Max
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Français

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Description

Le mal absolu existe-t-il ?
C’est l’été.
Une chaleur étouffante enveloppe La Nouvelle-Orléans, à quelques jours du Satchmo SummerFest qui fait affluer les touristes.
Des crimes étranges et particulièrement barbares sortent brutalement la ville de son insouciance estivale.
Le vice a-t-il définitivement happé La Nouvelle-Orléans ou la source de cette violence est-elle plus profonde, plus noire, plus animale ?
Zachary, ancien flic et détective privé sur le retour, arpente chaque nuit les rues de la métropole. Parviendra-t-il à mettre fin à ce jeu macabre auquel il se retrouve involontairement mêlé ?
Mais surtout… découvrira-t-il qui est vraiment Max ?
« Max », un thriller fantastique inclassable qui ne vous laissera pas insensible.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 juin 2015
Nombre de lectures 575
EAN13 9782370113245
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MAX

M.I.A

© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionThrillers. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-325-2

À Catherine M.

Le jeu peut commencer«

4

Lundi

5

±1±


Le chemin retour est plus long que dans ses souvenirs. Ou peut-être cette impression
estHOOH GXH j O¶KHXUH WDUGLYH HW DX FKDJULQ TXL V¶HVW DEDWWX VXU HOOH j PLQXLW ORUVTXH OH YLHX[
6LPRQ 3RWWHU D UHQGX O¶kPH /¶KRUORJHdu salon,DXVVL IDWLJXpH TXH O¶KRPPH PRULERQG, a
mêlé ses douze coups aux sanglots de la famille rassemblée dans la petite maison décrépite.
Gracie a pleuré avec eux, sans retenir la moindre larme, serrée entre la veuve et quelques
cousins anonymes. Elle a observé le père Patrick McEnery au chevet du corps désormais
LQHUWH IHUPDQW GRXFHPHQW OHV SDXSLqUHV ULJLGHV /¶RQFWLon aux malades a pu être administrée
à temps et le vieillard est mort en souriant, ce qui a légèrement consolé la jeune femme au
moment des adieux. Elle connaissait Simon depuis des années et il va affreusement lui
manquer.
Gracie et le prêtre jésuite sont restés encore deux heures dans la maisonnette en deuil,
prodiguant quelques mots de réconfort à chacun et évoquant la vie bien remplie du trépassé :
cinq enfants, treize petits-enfants et un nombre incalculable de gamins appartenant à la
quatrième génératLRQ /¶KRPPH D pWp HQWRXUp MXVTX¶DX GHUQLHU LQVWDQW O¶DPRXU IDPLOLDO
O¶aidant peut-rWUH j RXEOLHU VRQ H[WUrPH SDXYUHWp HW OHV WUDLWHPHQWV PpGLFDX[ TX¶LO Q¶Djamais
SX VH SD\HU *UDFLH O¶HVSqUH HQ WRXW FDV HW HOOH UXPLQHsilencieusement sa tristesse tandis
TX¶LOV VH UDSSURFKHQW GXSaint Louis Cemetery No. 1 en descendant Basin Street.
(OOH HVW OpJqUHPHQW DJDFpH TXH SqUH 3DWULFN Q¶DLW SDV MXJp XWLOH G¶appeler un taxi pour
rentrer.¬ YRO G¶RLVHDX XQ SHX SOXV G¶XQ NLORPqWUHet demiVpSDUH O¶DGUHVVH GHV 3RWWer de celle
du prêtre, qui habite à trois rues de Gracie, tout près deO¶pJOLVHImmaculate Conception. Ce
Q¶HVW SDV pQRUPH Pais cette distance est particulièrement éprouvante lorsque la fatigue, la
SHLQH HW O¶LQTXLpWXGH V¶HQ PrOHQW &DUdevoir déambuler dans Tremé en pleine nuit, en
longeant le parc Louis Armstrong pour contourner le cimetière par le sud avant de rejoindre
l¶ouest du Vieux Carré,Q¶D ULHQ SRXU UDVVXUHUjeune femme. Elle connaît bien sa ville, sa la
beauté, mais aussi ses problèmes. Elle esW SDUIDLWHPHQW FRQVFLHQWH TX¶LOV SUHQQHQW XQ ULVTXH
inutile en arpentant les rues presque désertes et souvent mal éclairées qui jalonnent leur
parcours.(OOH VDLW TX¶LOV V¶H[SRVHQW DX[déshérités qui investissent le parc et ses abords à la
nuit tombée. Junkies et miséreux en quête de quelques dollars ne sont habituellement pas loin.
Les imprudents y laissent leur portefeuille, parfois beaucoup plus.(QILQ F¶HVW FH TXL VH GLW

