Matushka ou la famille des Saltykov

Matushka ou la famille des Saltykov

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381 pages

Description

Avant de mourir, le comte Saltykov légitime sa fille Marina. Une passion coupable va unir celle-ci à son demi-frère Sergueï. A la cour de Saint-Pétersbourg, Marina devient dame d’honneur de la czarine Elizaveta Petrovna, elle-même fille légitimée du czar Pierre Alexeievich dit « Le Grand ». Marina se lie d’amitié avec Katarina, petite princesse allemande mariée au grand-duc Pierre Fiodorovich, héritier du trône des czars. Attrapées dans des amours hors norme, les deux jeunes femmes essayent de comprendre et d’ordonner le monde, au sein du chaos qu’est la Russie du XVIIIe siècle. Péripéties, trahisons, histoires de jupons, installeront Katarina sur le trône autocratique de toutes les Russies.

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Ajouté le 16 juin 2011
Nombre de lectures 126
EAN13 9782748163063
Langue Français
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Matushka ou la famille
des Saltykov
Compan
Matushka ou la famille
des Saltykov
Chronique des Lumières en Russie
1750-1801




ROMAN HISTORIQUE







Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-6307-9 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6306-0 (livre imprimé)

COMPAN











Première partie
RÉCIT DE MARINA


9 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV




10 COMPAN





CHAPITRE I
Le réveil

Le frôlement agaçant des savates de Galina m’a
réveillée en sursaut. Elles raclent le sol et le frappent à
leur rythme inégal. De la lucarne percée près de mon lit
j’aperçois l’étendue morne de la plaine qui semble
prolonger mon sommeil, et qu’une aube rosâtre
s’efforce en vain d’enflammer. Au-delà de la cloison qui
me sépare de la famille, la lueur des bougies agite leurs
ombres pressées. Ma mère pousse des gémissements.
Son souffle s’entrecoupe de sanglots, devient
halètement. La peur est là.
J’apparais en chemise de nuit dans leur chambre. Le
père m’ordonne impérieusement de retourner dans mon
lit ; il me fait si peur que je n’oserais jamais lui résister.
Je reviens me pelotonner sous l’édredon. Tremblante, je
reste là, sombrant dans une pesante torpeur ; les
plaintes de ma mère m’en extraient. On pourrait croire à
un supplice ou à un festin de sorcières. J’entends le bruit
des différents baquets et objets hétéroclites que l’on
traîne auprès de son lit. Je me lève et assiste au triste
spectacle. Tout cela n’est que désespoir et déchéance
physique. La tante et Agafia, notre voisine, sont
arrivées, je ne sais trop quand, et échangent des
directives auxquelles aucune des deux n’obéit, chacune
n’en faisant qu’à sa tête. La cuisine a été mise sens
11 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
dessus dessous et je songe au désarroi de ma pauvre
mère devant ce désordre… Je m’habille en hâte et, enfin
auprès d’elle, m’efforce d’être de quelque utilité, lorsque
le père entre, suivi de la Despotolich, la sage-femme.
– Occupe-toi de ta sœur, m’enjoint-il. Je remarque sa
nuque congestionnée : vin et colère ou émoi ?
Aussitôt je grimpe à l’échelle. La petite dort encore.
Des mèches folles courent sur son front mais ne
cachent pas la perfection de ses traits. De là-haut, je
vois arriver au galop et s’arrêter devant notre maison un
valet, l’émissaire du château.




12 COMPAN





CHAPITRE II
Le château

Ma vraie vie commence à l’aube de ce jour. Un
laquais, galopant sans étriers, à la façon des cosaques, a
déclenché la commotion qui m’éveillera de cette torpeur
confuse qu’on nomme adolescence. Il faut des coups
puissants pour ébranler l’inertie d’une fille élevée dans
les bonnes croyances et les préceptes justes.
Je me suis toujours doutée que je n’étais pas la fille
de celui que j’appelais « père » (comme j’ai haï ce nom !).
Tant d’années se sont écoulées – et des événements si
considérables se sont produits depuis – que le souvenir
de ma mère s’est estompé, balayé de ma mémoire.
Cependant, et bien que lui ayant aujourd’hui pardonné
sa faute, je ne puis oublier qu’elle a fait de moi une
parodie de fille. Dieu m’est témoin : je ne ressentais que
très confusément la présence de ces mystères impurs et,
même au plus secret de moi-même, je n’osais les
explorer. Aussi ai-je vécu dans un engourdissement de
l’âme. Ma vie d’avant a-t-elle été heureuse ? Je l’ignore :
je n’existais même pas.
Revenons donc à cette journée capitale, non
seulement pour moi, mais également pour mon frère,
qui alors m’a retrouvée. Et pour notre père aussi, qui a
trépassé.

