Maryse Condé
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Description

Dans les quatorze romans et recueils de nouvelles analysés dans cette étude, un mythe se développe où fusionnent les personnages souvent fragmentaires, de sorte que l'oeuvre de Maryse Condé offre un point de vue sur le monde moderne où certaines paraboles offrent des commentaires mettant en relief les défis et les difficultés qui se présentent aux Antillais de nos jours.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 16
EAN13 9782296468948
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Maryse Condé :
mythe, parabole et complexité
Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

Saloua BEN ABDA, Figure de l’altérité. Analyse des figures de l’altérité dans des romans arabes et francophones contemporains, 2011.
Sylvie FREYERMUTH, Jean Rouaud et l’écriture « les yeux clos ». De la mémoire engagée à la mémoire incarnée, 2011.
François HARVEY, Alain Robbe-Grillet : le nouveau roman composite. Intergénéricité et intermédialité, 2011.
Brigitte FOULON, La Poésie andalouse du XI e siècle. Voir et décrire le paysage, 2011.
Jean-Joseph HORVATH, La Famille et Dieu dans l’œuvre romanesque et théâtrale de Jean Giraudoux, 2011.
Haiqing LIU, André Malraux. De l’imaginaire de l’art à l’imaginaire de l’écriture, 2011.
Fabrice SCHURMANS, Michel de Guelderode. Un tragique de l’identité, 2011.
Connie Ho-yee KWONG, Du langage au silence, 2011.
V. BRAGARD & S. RAVI (Sous la direction de), Ecritures mauriciennes au féminin : penser l’altérité, 2011.
José Watunda KANGANDIO, Les Ressources du discours polémique dans le roman de Pius Ngandu Nkashama, 2011.
Claude HERZFELD, Thomas Mann. Félix Krull, roman picaresque, 2010.
Claude HERZFELD, Thomas Mann. Déclin et épanouissement dans Les Buddenbrook, 2010.
Pierre WOLFCARIUS, Jacques Borel. S’écrire, s’écrier : les mots, à l’image immédiate de l’émotion, 2010.
Myriam BENDHIF-SYLLAS, Genet, Proust, Chemins croisés, 2010.
Aude MICHARD, Claude Simon, La question du lieu, 2010.
Amel Fenniche-Fakhfakh, Fawzia Zouari, l’écriture de l’exil, 2010.
Maha BADR, Georges Schehadé ou la poésie du réel, 2010.
Robert SMADJA, De la littérature à la philosophie du sujet, 2010.
Anna-Marie NAHLOVSKY, La femme au livre. Itinéraire d’une reconstruction de soi dans les relais d’écriture romanesque (Les écrivaines algériennes de la langue française), 2010.
Marie-Rose ABOMO-MAURIN, Tchicaya ou l’éternelle quête de l’humanité de l’homme, 2010.
Deborah M. Hess


Maryse Condé :

mythe, parabole et complexité


L’Harmattan
Du même auteur :


Deborah M. Hess développe une poétique de la complexité. D’autres ouvrages déjà parus qui présentent différents aspects de cette approche de la littérature sont Palimpsestes dans la poésie (L’Harmattan, 2011), La poétique de renversement (L’Harmattan, 2006) ainsi que deux ouvrages en anglais, Complexity in Maurice Blanchot’s Fiction : Relations between Science and Literature (1999) et Politics and Literature : The Case of Maurice Blanchot (1999).


© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55357-6
EAN : 9782296553576

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
I NTRODUCTION
L’intérêt de l’œuvre de Maryse Condé est à la fois local et universel. Ce n’est pas une contradiction dans les termes, parce que les couches d’une superposition à la fois culturelle, ethnique, linguistique et historique n’ont jamais été réunies dans un consensus quelconque. Les tensions et les contradictions en question n’ont pas été pleinement adressées, réglées et intégrées dans un système de pensée quelconque. Un tel système s’impose de nécessité au début de toute réunion des éléments épars, qu’elle s’appelle le couple ou un groupe social, une tribu ou une ethnie. Contrairement à ce qui se passe en général en réunissant des éléments épars par la recherche, la formulation et puis l’imposition, beaucoup de forces contraires s’y opposant, des éléments de base qui vont déterminer le développement ultérieur du pays, les éléments divergents n’ont pas vraiment été intégrés et certainement pas suffisamment tôt dans l’histoire du pays pour constituer une vraie fusion des points de vue divergents.
Les problèmes politiques et sociaux à l’origine de ces divergences se sont développés à partir du moment où un peuple, s’aventurant très loin de son périple naturel, a décidé d’entraîner de force des peuples d’une région lointaine, notamment l’Afrique, à un autre endroit, le Nouveau Monde, spécifiquement les Antilles. Le nombre de personnes qui y a participé, peu élevé concernant les esprits directeurs de cette injustice, mais d’un chiffre invraisemblable par rapport aux victimes, constitue une autre inégalité. Avec le temps, l’écart numérique entre les colonisateurs et les colonisés, les deux catégories venant d’aires extrêmement divergentes, les uns évoluant systématiquement et sans heurt dans leur entrée dans la modernité et les autres, les participants d’une culture hautement réglée, fortement codifiée, toute transgression entraînant des sanctions graves, s’est agrandi. Devant une réaction d’incompréhension ou d’insécurité, qu’elle soit numérique ou culturelle, les partis inférieurs réagissent par une réaction de peur, ce qui déclenche à son tour la force et la répression. Les réactions d’hostilité et de crainte sont surtout venues des Blancs, qui eux ont essayé de transformer leur effroi dans un programme de développement économique qui entraînerait la modification des mœurs d’un peuple lointain, européen notamment, par la fourniture de biens et de services. Les biens étaient sous forme de la canne à sucre et ses produits, notamment le rhum, une alternative peu coûteuse au cognac, donc possédant une valeur économique importante et sous forme des fruits et des plantes exotiques, la banane, l’ananas et les épices produites par ces îles.
Les Européens ont tellement apprécié les produits des îles qu’ils ont mis en vigueur un système alternatif de la production de ces biens par le moyen d’une culture intensive. Une telle culture a demandé une main-d’œuvre si importante que l’importation des serviteurs ou des ouvriers européens n’a pas semblé une solution adéquate, vu le coût énorme de cette méthode. Les organisateurs de cette mise en avant du transfert de populations entières ont entraîné la rupture des liens sociaux, culturels, politiques, religieux et surtout familiaux de toutes ces ethnies résidant sur la côte ouest de l’Afrique. Les habitants de l’intérieur du pays n’étaient touchés par cette rafle que par le moyen de la coopération des Africains eux-mêmes à la prise, la séparation de leurs unités familiales et sociales ainsi que par la destitution de leurs biens, certains étant des victimes politiques visées par des ethnies hostiles. Avec le temps, la traite ou le triangle atlantique, selon les étudiants de ce phénomène concernant les déplacements gigantesques des peuples, par les pires moyens qu’on puisse imaginer, a augmenté dans ses effectifs et dans son influence, au point de devenir la grande question à résoudre pour les membres illuminés des pays à l’origine de ce phénomène.
Quoique certains notables aient protesté, plus fort en Angleterre notamment qu’en France, dès le début, le phénomène de la traite a continué sans répit, du début du dix-septième siècle, le "Grand Siècle" du point de vue de la France, jusqu’à peu avant le milieu du dix-neuvième siècle, un moment où le mouvement abolitionniste aux États-Unis d’Amérique était bien entraîné dans la réalisation de ses buts. Dans cet exil forcé qu’on appelle la traite, plusieurs milliards d’Africains sont venus non pas comme d’autres immigrants au Nouveau Monde, pour réaliser leur bonheur personnel et économique, mais pour servir la volonté de la classe planteuse dans la dissémination de la culture de la canne à sucre pour les Antilles et de la culture du coton, en ce qui concernait les États-Unis. La traite a constitué une contradiction aberrante avec les documents politiques et moraux de l’époque, la Grande Charte et les constitutions des systèmes du gouvernement de la Grande Bretagne et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et les constitutions des Républiques successives de la France. Cette mise en servitude était permanente, les chances de fuite ou d’affranchissement étant minimes pour les esclaves. Le Code noir, loin de les protéger ni de préserver leurs droits humains, au contraire, a accru l’injustice du traitement des esclaves.
Il tient du miracle que de ces débuts si peu propices ait pu se constituer par la suite un peuple réussi. Ses rapports avec le continent européen sont dans l’ensemble heureux, ne déclenchant que rarement des contestations. Le produit de cette intégration est miraculeusement réussi, dans la communauté française d’abord, comme départements d’outre-mer en 1946 puis comme membres de l’Union européenne en 1992 du fait du rapport politique des Antilles avec la France métropolitaine.
