elle de sa voix
106cassée. « Pa fo abizé, sèten sa », poursuit-elle dans un murmure,
désireuse de se montrer aussi pertinente que raisonnable quand elle
pense en Mama Mondésir. La révolte, l’humour voire la caricature, sont
réservées à Léonce qu’il lui est parfois difficile de faire taire entre les
murs de Landouzy, mais qui a rapidement cessé de se manifester en cette
heure matinale, à moins qu’elle ne soit cette part d’elle-même qu’une
inquiétude inexpliquée agace et qui guette.
107« A Landouzy, sé vyémoun-la, sé vyé vyékò-la , yo té ké mwens
tris si les internes té ka ba-yo tivè wonm oben piti piti vè tiponch. ‘Sékoula,
108sékoula wonm ! ’ Kra-kra-kra ! Jounal té ké ka rakonté sa, télé osi,
sèten sa : ‘ Dans un hôpital parisien dont nous tairons le nom par respect
pour la vénérable institution à laquelle cet établissement appartient, un
chef de service fait distribuer du rhum à ses malades. ’ On èskandal !
Moun-Dirèksyon pa enmé èskandal... »
– Bonjour, Léonce !
– Bonjou, Madanm Pradel la chèf-chèf, la toujou annavans dan
son service le maten !
– Comme d’habitude.
– Menm les maten où les transports en commun sont angrèv, tu
franchis la pòt di biwo à sizè karant-senk. Le mistè Pradel. Un défi au
dézòd.
– Le désordre, ça craint, surtout dans un service comme le nôtre.
En arrivant, je me suis trouvée nez à nez avec l’interne de garde qui
arpentait le hall du pavillon sous prétexte de pouvoir fumer en paix. Ça
faisait désordre.
– Un anxieux. Il n’a pa rété d’alévini entre la salle de garde é la
99 ja : déjà
100 Montebello : rhum agricole réputé, produit en Basse Terre.
101 Nada ! : jamais !
102 lè : quand
103 Bazil : la Mort
104 ay sav ! : allez savoir !
105 bidimbo ! : bing ! bang ! ; Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo ! : Mama Mondésir s’inspire (et se
démarque en même temps) du premier vers d’un poème de Gilbert Gratiant, « Doktè Lanm
Bidibi » : « Lanm Bidibi ! Lanm Bidibo ! »
106 sèten sa : ça, c’est sûr, encore une formule dont Mama Mondésir fait usage fréquemment.
107 vyémoun, vyé vyékò : grand vieillard
108 « Sékoula, sékoula wonm ! » : Mama Mondésir reprend des paroles d’une chanson à boire avec
jeu de mots à partir du « seculae secularum » du latin d’église.
19109 110salle Pasteur. Du san pa a lè , sa tout lannuit, ki a été rèd .
– Ça se voit. Tu es toute voûtée, les épaules roulées sur les seins.
Redresse-toi ! La nuit a été vraiment si dure que cela ?
– Dure dure ! Pou les janm é ankò plis pou le mowal. « Une nuit
111noire », kon dit le Patwon. Ki twouve sa dwòl ...
– Un décès ? Des urgences ?
– Un décès : le 6. Le boug s’est santi pasé é a tenu a me fè savwa
sa. Onsèl urgence, mé un vyé vyémoun, un vyé vyékò.
– Landouzy est un pavillon pour grands insuffisants
cardiopulmonaires. On ne vient pas y mourir quand on a vingt ans ! S’ils
allongeaient un jeune homme dans un de nos lits, je me sentirais mal, je
me croirais revenue au temps des phtisiques. Cauchemar ! Un « vyé
vyékò » comme tu dis, un vieillard entrant à Landouzy, c’est normal.
L’un s’en va, un autre prend sa place. Comme s’il y avait toujours un
malade d’un autre pavillon qui attendait pour mourir qu’un de nos lits se
libère.
– Nòwmal-lasa a pa nòwmal. Un vyé vyékò konsa, sé un nonm ki
frékantait pa les mèdsen, ki s’était fè sèman a trépasé tousèl. Un œ dème
112aigu du poumon dan la rue, aprésa Police Sèkou, lopital Cochin,
113Landouzy, l’interne de garde, l’assistant é alavolonté , amen.
– Cet interne marche un peu trop raide, c’est un timide. Les
timides sont raides dans ce métier.
– Il m’a fè un èspozé si l’ œdème aigu du poumon pou se donner
konfyans. Moi : « Oui Monsieur », « Byen Monsieur ». Pa posib lui dire
dousouman : « N’aie pa pè, mongason ! Jè suis là pou te soutèni, l’ œ dème
aigu du poumon, j’ai labitid. »
– Pas possible. Ils ont besoin de croire que nous croyons en eux
quand ils débutent dans le métier.
– A pa les prémyé nominés au konkou ki viennent chez nous ! Nos
internes n’ont pa pu aller ailleurs, ils ne nous ont pa chwasi, ils nous
subissent. Kontan d’être nommés, mé pa kontan d’être a Landouzy.
Kilès ka di : « Les dègné seront les prèmyé. » Madanm Pradel ? A pa nos
internes, sèten sa ! Kanmenm, si Landouzy n’est pa un paradi, a pa lanfè
114nonplis. Le patwon répète toultan : « Ici, c’est un combat perdu
d’avance mais un enrichissement de tous les instants. » Mé, quand ils
109 lè : l’heure
110 rèd : dur
111 dwòl : bizarre et non pas drôle (konmik en créole), mais Mama Mondésir dit quand même
dwòl, la plaisanterie du Patron lui paraissant sans nul doute plus bizarre que drôle.
112 aprésa : puis
113 alavolonté : à la volonté de Dieu
114 toultan : régulièrement
20entendent sa, les internes toufré rivé font la grimas, ils ne peuvent pa
konpwann, ils sont two jenn. Ils rêvent a des malad tou nèf, a des kò kon
de bèl machin an réparasyon. Alòs, Landouzy é sé vyé vyékò-la...
– Excepté deux ou trois d’entre eux qui savent d’instinct que la
médecine, c’est aussi cela. Deux ou trois qui ne se contentent pas de faire
de la figuration dans nos salles pendant six mois. Les malades repèrent
rapidement ces deux ou trois-là. Et le service tourne. Il tourne même
plutôt bien.
– Sa vwé. Èvè détwa assistants, détwa enfiwmièz dakò pou sa, on
115arrive à fè une ékip solid. Sé lézòt-la suivent. A lopital kon dan lèstad.
Toupatou, sé la règle. Pwen fo twòp de gens kapab réfléchi, désidé,
komandé. Sèlman détwa pa ékip.
– Que penses-tu des équipes dont s’est entouré le Professeur
Dantin ? Des assistants ? Des patronnes du pavillon : toi, Mondésir, la
dame de la nuit ; moi, Pradel, la dame du matin ; Chemla, la dame de
l’après-midi ?
– Un patwon é dé assistants égale twa médsen rèskonsab. Une
surveillante générale é dé surveillantes égale twa enfiwmyèz rèskonsab.
La règle a les détwa est rèspèté, fo sa. Mé « A pa tou di vlé, sé pé ki
mèt. » dit-on chez moi. Sétadi : « Vouloir ne suffit pa, fo pouvoir. » A
Landouzy, on vlé, mé on pé gnak...
– Mais on peut quoi ?
– Ayen, si tu préfères.
– Nous méritons mieux que ce « gnak » laconique et pessimiste ! Il
y a abondance de talent en chacun des responsables du service. Toi, par
exemple, tu comptes pour trois à toi toute seule ! « Notre Dame de la
Nuit ». Le patron t’a donné un beau titre. Je pense toujours à toi sous ce
nom là. Même lorsque je dis « Mondésir », je pense « Notre Dame de la
Nuit » et je me sens tranquille, en droit de ne plus me soucier de ce qui
se passe à Landouzy pendant la nuit. Sais-tu que tu es une meilleure
représentation de la mère universelle que la mélancolique Marie des
parchemins d’autrefois, des images pieuses d’aujourd’hui ? Qui pourrait
être convaincu du pouvoir de cette Vierge anémique ? D’ailleurs, il existe
quelques représentations de la Vierge Marie en reine noire.
– La Vyèj Mari menmparèy èvè mwen ! Sakré Pradel ! Èvè une a
mes zansèt pou manman, Jézi aurait été nwè. Sa, dan Listwa rakonté pa
116les Blan ? A pa vwé !
– Mais si ! Je viens de te dire qu’il existe des statues célèbres de
Vierges noires. On en trouve même en France. Elles sont là depuis le
115 solid : en créole, solid signifie courageux, qui lutte contre l’adversité.
116 a pa vwé ! : ce n’est pas possible !
21Moyen-Âge et peut-être même avant.
– Je sais, j’en ai vue une dans la cathédrale de Chartres, on l’appelle
la Vyèj au pilier. Sa n’est pa une Négrès, sé une fanm-blan de koulè nwè.