13 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
Ce qui s’est produit ensuite m’a trouvée dans un état
de surexcitation prémonitoire. Secrètement, j’avais tout
deviné.
Le père (j’éprouve déjà une difficulté à l’appeler ainsi)
parlemente avec le laquais ; après une brève réflexion et
un signe de croix rapide, la colère s’efface de son visage.
Il vient vers moi et me parle avec une réserve que je
prends pour du respect, mais qui est peut-être de la
pitié. Nous n’avons pas de voiture, pas même de
charrette. Et personne ne peut m’accompagner. Le père
me donne Véra, ma sœur – il s’en débarrasse – et nous
partons à pied vers le château.
Au plus profond de moi, un instinct obscur me
conseille de passer inaperçue. La rencontre d’un voisin
– même d’un enfant – briserait le charme. Je connais un
sentier habituellement impraticable qui, coupant à
travers champs en direction du fleuve et passant par le
Grand Roc, conduit au château. La main de ma petite
sœur serrée dans la mienne, nous sautillons sur les
mottes de terre encore durcies par le froid de la nuit. À
un détour, nous débouchons sur la berge, sous l’ombre
humide et écrasante du Grand Roc que le fleuve heurte
avec une sorte de rage. C’est ici que, enfants, nous
jouions. J’y rencontrais le jeune comte. J’étais la
princesse prisonnière du terrifiant Donjon et, pour me
délivrer – penchée vers lui jusqu’au vertige – mon
Prince Bleu bravait l’énorme roc anguleux, escaladait les
douves, les oubliettes et les tours avec l’audace des
vainqueurs.
Nous dépassons ce rocher vénérable, repère essentiel
de ma vie d’enfant. Nous avançons sur le sable
pierreux ; cerné par l’ombre, le fleuve semble courir vers
l’aventure. Dès le premier tournant, le château surgit.
14 COMPAN

Pleins d’un grand désir vague, ma bouche et mon front
se heurtent à l’avenir.
Ai-je été un enfant abandonné ? De cruels boyards
barbus m’auront-ils égarée ? Mon pas devient plus
ferme. Malgré le crissement de nos pieds, écrasant les
brins de paille qui jonchent l’entrée, personne ne vient à
notre rencontre. En pénétrant dans ce château, je
cambre une taille de comtesse. Je me sens soudain le
centre, la clé de voûte, de ce sévère réseau familial.
À cette époque le château n’est encore qu’une
énorme bâtisse de bois, difforme, élevée sur des pierres
de rivière. Au fil des générations chaque Saltykov y avait
ajouté, à sa guise, quelques pièces.
Sur l’escalier qui conduit aux appartements du comte
Danil Serguievich, nous croisons deux servantes et une
fillette, vêtue avec un luxe déplacé. Ce n’est pas ainsi
que, dans mon enfance, on m’habillait. Je caresse les
cheveux apprêtés de la petite d’un geste machinal.
– Qui est-ce ?
– La petite préférée, me répond la gouvernante,
avant de pouffer de rire.
– Et moi, me reconnaissez-vous ?
– L’ancienne bâtarde ? Et elle rit bêtement.
On ne me reconnaît même plus ? Je la prie de
prendre soin de ma petite sœur et parcours les pièces
qui me séparent des appartements du comte. La maison,
jadis presque vide, s’est remplie de meubles ventrus,
inutiles et de mauvais goût. Est-ce Mara Dmitrievna
Miskine, l’actuelle maîtresse du comte, qui a apporté ces
changements prétentieux ? Plus j’avance, plus
l’atmosphère me pèse. Grisha, le vieux domestique,
vient enfin à ma rencontre, de son pas claudiquant où
l’épaule ignore la hanche. Il garde, lui, sa placidité.
15 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
Dans le cabinet qui précède la chambre à coucher du
comte, des servantes s’affairent. Un valet galonné
entrouvre une porte ornée de ferrures françaises et je
me retrouve à l’intérieur. C’est une vaste pièce
recouverte, à la vieille mode, de tapis d’Orient. Les
volets sont clos et, dans la pénombre, les flammes
bleutées des cierges agitent les ors des icônes et la
pourpre des tentures. Un capiteux arôme d’église
s’exhale de la pièce où seul règne, imposant, le lit à
colonnes.
Je m’attendais à le trouver là, enfin brisé.
– Salut à toi… Marina, m’interpelle sa voix, venant
du coin le plus distant des icônes.
Les flammes tremblantes des cierges aux mains des
domestiques éclairent tantôt son épaule, tantôt sa
manche. La lueur atteint son menton – ce qui a été un
double menton, et qui, aujourd’hui, n’est plus qu’une
poche flasque.
Il me semble qu’il a hésité avant de retrouver mon
nom. Au moment où je lui fais le baisemain, s’offre à
mes lèvres une autre main, étroite et brunie, celle de son
fils qui me dévisage, amusé. Mon baiser l’effleure à
peine.
À part la peau amaigrie du menton, le comte est
pareil à lui-même; au point de m’étonner qu’il ne se lève
pas avec son habituelle énergie et vienne m’embrasser.
Je m’agenouille pieusement devant lui et, en signe de
révérence, touche le sol du front.
– Prends bien garde, Marina, ma fille, dit-il en
pointant du doigt. Je te sais raisonnable. Je te livre le
plus précieux de mon héritage : je te livre mon fils. Tu le
surveilleras, tu le soigneras, tu veilleras sur ses dépenses
et sur sa vie. Je te tiens pour responsable devant Dieu et
16 COMPAN