6

Peut-rWUH Q¶HVW-ce que propagande médiatique, essaye-t-elle de se convaincre en vain.
Gracie hésite à sermonner le prêtre,DPL GH VRQ GpIXQW SqUH TXL O¶D YXH QDvWUH HWà qui elle
voue une admiration et un respect sans bornes. A-t-elle le droit de lui reprocher son sens
H[WUrPH GH O¶pFRQRPLH TXL FRQILQH SDUIRLV j O¶DYDULFH? Elle se doute que son intention est
louable PDLV HOOH QH SHXW V¶HPSrFKHU GH OXL HQ YRXORLUun peu 8Q WD[L Q¶DXUDLW SDV FRWp ELHQ
cher, surtout pour un trajet aussi court. En quelques minutes, ils auraient chacun retrouvé la
sécurité de leur appartement et pu prendre un repos bien mérité. Au lieu de cela, ils passent
G¶XQH UXH j O¶DXWUHau fil dePLQXWHV TXL V¶pWHUQLVHQW REVHUYDQWnerveusement les ombres
mouvantes tracées par des lampadaires trop rares au goût de la jeune fille.
La chaleur lourde et humide ne rend pas leur trajet plus facile. GracieGRQQHUDLW Q¶LPSRUWH
quoi pourUHWLUHU OD UREH DPSOH TXL FROOH j VHV FXLVVHV HW V¶RIIULUune douche fraîche. Elle a mal
DX[ SLHGV G¶rWUH UHVWpH VL ORQJWHPSV GHERXW GDQV OD FKDPEUH GX PRXUDQWSes jolies espadrilles
au talon légèrement compensé±coquetterie, pour une femme qui rejoindra la vie une
monastique dans moins de deux semaines, elle en est bien consciente±ne sont pas adaptées à
OD VLWXDWLRQ 6L HOOH DYDLW VX FH PDWLQ TX¶HOOH DOODLW GHYRLU HQFKDvQHU XQH YHLOOpHfunèbre et un
retour à pied chez elle en pleine nuit, elle aurait choisi une paire de chaussures plus pratiques.
Des baskets, pour pouvoir courir en cas de besoin, se met-elle à penser. Elle tente de se
raisonner, alignant son pas sur celui de père Patrick, dont les grandes jambes etO¶pQHUJLH
naturelle effacentVDQV SHLQH OHV WUHQWH DQV G¶kJH TXL OHV VpSDUHQW *UDFLHle suit difficilement
HW OD PRLWHXU DPELDQWH O¶HPSrFKH GH ELHQ UHVSLUHUElle voudrait que le ciel nuageux craque et
libère enfin la pluie attendue depuis deux jours.
² 3qUH 3DWULFN SDV VL YLWH« -¶ai vraiment mal aux pieds.
/H SUrWUH VH UHWRXUQH YHUV HOOH O¶DLU pWRQQp FRPPH pPHUJHDQW VRXGDLQ G¶XQH UpIOH[LRQ
profonde. Il lui adresse un large sourire étrange, très éloigné de son expression habituelle,
bienveillante mais plutôt réservée. Le rictus disparaît rapidement de son visage.
² 3DUGRQ *UDFLH -H QH P¶pWDLV SDV UHQGX FRPSWH GHtesGLIILFXOWpV 0DLV V¶DWWDUGHU LFL
Q¶HVW SDV UHFRPPDQGp
Elle se mord la langue pour ne pas lui faire remarqueU TX¶LO HVWpleinement responsable de
leur situation. La future novice du6DLQW &ODUH¶V 0RQDVWHU\est de nouveau au bord des larmes.
(OOH HVW VXU OH SRLQW GH OXL UpSRQGUH ORUVTX¶LO OD VDLVLW SDU OH EUDV VHV \HX[ SHUoDQW OD SpQRPEUH
derrière elle.
²Je crois que nous sommes suivis. Dépêchons-nous.
$YDQW TX¶HOOH SXLVVH O¶LQWHUURJHU LO O¶HQWUDvQH VDQV GRQQHU SOXV G¶H[SOLFDWLRQV OXL LPSRVDQW
un rythme soutenu. Les semelles de corde de Gracie produisent un curieux bruit de frottement

7

VXU O¶DVSKDOWH WDQGLV TX¶HOOH FKHUFKH VRQ VRXIIOH HQ DVSLUDQW GH JUDQGHV JRXOpHV G¶DLU
pWRXIIDQW (OOH Q¶RVH SDV VH UHWRXUQHU HW UHVWH FUDPSRQQpH j OD PDLQ VqFKHdu jésuite. Ce
GHUQLHU VH FKDUJH GH VXUYHLOOHU OHXUV DUULqUHV HW MHWWH GH IUpTXHQWV FRXSV G¶°LOsur sa gauche, en
direction du parcTX¶LOV VRQW HQ WUDLQ GH GpSDVVHU HQ HPSUXQWDQW OHlarge virage de Basin Street
qui débouche sur le cimetière.
²Plus vite, Gracie !
Elle se hâte autant que ses espadrilles le lui permettent, songeant même à les retirer pour