On vient la priyé pou fè des zanfan. On rakonte kè ces Vyèj nwè ont des
117pouvwa, piplis kont la maladie, la stérilité. Des sòsyèz olyé des Vyèj !
Les Krétyen n’aiment pa les sòsyèz, n’aiment pa les Vyèj nwè. On n’aime
pa les tras a les vyé mythes dan la rèlijyon katolik, alòs on a blanchi
touplen de ces statues, on en a blanchi des mil é des san. Paskè, avan, il y
avait des Vyèj nwè toupatou. Pourquoi des fanm-blan de koulè nwè ?
Personne ne le sait.
– Le passé, on le porte en nous sans nous en rendre compte, ou si
peu. Quant à l’histoire de ceux qui viennent d’un autre soleil, comme tu
dis, qu’en savons-nous ? Et pourtant on voyage, on parcourt le monde,
et pourtant on est informé, on est gavé de reportages télévisés. En fait,
on glisse au fil des jours, des événements et des informations comme les
poissons dans l’eau, sans rien retenir, ou si peu... Du moins tant qu’on ne
se sent pas directement concerné. J’ai visité la cathédrale de Chartres,
moi aussi, je pourrais te parler du bleu d’un de ses vitraux, mais pas de
cette Vierge au pilier. Tandis que toi, tu as voulu connaître l’histoire de
cette Vierge noire, savoir d’où elle venait, n’est-ce pas ?
– Wi... Kanmenm les Blan auraient dû se demander, dayè sé
lézòtla osi, pourquoi Jézi a chwazi de se fè nonm en Galilée, dan un
MoyenOrient travèsé pa les karavann é les van a Lafwik. Où tombent les grenn,
poussent les fwi. Les zapòt, Mari, Josèf devaient être métis. Si on
réfléchit byen, Jézi l’était osi... Jézi, métis, janmé je n’avais chonjé sa !
Sakré Pradel ! Je me demande si tu ne viens pa de fè la dékouvèt biblik a
le syèk !
– Tu n’as rien compris à tes leçons de catéchisme, Mondésir !
Jésus, fils de Dieu, est Dieu. Dieu ne fait pas l’amour, il est l’Amour.
Dieu est tout à la fois blanc, jaune, noir, homme, il est le Grand-Tout, il
est Dieu, ça ne s’explique pas, il faut y croire, avoir la foi. Marie n’est pas
l’amante de Dieu. Elle n’est pas la mère de Jésus. Aucun ovule de Marie
n’a été fécondé par un spermatozoïde divin. Chargé de mission auprès
des hommes, Jésus, qui est Dieu lui aussi, a décidé d’utiliser l’utérus de
Marie pour se rendre parmi eux, pour se faire homme à la manière de
tous les hommes. Marie n’est qu’un moyen de transport, si tu préfères.
– O katéchis, on ne pawlait pa de l’utérus a la Vyèj Mari.
– On disait sans dire. Mais c’était écrit. Dans mon enfance, le curé
de ma paroisse est parvenu à faire entrer dans ma tête que Dieu est tout,
que Jésus, son fils, étant Dieu, est tout lui aussi, comme le Saint-Esprit, le
117 olyé : plutôt que
22numéro trois de cette Sainte Trinité qui est sans doute l’incarnation
suprême de ta règle des deux ou trois. J’ai enregistré ce phénomène sans
le comprendre, par crainte des taloches du curé. Même ma s œ ur aînée ne
parvenait pas à se représenter ce Dieu un et trois à la fois. Mais sur Jésus,
elle était incollable. Elle m’expliquait qu’en choisissant d’arriver au
monde comme chacun d’entre nous, Jésus avait tenu à nous signifier
qu’il se voulait le représentant de l’espèce humaine tout entière. Ce qui
signifie bien qu’il est blanc, bistre, jaune, rouge et noir à la fois.
– Jézi, métis !
– C’est écrit, Mondésir ! Le curé de ton enfance t’a appris que
Jésus est le frère de tous les hommes ?
– Si.
– Il en est ainsi parce qu’il réunit toutes les races en sa personne. Il
est écrit également que le Saint-Esprit est la Lumière comme Jésus est le
Fils. Peut-être, le Saint-Esprit n’est-il pas autre chose que cette possibilité
d’arc en ciel de nos races en Jésus. A mon avis, Jésus est le Métis-même.
– Ton fils aîné est rantré au Grand Séminaire, je sais sa. Les Pradel
sont branchés en direct si le Sen-Espri, je sais sa. Kanmenm, toi la
118 119Bretonne, tu me laisses ababa , toutafètman èstébékwé ! J’aimerais
konnèt osi ta vèsyon a Lansyen Tèstaman. Anvwala une nouvèl pa
òwdinè ! Magrésa, ayen ne changera dan ma tèt. Je ne m’intéresse plis a
Listwa a les Dyé a les Blan. Je ne me poze plis de kèsyon konsa dépi
lontan lontan. Mari, Jézi, Josèf ont lésé an mwen jis kyèk souvèni, kyèk
zimaj é des « Sois saj, on te surveille toultan ! » Pitifi, déjà, a mon
anjgadyen, je préférais Kiditou, le tidwèt a Mariwòz, ma mère. Aprézan,
dan ma tèt, il n’y a pa plas pou une Sen-Fanmi blan, pou une Sen-Fanmi
nwè, nonplis, dayè...
– Ce qui ne t’empêche pas de prendre Dieu à témoin de ce qui
t’arrive jour après jour et plus d’une fois par jour ! Surtout quand tu
rouspètes. Tu as le juron facile, Mondésir ! « Tonnan ! Tonnandidyé !
Tonnè ! Krétonnè ! Tonnè-di-Dyé ! » Quand j’en entends un, les autres
me viennent automatiquement à l’esprit et je pense « Fwenk ! » Je ne
peux pas m’en empêcher, on attrape facilement les jurons des autres.
Pourtant, je sais que les tiens signifient tous « Nom de Dieu ! » et
j’aimerais bien pouvoir croire que le Dieu que tu prends à partie n’est pas
celui que je prie... Surtout quand tu lances : « Tonnè-di-Dyé, pa fè mwen
chyé ! »
– Fwenk !
– Et voilà !
118 ababa : stupéfait(e)
119 èstébékwé : abasourdi(e)
23– Les traka, les anmègdasyon, je les chasse de nos salles a kou
d’jurons èspésyal, sa vwé. Les humains font konsa dépi toujou. Le nom
de Dyé est fè pou sa, mé si ! Kra-kra-kra !
– Tu exagères !
– Awa ! Isi, sé la doulè é le malè ki exagèrent, a pa mwen ! Sakivédi
sé Dyé ki exagère. La, quand je di sa, je pwan le mo Dyé, le nom de Dyé
pou di tousa k’on ne sait pas, tousa k’on ne comprend pas. Plimyé ankò,
an fwansé fwansé nous avons : « Dieu sait qui », « Dieu sait quoi »,
« Dieu sait si », « Dieu sait comme », « à Dieu ne plaise », « s’il plaît à
Dieu », « ce n’est pas Dieu possible »... Nous avons tousa pou di sa on ne
sait pa di. Ton Bondyé, i sé un mo valise.
– Ne blasphème pas, Mondésir !
– Mé si ! Je ne pé pa gronder, grogner, woufè le monde sans un
mo konsa. Sé un bon jòker, un mo nésésè. Pour combler touplen de
vides. Les Dyé nèg, yo sé ondòt biten, c’est autre chose. Paskè ils ne
120disent pa toultan sa il fo k’on fasse, an-an . Mes Dyé ne sont pa abiyé
121 122èvè les pawòl a les masè, a les monpè , mé èvè les pléré , les kri a les
miens, a Lézansyen a ma ras. Plis je vyéyis, myé je konpwann la doulè, la
soufwans a léparan arrachés a Lafwik. Aprézan, mon sang se fè plis lou,
il kongne plis fò kont les pawa a mes artères, a mon coeur. J’ékoute bat
lavi andidan mon kò, je l’antann kon un éko a mes Dyé. Des Dyé ki ne
sont pa pawòl, mé ritm. Ma priyè, sé la mizik à mon coeur, bidibap,
bidibap, bap ! Alé ! Les filles ne vont pa tadé à te pòté ton prèmyé kafé di
123maten. On le sent déjà ! Sa, sé un kafé fò fò, un vwè wouvèzyé ! Astè,
je ne devrais plis être isi. Mes janm, wayayay ! Bonmaten, elles me sanm
124osi mastòk ki mes kuis tant elles sont lou !
– Tu exagères !
– Apenn. Dékèfwa je me demande si mes janm vont pouvoir
atteindre le vestiaire, me pòté jis chez mwen. Regarde-mwen byen !
– Tu marches normalement.