le Diable. Quant à vous, poursuit-il en regardant le
jeune comte, vous serez damné si vous ne lui obéissez
pas. Tu es un débauché et un libertin, mon fils, tu as
tout sauf une âme. Ta sœur t’en tiendra lieu. Elle sera ta
conscience, Dieu et le bien en toi. Je te défends de la
quitter ! tonne le vieux comte.
Une quinte de toux sèche le secoue, puis sa main
décharnée ébauche un geste vers sa gorge.
Je suis à genoux auprès de lui ; sa main pend
maintenant à ma portée. Je ne la saisis point, je n’y pose
pas mes lèvres. M’aime-t-il ? Sa générosité pourrait le
faire croire. Peut-être aurais-je pu l’aider ? À quoi ? À
mourir ? Je ne sais que penser. Pourtant, il faut me
rendre à l’évidence, le comte, mon père, ne se moque
pas, il ne cherche pas à m’humilier. Je suis sa fille.
Personne désormais ne pourra plus m’offenser. Je dois
conserver cette certitude comme un trésor inaliénable :
je suis une Saltykov. Lorsque j’ose enfin saisir la main de
mon père, elle tressaille d’impatience. De deux brefs
battements il m’indique de partir.
Le jeune comte me suit. Dans la pièce contiguë, à la
lumière du jour, je distingue enfin nettement ses traits.
Mon frère. Une tendresse infinie, folle, me gagne, une
tendresse comme n’en éprouvent que ceux qui ignorent
la méfiance.
– Je jure de suivre avec dévotion les ordres du comte
votre père, murmuré-je avec révérence.
– « Votre » père, ironise-t-il. Ses yeux sombres
m’embrassent. Votre mission ne sera pas facile, ma
sœur. Mon père s’égare : j’ai une âme, une âme si lourde
que je n’arrive pas à m’en charger moi-même ! dit-il
d’un ton singulier qui me fait frissonner.
oOo
17 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
Le récit du règne de la Sérénissime czarine Elizaveta
I Petrovna, du czar Pierre III Féodorovich à la triste fin,
et de Katarina II Alexeievna, mon amie, m’oblige à
remonter bien loin. Mais comment y croiriez-vous, si je
ne vous rapportais pas ici les événements qui m’ont
ouvert l’accès à leurs augustes figures ? Me voilà
soudain, moi, fille de modestes propriétaires, la bâtarde,
haussée au rang des très riches et très puissants
Saltykov.

Mes paupières sont baissées, pourtant je le sens, lui,
mon frère, me dévisager sans vergogne. Je crains le
regard des hommes. Mais il émane du sien un émoi
alarmant. C’est peut-être l’état de son père qui le
bouleverse ?
– Vous serez obligée de renoncer à votre vie,
énonce-t-il dans un souffle. Que faisais-tu jusqu’ici ?
Je pourrais répondre : « T’attendre ! » Mes yeux le
disent peut-être. Son expression se métamorphose. Le
voici soudain joyeux, sans raison apparente.
– Vous souperez avec moi.
Je tente une excuse :
– Je ne peux pas… Ma mère… Un nouveau-né doit
arriver…
Il répète : – Tu souperas avec moi.
– On m’attend à la maison, ma maison.
Je n’arrive pas à être tranchante. Il n’a pas à me
donner d’ordres. D’ailleurs, sa voix commande-t-elle ?
ou bien supplie ? Je l’ai peut-être blessé :
– Je regrette.
Je souris à Sergueï Danilovich. Mon frère devenu
homme. C’est alors que, devant la porte où notre père
agonise, au vu des domestiques, il me saisit rudement et
18 COMPAN