Dans cette étude, nous proposons de considérer un aspect de la littérature sortie du mariage, forcé, bien sûr, des cultures africaine et française par le biais de la traite, l’esclavage et la colonisation suivie de la départementalisation. Une représentante notable de la réunion de ces deux traditions est Maryse Condé, née en 1937 et toujours en train de poursuivre une carrière active comme écrivain de tout premier ordre. Cette Guadeloupéenne exprime le calvaire et la quête de son peuple, les descendants des esclaves et des planteurs, les deux réunis dans les confins de cette île. Les rencontres n’ayant le plus souvent pas été heureuses dans les premiers temps, l’angoisse et les affres qui en ont résulté sont transcrites de façon symbolique dans cette œuvre. Elle représente aussi la quête identitaire des Antillais, le produit de plusieurs traditions culturelles et linguistiques. Cet auteur a été intégré dans la tradition académique française aussi, dès sa scolarisation dans les écoles suivant le programme français à la Guadeloupe, ensuite à Paris, au lycée Fénelon. Elle a reçue un doctorat de troisième cycle en littérature comparée de la Sorbonne, où elle a écrit une thèse sur l’œuvre d’Aimé Césaire. Maryse Condé est française, détenant un passeport français et ayant longtemps résidé en France ou dans un département d’outre-mer. Cet écrivain représente aussi la France contemporaine, embrassant différentes traditions et plusieurs peuples de différentes origines réunies sous la rubrique de la nationalité française. Ayant résidé en Afrique (en Côte d’ivoire, en Guinée, au Ghana et au Sénégal), à Londres, en Amérique du Nord (en Virginie, en Californie et à New York), elle représente aussi la nature cosmopolite d’un nombre croissant de sociétés du monde contemporain, avec le brassage de peuples, de traditions et de points de vue.
Maryse Condé : mythe, parabole et complexité se destine aux lecteurs cherchant à se renseigner sur une période importante de l’histoire de la tradition française, bien des romans de cet auteur ayant une base historique dans le sens qu’ils reprennent des récits évoquant différents moments dans l’histoire des Antilles. Ces îles faisant politiquement partie de la France depuis plus d’un demi-siècle, c’est aussi une mise en relief de certains aspects de l’histoire de la France pendant plus de trois cents ans. Faute de documents historiques, cette absence est compensée par l’œuvre de plusieurs écrivains notables tels que Maryse Condé. Notre ouvrage examine l’intégralité de l’œuvre de Maryse Condé, une nécessité, vu l’absence d’un ouvrage pareil jusqu’ici. Son œuvre romanesque est lue partout dans le monde, traduite dans de nombreuses langues et comprend des best-sellers, en France et ailleurs.
Vu la nature inédite de la tradition dans laquelle elle s’intègre aux Antilles ainsi que la nature de son intégration dans le milieu cultivé et académique en France, Maryse Condé : mythe, parabole et complexité aborde son œuvre par une analyse reconnaissant les traditions scientifiques récentes, l’étude de la complexité des structures et des motifs développés à travers son œuvre. Cette analyse repose sur les sciences dites de la complexité qui elles, depuis le développement des ordinateurs suffisamment puissants pour analyser des données apparemment sans explication systématique reconnue. Les textes souvent disparates de Maryse Condé sont abordés dans l’intention de poursuivre une lecture qui reflète la propre quête du sens de l’auteur. Si notre analyse cherche la signification culturelle, intellectuelle ou personnelle de tel ou tel élément symbolique ou narratif par rapport à cette quête identitaire, elle aura répondu à nos souhaits.
Dans les chapitres suivants, le contexte culturel et historique, qu’il soit naturel, démographique, sociologique ou autobiographique, détenant les éléments personnels de l’auteur dans la mesure où ils influent sur la production de son œuvre littéraire, va constituer notre premier plan d’analyse. Le cadre littéraire, de ses proches artistiques et intellectuels, va constituer la charpente des derniers éléments du cadre contextuel de cette œuvre monumentale, à la fois par rapport à sa place dans la littérature antillaise et aussi à celle de langue française de nos jours. L’œuvre de Maryse Condé est le sujet de différentes approches. La nôtre décrit la place de sa quête identitaire et ses appartenances à l’analyse de la théorie de la complexité. Nous situons l’œuvre de Maryse Condé dans cette théorie et dans une poétique de la complexité.
P REMIÈRE PARTIE L A COMPLEXITÉ ET LA LITTÉRATURE ANTILLAISE
C HAPITRE PREMIER L A COMPLEXITÉ ET LES A NTILLES
La théorie de la complexité ou ce qu’on pourrait qualifier de la « poétique de la complexité » repose sur la nécessité de prendre en considération un point de départ qui n’est pas au premier abord facilement identifiable. Ce manque de clarté visuelle, catégorique ou philosophique caractérise les données qui tombent entre plusieurs perspectives, entre différents points de vue ou entre diverses notions généralement présentes à l’esprit. L’observation rend compte de la difficulté d’identifier la nature des données, de leur attribuer un nom connu du fait que l’objet ou le phénomène présents à l’esprit de l’observateur ne rappellent aucun modèle ni aucune catégorie préalable connus. L’inconnu a plusieurs noms aujourd’hui, le résultat du contact des cultures ou de l’interculturel. C’est l’autre, la différence, ce qui échappe au même ou ressort de la norme. Par la perception, l’observateur case la réception des données en catégories, y attribuant des noms, les réduisant en notions, en aires et en ères. Aujourd’hui pour de nombreuses raisons, une difficulté grandissante caractérise cette opération de l’identification des données. Les Antilles, leur culture, leur histoire et leur littérature se situent dans cette optique et représentent un cas tombant sous la rubrique des cultures ou des littératures s’expliquant par une approche reconnaissant la nécessité des outils empruntés aux sciences de la complexité. Dans ces domaines analysés par les sciences de la complexité, un niveau important de désordre est présent et constitue, par rapport aux textes de cette littérature, une poétique de la complexité.
Le terrain des Antilles, une des plus fortunées qui soit, étant à l’abri des grands vents océaniques, l’est bien moins en considérant sa situation géologique. Se trouvant à la confluence de plusieurs plaques tectoniques, les plaques nord- et sud-américaine, avec la plaque caraïbe, l’arc des Petites Antilles est soumis à un mouvement de déplacement de deux centimètres par an. Ce phénomène géodynamique, le déplacement de la plaque océanique atlantique sous la plaque caraïbe et le rapprochement des blocs nord- et sud-américains, un processus en cours depuis plusieurs millions d’années, est à l’origine de l’apparition des failles au nord-est vers le sud-ouest. Cette instabilité des plaques a créé la chaîne des montagnes sous-marines qui s’appelle l’arc des Petites Antilles. Un autre résultat du mouvement des plaques tectoniques, qui continue toujours, est le développement des éruptions volcaniques. Cette activité géotectonique a produit une nature caractérisée volontiers par cataclysmique, notable en raison de la répétition apparemment aléatoire des éruptions volcaniques et des cyclones. Cette instabilité naturelle se caractérise aussi par un certain nombre de tremblements de terre, d’incendies extrêmement dévastateurs, de raz de marée et dans un autre domaine, de sécheresses. La vulnérabilité et l’isolement de ces îles ont rendu tout secours immédiat extraordinairement difficile, les mêmes conditions météorologiques à l’origine de la catastrophe immédiate rendant le rapprochement des secours ardu sinon impossible. L’incertitude caractérisant toute prévision du déchaînement de la prochaine catastrophe et de sa force ainsi que d’un phénomène moins grave, quoique néanmoins perturbant, une tempête au lieu d’un cyclone, ne réussit pas à calmer les habitants. Ils sont dans l’impossibilité absolue de fuir l’événement, à la différence des résidents de la Floride, une péninsule reliée aux îlets des bancs de corail par des ponts. Aux Antilles, le manque de fiabilité scientifique gouvernant la possibilité de prévoir des événements météorologiques ou sismiques, même à l’aide de l’analyse informatique, rend la situation encore plus imprévisible.
La Guadeloupe a été particulièrement touchée par ces phénomènes climatiques. Depuis 1635, date marquant le début de la présence française aux Antilles et ainsi celle des premiers témoignages européens sur de tels événements, on note, par rapport à l’île de la Guadeloupe, quatre cyclones au dix-septième siècle, dix-huit au dix-huitième siècle, quatorze au dix-neuvième siècle et douze cyclones et quatorze tempêtes tropicales au vingtième siècle, pour un chiffre global de vingt-six phénomènes au dernier siècle {1} . D’après ce tableau, il est apparent que les témoignages ont été incomplets au dix-septième siècle. Au cours de chaque siècle, un certain nombre de cyclones particulièrement violents et dévastateurs se sont déferlés sur la Guadeloupe, celui de 1656 où la plupart des vaisseaux amarrés à Pointe-à-Pitre ont coulé avec leurs équipages, celui de 1747, fort destructeur, et celui de 1766, où douze vaisseaux ont coulé aux Saintes. Au dix-neuvième siècle, les cyclones les plus violents ont été en 1825, avec plus de trois cents morts, et en 1865, avec quatre-vingts morts. Au vingtième siècle, le cyclone de 1928, classé force quatre, a produit plus de mille deux cents victimes à Pointe-à-Pitre. Par la suite les cyclones Betsy en 1956, Héléna en 1963, Cléo en 1964 et Inez en 1966 ont été particulièrement violents. Le cyclone Hugo en 1989, classé force quatre, avec des vents atteignant trois cents kilomètres de l’heure, a produit des dégâts encore plus considérables. Aucun rapport prévisible ne semble lier ces cyclones les uns aux autres. Au cours de l’histoire, une succession rapide de plusieurs cyclones s’est produit, notamment dans les périodes de 1765-1768, 1772-1776 et 1785-1787, chacune avec quatre cyclones ou pour les trente-trois ans entre 1754 et 1787, neuf ou un cyclone tous les 3,6 ans. En tenant compte des autres îles des Petites Antilles, le chiffre cyclonique, qui comprend les tempêtes, s’est stabilisé à environ un phénomène important tous les quatre ans {2} . La disette a souvent suivi le passage des cyclones, la force des vents ayant détruit les cultures et tué les animaux domestiques.