– J’avance, sa vwé. Mé je mache èvè un doute dan mes molé. Mes
125janm ont vyéyi plis vit ki lézòt mòso a mon kò. Veino C n’est pa méyè
ki l’Intrait de marron d’Inde.
– Veino C ?
– Wi ! Trant gout dan un dèmi-vè d’eau, twa fwa pa jou, de
préférans au milieu des repas. « Veino C, le phlébotonique qu’elles
120 an-an : non
121 masè : religieuse ; monpè : curé, abbé
122 pléré : larmes
123 wouvèzyé : une tasse de café très fort (une boisson qui ouvre les yeux)
124 mastòk : difforme
125 Veino C : ce produit n’existe pas dans le commerce (NDA)
24attendaient ! » Dépi twa mwa, dan AP-HP Magazine, une piblisité répète
sa anba la foto a une miyonn ki èspoze ses longs molé, ses chivi de jenn
madanm ki pyétine janmé. La foto dit tousa nou voudrions, non pa être,
– pa fo déliré – mé nou santi être. Cette miyonn-la a l’air dynamik,
désidé, byen dan son tan, an bèl santé. Elle va, les chivé brillants, le vant
plat, les janm san varis. Une fille konsa n’a pa bizwen d’avaler un
phlébotonique, sèten sa. La piblisité, sé sa : des zimaj ki débòdent les mo,
mé ki répondent byen a sa nou souhaitons. La kwayans fè lé rèstan.
J’achète. J’essaie. Je pé pa m’anpéché a fè konsa.
– On ne pourrait pas vivre sans décalage, sans illusion. Les
publicistes en profitent.
– Sa vwé. Dayè, pou antrèpwan il nou fo byen nou fè les piblisis a
nos pwojé, « parvenir à nous convaincre de la pertinence de nos
126jugements », pour palé kon le patwon. Nouchak est une vwè agence a
piblisité. Si ! Si ! La Pradel & Co ki fè réklam a Madanm Pradel pou les
pwodui Pradel, tu dois konnèt ?
– Mal. Les autres en savent davantage sur mon compte que
moimême. Cela me surprend chaque fois que je m’en aperçois. Je ne
comprends pas.
– Légliz katolik kontrol two byen l’agence Pradel, pétèt ? Mé,
défwa, la byenérèz Pradel se rebiffe ! Way fout ! J’aime ce mo fwansé, il
griffe, wich ! Chat Pradel se rebiffe, krach ! Tchoup !
Wayayay, mes janm ! Bonnè-maten je souffre sans décalage, sans
ilizyon. L’agence Mondésir pé pa vann la doulè a Léonce Mondésir.
Pèsonn ne parviendra janmé à me convaincre a la nésésité a la doulè. Fo
kontinyé chaché dan les revues médikal le rimèd idéal...
-... Qui n’existe pas. Sinon, cela se saurait dans les hôpitaux.
Toutes les infirmières de l’Assistance Publique, toutes les infirmières de
France et de Navarre en avaleraient. En fait, on avale n’importe quoi. De
l’illusion. Faut croire que, si ça ne guérit pas, ça soulage. Moi, je prends
127du Phlébolan , six capsules par jour, deux à chaque repas, vingt jours
par mois. Il faut vouloir le faire
128– Je m’en suis déjà prescrit. Ahak ! Sòf des brilures a l’estomac !
Ma nouvèl risèt n’est pa méyè. J’ai mandé a mon famasyen « twa flakons
129de Veino C », j’ai pensé « Twa, poukisa ? » Mé j’avais mal mal. J’ai
maintenu ma commande. A la dézyèm mwatyé a le twazyèm flakon, je
130n’avais pa òksèvé la mwenn ti lanbèli. Sa ki ne me surprenait gyè . J’ai
126 nouchak : chacun de nous
127 Phlébolan : ce produit n’existe pas dans le commerce (NDA)
128 Ahak ! : aucune amélioration ! rien !
129 poukisa ? : pourquoi ?
130 gyè : guère
25insisté. Sa ki ne me surprenait pa. « S’ils ont kalkilé la dòz dapwé le pwa a
la miyonn ki a pozé pou la foto, fodré je double le chif a les gout a chak
priz. Èvè mes swasant-sèz kilo pou un mèt swasant-kenz, je suis un cas
pa òwdinè.» Lékèfwa je m’assène des kouyonnad konsa. J’ai achté un
katriyèm flakon, j’ai twiplé les dòz. Regade ! Touche ! Apwé lannuit isi,
131mes molé se font chè de bwa.
– Il n’existe pas de médicament pour compenser les méfaits de
quarante années au service des malades. Côté circulation, je n’ai pas à me
plaindre. Mais mon dos m’empêche de dormir certaines nuits. Trop de
corps soulevés, retournés et deux vertèbres déplacées un jour plus dur
que les autres, au deuxième mois de ma troisième grossesse, je ne m’en
suis jamais tout à fait remise.
– Pèsonn n’est parfait.
– N’est « tèktèk » ou « opwal » s’il te plait ! Mon mari et mes
enfants sont ravis quand je leur rapporte une expression inédite de
Mondésir. Ce soir, à table, je leur servirai ce « gnak » que je ne
connaissais pas. « Les mots volés à Mama Mondésir », ils aiment. Ils rient
quand ils les découvrent, ils les essaient aussitôt et ils rient encore plus.
Maintenant, chez les Pradel, on repeint « tèktèk » ou « opwal», on voyage
« tèktèk » ou « opwal», on s’entend « tèktèk » ou « opwal», on fait rôtir
« tèktèk » ou « opwal» viandes et poulets depuis des « lanné » ! C’est
l’effet Mondésir. Je préfère « tèktèk », les enfants et leur père ont adopté
« opwal ».
– Fòlklò, sa !
– Je ne dirais pas cela. C’est notre manière de nous percevoir tes
amis, de nous sentir tes complices et tes alliés dans ta résistance, dans ton
refus de te laisser amputer d’une part de ton histoire sous prétexte
d’intégration. Nous, les Bretons assimilés « tèktèk », tu nous réveilles ! Ça
nous sort de nous-mêmes, ça nous revigore, ça nous fait du bien... Deux
nuits de repos aussi, ça fait du bien, non ? Ça vaut mieux qu’une cuite au
Veino C, non ?
– Sèten sa. Chak jédi, je quitte Landouzy pressée de me woutouvé
tousèl èvè mwenmenm, sétadi èvè Mama Mondésir é Léonce Mondésir
ansanm. Sé dé madanm-la ki me font mwenmenm ont plen de kankan a
se rakonté, a me rakonté !
– Ces deux dames parviennent-elles à toujours bien
s’entendre dans ta tête ?
132– De plimyé an plimyé. Pour réfléchir si mwenmenm, asifi
j’écoute sé dé madanm. Leurs chuichui se déversent dousouman dan ma
131 chè : chair
132 asifi : il suffit que
26133 134tèt au ritm oralanti du balansman a mon fotèy. Ma bèrsèz m’aide a
obliyé la soufwans a sé lézòt-la é la fatig a mon kò. Je somnole, je me
135tiens ant rèv é réalité. Dan ma tèt, je laisse aller le diskou a Mama é a
Léonce, ces bavardes, ces langannèz kon nou ka di an Gwadloup. Si je
m’endors, je les woutouve dan mes rèv. Je me récupère konsa. Je
woupwan pyé dan la réalité plis ou mwens Mama oben Léonce sèlon
mon humeur é les circonstances. A Paris, Mama protège Léonce. Mama
Mondésir sé lenfiwmyèz. Mama Mondésir, sé ma coquille, ma carapace,
ma zékal kon nou ka di an Gwadloup. Léonce, sé le refuge a mon nanm,
136sé moi sans mas . Pendant mes vakans an Gwadloup, je suis sèlman
Léonce, je redeviens mwenmenm savwè. Dayé, plis je vyéyis, plis Léonce
pwan lavantaj, plis je suis mwenmenm menm à Paris. O niméwo 7 a la
rue Lacépède, mon appartement rakonte Léonce, sèlman Léonce. Sa,
mes vwazen ne le savent pa. Pou les gens a la rue Lacépède, je reste
Mama Mondésir, lenfiwmièz. Lèkèfwa, mes kanpo se remplissent des
137zistwa a sé lézòt-la. Konsi j’étais la gadèdzafè a les zabitan a la rue
Lacépède. Alòs, la bersèz, sa fini, je woudeviens doub : Mama Mondésir
andéwò, Léonce andidan.
– Léonce andidan... Ma benjamine a une camarade de classe
originaire de la Réunion. Une gamine aussi noire de peau que toi mais
qui parle français aussi naturellement que ma fille et le créole aussi
parfaitement que le français. Un jour, ma fille a montré à sa copine des
photos prises à Landouzy. La gamine a découvert ton nom inscrit au dos
d’une de ces photos. « Mondésir, c’est un nom de là-bas, mais Léonce,
c’est un prénom d’ici » s’est-elle étonnée. A l’en croire, ton prénom
devrait s’écrire Léons ?