m’embrasse sur la bouche. Puis il me repousse :
– Je ne sais plus ce que je fais.
Ses mains tremblent. Sa voix m’est un baume. Mon
cœur bat à tout rompre. Je me précipite vers la sortie, je
veux m’enfuir. Rentrer chez moi. Il m’emboîte le pas.
– Tu n’es pas fâchée ? Tu me vois tout à la joie de
retrouver ma sœur.
Puis, d’une voix timide :
– Je ne t’ennuie pas ?
Je secoue la tête. Il poursuit avec exaltation :
– Tu ne te rends donc pas compte ? C’est une
rencontre unique, voyons, inouïe ! Deux êtres tels que
nous ! Nous formerons l’alliance la plus puissante de la
Grande Russie ! Là où je ne pourrai vaincre, c’est toi qui
réussiras. Rien ne résistera aux Saltykov. Tiens, je ne
t’embrasserai plus, car j’ai vu combien cela te trouble !
Il saisit ma main et m’oblige à m’arrêter sous le soleil
déjà haut, au beau milieu de la cour des communs. Il
pétrit mes deux mains, maintenant, les porte à hauteur
de sa bouche et se met à me les couvrir de baisers et de
petites morsures rapprochées. Je chavire. Brusquement
il s’interrompt. Je ne suis pas étonnée de la violence
avec laquelle il poursuit :
– Si tu veux être mon amie, sache que j’ai horreur des
saintes nitouche. J’ai besoin d’une alliée, pas d’une petite
morveuse. J’ai, figure-toi, de l’ambition. Ce qu’a dit le
vieux, je m’en fous ! Demain je serai le maître et je ferai
de toi ce que bon me semblera ! Et si tu n’es pas à la
hauteur, je t’exile à la campagne ; je ne t’emmènerai
même pas à Saint-Pétersbourg.
Nous avancions : – Pour commencer, résout-il,
soudain pratique, je te ferai confectionner des toilettes
pour la Cour. Je te couvrirai de bijoux. Les bijoux des
19 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
Saltykov. Ma mère en sera jalouse : Quoi ? Ses bijoux
sur la maudite bâtarde ! On est jaloux même dans la
tombe ! Pardonne-moi, ma colombe, je ne voulais pas
t’offenser ! Mais quelle idée de te légitimer sur son lit de
mort ! Qu’est-ce qui lui a pris ? Pingre comme il est, il a
peut-être cherché à me donner une gouvernante à peu
de frais ? Une répétitrice de français, et de polonais
aussi ! Il pouvait plus mal tomber ! Reste à voir s’il t’a
dûment fait inscrire dans le grand registre de l’Église ? Il
rit franchement. Ah ! J’y songe, tu ne pourras pas
trouver d’époux ! Tu es à ma merci !
Insensiblement, il m’a entraînée sur le sentier qui
mène à notre bourg.
Je dois courir pour suivre ses enjambées. Mes jupons
écartent les épis qui plient devant moi. Les mots de
Sergueï se tordent dans mon ventre. Mais de ma vie je
ne me suis sentie plus vivante, plus vraie. À bout de
souffle, je m’arrête au milieu du sentier pour éclater de
rire à mon aise.
– Ah ! comme tu débouches à propos dans ma vie, ta
place était toute éclose en moi, chuchote-t-il, souriant à
ma joie.
Pour arracher deux coquelicots, il a lâché mon bras
que ses doigts agrippaient.
– Tenez, murmure-t-il en s’inclinant cérémonieu-
sement. Voici un présent du très honorable comte
Saltykov, votre maître et frère. Et il fixe à mon corsage
les pauvres fleurs qui, aussitôt fanées, inclinent leur
bouton.
– Qu’avez-vous à parler à voix basse ? Nous sommes
seuls !
– J’ai tant de secrets à te confier, j’ai besoin de parler
tout bas. Si les murs ont des oreilles en Russie, pourquoi
20 COMPAN

les blés n’en auraient-ils pas ? J’ai envie de t’embrasser !
Et puis, tais-toi, j’ai trop de choses à te dire. Le roi est
mort, vive le roi ! Vive le comte Saltykov, maître de
toutes les Russies ! N’es-tu pas heureuse ?
Il me soulève dans ses bras et se met à tournoyer. Le
monde est à nous. À nous deux. Mais je l’aime et j’ai
peur de lui.

oOo


21 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV



22 COMPAN





CHAPITRE III
Les habits noirs

Ma mère est seule, prostrée dans son alcôve. Galina
s’affaire dans le fond de la cuisine. À part elle, personne,
mais un désordre indescriptible, comme après le passage
d’une tornade. Au bruit de nos pas – nous marchons
pourtant sur la pointe des pieds – ma mère entrouvre
ses paupières, gonflées de chagrin et d’épuisement.
– Je n’ai même pas pleuré quand ils m’ont dit que tu
étais partie. Tu m’as abandonnée. Est-ce que je ne
t’aime pas assez… ? Un nœud affreux étrangle ma
gorge. Viens plus près, j’ai du mal à parler. Si au moins
je pouvais penser… Qu’avais-je donc de si grave à te
dire… ? Un étau serre mon front… Le sort des
femmes… Tu sais, après avoir tant souffert, je croyais
ne plus pouvoir aimer. Pourtant je t’aime, crois-moi. Tu
as été le bonheur dans ma vie, le reste a glissé sur moi
sans m’entamer.
Sa main triture la mienne.
– Ne m’interromps pas, c’est à moi de parler… Je
croyais n’aimer personne autant que toi. Tu étais un
miracle. Et puis ta sœur est arrivée et le prodige s’est
reproduit. Vous êtes ma seule passion. Si seulement on
laissait les pauvres femmes aimer leurs enfants en paix !
Et la petite qui vient de naître… Tu la soigneras ?
Pourquoi es-tu partie ? Que les douleurs sont longues…
23 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
Comment supporterais-je la mort sans toi, une vie qui
s’éternise sans toi ?
Elle me regarde fixement.
– Ne t’inquiète pas, continue sa voix profonde, je
passe un mauvais moment… Je suis immobilisée,
impuissante et vous m’avez abandonnée. Ce n’est
qu’une défaillance. Dès que nous rentrerons dans
l’ordre des choses, tu verras, je redeviendrai forte.
Approche, vite ! Sais-tu, le poupon est là. Il faut la
baptiser, vite, Adonia – ma petite Adonia. Je te la
donne, va, va, prends-la, elle est là, sous ce drap. Non,
reste, reste, je veux te dire encore. Tu la sauveras. Elle
est si frêle, il paraît qu’elle ne respire pas bien, il faut
l’aider…
– Ne pleure pas, maman, il y a des enfants plus
chétifs…
– Que dis-tu ? Ils n’ont pas voulu me la donner. Elle
criait, oui, je l’ai entendue crier. Et ils l’ont laissée là,
sans la réchauffer, sur une table, à la cuisine. Ses
poumons d’oiseau. Tu imagines, vous aurez, Véra et toi,
une petite poupée pour jouer. Je te les donne, elles sont
à toi, Véra et Adonia… Ça sent bon ! On a coupé les
foins dans le pré à côté. Je sens la vie ! Approche aussi
les fleurs, respirer leur fraîcheur. Mais ça se fane, il ne
faudrait jamais couper les fleurs, ça meurt trop vite.
Elle mêle, au hasard, des mots polonais à des phrases
russes et semble ignorer la présence du jeune comte,
qui, d’ailleurs, se tient dans le coin le plus sombre de la
pièce. Je n’ose le regarder. Mais je le sais là, à l’écoute ;
je me trouve sous sa haute protection.
– Maman, dis-je en lui serrant fort la main, maman, la
Despotolich nous disait, et tante Ana, et Agafia aussi,
un nourrisson si chétif peut…
24 COMPAN