De cette analyse il s’ensuit que le manque de régularité dans les points de l’intensité ou de l’accélération du schéma de récurrence constitue un facteur préoccupant pour tous ceux cherchant à établir un mode de vie stable. Cette stabilité comprend l’établissement d’une ville ou d’un village, avec des structures d’habitation ou des locaux de réunions publiques, des écoles, des stades, des espaces privés ou publics qui sont tous sujets à des dégâts, voire au nivellement. La nature imprévue des événements constitue un handicap lourd pour tous ceux cherchant à se protéger de ces catastrophes naturelles. Si la saison des cyclones se fixe entre fin-juillet et fin-octobre, ni le jour ni le trajet ne sont prévisibles. L’examen de tous les événements cycloniques des Petites Antilles ou des Antilles françaises produit des résultats plus réguliers, mais évidemment, ce dernier cas ne possède aucune logique géographique ni climatique, la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Martin n’étant même pas des îles voisines et la Guyane, même pas une île, étant plus distante. Certains cyclones ont touché la Martinique, sans atterrir à la Guadeloupe (Dog, 1951, Édith, 1963) ou vice-versa (Héléna, une tempête tropicale, 1963), tandis que d’autres n’ont pas eu d’effets notables sur l’une ou l’autre de ces îles, le centre passant trop loin (David, 1979, Dean et Omar, 2007).
Quant aux éruptions volcaniques, la catastrophe de l’éruption de la montagne Pelée à la Martinique n’a pas eu d’événement parallèle à la Guadeloupe, à part l’explosion de la Soufrière en 1440, une éruption magmatique accompagnée d’une coulée de lave, la seule éruption à la Guadeloupe de mémoire. Si l’écart lointain de l’événement dans le temps résulte dans une certaine acceptation, la nuée phréatique, qui a duré du mois de juillet 1976 jusqu’au mois de mars 1977 a néanmoins contraint soixante-dix mille personnes à évacuer les régions touchées par le danger en Basse-Terre et en Capesterre. Au cours de cette période, le massif a subi de profondes modifications sur un périmètre étendu {3} . Dans ce cas les dégâts, principalement psychologiques et économiques, ont eu tendance à engendrer une perte de confiance dans la stabilité de la région à long terme, les régions avoisinant la Soufrière et le Sud de Basse-Terre subissant par la suite un déclin économique et démographique. L’effet psychologique de cette catastrophe, quoique bien inférieure à celle des cyclones, est troublant à cause de la proximité de la Soufrière à Saint-Pierre, ville dévastée par l’éruption de la montagne Pelée en 1902. Par la suite, la ville n’est jamais retournée au même niveau de prospérité culturelle, commerciale et économique. Les aléas de la nature risquent d’imposer un point de vue de profonde inquiétude, vu la possibilité du déclenchement de nouvelles catastrophes sismiques ou climatiques. Ce sentiment d’insécurité, accru par le manque de fiabilité des prévisions scientifiques, est à la base d’une approche de la vie qui tiendrait compte de la complexité du milieu naturel.
La complexité du développement de l’île de la Guadeloupe découle du manque de maîtrise de son statut et de l’interférence des intérêts de la France métropolitaine dans le déroulement de son histoire. Dans l’ouvrage de Lucien René Abenon, Petite histoire de la Guadeloupe (1992), le point de vue et les catégories imposées aux données sont ceux de la métropole. Les titres des chapitres font allusion à « L’Ancien Régime, 1660-1789 », à « La Guadeloupe, de la Révolution à l’abolition de l’esclavage » et à « La Guadeloupe, du Second Empire à la Première Guerre mondiale ». Les catégories sont celles de l’histoire de la France métropolitaine. Dès le premier chapitre, « Des Caraïbes à la colonisation », la perspective de la Guadeloupe est celle de la France coloniale. Le peuplement de cette île, loin de représenter une évolution naturelle des ethnies s’y fixant de leur propre volonté, les habitants d’origine, les Arawak, ayant été décimés et les Caraïbes, étant partis vers d’autres îles, les Guadeloupéens de nos jours sont descendus des Africains enlevés de force et emmenés au Nouveau Monde. Quoique la plupart des négriers aient mouillé à la Martinique, les planteurs de la Guadeloupe, occupant une île plus propice à la culture de la terre, s’y sont rendus acheter des Africains, une majorité d’hommes, mais des femmes aussi. Si les Français n’étaient pas les seuls à participer au circuit triangulaire du commerce négrier entre l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et les Antilles, elle y a néanmoins joué un rôle important, principalement au Sénégal et sur l’île Gorée. La France avait le quasi-monopole de la région s’étendant de la Mauritanie au Sierra Léone et aussi au Dahomey, à Ouidah, le site du départ des négriers de la région comprenant le Ghana, le Togo et le Bénin.
Un recensement des esclaves dans les sources notariales de la Guadeloupe entre 1770 et 1789 indique les faits suivants. Par rapport à la deuxième ou à la troisième génération, un quart des esclaves sont nés en Afrique et par ordre d’importance, comprenaient des Ibos originaires du Nigéria, des Congos arrivés du Cameroun, d’autres Africains du Gabon ou de Guinée ainsi que du Togo, du Dahomey, de Sierra Léone et du Libéria. Les Nagos sont venus du Ghana, les Mandingues et les Bambara enlevés dans la traite, du Mali {4} . Le grand nombre d’ethnies et de régions témoignent de l’ampleur d’une des pires catastrophes que l’humanité ait connue {5} . Aux Antilles, le nombre d’Africains enlevés des côtes ouest du continent africain a avec le temps créé des inégalités démographiques, étant majoritaires par rapport à la population d’origine européenne restée peu nombreuse. Les chiffres expliquent le métissage inévitable de la population guadeloupéenne, les hommes blancs, constituant une majorité absolue au début, manquaient de partenaires européennes. Certains Européens ont donc pris des partenaires amérindiennes ou africaines. Plus tard, un plus grand nombre de femmes européennes est arrivé dans des convois d’orphelines ou comme engagées, celles-ci qui ont pu par la suite se marier librement à condition que l’épouseur dédommage l’engagiste. Le statut de l’enfant métis, né de parenté mixte, a été souvent discuté mais jamais résolu de façon définitive. Suivant le droit romain, l’enfant partageait le statut de la mère. Le Code noir, formulé en 1685, a pourtant déterminé que les Caraïbes et les Métis d’origine indienne seraient libres, mais que l’enfant né de parenté mixte ne le serait pas. Pour l’être, il fallait un acte d’affranchissement, un état pourtant ambigu, vu que la tradition limitait les droits des affranchis de couleur en leur interdisant l’assimilation aux libres de naissance, produisant un groupe social intermédiaire dans la société coloniale. Ce groupe était proche des esclaves par leurs origines ethniques, même si la grande majorité des libres de couleur étaient des métis et proches des Européens par leurs droits, du moins en théorie. Cet ordre n’a vraiment pas été bouleversé avant l’abolition de l’esclavage en 1848 {6} .
Le Père Dutertre a noté l’existence des esclaves noirs dès les années 1640, pratiquement dès le début de la présence française à la Guadeloupe, la France estimant que le travail des serviteurs était nécessaire à la mise en valeur économique de l’île {7} . On estime que plus d’un tiers des Africains capturés sur les côtes occidentales de l’Afrique sont morts au cours du voyage vers le Nouveau Monde, mais cela n’a pas ralenti la progression du nombre d’Africains à la Guadeloupe et aux Amériques. Dans les années 1660, le nombre de Noirs sur l’île a dépassé le nombre de Blancs. En 1664, sur 11.437 habitants, on relève les chiffres de 6.413 Noirs, 15 Caraïbes et 5.009 Blancs {8} . La majorité noire est en progression constante, un pourcentage augmentant à cause de la traite, non pas en raison d’une démographie croissant de façon naturelle. En 1714, sur une population de 18.041, on repère 12.542 Noirs et 5.541 libres dont quelques centaines de couleur {9} . Désormais, le nombre d’esclaves noirs s’accroît bien plus rapidement que celui des libres blancs et de couleur. On constate 9.091 libres blancs et de couleur en 1735 et seulement 9.172 en 1755, par rapport à 26.801 esclaves en 1730, chiffre qui augmente de plus de cinquante pourcent en 1750 où il atteint 41.140 {10} . À partir de cette date, les Guadeloupéens de couleur seront bien plus nombreux que les Blancs. En 1789, les Blancs se chiffrent à 13.712, les libres de couleur à 3.058 et les esclaves, à 89.523 {11} . Entre 1790 et 1818, les chiffres des Blancs varient de 13.938 à 13.782, représentant une légère baisse et de 3.149 à 8.700 libres de couleur, une multiplication par presque trois, une baisse du nombre global d’esclaves de 90.139 à 82.342 et une augmentation du nombre d’affranchis de couleur, accompagnée d’une baisse du nombre d’Africains emmenés au Nouveau Monde par la traite, la baisse s’expliquant aussi par une forte mortalité {12} . La monarchie de juillet dicte l’assimilation des libres de couleur aux colons d’origine européenne. Le nombre de libres de couleur a tellement augmenté qu’il constitue la majorité, soit 17.000 en 1835 par rapport à 14.252 Blancs, sans compter les 96.000 esclaves. En 1845, juste avant l’abolition de l’esclavage, les trente mille libres de couleur ont très largement dépassé les 11.357 Blancs, mais le chiffre de 87.732 esclaves reste très considérable. Nonobstant l’interdiction du trafic des négriers par le Traité de Vienne en 1815 et une loi française de 1832 qui a déclaré libres les Noirs trouvés sur les Négriers clandestins, une traite clandestine s’est poursuivie {13} .