– Dakò. Mé je reste Léonce parapòt a Mariwòz, ma mère, ki aimait
138ce tinon fwansé. Dayè, a lòrèy , an fwansé, Léonce sé menmparèy èvè
Léons an kréyòl. É moi, isi, je fonksyonne a lòrèy quand je parle. Je fè sa
pou placer des mo kréyòl dan mon diskou. Sé rizib ? Manfou. A Paris, je
139frékante anki des Métwopoliten kon toi oben des Négwopoliten ki
palent fwansé gramatikal toultan. Sa tris, mé sa konsa. Je me défann kon
je pé pou pa garé tounèt mon kréyòl. Manfou si ma lang, sé
bari-boutèykrazé, si...
133 oralanti : nonchalant
134 bèrsèz : fauteuil à bascule
135 ant : entre
136 mas : masque
137 gadèdzafè : gardien des affaires à traiter, sorcier à la fois conseillé, protecteur et soignant
138 lòrèy : Mama Mondésir a façonné lòrèy à partir du mot zòrèy créole et du mot oreille français
139 Négwopoliten : ce sont les Antillais restés en Guadeloupe qui appellent ainsi ceux des leurs qui
vivent en Métropole, une communauté dont Mama Mondésir se démarque parfois !
27– Sé bari-quoi ?
– Manfou si ma lang sé bari-boutèy-krazé oben soup-a-kongo,
oben zagalakatéléman, oben choukoultanni. Ankò des mo-kado pou les
tiens ! Sa vlé di : bouyi pou les chats, fatras, méli-mélo si tu préfères.
Krétonnè ! Baron Sanmdi èvè l’interne de garde ! A pa son étaj, isi !
– Il se rend auprès de l’Entrant de cette nuit.
– Mé, Monsieur Guillemin ?
– Monsieur Guillemin s’est absenté avec l’autorisation du patron
qui a demandé à Monsieur Sénéchal de prendre en charge les malades de
Monsieur Guillemin.
– Quand Monsieur Guillemin reviendra, le c œ ur a ce vyé vyékò
aura arété de bat. Finie cette plainte, ce « hein-hein » dont on ne parvient
plis a se défaire ! Une soufwans konsa... Sa tanmyé si elle s’arrête.
Aujoud’hui, le destin a « Hein-Hein » donne sens a la prézans a Baron
Sanmdi panmi nou.
– Baron Samedi ! Monsieur Sénéchal ne tardera pas à savoir qu’il te
doit ce titre. Les externes ne le désignent plus autrement et les stagiaires
en feraient autant si je ne m’y opposais pas.
– Il mérite sa. Kilès ka di : « Où Sénéchal passe, les malades
trépassent » ? A pa Mama Mondésir, sé pèsonn é tout le monde
anmenmditan. Dan nos salles, une répitasyon, bonne ou mové, sa pousse
vit. Kilès ka di : «Il faut qu’une mignonne traverse son champ visuel pour
que le regard de Monsieur Sénéchal s’anime. Mais les malades, il ne les
voit pas » ? Toi, Madanm Pradel ! Kilès ka di : « Monsieur Sénéchal a un
regard égrillard » ? Toi, Madanm Pradel ! « Les zyé é les linèt a Baron
Sanmdi, le Dyé a Lanmò, le Mèt a les simityè an Ayiti» j’ai ajouté, sa vwé.
Kilès ka di : « Il y a maldonne, on a demandé un interne, la Dirèksyon
nous a envoyé Likidator » ? Toi, Madanm la chèf-chèf ! Sa rèd, non ? « Sa
ki di, di », sa ki est dit, est dit.
– Le proverbe du jour ! Tu l’avais dans ton répertoire ? Tu viens de
l’inventer ?
– Chez moi, on dit : « Sa ki fèt, fèt », sa ki est fait, est fait. J’ai
installé « Hein-Hein » au 12, salle Pasteur.
– « Hein-Hein » !
– Pa posib l’appeler otrèman. Son « hein-hein » sè mêle à sa ki lui
rèste de rèspirasyon. Sé sa toultan, mé plis ou mwens fò. Déparfwa on
l’entend apenn. Quand sa devient plis fò, sa annonce une phase
d’agitation. Alòs on atann, on ékoute. Il est conscient. Quand il nou sent
koté son lit, il ferme les zyé. Sa plenn, il ne la kontrole pa. Quand on
s’éloigne, on ressent une griffure ki pé brilé. On pé pa raché cette plenn.
28140Sa fè konsi sété une rons. Sa fè mal toupannan dézè é dézè , on sait sa,
on a labitid. Sa fè mal kanmenm. Nou savons fè èvè la doulè a le kò, pa
èvè la soufwans a on nanm. Dayé, on ne pé pa toujou fè la diférans ant la
doulè a le kò é la soufwans a on nanm. A Landouzy, l’une ne va pa san
lót, sèten sa... Sa rèd. Je penserai à toi. Ce « Hein-Hein » m’a soukwé, sa
vwé. Mé a pa pou sa j’ai le malèz aujoud’hui. Je suis tou dwòl dépi
bonnè-maten la, je konpwann pa. Ès un présantiman ? Ès jèdi-la on jou
141pa kon sé lézòt-la ? Pouki ?
– Pour qui ? Pour toi ? Pour le service ? Rejoins au plus vite ta rue
Lacépède, Mondésir ! Tu devrais déjà avoir quitté l’hôpital. Tu es ivre de
fatigue. Encore une heure ici et tu ne sauras plus parler ni en français ni
en créole !
142– Kanmenm !
143« Sa pa kay jòdila. An fatikagou. Lannuit-la té mové mové, sa
vwé. Anplisdisa, dépi bonmaten, an tann an tèt an-mwen on bwi an
144 145konnèt la. Sé zòrèy an-mwen ka kòné . On tibwi ka tigonné-mwen .
Lidé an-mwen ka di-mwen bwi-lasa sé on présantiman, kivédi sé on
146 147 148nanm ka sonné. Oben on lèspri ? Ankò konsa .
« ‘ Alòw ? Alòw ? ’ Ponmoun. Pon nanm. Pon lèspri. Anki
bwi149lasa. Akwèdi présantiman-lasa menmparèy èvè on chichòt . I ka vòltijé
an sévèl an-mwen davwa on nanm oben on lèspri ka anpéché-y dòmi.
Pouki on nanm oben on lèspri té ké vin lévé chichòt-présantiman adan
150sévèl an-mwen ? Plis an ka kalkilé, plis an sèten sé tizozyo Dèstiné ,
151faktè a Sa-I-la-pou , ka bat vizit a-y konsa. Si sa asiré, alèkilé, tizozyo
140 dézè é dézè : des heures et des heures
141 pouki ? : pourquoi ?
142 kanmenm ! : tu exagères !
143 fatikagou : exténué(e)
144 kòné : siffler
145 tigonné : agacer
146 nanm : une âme, Mama Mondésir entendant ainsi, un autre vivant ou un ancien déjà dans
l’au-delà
147 lèspri : un esprit, au sens où l’entend le vaudou, un Iwa en quelque sorte, c’est-à-dire un
intermédiaire entre Dieu et les hommes.
148 ankò konsa : admettons
149 chichòt : chauve-souris
150 Dèstiné : Mama Mondésir, qui croit en certaines prémonitions et en la télépathie, fait, de ces
phénomènes, des messages transmis par l’oiseau Destiné (faktè signifiant messager) de la part
d’Anciens déjà dans l’au-delà ou bien de vivants qui lui sont chers.
151 Sa-I-la-pou : périphrase dont Mama Mondésir fait usage pour signifier Dieu au sens de destin,
fatalité, déterminisme de toute vie, périphrase qu’elle tient de son père, Tousen le gadèdzafè
29152Dèstiné, faktè a Sa-I-la-pou, té ké dwèt volé asi -mwen. Bwi-lasa kay
153 154èstòpé anni lè tizozyo Dèstiné kay konmansé chanté. Alòs, an kay
155 156sav. Fo ni pasyans. Annatannan toultan bwi-lasa kay kontinyé, mwen
157enkyèt. Présantiman, sé sa. Kifè an ka défyé-mwen. Pa zyé an-mwen,
158pa zòrèy an-mwen, pa lapo an-mwen, pa tou kò an-mwen, an ka véyé.
159 160Tansèlman lapenn pa vo , an sav sa...
161 162«Tini désèrten moun ka rakonté lidé-lasa sé on kouyonnad. Ka
163yo sav ? Dayè, pa fo ou kwè tousa moun ka di. Toutmoun ka véyé
tizozyo Dèstiné, faktè a Sa-I-la-pou. Sa-I-la, I la pou toutmoun, sèten sa.
164A pa jé .