– Qu’est-ce que tu racontes ? Laisse-moi te dire : tu
te marieras et tu auras de l’argent. Tu m’en donneras
aussi, n’est-ce pas ? J’ai toujours été prisonnière et sans
le sou. Toute ma vie, ligotée, perdue. C’est ça, la vie des
femmes. Mais lui, ton promis, c’est un homme, ce n’est
pas un Russe. Il t’aimera comme on aime une femme. Il
ne te rendra pas esclave. Il est médecin, tu seras un être
humain. J’aimerais que nous nous enfuyions tout de
suite. Cet hiver, une nuit, nous louerons une troïka et
nous filerons vers Moscou. Voudras-tu de moi, ma
chérie ? M’emmèneras-tu avec toi ? Je tremble
maintenant. Pardonne, je divague. Je suis méchante,
mon sang charrie du fiel, j’en veux à la terre entière. Ma
vie semée d’embûches. Personne ne m’a tendu la main.
Je n’ai plus de force… Prends garde ! Méfie-toi des
hommes ! Toi aussi, je t’en veux, tu as abandonné
Adonia. Tu m’as laissée seule pendant les douleurs !
Approche. Ne sois pas comme moi. Personne ne doit
compter plus que toi. Impose-toi…
La fièvre monte. Sa main, son front brûlants, la
rougeur de son visage… Elle ne cesse de parler, pour la
première fois de sa vie elle me parle, et ses mots glissent
sur moi…
– Le père voulait que l’enfant meure… Même Dieu
m’a abandonnée, car je ne suis plus amour, mais haine.
Alors Adonia est arrivée. Au lieu de la laisser bien au
chaud, sur mon ventre, on l’a juste posée sur la table, en
plein courant d’air, et elles sont parties dormir. Et lui,
boire !
– Pleure, pleure, maman… Je la berce de mon mieux.
Sa voix, soudain calme, reprend dans un murmure :
– Je deviens folle. Elle est là, sous ce drap, comme un
petit Jésus de cire, et tout aussi innocente. Je l’ai à peine
25 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
vue. Ça s’est passé trop vite. J’étais épuisée. J’aurais dû
la prendre dans mes bras, la caresser, l’embrasser, lui
donner vie. J’avais peur, peur de mon petit Jésus, peur
de la toucher… Son petit corps, ses mains, ses jambes,
ses menues oreilles. Elle est belle, comme toi, comme
Véra… Je suis une mauvaise mère. Lui donner mon
souffle et mon sang, la baigner de mon lait. La faire
durer quelques heures et la voilà sauvée ! J’ai pitié d’elle,
la vie est dure…
Des larmes jaillissent de ses yeux cernés d’ombre
violette.
– Maman, il y a quelqu’un ici. Peux-tu le voir ?
Je veux lui faire partager cette nouvelle vie qui pointe
en moi comme une résurrection. Mais ses paupières
congestionnées demeurent closes sur les globes saillants
de ses yeux. Ah ! percer le mystère, comprendre. La
ménager pourtant, elle, épuisée. Surtout ne pas la
meurtrir. Mais apprendre la vérité sur ma vie aspirée de
tous côtés par ces maudits interdits, à commencer par
celui de me connaître.
– Maman, qui est mon père ?
J’ignore où ma voix a trouvé la force d’énoncer cette
question que la honte m’a toujours fait taire.
– Le comte… dis-je.
– Le comte ? Son cri m’interrompt. Elle s’est à demi
redressée sur son lit. Est-ce lui qui t’a dit cela ? Il ment !
Laisse-moi parler ! Tu n’es la fille de personne, tu
entends ? Tu es ma fille, à moi, rien qu’à moi. Le comte
ne m’a jamais aimée, ni rien donné. Il n’a rien à
réclamer. J’étais son inférieure, j’étais souillée, juste un
passe-temps. Quant à ce cher Lavrenti, mon légitime
époux, il avait seulement besoin des roubles dont le
comte m’avait dotée. Mais il me haïssait : la Polonaise,
26 COMPAN