L’émancipation des esclaves en 1848, d’après certains, le résultat de l’érosion interne et externe du système, s’interprète aussi comme une modernisation des rapports sociaux. Si elle n’a pas généré une transformation radicale des conditions de vie, la misère restant grande, toutefois les anciens esclaves ont bien compris et intégré le sens de la liberté nouvellement accordée. Cette liberté comportait celle de se déplacer à volonté, la décision de travailler ou de ne rien faire, le choix de partenaire et l’option de voter pour son député. La marginalisation des nouveaux libres s’opère en partie par l’introduction massive des travailleurs immigrants. La priorité sociale des patrons était la constitution d’une main-d’œuvre stable au service de la culture de la canne à sucre. Dans la société de l’après-1848, les actifs, les petits paysans propriétaires ou les locataires et les ouvriers agricoles, ont eu un rapport ambivalent à la terre, teint d’un certain mépris et ont donc souvent cherché à éloigner leurs enfants de l’agriculture, une réaction tout à fait compréhensible vu l’histoire de l’esclavage à la Guadeloupe. La condition sociale de cette île a suscité des luttes syndicales et politiques et par la suite, l’émergence d’un certain nombre de nouveaux concepts tels que le socialisme, le négrisme et l’assimilationnisme, des buts rejoignant ceux des communistes et ceux des socialistes français puissants à la Libération. La situation sociale de la colonie était tellement dramatique et les capacités financières de l’administration coloniale si insuffisantes, vu les besoins, que l’assimilation a été perçue comme plus ou moins inévitable {14} .
Les changements démographiques en Guadeloupe depuis 1848 jusqu’à la départementalisation en 1946 se sont accompagnés d’une stagnation relative des différents éléments dans la société. L’année 1848 a marqué l’effondrement temporaire de l’économie sucrière en même temps qu’une déstructuration de la société guadeloupéenne, s’accompagnant d’un déclin rapide du nombre de Blancs et les années suivantes, de l’incapacité de la masse rurale de dépasser un taux fort de mortalité. C’était le résultat d’abord d’une grande misère physiologique ainsi que de la prolifération des épidémies, notamment du choléra en 1865 et en 1866. Les planteurs se sont adressés à la pénurie de la main-d’œuvre suite à l’abolition de l’esclavage en faisant appel aux coolies indiens d’origine tamoule {15} . La population de la Guadeloupe se chiffrait à 129.089 en 1845, à 145.417 en 1876, une augmentation d’environ 15.000 en trente et un ans, mais à 212.430 en 1911, un accroissement de plus de 65.000 en trente-six ans {16} . La population a continué à augmenter, quoique moins sensiblement, compte tenu des pertes subies lors de la Première Guerre mondiale, lors de l’épidémie de la grippe espagnole et lors d’une stabilisation du taux de natalité et d’une légère baisse du taux de mortalité, de sorte qu’en 1954, peu après la départementalisation, la Guadeloupe comptait 239.000 habitants.
La date de 1848 évoque l’abolition de l’esclavage et celle de 1946, la départementalisation. L’an 1946 a transformé une colonie en département, un changement politique et administratif dont les implications économiques étaient telles que le pays est passé d’un système exportateur de produits agricoles à un modèle tertiaire avec des emplois pourvoyant des services, mais importateur de produits agricoles. L’importance des conséquences sociales concernant les salaires, la santé, l’éducation ainsi que les transferts sociaux a accéléré la croissance démographique dans un premier temps. On peut interpréter le changement du statut politique en fonction de la croissance de la population depuis un siècle, qui a précipité des difficultés sociales impossibles à résoudre sans recours à la départementalisation. La modification du statut d’une colonie à celui d’un département a fourni des moyens plus importants, capables de s’adresser aux problèmes sociaux posés par la croissance démographique. Après la départementalisation, des progrès considérables ont caractérisé le domaine de la santé publique. L’amélioration des soins gynécologiques a assuré un plus fort taux de naissances viables et un taux de mortalité plus faible, grâce à la création des centres hospitaliers et des cliniques et grâce aussi à l’augmentation du nombre de médecins. L’augmentation du niveau de vie suite à l’intégration des Guadeloupéens dans le système de la sécurité sociale française a mené à un essor démographique, de 229.120 habitants en 1954 à 283.223 en 1961 puis à 312.724 en 1967, une augmentation de plus de quatre-vingts mille habitants en treize ans. Ces chiffres résultent de la réduction du taux de mortalité à moins de 10%, un taux diminué de plus de 50% en trente ans {17} .
Un pourcentage élevé des habitants de la Guadeloupe est métissé {18} . Le terme de « métissage » s’appliquait aux enfants issus de parents africains et européens d’origine, le couple étant composé dans presque tous les cas à l’époque coloniale d’un homme blanc et d’une femme noire et le mot « métis », dérivé d’un terme latin, miscere ou "mélanger", à l’époque coloniale faisait allusion à un statut entre celui de colonisateur et de colonisé. À l’époque où le Code noir était en vigueur, le mot "mulâtre" désignait les unions entre les Noirs et les Blancs. Le terme de "métissage" a apparu au dix-neuvième siècle pour désigner le phénomène général des croisements spécifiques entre les espèces biologiques et relevait de la génétique. Ce terme suppose la notion de race ou l’existence d’un certain nombre de groupes humains caractérisés par des types fixes et "purs" et par le degré de distance d’un modèle inchangé. L’argument est essentialiste dans la mesure où il présuppose l’existence des groupes humains purs et physiquement distincts, en réalité un phénomène impossible {19} .
Un certain nombre de paradoxes et de contradictions découlent de cet argument. Pendant la colonisation, une hiérarchie théorique s’est établie entre la descendance et l’attribution d’un statut social. Une barrière raciale a fait la distinction entre les Blancs sans aucun mélange et toute personne mêlée, renvoyant celle-ci vers l’autre couleur et donc établissant des critères d’une distinction sociale profondément injuste. Pendant la colonisation des Antilles, l’institution des paliers et des catégories de métissage a produit des sous-catégories de préjugés racistes des deux côtés. Tout ce discours a écarté les populations antillaises d’une fusion se générant de façon naturelle dans la grande majorité des sociétés. Dans les colonies où un fort pourcentage d’Africains est venu contre leur gré suite à l’imposition d’un état d’esclavage, une histoire sociale s’est développée d’une identité qui, jusqu’à une date bien trop tardive, a semblé ériger des catégories en fonction des apparences et des origines des individus, en contradiction directe avec le système judiciaire des sociétés occidentales modernes {20} .
L’histoire des Antilles, une histoire imposée par la France, se caractérise par le manque de discours historiques écrits. Dès la fin du dix-septième siècle et la présence des Français dans les îles, la recension écrite apparaît, quoique rare et ne concernant que les réalités administratives, les affaires étrangères, les mouvements des navires et quelques données paroissiales. D’autres écrits concernent les plantations, les relevés de comptes et les notations des travaux des esclaves ou encore le mouvement des marchandises. Ces écrits sont sous forme d’archives brutes au lieu d’une histoire écrite, d’où la nécessité d’une reconstruction vraisemblable du passé traduite par l’œuvre d’Édouard Glissant et celle de Maryse Condé. D’après certains, pendant la période coloniale, la couleur a très malheureusement fonctionné comme un masque, comme un marqueur phénotypique. À la Guadeloupe, l’histoire d’un marqueur visible mais aussi changeant s’est interprétée selon plusieurs points de vue, car le classement symbolique l’emportait souvent sur la dénotation, la désignation se lisant, contrairement aux documents formulés en France à la même époque, en fonction de certains préjugés {21} .