« Kilès-la ka chaché jwenn-mwen konsa ? Poukisa ? Ès pou pòté
on mové nouvèl ban-mwen ? Ès pou mandé-mwen sékou ? Okontrè ès
165pou potéjé-mwen, pou ban-mwen lanmen ? On moun vivan ? Oben on
léparan i ja an paradi ? Gran-apa ? Apa Tousen Mondésir té on gran gran
166 167 168 169gadèdzafè Granfon . I prézan lapèl chaklè jénérasyon a-y ka
mandé-y sékou lè lavi a-yo two rèd. Dé fwa, i rantré an lavi an-mwen la.
Dé sakré soukous ! Jòdila pon biten pa ka mennasé-mwen ni andéwò ni
andidan-mwen. An Gouvèlman an-mwen, an Lòd-di-Anho, a pa
170loprésyon , non. Kontrayété, si. A pa loraj nonplis ka woulé
andidan171 172mwen. Lamétéwo psychique an-mwen, mamétéwo-la, ka montré : « Sé
173sèlon . » Magrésa, sa té ké ka vonvonné an Gouvèlman an-mwen, an
Lòd-di-Anho, si tizozyo Dèstiné té ka tadé pou pòté nouvèl ban-mwen.
152 asi : vers
153 lè : quand
154 kay = ka ay, ay = alé ; an kay sav : je vais savoir = je saurai ; l’expression kay indique un futur
proche
155 annatannan : en attendant
156 toultan : tant que
157 pa : par
158 tou kò : corps tout entier
159 tansèlman : toutefois
160 lapenn pa vo : c’est inutile, ça ne sert à rien
161 désèrten moun : certains ; tini désèrten moun ka rakonté : certains racontent
162 ka ? : qu’est-ce que ?
163 véyé ; guetter
164 a pa jé : ce n’est pas une blague
165 ban-mwen lanmen : me prêter main forte, me venir en aide
166 Granfon : Les Grands Fonds, région de Grande Terre dont est originaire Mama Mondésir
167 prézan lapèl : fidèle au rendez-vous
168 chaklè : chaque fois
169 jénérasyon : descendants
170 loprésyon : angoisse (terme signifiant également asthme)
171 mamétéwo : Mama Mondésir use du terme créole Lamétéwo (service des renseignements
météorologiques) en le transformant en mamétéwo pour signifier les variations de son humeur.
172 montré : indiquer
173 sé sèlon : m.à m. : c’est variable ; Mama Mondésir utilise cette formule pour signifier
« humeur variable », comme on dit « temps variable ».
30174Sa té ké néta dématé tikanpo a simenn-lasa, tonnandidyé ! Sa i fèt
175bèl ...
Ès le père monJean ? È i té ké bizwen mwen ? Li, sé on boug two
176 177donan ! Soulajé pwoblèm a sé lézòt-la, sé manni a-y. Onpil moun ka
178pofité asistans a gwo inosan-lasa ! Malérèzsò i ka kwè fanmi é zanmi a-y
179dakò pou soutyenn toutmoun i ka prété lanmen ! Anki on sen oben on
180tèbègyé té ké pé viv koté boug-lasa. Anmwè-soukou ! An pwan
181 182distans vitman ! Malè an-mwen , an ka rété manman gason a-y kivédi ,
dapré li, an toujou fanm-mayé a-y ! Anplis, sèlon-li toujou, mwen sé on
183malfanm ! I té ké vlé rantré an Fwans pou i alé lopital Cochin s’i té
184 185blèsé asi kyèk chantyé. Asiré pa pétèt ... Ka i ka konpwann ! I pa ni
dwa si mwen anni parapòt a monJean ! Tonnan ! Ka pou fé ? Ayen. Pa fo
kòlè pou sa, sa konsa, sé lavi-la. Ola i yé ? An 1965 nou té diné ansanm
on dènyè fwa. I té pou alé Kénya. I pati. Astè, ola i yé ?...
186« Kantapou MonJean, idemdito an Afwik i yé...
187 188« Li, sé on nonm jòdila. Mwenmenm, an fin épi gason-lasa
189 190kanmenmsa i rété monJean. Sa léjitim . Sé lavi-la . Lontan, an ègzisté
191anki ba gason-lasa, monJean. Alè an lib. An ni touplen tan pou pwan
192 193pyé a mwenmenm an mwen . An pé fè poubon. Adan jaden a sé
194 195anmizman an-mwen la, an ka planté fengnantri dépi sé tousèl
an196 197mwen an ka viv. Sé lopilans lè an pa ka fè ayen, savwé. Pa ni biten pli
plézab pasé sa ! La solitude, sé luxe an-mwen jòdila, mon luxe, wi !
174 néta : être capable de
175 sa i fèt bèl : advienne que pourra
176 donan : généreux
177 onpil : beaucoup ; onpil moun : beaucoup de gens
178 malérézsò ! : hélas !
179 sen : un(e) saint(e)
180 tèbègyé : niais, imbécile
181 malé a : malheureusement pour (ici, malé an-mwen : malheureusement pour moi)
182 kivédi : ce qui signifie que
183 malfanm : maîtresse-femme
184 asiré pa pétèt ! : sûr et certain !
185 ka i ka konpwann ! : Qu'est-ce qu'il croit !
186 kantapou : quant à
187 mwenmmenm an : quant à moi, je
188 an fin épi gason an-mwen : je n’ai plus à m’occuper de mon fils
189 léjitim : normal
190 sé lavi : c’est la vie (notion générale) ; sé lavi-la : ma vie est comme ça
191 ba : pour
192 pwan pyé a : se délecter de
193 mwenmenm an-mwen : expression permettant d’insister sur le rapport de l’action à la
personne, ici : [se délecter] vraiment de moi-même – (m.à m. : moi-même de moi).
194 planté : cultiver
195 fengnantri : paresse en mondésir (fengnant + suffixe ri)
196 tousèl an-mwen : m.à m. : de mon tout seul, c’est-à-dire, seule avec moi-même
197 lopilans : l’opulence
31« Solitude, an enmé mizik a mo-lasa. So-li-tu-de, on tinon é on
198 199mètmo ansanm ansanm ... Milatrès Solitude, on Gwaloupéyèn, mi
200malfanm mi ! I té ka goumé pou Lalibèté, Lalégalité, Lafwatènité. On
201katozjuiyé-a-moun wi ! An pa dékouvè milatrès Solitude lè on tizélèv
lékòl piblik an té yé. Sé mèt-lékòl-la pa té ka janmé rakonté ban-nou
lavi202la a min a fanm-lasa . Wont asi yo !
« Wont, sé on mo ka rété adan gòj, i pa ka rongné lang. Honte, sé
on mo i ni bon son, i ka kongné zòrèy kifè i pliméyè, i pli rèd pasé wont.
203Adonk, honte asi mèt-a-lékòl an-mwen la !
« Mon luxe, du luxe, luxe, anvwala onlòt mo fwansé an ka fè diré an
204bouch, on mo-siksi ban nanm an-mwen, savwé. Mo fwansé-lasa pa
touvé plas adan tipawòl a Lézansyen. Laprèv konmkwa Nèg pa té ni
ayen. A pa ti rèd lavi a-yo dwèt té rèd, wi ! Jòdila, Lapwent, tini désèrten
205Nèg richa ka viv liksman atoupannan désèrten Blan ka viv anmizè. La
roue tourne. Sé lavi... ‘ Tourne la page !’ oben ‘Change de disque !’
206monJean ka di-mwen chaklè i ka tann sa. Limenm a-y, i pa ka janmé di
ni ‘Blan’ ni ‘Nèg’ ni ‘Jòn’. I ka chonjé menmjan mwen sé on fwansé
207Gwadloup, menmjan Pradel sé on fwansé Bretagne. Akwèdi asifi
moun pa ka sévi èvè désèrten mo pou anpèché kouyonnad é movèzté
208 209 210ègzisté. Awa ! ‘Avan lagyè , dènyè lagyè-la an Léwòp, onlo jenn Jwif
té ka kwè adan menm lidé-lasa, mongason. On a vu. On tipawòl a
211Lézansyen ka di : ‘Apwé Bondyé, sé lajan i mèt .’ A pa vwé toultan. A
pa vwé toupatou. A pa koulè a lapo, a pa ras, a pa lajan nonplis ka konté
toultan toupatou. Tousa sé prétèks anki prétèks. Sé lafòs anki lafòs ka
konté, ka toubòlman konté. Mé, pou dékalé sé lézòt moun la, Jon, Blan
212 213oben Nèg, Jwif, Zarab oben Krétyen, tout légwo, sé majò -la ka
198 Mètmo : leitmotiv, maître-mot
199 ansanm ansanm : en même temps ; ansanm : ensemble
200 mi malfanm mi ! : quelle forte femme !