l’étrangère. Et tu voudrais que je te dise que c’est ton
père ? Adonia, amène-moi Adonia, que je la nourrisse…
Une joie atroce la secoue tout entière et fait trembler
ses mains tendues vers le petit cadavre.
oOo
Le temps s’est mis au beau. Une journée d’automne,
légère, prometteuse. Les larmes m’inondent. J’ai laissé
ma mère aux mains du docteur Freiburger, secondé par
la matrone et deux domestiques de confiance, que mon
frère a fait venir du château avant notre départ. Le galop
poussiéreux des trois chevaux emporte la troïka. Tout
au long du trajet je pleure dans les bras de mon frère.
Nous arrivons à temps. pour trouver le comte…
mort. La valetaille en émoi attend Sergueï Daniilovitch
dans la cour, les femmes sanglotant, les hommes
tournant gauchement leur chapka entre leurs mains. Le
vieux Grisha, vêtu d’un caftan délavé en moire de
Boukharie, lui baise, selon la coutume, la main et
l’épaule.
Avant que nous parvenions au bout du troisième
salon, voici Mara Dmitrievna, toute en noir. De longs
voiles pendent de sa tiare. Elle avance vers Sergueï d’un
pas solennel.
– Sergueï, mon fils, notre maître, votre père n’est
plus. Aidez-moi à supporter cette épreuve !
Elle éclate en sanglots, hystérique et vulgaire.
– Je suis maintenant sous votre protection. Ne
m’abandonnez pas, mon fils. Ma fille et moi nous
sommes les humbles servantes de votre Seigneurie.
– Relevez-vous, Mara Dmitrievna, vous n’êtes pas
ma servante et je ne suis pas un ogre. Je ne vous ferai
pas enfermer au couvent, et pourtant ce n’est pas l’envie
27 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
qui m’en manque ! Mais ne prétendez pas que je
supporte votre présence ici. Je vous donne un jour…
Non : trois jours...
Il se tourne vers moi en ricanant :
– Tu vois, je suis magnanime !
Puis, à la veuve éplorée :
– Emportez vos affaires, Madame. Demain, après les
obsèques… À propos, si vous assistez à l’enterrement,
sachez que je ne tolérerai pas vos cris. Je n’aurai plus le
temps de vous recevoir.
Il s’adresse à Grisha :
– Tu t’en chargeras. Toutes les robes, les chiffons, les
meubles dont elle a rempli la maison, les colliers et les
bagues reçues en présent de mon père, mais pas les
bijoux de ma mère.
Mara Dmitrievna sanglote bruyamment.
– Vous êtes trop belle et trop jeune, Madame,
poursuit-il, pour que je m’inquiète de votre avenir. D’ici
peu, nous célébrerons vos noces ! Surtout ne manquez
pas de m’inviter ! Je viendrai ! Et n’oubliez pas, en
partant, de passer chez Akim Pavlovich : il vous
remettra un beau souvenir de mon défunt père. Ah !
cessez vos lamentations, Madame, la somme pourrait
diminuer…
– Le testament, hoquette Mara Dmitrievna, je suis
couchée sur le testament, et ma fille aussi… !
– Nous la doterons, votre fille, nous la doterons !
Quant à la coucher sur le testament, allons, vous me
faites rire et c’est indigne de moi. On sait bien pourquoi
les femmes comme vous… D’ailleurs pour ce qui est du
testament, le comte aurait été bien embarrassé de vous y
... Il ne savait pas écrire. Et si jamais il a eu la générosité
de dicter votre nom à Akim Pavlovich, comme le
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bougre vous déteste, il doit avoir oublié de le transcrire.
Qu’importe ! Je donnerai ordre à Akim Pavlovich de
vous verser dix mille roubles ! Non, disons quinze,
puisque vous souffrez si bien. C’est mon premier jour
de gestion ! Je voudrais un gentil sourire de vos belles
dents et que je ne vous voie plus ! Faites-moi savoir ce
que devient votre petite peste de fille. Et débrouillez-
vous, vous n’aurez plus un sou de moi. Mais elle, je la
doterai, c’est promis !
Mara Dmitrievna, tenant ses jupes et ses traînes des
deux mains, trottine derrière nous. Arrivés devant la
porte de son appartement, Sergueï s’efface pour me
laisser passer et lui ferme la porte au nez.
– Et d’une ! Déblayons le terrain !
– Quelle violence !
– Toi, dépêche-toi. Tu n’es pas présentable dans cet
état.
C’est Pelaghia Antimova qui s’occupe de moi.
– Ah ! Ma demoiselle, il s’envole dans le ciel notre
batiouska. Et votre maman, la voilà en bien méchant
état… Une gentille dame que la Polonaise. Nous
l’aimions, nous ! Il n’a jamais eu une dame comme elle.
Vous lui ressemblez. Et le voilà mort, notre comte.
Vous devez avoir bien du chagrin. Mais il vous reste
not’petit comte, pour sûr il vous aimera, vous vous
entendrez bien…
Elle hoche sa tête coiffée d’un bonnet, d’un air averti.
Je serre le bras de la bonne vieille. Le parfum de la
boiserie cirée m’est familier. Mon cœur bat la chamade.
Pelaghia sera ma première conquête dans cette demeure
redoutable. Je m’asperge le visage et les yeux d’eau
fraîche, arrange, du bout des doigts, ma chevelure en
désordre et la prie de me conduire auprès du défunt.
29 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
– Que Dieu ait son âme ! Pelaghia Antimova se signe
sans arrêt. Les pleureuses le lavent, en bas, dans la
buanderie.
– Voudriez-vous m’accompagner, Pelaghia Antimova ?
– Que dites-vous là, mon petit cœur ? Que le
Seigneur nous protège ! Les morts, c’est méchant,
encore plus que les vivants ! Ecoute le conseil d’une
vieille femme qui en a vu ; les vieux en savent long…
Je n’ai ni la force de discuter, ni celle de réfléchir. Je
pars donc seule à la recherche de ce père, qui, pour moi,
depuis toujours, fut l’absence : un mort.
Je m’engage dans plusieurs corridors avant de
découvrir l’escalier qui descend vers les caves. J’avance
en tâtonnant, dans l’obscurité que ma chandelle
tremblante grignote, attentive à ne pas trébucher,
agrippée aux parois de rondins, le cœur tressaillant. Je
tiens trop à moi : même maintenant, je n’arrive pas à
m’oublier. J’erre dans un labyrinthe de sombres
passages, de cellules, de recoins, de caves et de resserres,
je monte des escaliers moisis, glissants, je redescends. La
panique m’empoigne comme une douleur.
Brusquement, à gauche, une porte s’ouvre. Je me colle
au mur. On entend les pleureuses. Elles parlent de moi,
« la grande bâtarde », en appuyant sur le premier « a »
comme font les paysans. Trouvant enfin la force, je
pénètre dans le réduit.
Mon père est étendu à même le plancher humide, un
drap troué laisse entrevoir sa nudité. Une hébétude vide
et une étrange exaltation se sont emparées de moi. Là,
par terre, dans l’abandon de la mort, il a déjà acquis la
dignité inaltérable des gisants. Je me penche sur le corps
et alors, je vois, distinctement, le drap s’agiter, comme
sous l’effort qu’il ferait pour se soulever.
30 COMPAN