En analysant les minutes notariales à la Guadeloupe entre 1789 et 1792, Frédéric Régent a découvert certains liens entre la couleur de la peau, le statut juridique et le niveau social des habitants. D’après ces documents, le statut a varié selon le degré de métissage, de noir à mulâtre ou à métis {22} . On note, certains liens rapprochant par le métissage le Blanc et le statut de « libre de couleur », la couleur de l’esclave, sa qualification et son prix, soit son utilité économique pour son maître et par ailleurs le métier, la fortune et les origines des libres de couleur. Frédéric Régent fait l’analyse des mentions des femmes ou des hommes nés en Afrique ou aux Antilles (les créoles), celle des mulâtres (issus de deux personnes, l’une blanche et l’autre noire), celle des câpres (nés d’une personne portant la désignation sociale de mulâtre et d’une autre, noire) ainsi que la mention des quarterons (nés d’un Blanc et d’une métisse). Pendant ces années en question, de 1789 à 1792, dans les sociétés antillaises, un rapport semblait exister entre l’ascendance blanche et le statut libre, car seuls 4% des Noirs (créoles ou nés en Afrique) ont été libres, mais 36% des mulâtres, 70% des métis et 100% des quarterons {23} . D’après ces minutes notariales de la fin du dix-huitième siècle à la Guadeloupe, une corrélation étroite semblait exister entre la liberté et le métissage. Parmi les Guadeloupéens de parenté mixte, seuls 16% ont été des esclaves, mais 75% ont été répertoriés comme des « libres de couleur ». Quant aux esclaves destinés à l’affranchissement, 1% des Noirs, 2% des câpres, 5% des mulâtres, mais 20% des métis l’ont été. Un autre paradoxe du métissage relève de la stratification sociale de la population de couleur, le prix des esclaves d’une descendance mixte étant plus élevé que celui des esclaves noirs. Les esclaves en bas de l’échelle juridique dans les minutes notariales en question ont été vendus à des prix moyens plus élevés s’ils étaient métis, qualifiés ou femelles, mais seulement si celles-ci étaient métisses. Moins la couleur de la peau était foncée, plus le prix était élevé, les mulâtres coûtant moins cher que les métis, les câpres que les mulâtres et les Noirs se trouvant en bas de l’échelle pour toutes les catégories, exception faite des ouvriers qualifiés {24} .
À l’époque de ce recensement, la société de la Guadeloupe n’a pas perçu les libres de couleur de la même façon que les Blancs, mais ont dû faire face à de nombreux interdits. Certaines interdictions ont limité les droits civiques des libres de couleur, les excluant de toute donation d’un père naturel blanc, des charges publiques, de la profession de médecin ou de chirurgien ainsi que des professions libérales. Certaines activités commerciales ou artisanales telles que l’orfèvrerie et d’autres, notamment celles du boulanger ou du boucher, ont été très réglementées. Les libres de couleur avaient des places séparées dans les églises et les théâtres, ne pouvaient pas porter l’épée, s’habiller avec ostentation, prendre le nom d’un Blanc ou se faire appeler "Sieur" ou "Madame", les minutes notariales elles-mêmes se référant à eux comme « le nommé » ou « la nommée ». Plus on avait la peau claire, plus ont été grandes les chances d’alphabétisation, du moins d’après ces minutes notariales relevées à la fin de l’Ancien Régime. Seuls 24% des Noirs, 0% des câpres, 33% des mulâtres contre 50% des métis et 66% des quarterons savaient signer. Les catégories et les sous-catégories raciales n’ont malheureusement pas disparu après l’abolition de l’esclavage en 1848, date marquant la citoyenneté de tous les Guadeloupéens, sans distinction d’origine, mais après cette date, les mots « Blancs », « mulâtres » et « Noirs » figuraient toujours dans certains écrits {25} . Vers la fin des années 1880, dans les contes, les proverbes, les adages consignés par écrit par la suite ou dans les publications de l’époque, on utilisait toujours les désignations de couleur « B » pour Blanc, « M » pour mulâtre et « N » pour Noir pour indiquer l’identité sociale. Une autre désignation après l’abolition de l’esclavage était « l’homme de couleur », qui s’opposait au mot « Noir » et connotait le métis ou le mulâtre.
Tous ces facteurs, l’instabilité climatique et volcanique, les codes raciaux et leur mise en œuvre, même après l’abolition de l’esclavage, par le moyen des nombreux paradoxes d’origine sociale, économique et même juridique, le partage de l’identité antillaise entre plusieurs sources révélant les faces multiples de la Guadeloupe, ont contribué historiquement à une complexité culturelle. L’identité guadeloupéenne a plusieurs composantes, créole, tenant de l’île même, française, caribéenne et européenne, cette dernière attribution datant de 1992, étant purement politique. Cette identité est créole et particulière à l’insularité géographique et linguistique de l’île en question. Certaines tensions existent entre la langue créole, une langue parlée mais en général non écrite, et la pratique de la langue française, chacune ayant son espace propre et de nombreux locuteurs passant aisément d’une langue à l’autre {26} . Plusieurs théories de la différence ou de la particularité de la culture antillaise faite d’éléments africains, européens, indiens et caribéens ont caractérisé les aspects essentiels de cette culture par « la Négritude », « l’Antillanité » et « la Créolité ». La théorie de la Négritude, formulée à Paris dans les années 1930 par Aimé Césaire, Léon Damas et Léopold Sedar Senghor, a défini cette différence culturelle en fonction de la race. D’après cette théorie, l’identité superficielle imposée par les contacts avec la culture française a été plaqué sur un autre aspect identitaire qui était africain. Le mouvement de la Négritude a mis en relief les sources africaines du peuple antillais.
Édouard Glissant a formulé la théorie de l’Antillanité comme l’expression de la particularité culturelle. En prenant comme son point de départ la notion de la race comme centre identitaire de chaque Antillais, une notion définissant la théorie de la Négritude chez Césaire, Glissant l’a développée par la mise en valeur d’un métissage culturel. La notion de la créolisation représentait un métissage accru, un bricolage d’éléments divers en transformation perpétuelle. L’Antillanité se rapportait non seulement aux Antilles françaises, mais aussi à toutes les îles de la Caraïbe anglophone et hispanophone, une identité ouverte et polyvalente évoquant l’image d’un archipel ou celle d’une constellation. Loin de la notion identitaire africaine traditionnelle d’un arbre dont les racines l’attachaient à un endroit particulier, l’identité antillaise pour Glissant ressemblait à une croissance enchevêtrée rappelant l’image de la mangrove. Vu comme le prolongement de la théorie de l’Antillanité formulée par Glissant, la Créolité, une notion identitaire mise en avant par Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé dans l ’Éloge de la créolité (1989), cherchait à comprendre la place de chaque groupe, africain, européen, indien, chinois ou libanais, au sein de la société antillaise. La langue créole, qui exemplifiait la Créolité, a été à l’origine des débats portant sur son orthographe et son écart de la langue française.
Dès la fin de la guerre en 1945, de nombreux Antillais ont réclamé un statut égal à celui des autres militaires dans l’armée des Alliés et dans les forces de la Résistance française. Puisque les colonies se trouvaient en dehors de la zone occupée par les Allemands, la France libre s’est vite rendu compte qu’elle pouvait facilement profiter de la disponibilité des Antillais en faisant pression sur les hommes de l’âge militaire de se joindre aux forces de la France libre. De trop nombreux Antillais ont combattu dans ses forces, portant un poids inégal dans la lutte contre les forces nazies. Après la guerre, reconnaissant sa dette envers les Antilles en particulier, De Gaulle a recommandé la transformation de leur statut de colonie dans celui avec tous les droits civiques de la France métropolitaine. Aux Antilles, les débats ont été vifs entre les partisans de l’autonomie dont relativement peu ont exigé le statut indépendant, vu la nécessité de développer l’infrastructure des îles à l’époque. Dans cette intention, les discussions se sont tournées vers l’état d’un département d’outre-mer où la France métropolitaine contribuerait de façon importante à la mise en valeur des structures administratives du pays et où la scolarisation, les systèmes hospitaliers, policiers et juridiques seraient subventionnés par la France métropolitaine. La départementalisation a transformé la vie aux Antilles.
La complexité du milieu et des origines démographiques de la Guadeloupe est traduite de façon symbolique dans la littérature produite suite à la départementalisation et l’intégration du système scolaire et universitaire au programme français et plus récemment, l’établissement de l’Université des Antilles et de la Guyane. Édouard Glissant, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau ainsi que Maryse Condé, en ont tous profité. Vu la superficie de ces îles, la littérature antillaise est d’une richesse et d’une abondance surprenante. Le contact des cultures créole, elle-même une fusion, et française, a produit une culture unique. Le chapitre suivant examinera le choc des cultures ressenti par l’écrivain à son arrivée à Paris à l’âge de seize ans pour faire des études au lycée Fénelon. En 1953, Paris passait par une période extrêmement turbulente.
C HAPITRE II L E CHOC DES CULTURES
Au moment de l’arrivée de la jeune Maryse Condé à Paris pour faire des études au lycée Fénelon, Paris passait par une des plus grandes crises de son histoire {27} . La ville et le pays souffraient des après-coups de la guerre, matériels, économiques et surtout humains. Une grande instabilité politique, le résultat de la succession extrêmement rapide de premiers ministres et de gouvernements, a mené à un état administratif proche de la paralysie. Pour la France, la situation politique à l’étranger, au-delà de perturbante, comportait la possibilité de perdre son empire, symbole de son prestige. L’abandon de cet empire aurait constitué, d’après certains, une catastrophe pour la caisse publique, de même que pour les fortunes des familles bourgeoises dont certaines avaient placé leurs filles au lycée Fénelon. La jeune Guadeloupéenne a dû représenter l’inconnu pour les Parisiens, en dépit de la départementalisation de la Guadeloupe en 1946, sept ans n’ayant pas suffi pour modifier la mentalité des Français, longtemps accoutumés à la reconnaissance de leur pays comme une puissance mondiale qui possédait un empire s’étendant sur plusieurs continents du monde {28} .