201 katozjuiyé-a-moun : une personne extraordinaire (mulâtresse esclave qui participa au
soulèvement des esclaves et nègres marrons, Solitude fut capturée et pendue le 29 novembre
1802)
202 min a fanm : femme unique en son genre, une héroïne
203 mèt-lékòl ; maître d’école en général ; mèt-a-lékòl : maître dans une école donnée
204 siksi : une sorte de bonbon acidulé que Mama Mondésir trouve délicieux ; on mo-siksi ban
nanm an-mwen : un mot dont mon âme est gourmande
205 liksman : adverbe créé par Mama Mondésir à partir de liks (luxe) pour dire luxueusement
206 chaklè: chaque fois
207 akwèdi : à croire que
208 awa ! : Non !
209 lagyè : guerre
210 onlo : beaucoup
211 « Apwé Bondyé, sé lajan i mèt » : « L’argent est maître après Dieu » (dicton)
212 Zarab : Musulman dans le discours de Mama Mondésir
213 légwo : les puissants ; sé majò-la : les plus forts
32214 215 216bizwen prétèks. Toultan é toupatou. Ka pou fè lè fizi, tank é bonm
217ka pété ? Nyakach ! Onlòt tipawòl ka di : ‘An tan vayan pa ni bòsko ’.
Fo ou sav sa, mongason !’ An pa ka di-y tousa. Palapenn. I ka tann anni
sa i vlé.
«... Tendresse. La tendresse. Onlòt bèl mo fwansé. Pou di lidé oben
kwayandiz, pou di présantiman, fwansé pliméyè pasé kréyòl. Pou di son,
koulè, lodè, gou, tout enprésyon a kò an-mwen, kréyòl pliméyè pasé
218fwansé. Kréyòl, sé sizyèm sans an-mwen ! Sé mo kréyòl la hogou . An
enmé manjé mo kréyòl, savwé.
219 220« Manjé... ‘Manjé timoun ’ : antanlontan , Négrès pa té vlé fè
221tizèsklav, yo té pisimyé ‘manjé timoun’. Sa rèd, wi ! Sété sa i té lavi a
onpil Nègrès la. Pa fo nou janmé obliyé sa. Janmé pa. ‘ Manjé timoun ’...
222Lèkèfwa kréyòl ni gou anmè . Alè, yo ka di akouchman-fòrfé oben
avòtman. A pa menm biten-la.
« An bizwen tendresse. Pa ni mo kréyòl pou di santiman-lasa.
Akwèdi, antanlontan, la tendresse té on luxe. Jòdila, an bizwen mo kréyòl
223pou di tendresse. An pé tousuitman fòjé on bèl mo : dousinans ? Oben
dousinri ? An pisimyé dousinans. An bizwen dousinans. An vlé konnèt
dousinans ankò. Pou sa, fo an atann monfi té ké ni timoun. Malérézsò !
MonJean ka viv prèsé prèsé. Safè i pa désidé fè-mwen vin gran-anman ! I
sé on bèl boug, pa on jennès ankò, mé on nonm jenn kanmenm... »
– Tu ne devrais plus être ici à cette heure, Mondésir ! Qui
attendstu dans ce bureau ? Monsieur Sénéchal ? Pour lui parler de l’ Entrant de
cette nuit, de ce « Hein-Hein » ?
Léonce observe Pradel qui s’est immobilisée sur le seuil du
bureau des internes où elle a fait halte, parce que personne ne s’y
trouvait, parce qu’elle avait envie de fumer encore une cigarette avant de
rejoindre le vestiaire des infirmières. Et parce que ce bruit dans ses
oreilles...
– Sé sèlman mon kò ki est la. Mwen, je suis lwen.
214 bizwen : verbe d’état, ne prend pas le morphème ka sauf quand il s’agit de signifier une
situation habituelle, ce qui est le cas ici.
215 lè : quand
216 bonm : bombe
217 « An tan vayan pa ni bòsko » : « Contre la force pas de résistance » (dicton)
218 hogou : épicé
219 manjé timoun : avorter
220 an tanlontan : autrefois
221 pisimyé : préfèrer (verbe d’état)
222 lèkèfwa kréyòl ni gou anmè : parfois le créole a un goût amère
223 dousinans / dousinri : à partir de dousin (caresse), Mama Mondésir fabrique un mot qui lui
semble exprimer parfaitement ce qu’elle entend par tendresse : une certaine douceur dans la
manière d’aimer.
33– Je préfère ne pas savoir où... Tu as besoin de dormir, Mondésir !
Tu as besoin de quelques heures de sommeil ce matin, insiste la
surveillante en chef en s’éloignant, laissant Léonce affalée sur le siège de
l’interne, absorbée dans ses pensées, loin, effectivement, du tracassin du
service.
224« Ès monJean ka... ? Awa ! S’ i té an danjé, s’i té voyé SOS
ban225mwen, sa té ké ka hélé andidan mwen. A pa sa. Kanmenmsa fo an rété
vèyatif », songe-t-elle en se redressant sur son siège comme si elle se
réveillait, reprenait pied dans le quotidien.
«Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo !
Léonce Mondésir, ka ou ka chonjé ?
226Tawlakataw !
Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo !
Mama Mondésir, penga-w !
Tawlakataw ! »,
chantonne-t-elle de sa voix éraillée, ravie de découvrir encore une
cigarette dans un paquet froissé, au fond de la poche de son tablier.
« An pa pé èstòpé chonjé pasé, soupire-t-elle en suivant du regard
les volutes de fumée de sa cigarette. An plen èvè souvènans ! An lou lou
èvè souvènans ! Èvè manni-lasa, an ka toujou woupasé tousa i
rivé227 228mwen. Anplisdisa , an ka défyé kò an-mwen dè divini an-mwen. An
229 230ka pignoché adan chak biten nouvo. An ka pwan gad toulongalé. An
231pisimyé kontinyé èvè gwo pilo a labitid an-mwen. On biten nouvo, sa
pé soukwé-w menm lè i bon. An pa vlé wouviv sa ankò. Sa nòwmal lè ou
ja rivé anmitan lavi-la. Lajennès ka chaché chanjman, révolisyon.
Anmitan lavi-la, moun ka konmansé enmé rété trankil. Apwésa, lè yo vyé
vyékò, moun pa ka vèyé ni tizozyo Dèstiné ni konmisyon a Sa-I-la-pou
232ankò. Yo pa ni présantiman ankò osinon, lè yo ka santi Bazil kay vini
233pou chayé-yo alé. Dayè, yo mansousyé . An fwansé, yo ‘ détachés’.
Konsidiré, avan, yo té ‘ attachés’, yo té ‘ enchaînés ’ ! Adonk, on
grananman ‘détachée ’ dè mové nouvèl té ké ni on nanm té ké ja konmansé
224 s’i = si i : si il (elle)
225 hilé : hurler
226 tawlakataw ! : onomatopée qui vient rythmer certaines phrases de la chanson de Mama
Mondésir, conformément à un usage en Guadeloupe.
227 anplisdisa : par ailleurs
228 divini : avenir ; an ka défyé-mwen dè divini an-mwen : je me méfie de mon devenir
229 pignoché : chipoter
230 biten : chose
231 pilo : tas ; gwo pilo a labitid an-mwen : le gros tas de mes habitudes
232 lè : quand
233 mansousyé : se ficher de, être indifférent
34chapé kò a-y ? I té ké on vyé vyékò té ké ja konmansé sòti andéwò péyi
lakrentitid, fap ? Pawòl ka toujou di plis pasé sa moun ka konpwann.
Lèkèfwa pawòl ka kongné. An fwansé osi. Fo sav sa. Fo sav kouté tout
sé mo-la. Toupannan tikanpo an-mwen, an kay pwan tan kouté chanté
tizozyo Dèstiné plimyé, an kay kouté poubon konmisyon a Sa-I-la-pou.
« Kimoun ka chaché jwenn-mwen la magré-mwen ? An ni lidé sé
234on vivan kay trépasé talè . An ka santi sa. Kimoun i bizwen fè-mwen
sav sa la ? Dézòd-la ka kontinyé andidan tèt an-mwen. Adonk tizozyo
Dèstiné pa ka rivé jwenn-mwen. ‘Ti zozyo Dèstiné, vini-w, vini-w
235vitman, an vlé sav ! ’ An vlé sav, wi ! Anvwé ? Éwi ! Annatannan, fo an
fè konsi... Konsidiré an pa té ka atann ayen ? Konsidiré bonmaten-lasa té
toutafé òwdinè ? Sa pa posib. Landouzy, la surveillante de nuit sav fè konsi
lè i koté sé malad-la. Adan lavi, lavi vwé-la, adan lavi an-mwen la, Léonce
Mondésir pa ka janmé fè konsi. Mama Mondésir, nonplis. Sé dé
madanm-lasa andidan mwen, yo toujou ka konpwann vitman, yo ka vwè
236klè souvantfwa, sa vwé. » soupire-t-elle en quittant la pièce après avoir
écrasé le mégot de sa cigarette dans un cendrier vantant l’efficacité d’un
237sirop antitussif à base d’hélicidine. « Sa kivedi kim a kanklo »,
songe-telle en imaginant l’état de ses bronches enfumées depuis tant d’années.