Je gagne la porte à reculons, mes mains dans mon
dos cherchant le loquet. Le drap palpite encore.
Épouvantée, comme si j’avais échappé à la mort, je me
retrouve dans l’ombre moite des couloirs. Je fuis, moi
qui aurais voulu le tirer des limbes, le ressusciter, ce père
à peine retrouvé. Je suis folle. Ma mère a eu peur de la
petite morte, Adonia, ma sœur. Et moi j’ai peur de ce
grand corps inconnu, mon père, celui qui a touché ma
mère.
Dans l’escalier, je me heurte à mon frère.
– Tu es donc descendue, sans me prévenir ?
Il secoue mon bras.
– Tu me fais mal. Je…
J’éclate en sanglots. À travers mes larmes, je sens son
regard sévère sur moi.
– Je suis folle. Le drap a bougé, je l’ai vu : il voulait
se lever, il est vivant…
Sergueï m’attire contre lui, me soulève et me porte
longtemps dans ses bras. Je garde les yeux fermés.
Lorsque le bercement cesse, il s’est assis sur un divan de
cuir, et je suis sur ses genoux.
– Tais-toi, dit-il en couvrant ma bouche de sa main.
Aujourd’hui j’ai besoin d’être heureux.
Sa main glisse dans mon cou, sous mes cheveux.
Mon dos frissonne.
– Je me sens voler vers l’avenir. Ah, quelle ivresse !
Tu n’imagines pas ! À nous deux la Russie, et qui sait ?
le monde ! Il fronce soudain les sourcils. Quant à ton
promis, le petit médecin, en Allemagne, je ne veux plus
en entendre parler ! Vois quel automne, une nuit
d’amoureux ! Et dans le monde entier je n’aime que toi !
Il éclate de rire. Te voilà seule, orpheline, entre mes
mains, en mon pouvoir, sous ma protection !
31 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
– Celui qui protège devient un homme. Je fais de toi
un homme.
Ces mots s’énoncent avant même de les avoir pensés.
Il rit d’un air distrait. Pourtant ses yeux me scrutent
toujours de cette façon.
– Ne me regarde pas quand je pleure.
On croirait la haine dans son regard, le courroux. Je
glisse hors de ses bras, et me retrouve agenouillée sur le
tapis.
– Toi aussi… bafouille-t-il, et tu te mets à genoux…
Un émoi sauvage, interdit mais adoré, sacré, me
stupéfie. Je suis envoûtée, damnée, maudite, la fille de
ma mère. L’embrasser, embrasser ses genoux. Mais je
n’ose plus le moindre mouvement.
– Je te supplie seulement, agenouille-toi aussi.
Sergueï s’agenouille à mes côtés. Il emprisonne mes
mains. Ses mains montent sur mes bras, son souffle sur
mon cou. La stupeur m’habite. Je devrais fuir. Il
découvre mon épaule. Il arrache ma robe. Je suis
attrapée, harponnée, à jamais asservie, esclave, de ce
frère redoutable. Il me dévore. Dans les ténèbres de
mes paupières closes, je vogue dans une nuit
insoupçonnée. Son souffle sur mon corps. Ce
ressentiment, cette hâte et cette colère. Ces gestes sans
nom, ce tremblement. À travers mes paupières
obstinément closes, je sens ce regard qui me brûle et me
glace, moi nue. Ses mains violentes sur mes seins,
descendent sur mon ventre. Des larmes sourdent pour
m’aveugler et m’empêcher de voir cette chose immense,
cramoisie et menaçante au-dessus de moi qui me
transperce et me laboure. Ses épaules, sa poitrine, son
odeur d’homme, en moi.
Dans la cheminée, l’écorce, la bûche, dans le feu, se
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tord de douleur.. Les bûches peuvent-elles souffrir ?
Une bûche s’effondre. La flamme l’embrase, la
recroqueville.
oOo
Je fais maintenant partie des Saltykov Et me voilà
impassible : on pourrait me croire maîtresse de moi-
même ? Des voix vibrent alentour, en moi tremble le
silence. Parmi la foule prosternée, le comte Saltykov est
un des rares à ne pas pleurer. Mon frère. Aussi paralysé
que moi ? Je ne peux pas pleurer. Les fossoyeurs ont
creusé la tombe. Quelle profondeur ! Les entrailles de la
terre. Ils veulent l’enfoncer là, et moi qui voudrais le
voir – mon père – monter dans l’Azur, à la droite du
Seigneur. On fait descendre au moyen de cordes le
cercueil, la boîte noire qui l’emprisonne. Le perdre déjà.
Je l’ai si peu eu. Le faire revivre, le connaître, avoir le
temps de nous aimer…
Si seulement on l’avait couché dans un linceul blanc,
à même la terre de la grasse plaine russe. Enseveli,
tombé dans la mort, la peur, pour le repos excessif de la
mort, silence des silences.