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le délabrement de l’infrastructure française a été énorme, la guerre ayant directement visé soixante-quatorze départements. Suite aux actes de sabotage, aux batailles féroces et aux bombardements par les troupes alliées et nazies, la France était en ruines. La destruction concernait 9.000 ponts, 115 grandes gares, 4.900 kilomètres de voies ferrées, 14.500 locomotives sur 17.500, 91.000 usines et ateliers et 550.000 maisons. Même en 1947, trop d’habitants étaient sans toit, vivant dans les débris. La désorganisation des transports a perturbé le ravitaillement des villes. La déstabilisation de l’infrastructure française a été provoquée aussi par les frais des réquisitions exigées par les troupes ennemies, qui se facturaient à 1.100 milliards de francs. L’insuffisance des produits de consommation, des denrées alimentaires, des médicaments, du charbon et du carburant a entraîné de grandes difficultés dans la vie quotidienne, d’où l’extrême incommodité de s’alimenter, de se chauffer et de se loger de façon adéquate et exigeant un système de rationnement jusqu’en 1949. La pénurie des produits de consommation associée à une masse monétaire trop importante ont précipité un taux d’inflation extrêmement élevé. Les prix ont grimpé de l’ordre de 48% en 1944 et de 52% en 1945, des hausses si importantes que les augmentations de salaire n’ont nullement suffi à répondre à la situation catastrophique du quotidien, créant pour un nombre important de Parisiens une vie tout juste au niveau de la subsistance. Dans leur lutte contre l’inflation, les gouvernements ont préféré des mesures économiques douces et l’inflation s’est installée de façon durable en France {29} .
L’Occupation par les forces nazies a été à l’origine d’autres problèmes divisant la société française. Après la guerre, les conflits entre ceux qui avaient soutenu le gouvernement collaborationniste de l’Occupation et les partisans de la Résistance ont précipité des scissions dans la société. Après la libération de la France en 1944, à cause des souffrances de la population, il s’est déferlé une réaction violente contre les collaborateurs. Une épuration a visé non seulement certains collaborateurs, mais aussi les dénonciateurs de juifs et de résistants, les trafiquants du marché noir pendant la guerre de même que les partenaires des soldats allemands. À part les dix mille personnes qui ont perdu la vie dans les exécutions sommaires et les règlements de comptes de l’après-guerre, de nombreuses femmes ont subi la tonte et la honte publique. La poursuite par la justice française des anciens dirigeants de Vichy a mené trois cent cinquante mille accusés devant des tribunaux spéciaux et en fin de compte, quatre-vingt-quinze personnes ont perdu leurs droits civils et politiques et en dépit d’un non-lieu ou d’un acquittement attribués à 45% des accusés, 25% ont subi le jugement de la dégradation nationale. Une peine de prison a été attribuée à 16% des accusés, le châtiment des travaux forcés, à 8% d’entre eux, mais plus de sept mille accusés ont été condamnés à mort. Dans l’administration, sur quarante à cinquante mille enquêtes, pas moins de vingt-huit mille dossiers ont été suivis de sanctions. Dans le milieu de l’édition, de lourdes condamnations ont été imposées aux journaux qui avaient paru entre juin 1940 dans la zone Nord et après novembre 1942 dans la zone Sud, Le Monde remplaçant Le Temps et Combat remplaçant Le Parisien Libéré dans ce contexte. La réaction des Français a été partagée entre ceux qui ont trouvé les processus trop lents, voulant des condamnations plus expéditives et les modérés, qui voulaient plus de pardons au nom de l’unité nationale {30} .
En 1953, l’année de l’arrivée à Paris de la jeune Maryse Boucolon, la situation politique était dans une des crises les plus graves de son histoire, exception faite des années 1789 à 1795. Même si la jeune fille connaissait déjà Paris et la France à cause des visites régulières de sa famille en métropole, elle n’avait jamais passé l’hiver en Europe et celui de 1954 a été particulièrement rigoureux. La crise politique était sans cesse à la une, les changements de gouvernement se précipitant au bout de quelques mois ou même dans certains cas de semaines {31} . Les années 1950 se caractérisaient aussi par une dégradation de la situation économique. Une inflation galopante a rendu très cher les produits des industries françaises par rapport aux exportations, posant la possibilité de la nécessité d’une dévaluation du franc. Le déficit s’est élargi, trou que la Banque de France a été incapable de couvrir. La production industrielle était en baisse, le taux de chômage s’aggravait et la situation des finances extérieures était inquiétante, vu le déficit avec l’étranger et celui avec l’Union Européenne des paiements, soit 828,9 millions de dollars, un montant énorme à l’époque. Le déficit extérieur s’est ajouté à une récession économique et à une crise de la trésorerie. Cette crise économique a augmenté l’inquiétude des Français, qui vivaient mal par rapport à d’autres pays européens {32} . En 1953, la consommation en France n’a pas encore retrouvé son niveau de 1938. La stagnation a caractérisé l’industrie, qui se comparait de façon défavorable à l’essor allemand ou à la situation économique en Italie et à celle aux Pays-Bas. En France, le public a réagi à la crise économique par le déclenchement des grèves sauvages de plusieurs millions de travailleurs au cours de l’été 1953 et par des grèves qui ont paralysé tout le pays au mois d’août de cette année {33} .
L’arrivée de la jeune Maryse à Paris coïncide aussi avec la crise de la décolonisation des territoires coloniaux, ce qui pour la France à l’époque constituait l’empire français. La France s’était longtemps définie comme un empire. En 1939, d’après André Maurois, elle avait une population de cent dix millions d’habitants, soit quarante millions en France et soixante-dix millions dans les territoires de ce qui était à l’époque l’empire français {34} . Le drapeau français flottait sur douze millions de km 2 , plus de vingt fois la superficie de la métropole. Du point de vue de la plupart des Français de cette époque, cet empire semblait éternel. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les colonies figuraient dans presque un tiers des exportations et dans le quart des importations de la métropole. La présence française d’outre-mer était une nécessité absolue pour certains et acceptée par la masse de la population {35} . De nombreuses failles allaient bientôt apparaître dans ce bel édifice, bel du point de vue des métropolitains. Les partisans du colonialisme, nettement majoritaires, ont esquissé un portrait flatteur de l’action de la France en citant les écoles et les hôpitaux créés ainsi que le développement de l’infrastructure de ces territoires. Il existait un gouffre énorme cependant entre l’illusion et la réalité. Pour les vingt-cinq millions d’enfants d’âge scolaire, 21.439 écoles dont 528 dans l’immense Afrique occidentale française recevaient 70.176 élèves pour une population scolarisable de trois millions. L’analphabétisme était un phénomène de masse dans toutes les colonies {36} . Un écart semblable existait entre le nombre de lits de dispensaire ou d’hôpital et le nombre d’habitants. Quant à la construction de l’infrastructure de ces régions, si les capitaux et les techniciens étaient bien français, la main-d’œuvre était autochtone et témoignait d’un niveau inouï de souffrance. Pour la seule construction de la voie ferrée du Congo à l’océan, la plupart des historiens ont cité le chiffre de vingt mille morts {37} .
L’histoire de la décolonisation remonte aux derniers mois de la Seconde Guerre mondiale où, dans l’intention de réformer la politique coloniale, une réunion à Brazzaville a énoncé un grand nombre de modifications par rapport aux peuples colonisés, l’établissement de l’Union française et l’annonce des principes nouveaux. La constitution de l’Union française a affirmé l’égalité des droits des peuples : « "La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion" » {38} . Cette association entre la France et les pays de son empire annonce une nouvelle politique de conduire les peuples à s’administrer eux-mêmes leurs affaires de façon démocratique et d’éviter toute intervention arbitraire. De nombreuses réformes proposées en 1946 dans des décrets en disent long sur l’ancienne politique coloniale française, notamment l’abolition du système des pénalités administratives imposées aux autochtones "indigènes", la reconnaissance de la liberté d’association, l’abolition du travail forcé et la reconnaissance du statut civil de tous les ressortissants des territoires d’outre-mer {39} . Un autre décret crée un fond d’investissement pour le développement économique et social des colonies. Ces décrets se situent dans la politique de la métropole de refuser d’abandonner la notion de la souveraineté ou de scinder son empire. Les réformes ont essayé de répondre aux fissures dans le mur colonial, au Moyen Orient (la Syrie, le Liban), pendant la période de l’entre-deux guerres et aussi aux premiers signes nationalistes au Maghreb et surtout en Indochine où Ho Chi Minh a proclamé l’indépendance du Viêt-Nam en septembre 1945. Si d’abord aucun chef nationaliste n’était anti-français, devant la résistance de la France coloniale d’accepter leurs demandes, les relations se sont envenimées, notamment en Indochine et en Algérie, où deux guerres brutales et humiliantes pour la France se sont déferlées.