Ce qui la fait tousser. Une toux d’irritation qu’elle ne parvient pas à
arrêter mais qui s’interrompra avant qu’elle ne franchisse la porte du
vestiaire des infirmières, elle le sait. « Sa psychosomatique » se dit-elle,
résignée.
« Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo !
Mama Mondésir ka pati,
Tawlakataw !
Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo !
Léonce Mondésir ka vini,
Tawlakataw !
Nanm Bidimbi ! Nanm Bidimbo o ! o ! »
Elle murmure plutôt qu’elle ne chante – pour ne pas recommencer
à tousser – tout en inspectant du regard les portes métalliques des
placards alignés contre les murs du vestiaire des infirmières. A cette
heure, ses collègues de la nuit ont déjà quitté l’hôpital et celles du matin
ont toutes rejoint leurs postes de travail.
Léonce s’est assise sur un tabouret, l’unique siège du vestiaire, face
à son placard dont la porte grande ouverte laisse voir tailleur, chaussures
234 talè : bientôt
235 anvwé : vraiment
236 klè : clair
237 kim a kanklo : bave d’escargot
35et perruque, sa tenue de ville, cet autre costume de son personnage
qu’elle revêt lorsqu’elle abandonne son bonnet, sa blouse et son tablier
d’infirmière. D’ordinaire, elle apprécie ce moment de solitude entre ces
placards fermés, uniformément gris, sous la lumière crue des tubes de
néon du plafonnier. Là, elle se récupère en chantonnant, sans se hâter,
tranquille. Mais ce matin, « Sa pa kay » soupire-t-elle. A cause de ce bruit
indéfinissable au creux de ses oreilles, ni crissement ni sifflement, mais
l’un et l’autre à la fois. « A pa sa ki sa » se répète-t-elle en se redressant,
en commençant à se défaire de son tablier... Les mêmes gestes, à la
même heure, après chaque nuit de garde. Il lui faut encore lustrer le box
brun de ses chaussures pour pieds sensibles puis brosser longuement les
cheveux noirs et lisses de sa perruque, des cheveux qui ont poussé sur
d’autres femmes, des Chinoises. D’ordinaire, elle s’efforce de ne pas
penser à ces femmes, aux circonstances qui les ont amenées à se séparer
de leurs longs cheveux, tandis qu’elle travaille le gonflé-lissé de sa
perruque afin de lui donner le chic des coiffures qu’affichent nombre
d’Afro-Américaines. Mais là, d’un coup, le crissement de ciseaux taillant
les lourdes mèches vient se confondre avec celui qui sourd de ses
oreilles. « Woyoyoy ! » gémit-elle. Ce qui suffit à faire disparaître l’illusion
acoustique des ciseaux, non le bruit qui la parasite depuis l’aube. Mais ces
ciseaux ont eu le temps de raviver en elle un souvenir : rue Monge, en fin
d’après-midi, elle et Jean ; ils marchent côte à côte, sans parler, ils se
hâtent, pressés sans doute de regagner le 7 de la rue Lacépède. Une
femme venant en sens inverse arrive à leur hauteur, les croise, une
élégante Afro-Américaine aux cheveux noirs et fins, non pas frisés mais
lisses, souples. « A pa périk, sa natirèl. » fait-elle remarquer à son fils, qui
hausse les épaules. « Parce que, selon toi, se faire défriser c’est naturel ? »
lui demande-t-il avant d’ajouter : « Ces femmes noires
d’OutreAtlantique sont aussi aliénées que toi. » Elle hausse les épaules à
l’évocation de cet échange, comme elle l’avait fait alors. Elle avait failli
238lancer : « Sé lavi » piplis : « sé lavi-la » , formules qu’il ne supportait plus
d’entendre. Elle s’était donc tue.
239 240« Lèbonmaten an ni on maché gòdèm , an ka tonmblokoto !
Kanmenmsa, an ka vansé pa apwé pa adan pa lavèy. Koulwa, lèskalyé,
241 242pòt, koulwa, pòt, lakou, by by Landouzy ! Lapòt lopital la an ka
238 lavi : la vie en général ; lavi-la : la vie que je mène
239 on maché godem : une démarche inélégante
240 tonmblokoto : marcher lourdement
241 lapòt : le seuil, l’entrée de l’hôpital
36pwenté, pap ! By by Cochin ! Twotwa a la rue Saint-Jacques, toujou
243menmla . An ka vansé dousouman. Twotwa-la étwèt, an ka tyenn mitan
244anho zyé an-mwen, byen plis anho hanch an-mwen.‘ Padon Monsieur !
Padon Madanm ! Léonce Mondésir ka pasé. ۥLésèz ka vwè-mwen
pwoché la, yo ka désann anba twotwa-la. Pa té fo fè twotwa osi étwèt !
245Moun bizwen kwazé sé lézòt-la san pousad lè yo laj menmparèy èvè
246mwen ! Ponmoun pa ka fè kyoké-varé asi sé twotwa-lasa, dakò. Dakò.
247 248Kanmenmsa... Bouliki , tini touplen mama laj menmparèy èvè mwen.
249Mé yo pa ni pwoblèm davwa, anbala , pa ni twotwa. Pa ni lopital
nonplis. Sé lavi.
« Pòv janm ! Pòv pyé ! Wayayay ! Dèpi onzèdswa jis sétè, sé mwen
i patwonn Landouzy, mé on patwonn èstropyé, krétonnè ! Soulyé pou
pyé sansib pa ka soulajé-mwen. Té ké fo an travay nipyé. Oben èvè
250pépa . Mwen ka maché byen èvè pépa davwa sa oben ayen, sé menm
biten-la. Mé jòdila, isi pon magazen pa ka vann pépa ! Kra-kra-kra ! Isi
ponmoun pa sav, avan, an Gwadloup, lésèz pa té pé achté soulyé, yo té
251ni pépa. Adonk lè an té tifi , an té ka chosé pépa. Man Mariwòz té
252pisimyé nonmé mika sé soulyé plastik-lasa. Pannansitan frè an-mwen té
ka mété michlen tayé adan vyé wou karoutchou, onlòt kalité pépa. Èvè
sa, nou pa té bizwen kòdogné. Janmé pa. Sèt zanfan, sis gason é on fi, sa
té ka kouté chè ! Érèzdibonnè, Bouliki, a pa Paris, chimen Bouliki, a pa la
rue Saint-Jacques ! Paris, an 1967, èvè on po nwè, pa fo ou ka sanm sa ou
253maléré , fo ou ka sanm sa ou ni lajan, sa pliméyè.
254« ‘ Mama Mondésir, on enfiwmyèz nipyé ’ sa ka fè fòlklò lè yo ka
di sa konsa. Mé sa té ké pé choké lésèz té ké ka vwè sa. Pradel pa té ké
janmé toléré an té ké ka alévini nipyé adan la rue Saint-Jacques. Mwen
nonplis dayè. An pa vlé manjé répitasyon an-mwen ! Répitasyon
an242 la : où
243 menmla : le même
244 anho : à hauteur de
245 pousad : bousculade
246 kyoké-varé : bal populaire
247 Bouliki : à Bouliki (le bourg des Grands Fonds où est née Mama Mondésir) – quand le à -ou
de– ne signifie pas l’attribution, l’appartenance, il ne s’exprime pas en créole (an ay lékòl : je vais à
l’école)
248 tini : il y a
249 anbala : là-bas
250 pépa : sandales que portaient ceux qui n’avaient pas les moyens de s’acheter des chaussures
quand Mama Mondésir était enfant ; pépa signifiant « ne peut pas s’acheter de chaussures »
251 tifi : gamine
252 pannansitan : tandis que
253 maléré : misérable (l’état affectif de malheureux se traduisant par gwokyè (« gros c œur »)
254 fòlklò : original
37255mwen ka vèti -mwen : ‘On jou maten, on madanm blan èvè bèl
prèstans ka maché nipyé an la rue Saint-Jacques, sa té ké on aksidan. Mé
on madanm nwè èvè prèstans menmparèy, nipyé asi menm totwa-la, té
256ké on fanm bwak ! ’ Répitasyon an-mwen ka souvaman ègzajéré, mé an
257pa ka kontrayé-y, nada ! A pa toultan sa fasil...
258« Apwé uitè travay lannuit, a pa ti soufè an ka soufè pou maché !
Sé janm-la ka fè mwen mal, piplis adan sé jounou-la é adan sé pyé-la.
Pouki ? Poukisa ? chantonne-t-elle.
Poukisa, Dòktè Knòck ?
Parapòt a travay a-vou piplis parapòt a pwa a-vou, Madanm chè !
259Si an té ka pèd pwa, Dòktè Knòck, an té ké féba .