oOo
33 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV


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Deuxième partie
LA COUR – 1750



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CHAPITRE IV
Le retour d’Italie

À Staraïa, Sergueï Danilovich Saltykov est le maître.
Autoritaire et protecteur. Il est mon frère, mon père,
mon tout. Étrange protection. Sergueï et moi, nous ne
faisons qu’un. Mais aussi bien nous avons peur de nous-
mêmes. Ce feu qui a embrasé ma vie. Nous vivons dans
le péché. Mais c’est notre vie. Notre bonheur.
Soudain, il m’annonce : il a décidé de s’absenter. Lui,
le torrent, chaque nuit, du haut de sa puissance
s’écroulant en ma rivière. Partir ? Impossible. Cela ne
peut être. Il ne me laisse pas le temps de comprendre,
de me ressaisir
Ce matin-là. Il fait atteler : trois grosses malles
recouvertes de cuir brun et garnies de clous d’argent
sont chargées sur la calèche.
Je suis sidérée, paralysée. Les chevaux détalent. Son
bras levé s’agite en grands signes d’adieu. – Il va
s’arrêter, me revenir. Je ne puis y croire. Je cours
derrière l’attelage, ma main tient la main d’Alexis, les
chiens autour de nous gambadent. Pour courir plus vite,
je le prends dans mes bras, ses petits bras autour de
mon cou. Nous courons, nous flottons, ce n’est qu’un
cauchemar, la fatigue n’existe même pas. Sergueï, par la
lucarne de la berline, nous regarde. Il va faire arrêter
37 MATUSHKA OU LA FAMILLE DES SALTYKOV
l’attelage, Spiridon, le cocher, à grands éclats de voix va
freiner les chevaux et Sergueï va accourir vers nous.
Mais les chevaux lancés au grand galop prennent le
tournant vers la gauche, le long de la forêt et je les perds
de vue. Les larmes jaillissent de mes yeux. Je ne peux y
croire. Que mon petit ne me voie pas pleurer ! J’ai
honte.
Il me laisse seule. Staraïa à gérer, les paysans, le petit,
le nouveau-né. Sans nouvelles. Le désert.

oOo

Quatorze mois plus tard, à son retour, je le presse de
questions. Ses réponses renfrognées sont laconiques.
– Que veux-tu que j’aie fait ? J’ai mangé des fromages
italiens et j’ai pensé à toi !
– Merci, comte.
J’exécute une révérence en riant. J’aurais préféré le
gifler.
– Tu es plus jolie que jamais. Tiens, Narychkine a
trouvé que tu es… comme un me-nu-et, chantonne-t-il.
Charmant ! Je n’ai pas de ces trouvailles, moi. Les
femmes adorent les flagorneries. À propos, je te défends
de revoir Léon Narychkine. D’ailleurs, jamais il
n’épouserait une bâtarde. Tiens ! Tu rougis comme une
ingénue ! Si la mégère que le cousin Saltykov a épousée
te voyait ! Je me suis reposé en route une nuit chez eux
à Biztrac. Elle ne te connaît même pas, mais ne te
déteste pas moins pour autant : « Une catin, fille de
catin. »
– Si tu es venu pour me débiter ces gracieusetés, tu
peux t’en retourner !
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