La première guerre coloniale a éclaté en 1946 par la rupture des négociations avec Ho Chi Minh et l’engagement militaire progressif de la France. En France toutefois, les avis ont été divisés sur cette guerre. En juillet 1947, un sondage a révélé que les Français ont été exactement partagés sur la question du maintien de l’ordre colonial par la force ou par la voie vers la négociation et l’indépendance. Deux ans plus tard cependant seulement 19% des interviewés ont voulu continuer la guerre et 49%, l’arrêter. En octobre 1953, 50% des sondés ne soutenaient pas la politique gouvernementale, un chiffre évoluant à 60% en février 1954. Un nombre élevé des interviewés (28%) a fait preuve d’indifférence à l’égard de l’Indochine, ne prenant jamais connaissance des nouvelles sur cette question. Les avis ont été également partagés sur la question du retrait des forces militaires de l’Indochine en fonction des partis politiques, variant de 28% des électeurs RPF à 100% des électeurs communistes, qui en fait voulaient la paix en Indochine. La défaite décisive des forces françaises à Diên Biên Phu le 4 mai 1954 a porté un coup fatal à l’Union française qui a obligé d’autres peuples colonisés à combattre les forces de Ho Chi Minh et l’armée vietnamienne populaire. Les pertes ont été lourdes pour les troupes de l’Union française, dix-neuf mille Français, onze mille légionnaires, quinze mille Africains et environ quarante-six mille Indochinois qui ont combattu du coté de la France. La quasi-totalité des coûts a été prise en charge par le budget français. Politiquement, on a reconnu que la guerre en Indochine était la première étape de la décolonisation, notamment celle des pays africains {40} .
D’autres brèches allaient bientôt fissurer le mur colonial. La France, exténuée par la confrontation indochinoise et les effets politiques de cette défaite humiliante, consacrée le 20 et le 21 juillet 1954 par les accords signés à Genève, a consenti aux indépendances des protectorats maghrébins, celle de la Tunisie et celle du Maroc, qui se feraient presque sans histoire, du moins en comparaison avec les événements en Indochine. Après la Seconde Guerre mondiale, Habib Bourguiba, chef des nationalistes tunisiens, qui vivait toutefois en exil, a lancé de plus en plus de demandes à la France de reconnaître l’indépendance de la Tunisie. En réponse, l’État français de l’après-guerre a cherché à reconnaître les droits des Tunisiens, tout en maintenant le lien politique à la France. Malgré un ton parfois paternaliste et quelques événements répressifs, en 1952, le président du Conseil du gouvernement de Pierre Mendès France a annoncé en juillet 1954 à Carthage devant le bey que « l’autonomie interne de l’État tunisien est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français ». Cette annonce a ravi Bourguiba et les nationalistes mais a scandalisé les Français de Tunisie. En 1956 le gouvernement présidé par Guy Mollet a finalement reconnu l’indépendance de la Tunisie, mais a exigé l’inclusion de la formule, « "l’indépendance dans l’interdépendance librement consentie" ». Les relations entre la France et la Tunisie sont restées cordiales {41} .
Si l’indépendance du Maroc s’est passée sans confrontation militaire, les heurts entre la France et ce pays ont été plus prononcés qu’avec la Tunisie. En 1947, le général Juin, proconsul français du Maroc, a débarqué d’un navire de guerre en déclarant que « "Le Maroc dont la France a fait l’unité doit être un pays occidental qui doit se détourner des combinaisons orientales" ». Son remplaçant en 1951, le général Guillaume, a pensé lui aussi que les nationalistes marocains devaient être traités en ennemis {42} . Des émeutes graves ont éclaté à Casablanca le 7 et le 8 décembre 1952, suivies de l’interdiction provisoire du parti Istiqlâl. D’autres troubles ont éclaté en août 1953 entre les Marocains conservateurs et le sultan, entre les réformateurs et les indépendantistes. La Résidence a ordonné l’arrestation du sultan, déclenchant des actes de terrorisme dans l’intention de faire retourner le sultan au trône, lui réclamé maintenant par le peuple et les indépendantistes. Entre août 1953 et décembre 1955, plus de six mille attentats et explosions ont fait de très nombreux blessés chez les Marocains et chez les Français. Mendès France a demandé des mesures d’apaisement au résident. Le gouvernement français voulait à tout prix régler "le problème marocain" pour pouvoir garder l’Algérie. Un accord signé à Paris le 15 février 1956 a reconnu l’indépendance du Maroc, sans aucune exigence des rapports d’interdépendance entre les deux pays. Conformément aux accords avec la France, le 15 août 1957, le roi Mohammed V a pris le titre de « souverain constitutionnel d’un État démocratique » {43} .
Une autre crise se déferlant dans la presse et dans les conversations à Paris à l’époque de l’arrivée de la jeune Maryse Boucolon était "le problème algérien". En fait, les nationalistes algériens attendaient la chute de Diên Biên Phu en mai 1954 pour déclencher une radicalisation de leur lutte pour l’indépendance. Impatients des voies modérées pratiquées par Messali Hadj ainsi que des mesures légales et politiques de Ferhat Abbas, exilé d’Algérie d’ailleurs, six hommes ont créé un mouvement révolutionnaire, le CRUA. Ils ont divisé l’Algérie en six zones et ont semé la lutte armée. Le premier novembre 1954, de nombreux attentats ont explosé dans trente points du pays et surtout à l’Est de la Constantine et dans l’Aurès. La France coloniale a envoyé des parachutistes forts de leur expérience en Indochine. Dans l’intention de s’adresser à la crise, François Mitterand, ministre de l’intérieur, a annoncé un programme de réformes économiques. La réaction de la droite et celle des nombreux Européens d’Algérie a été vive. Les réformes ont cherché à améliorer la scolarisation des musulmans, à réduire l’écart entre les Algériens musulmans et français et finalement, à faire face à l’état de misère économique dans de nombreuses régions d’Algérie. La droite et les Européens d’Algérie se sont opposés aux réformes et ont protesté au nom du maintien du statu quo contre la possibilité de l’assimilation des Algériens musulmans {44} .
Pour la grande majorité des Français en 1954, l’Algérie était française. Pour Mendès France, qui voulait accorder l’indépendance à la Tunisie afin de pouvoir mieux garder l’Algérie, ce pays faisait partie du territoire national, proclamant que l’Algérie, « c’était la France » {45} . François Mitterand, plus tranchant, a déclaré le 7 novembre 1954 à l’Assemblée nationale que « "L’Algérie, c’est la France, et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne […] Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul Parlement" » {46} . Les grands partis politiques de la Quatrième République, à l’exception du parti communiste français, ont été du même avis. Pour l’ancien gouverneur général M.-E. Naegelen, porte-parole du groupe socialiste, c’était encore plus grave. « "Perdre l’Algérie, ne nous le dissimulons pas, ce serait perdre à bref délai toute l’Afrique, puis l’Union française, ce serait faire tomber la France au rang d’une puissance secondaire et même d’une puissance vassale. Ce n’est pas seulement notre prestige qui est en jeu, c’est aussi notre indépendance nationale" » {47} .
Le déclenchement des attentats en Algérie le premier novembre 1954 a surpris les Français, qui n’avaient pas vraiment pris au sérieux le massacre des Algériens à Sétif en 1945 par les forces françaises de l’ordre {48} . Le Front de libération nationale, le FLN, a annoncé « "la restauration de l’État souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques" » {49} . En réponse, le gouvernement français a envoyé des troupes en Algérie et François Mitterand a dicté une politique de la répression. Afin de bloquer l’insurrection, il a demandé des réformes visant l’égalité entre les Français de la métropole et les Français d’Algérie ainsi que la transformation des citoyens algériens français en citoyens français à part entière. Les Français d’Algérie, cependant, ont rejeté de façon violente l’assimilation à la métropole. La reprise du terrorisme le 20 août 1955 a déclenché des émeutes dans le nord et contribué aux désaccords entre les musulmans et les Européens. Les élus musulmans, intimidés par le FLN ou qui soutenaient la France, ont démissionné. En France, les socialistes, qui ont gagné les élections législatives de 1956, après avoir d’abord rejeté la politique algérienne de l’intégration, ont fini par céder devant la colère des autres Européens en Algérie, en qualifiant par la suite les liens entre l’Algérie et la France « d’indissolubles ». Afin d’écraser le nationalisme algérien, la France a envoyé quatre cent mille hommes contre les vingt mille mujâhidîn de l’armée du FLN. Toutefois le FLN a obtenu en Algérie le soutien des ulamâ ou des hommes religieux, celui des chefs nationalistes modérés, celui du parti communiste clandestin et celui des étudiants. Guy Mollet, le président français, qui discutait secrètement avec le FLN, a insisté sur la nécessité de l’indépendance et de la formation d’un gouvernement provisoire. Le détournement en zone internationale d’un avion marocain transportant cinq chefs du FLN a rompu les contacts entre la France et le FLN. En septembre 1957, le gouvernement français a présenté une loi-cadre morcelant l’Algérie en territoires autonomes, avec un collège électoral unique. Les Français d’Algérie ainsi que le parlement algérien ont cependant rejeté cette proposition de loi. En dépit de ces difficultés, le gouvernement de Félix Gaillard a réussi en janvier 1958 à faire passer cette loi-cadre, que le FLN a rejeté avec dédain.