260Si an té féba, Dòktè Knòck, an té ké tris .
Si an té ka mandé onlòt pòs, sé Landouzy i té ké plen tristès, .
261Dòktè Knòck ! Tawlakataw ! »
« On istwa òwdinè », admet-elle en reprenant le fil de ses idées.
262« Yé krik ! Yé krak ! : on tigason té ni on manman, mé i pa té ni
263pon papa. Manman tigason-lasa té on enfiwmyèz. I té ka travay adan
on gran gran lopital. I té ka travay lannuit. Konsa i té koté tinonm-y lè
sila té ka fè dèvwa lékòl a-y, i té koté tinonm-y lématen a jou konjé.
Tinonm-lasa divini gran. I pati. Manman-y rété adan l’équipe de nuit. Sé
lavi-la.
« Jòdila, monJean, sé on mèdsen, sé on ophtalmologiste toutafètman
264èspésyal, sé on neuro-ophtalmologue ! I maré si zyé savwé ! Sé poubon on
265antichman ! Ponmoun pa pé èspliké sa. On antichman, sa konpliké, sa
266rèd pou di . On antichman sé menmparèy èvè on manni. A pa ti sanm
267 268 269yo ka sanm ! Annisòf on manni pa kay ponkoté , kifè i pé rann
255 vèti : avertir
256 bwak : fou (brak !, brenzeng !, tòktòk !, même sens)
257 nada ! : jamais !
258 a pa ti soufè an ka soufè pou maché : j’en vois de toutes les couleurs pour marcher
259 fèba : faible
260 tris : triste
261 tawlakataw ! : onomatopée qui rythme les paroles d’une chanson et dont Mama Mondésir fait
fréquemment usage.
262 Yé krik ! Yé krak ! : Yé krik ! dit un conteur. Yé krak ! lui répond son auditoire. Mama
Mondésir, qui se parle tant d’elle à elle, qui se raconte continuellement, dit, à la fois et d’emblée :
Yé krik ! Yé krak !
263 pon : point de
264 maré si : être passionné par
265 antichman : passion (mot forgé par Mama Mondésir : verbe antiché +suffixe man)
266 sa rèd pou di : c’est difficile à dire (à décrire)
267 a pa ti sanm yo ka sanm ! : elles[une passion et une manie] se ressemblent énormément !
268 annisòf : sauf que
269 ponkoté : nulle part
38270 271 272gaga. Okontrè, on antichman sé on nannan opwal ba nanm
an273nou. On antichman sa ka grandi fò kon pa tini , sa ka anvayi tousa nou
ka fè. On antichman, sa ra ra, mé sa pé fléri ! Anfas on antichman fo ou
274pa di ayen, fo ou sav valé pawòl a-w. MonJean ka vwayajé souvantfwa
parapòt a antichman-lasa. Alè, i an Lafwik. Mwen, an ka kontinyé fè
275lenfiwmyèz ankò é wouankò . Sé lavi-la.
« Moun pa pé abityé kò a-yo épi travay lannuit. Janmé pa. An
276konpwann sa two ta. A Landouzy, sé lézòt enfiwmièz la ka akwèdi an
277 278ka fè lidé anni apwé kalkil . Penga ay kwè sa ! Yo ka rakonté : ‘ Mama
Mondésir est une maligne. Elle profite des avantages de la fonction
publique tout en braconnant dan le secteur libéral. Elle arrondit son
salaire en piquant les fesses des gens de son quartier en fin d’après-midi.
Elle travaille au noir.’ On vyé blag yo ka wourépété douvan chak nouvelle
279promotion de stagiaires, listwadèdi la surveillante de nuit, sé on Négrès. Les
petites ka mandé : ‘Mama Mondésir, c’est un surnom ?’ ‘Oui et non, sé
lézòt-la ka réponn ba-yo. Mondésir est son nom. Léonce Mondésir. Les
malades l’ont appelée ‘Mama’ spontanément. Nous aussi. Personne ne se
souvient de la première fois, de la manière dont cela a commencé, sauf
elle peut-être.’ Konsa les petites ka tousuitman vwè-mwen dégizé an Mama
Mondésir.
280« Mama Mondésir ka soutini -mwen an lavi-la, adan lavil-la. Rue
281Lacépède, sé timoun-la ka di-mwen ‘Mama’, pannansitan
282sé granmoun -la ka di-mwen ‘ Mama Mondésir ’. Lésèz ka di-mwen
‘Madame’ ra kon Nèg a zyé blé ! Konkidiré ‘Madame’, a pa pou-mwen.
Sé sèlman fanmasyen an-mwen ka di-mwen ‘Madame Léonce’. Tini
283 284détwa moun pa ka nonmé-mwen. Yo ka dévwè -mwen oben yo ka
285di : ‘ L’Antillaise, la grande Négresse du 7’... Pétèt yo dwèt ka èché dòt
270 nannan : nourriture
271 opwal : parfait(e)
272 ba devient ban devant n et m, cette règle souffrant quelques exceptions ; nom propres,
prénoms et certains cas où la phonétique nécessite l’exception afin d’éviter des contre-sens, ainsi
ba nanm est plus facile à capter que ban nanm (proche phonétiquement de bannan)
273 kon pa tini : comme pas possible (comme il n’y [en] a pas [d’autre comparable])
274 valé pawòl : se taire
275 ankò é wouankò : encore et tout le temps
276 akwèdi : être persuadé
277 fè lidé : se décider
278 kalkil : réflexion
279 listwadèdi : façon de dire
280 soutini : soutenir moralement
281 pannansitan : tandis que
282 granmoun : les adultes (timoun : les enfants)
283 détwa moun : quelques-uns
284 dévwè : ignorer quelqu’un
285 pétèt yo dwèt ka èché : peut-être sont-ils en train de chercher
39286soudnon ankò. Ay sav... Tanpi. Manfou. Sa an yé, an yé. Anplisdisa, an
pa fòsé frékanté sé moun-lasa, an pisimyé fè viv Mama Mondésir adan
kyè a sé lézòt-la.
« Lè an té on jenn enfiwmyèz, an rété o sètyèm syèl toupannan dé
lanné kivédi dé fwa douz mwa plen plézi ! Malérèzsò ! Sa té on rèv anki
on rèv... Révèy-la té rèd, bon rèd la. » Mama Mondésir se souvient un
bref instant de la jeune infirmière, de la longue Léonce, dont le corps
était si fier d’avoir séduit le bel Antoine, l’interne préféré du patron du
service de Médecine où elle débutait. A Cochin, déjà. « Alòs, an pa té ka
287janmé chonjé : ‘Plita an... é kisisi-kisala ! An pa té sav an té ké divini on
288mama, Mama Mondésir, on aktè asi la colline Sainte-Geneviève. »
Une brutale accélération de son c œ ur vient lui rappeler qu’elle ne
doit se laisser entraîner ni par ses émotions ni par le rythme de ceux qui
vont et viennent, se pressent autour d’elle ; qu’il lui faut être attentive aux
exigences de ce corps lourd de toute la fatigue de la nuit. Elle a
l’habitude. Il en est ainsi après chacune de ses nuits de garde. Elle a
appris à accorder son pas à son souffle et aux battements de son c œ ur le
long de la rue Saint-Jacques. Cet exercice lui permet de se réapproprier
un espace dans lequel il lui est possible de se mouvoir, tranquille et lente,
de continuer son chemin « en pilotage automatique », selon ses propres
mots, et de reprendre un soliloque souvent interrompu, mais
inlassablement renoué tantôt en mama, tantôt en Léonce, qui lui est aussi
nécessaire que la maîtrise de son souffle.
Il lui faut prendre garde aux associations d’idées qui se forment
dans son esprit, ne pas laisser sa mémoire dégorger des souvenirs
éprouvants. Quand elle n’y parvient pas, elle regagne son domicile
épuisée et d’humeur sombre. Ces matins-là sont rares, heureusement.
Néanmoins, en ce jeudi de novembre, elle redoute une défaillance de son
attention. A cause du bruit au creux de ses oreilles. Concentrée, elle
avance, forte, lente, mais lasse aussi.
« Wayayay, modi janm ! Toupannan lannuit fo mwens pyétiné koté
sé malad é mèdsen-la, sa vwé. Fo mwens kouri adan sé koulwa-la, sa
vwè. Fo mwens pousé sé charyo-la, sa vwé. Adonk, dapwé désèrten
moun, travay a lézenfiwmyèz i mwens rèd lannuit. Pou montré sa, détwa
289èspésyalis miziré diférans ant kilomèt a les équipes de nuit é kilomèt a les
290équipes de jour olyé yo té maké lantou a molé an-nou, lantou a chivi
an286 sa an yé an yé : je suis comme je suis
287 kisisi-kisala : et cetera
288 aktè : personnage
289 miziré : évaluer
290 maké : noter, relever
40