En novembre 1957, le gouvernement tunisien a proposé d’aider à concrétiser la souveraineté algérienne, mais le gouvernement français, irrité par l’action des commandos algériens venus de Tunisie, a sollicité le gouvernement tunisien de pratiquer une politique de neutralité. Celui-ci s’est servi d’un incident frontalier, celui du bombardement d’un camp de soldats algériens dans un village tunisien pour faire appel au conseil de sécurité de l’ONU. Afin d’éviter une condamnation probable, Félix Gaillard a accepté une mission anglo-américaine travaillant à internationaliser "le problème algérien". L’incapacité de justifier sa collaboration avec cette mission devant l’Assemblée nationale a mené au renversement du gouvernement de Gaillard. L’armée, écœurée par les politiciens, craignait que le Président du Conseil présumé ne lâche l’Algérie et n’occupe les bâtiments du gouvernement général à Alger. Le général Massu a pris la direction d’un Comité de salut public insurrectionnel. Pour éviter une guerre civile, le général de Gaulle a annoncé le 15 mai 1958 sa disponibilité à assumer les pouvoirs de la République et à établir un gouvernement capable d’unir le pays. Accepté par la classe politique dirigeante comme un recours nécessaire et soutenu par 68% de la population française, le général de Gaulle a été élu le premier président de la Cinquième République. Son premier point au programme était le règlement de la question de l’Algérie. Son point de vue a évolué, mais il a fini par se persuader de la nécessité d’une Algérie libre et indépendante. En 1958, la majorité de la société française en 1958 a soutenu la décision administrative de mettre fin à la Quatrième République, à son instabilité et à sa paralysie.
De Gaulle a changé plusieurs fois de politique par la suite, soutenant d’abord le plan de Constantine où les Algériens et les Français construiraient ensemble leur avenir. Le FLN a refusé de négocier et le général Challe a mené un ratissage des campagnes de l’Armée de libération nationale (l’ALN) à l’intérieur du pays, ce qui a eu l’effet contraire à ses intentions et a augmenté de façon considérable le potentiel militaire des nationalistes algériens {50} . Pour détruire l’encadrement politique des populations par le FLN, l’armée française a fait déplacer et regrouper plus de deux millions de ruraux. Vers la fin de 1958, un gouvernement provisoire de la république algérienne, le GPRA, vite reconnu par quinze États, a mis tous ses efforts dans la négociation d’une fin diplomatique par un appel à l’ONU. Voyant le changement de la donne politique, le 16 septembre 1959, de Gaulle a affirmé que les Algériens auraient le droit à s’autodéterminer, ce qui représenterait la fin de l’ère coloniale en Algérie au cas d’un vote affirmatif. Le GPRA a tardé à répondre à cette annonce, mais non pas la communauté européenne d’Alger, qui a érigé des barricades, a organisé des émeutes et a tué quatorze policiers (janvier-février 1960). De Gaulle s’est rendu en Algérie y faire une tournée pour expliquer sa politique à des officiers hésitants et a annoncé, cette fois, qu’il prévoyait « une Algérie algérienne liée à la France » {51} . De Gaulle a essayé de faire marcher sa politique en changeant légèrement de discours chez les uns et chez les autres, de sorte qu’en fin de compte, après de nombreux malentendus des deux côtés, les modérés ont perdu le contrôle de la situation. En 1961, l’OAS, soutenu par certains Européens, a semé un terrorisme systématique en Algérie afin de précipiter des représailles par le FLN et de mettre l’armée de son côté en France aussi. Par contre, leurs actions ont déclenché une réprobation générale qui a mené enfin au bout de huit ans de guerre aux accords d’Évian. Refusant d’accepter ces accords, l’OAS a augmenté le niveau de violences, résultant en deux mille deux cents morts et six mille blessés en Algérie. Ces événements ont précipité l’exode massive des Européens, en dépit des accords d’Évian qui leur avaient offert la possibilité de rester en Algérie, soit en devenant des citoyens algériens, soit en gardant la nationalité française. Après ces dernières violences pourtant, craignant la vengeance des Algériens musulmans, de nombreux Français d’Algérie sont partis en masse. Jusqu’en 1962, environ cent cinquante mille Français ont quitté le pays, mais pour la seule année 1962, six cent cinquante et un mille en sont partis, la communauté française d’Algérie ne constituant que deux cent mille à la fin de 1962, que cent cinquante mille en juin 1963 et que cent dix-huit mille personnes, y compris les coopérants, en juin 1964.
En France, la guerre d’Algérie a été vécue non pas comme un simple combat tardif de la décolonisation, mais plutôt comme un drame national qui a durablement divisé la société française. Pour les Français d’Algérie, c’était une tragédie inouïe, qui comportait la perte de leurs biens et de leur pays natal, la colonisation ayant duré cent trente-deux ans. D’autres groupes, les partis politiques, les syndicats, l’Église, l’armée et les intellectuels, ont été profondément divisés et se sont déchirés sur cette question. Certains Français, militaires et civils, au nom de l’Algérie française, ont participé aux actes terroristes de l’OAS et même aux attentats multiples contre le Président de la République. En France, tous les partis politiques ont été profondément divisés, à gauche, les socialistes de la SFIO, le MRP et le parti communiste français ; au centre, le parti radical-socialiste et les radicaux antimendésistes et à droite, le Centre national des indépendants et même le parti gaulliste, l’Union pour la nouvelle République (UNR). Les syndicats, la Confédération générale du travail (CGT), la Force ouvrière (FO) et la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) de même que L’Union nationale des étudiants de France, se sont divisés sur la question de l’Algérie. La division des étudiants reprenait celle des intellectuels, qui ont publié, dans le seul journal Le Monde entre 1958 et 1962, soixante-sept manifestes.
Pour la France dans ce conflit, bien plus une guerre politique qu’une guerre militaire, l’opinion métropolitaine en était un facteur essentiel. Pendant longtemps et jusqu’au printemps 1956, les événements en Algérie ont été peu ressentis en France. L’envoi de cent mille hommes en avril 1956 a réveillé l’opinion publique et un sondage sur une solution politique a révélé que seulement 40% des Français voulaient le statu quo et un tiers des sondés voulait des liens moins étroits. En juillet de cette année, presque la moitié des Français étaient prêts à négocier l’indépendance de l’Algérie et seulement 23% croyaient pouvoir écraser l’insurrection, cela en dépit du soutien presque unanime en 1955 par la classe politique de la question d’une Algérie française. En métropole, le soutien du public d’une Algérie française et du maintien du statu quo n’a pas cessé de baisser, atteignant 34% en mars 1957 et 20% en août 1958, un moment où la majorité des métropolitains favorisait l’indépendance de l’Algérie. Les Français d’Algérie et les officiers étaient loin d’imaginer l’opinion publique en métropole et ont partagé un avis contraire. L’opinion concernant le maintien d’une Algérie française ou au contraire, le consentement à son indépendance a varié en fonction de l’adhésion à un parti politique et à sa classe sociale. Plus on montait dans l’échelle sociale, plus la tendance favorisait une Algérie française, compte tenu du fait que les cadres et les professions libérales trouvaient l’intégration impossible à réaliser. Progressivement, les métropolitains sont pourtant venus à favoriser l’indépendance de l’Algérie et le règlement du conflit. Le Président de Gaulle a su modifier sa position politique sur l’Algérie avec l’évolution de l’opinion et aussi avec la dégradation de la situation politique et militaire dans le sud. À la fin de la guerre en 1962, l’écrasante majorité des Français se sont félicités des accords d’Évian et de la fin des hostilités {52} .
Une crise encore plus grande pour la jeune femme guadeloupéenne se préparait sous forme des événements menant à la décolonisation des territoires de la France coloniale en Afrique. Pour de nombreux Français, le mythe impérial de la France a mis longtemps à mourir. Si la Grande-Bretagne a vite accepté la décolonisation progressive et pacifique de son empire, la France s’est lancée dans deux guerres longues et coûteuses en capital politique, militaire, économique et humain. La notion impériale avait si longtemps fait partie de son identité et lui semblait si intégrale à sa gloire politique sur la scène internationale que la France a été lente à accepter l’inévitable en ce qui concernait ses colonies. Cet attachement inattendu s’explique dans le contexte d’un conservatisme colonial surprenant. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’idée coloniale et le mot impérial, les deux, condamnés par les États-Unis, l’URSS, la Chine et l’ONU, sont toutefois restés en vigueur dans la France métropolitaine, qui a célébré les cinq cent mille soldats d’outre-mer qui ont aidé à libérer la patrie française. Dans l’après-guerre, les Français ont vu leur Empire comme un signe visible de leur grandeur et qui aiderait à la reconstruction d’un pays dévasté par la guerre. Rien ne semblait contredire cette affirmation, car la presse a tu les troubles sud-constantinois en Algérie, les incidents en Afrique subsaharienne ainsi que les revendications nationalistes de Madagascar. Seul le parti colonial semblait se rendre compte des menaces qui pesaient sur l’Empire de la France. D’après un sondage de 1957, soixante-dix pourcent des Français trouvaient que la France avait fait du « très bon » ou même d’« assez bon » travail dans ses colonies, cela en dépit d’une grande ignorance à leur égard, car en 1962, le Français moyen ne pouvait pas citer plus de deux États d’Afrique noire d’expression française sur quinze et d’après ce sondage, un quart de la population était incapable d’en citer un seul avec précision. Quant aux DOM-TOM vingt ans plus tard, seulement quarante pourcent des Français savaient où se trouvaient les Antilles françaises, mais pour le même pourcentage des Français, les DOM-TOM, « c’était toujours la France » {53} .
En dépit du jugement négatif du colonialisme partagé par les grandes puissances de l’ONU dans les années de l’après-guerre, en France, l’anticolonialisme a exercé une influence limitée.

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