pouvoir courir. MaLV V¶DUUrWHU SRXU GpQRXHU OHV Q°XGV FRPSOH[HV TXL OXL HQVHUUHQW OD FKHYLOOH
est hors de question. Elle se fustige intérieurement pour cet achat stupide et inutile. Il lui
semble entendre des pas derrière eux TXL YRQW HQ V¶DFFpOpUDQW. Mais peut-rWUH Q¶HVW-ce que le
VRQ GH VRQ SURSUH F°XU DIIROp HW ELHQ WURS EUX\DQW GDQV VHV W\PSDQV Lesvoitures sont peu
nombreuses, en ce tout début de lundi. Depuis plusieurs minutes, aXFXQH Q¶D HPSUXQWp OD
ODUJH DYHQXH TX¶LOV GHVFHQGHQW. La jeune femme se sent oppressée par cette absence de vie.
6HV SLUHV FDXFKHPDUV VRQW WRXMRXUV FHX[ R HOOH IXLW XQ HQQHPL TX¶HOOH QH SHXW YRLU PDLV TXL
se rapproche inéluctablement. CeuxGDQV OHVTXHOV SHUVRQQH Q¶HQWHQG VHV FULVet où elle compte
VXU OD SURPHVVH G¶XQ UpYHLOimminent pour la réconforter.
,OV DWWHLJQHQW HQILQ OH PXU GX FLPHWLqUH FRQWUH OHTXHO *UDFLH V¶DSSXLH XQ LQVWDQW VRXODJpH
G¶rWUH PDLQWHQDQW VLprèsGX 9LHX[ &DUUp '¶KDELWXGH HOOHévite le quartier rempli de touristes
LYUHV YHQXV V¶pWRXUGLU GDQV VHV UXHV TXL QH GRUPHQWMais cette nuit, elle aimerait jamais.
pouvoir franchir par la pensée les quelques centaines de mètres qui la séparent de Bourbon
Street, pour rejoindre ceux qui célèbrent par anticipation le Satchmo SummerFest. Le festival
ouvrira officiellement dans trois jours. Gracie sait bien que, même sans ce prétexte,
O¶DPELDQFH VHUDLW WRXWaussi festive PDLV OD SHUVSHFWLYH G¶XQ QRPEUH DFFUX GHvacanciers la
rassure encore davantage. Le prêtre la sort de ses réflexions par un chuchotement impérieux.
² *UDFLH FH Q¶est pas le moment deW¶arrêter 1RXV VRPPHV WRXMRXUV VXLYLV«
Elle se laisse une nouvelle fois entraîner. Son ami et mentorQ¶HVW SDV GX JHQUH j V¶DIIROHU
SRXU ULHQ 6¶LO OD SUHVVH DXWDQW F¶HVW TX¶LO FUDLQW YUDLPHQW SRXU OHXU VpFXULWp (OOH SHQVDLW TX¶LO
allait tout de suite emprunter Saint Louis Street sur leur gauche, pour se rapprocher sans
attendreGHV UXHV OHV SOXV DQLPpHV GX 9LHX[ &DUUp PDLV HOOH FRQVWDWH DYHF VXUSULVH TX¶LO UHVWH
sur Basin Street et choisit de longer le mur du cimetière.
²Père Patrick, vous ne voulez pas traverser ici ?
²Non, il vaut mieux se cacher. Tu ne vas pas assez vite pour distancer celui qui nous suit.
Il est en train de nous rattraper.
Gracie se sent vexée par la remarque, elle qui ne fait que subir la situation. Mais elle sait

8

TX¶LO D UDLVRQ /D IDWLJXH HW OD SDQLTXH TX¶HOOH UHVVHQW OXL RQW FRXSp OHV MDPEHV. Elle ne peut
V¶HPSrFKHU GH VFUXWHU O¶DYHQXH GHUULqUH HX[ ODUJH, videHW WURS VLOHQFLHXVH (OOH Q¶HVW SDV
FHUWDLQH G¶\ GLVWLQJXHU XQH VLOKRXHWWH TXL V¶DSSURFKH PDLVles buissons et les arbres qui
parsèment le terre-plein central constituent de multiples cachettes.
² 0DLV YRXV rWHV VU G¶DYRLU YX TXHOTX¶XQ " ,O PH VHPEOH TX¶RQ Q¶HQWHQG SOXV ULHQ«
²Fais-PRL FRQILDQFH *UDFLH 9LHQV«
²Mais le cimetière est fermé à cette heure-ci !
² -¶DL XQH FOHI 'pSrFKRQV-QRXV«
Il ouvre précipitamment le petit portail en fer forgé, laisse passer la jeune femme et
repousse le battant derrière elle. Gracie est perplexe et hésite à commenter une telle décision.
Le murG¶HQFHLQWH Q¶HVW SDV ELHQ KDXW Q¶LPSRUWH TXHOOH SHUVRQQH DVVH] PRWLYpH SRXU OH IDLUH
Q¶DXUDLW TX¶j O¶HVFDODGHU SRXU sejeter sur eux. On les a forcément vus franchir le portillon.
Son ami a-t-il perdu tout sens pratique ?
&RPPH V¶LO OLVDLW GDQV VHV SHQVpHV SqUH 3DWULFN luiLQGLTXH XQH UDQJpH GH WRPEHV G¶XQ
doigt pressant.
²Cachons-QRXV Oj VDQV IDLUH GH EUXLW 2Q SRXUUD REVHUYHU O¶HQWUpH
Gracie obtempère, malgré ses réserves. Elle se glisse entre un mausolée de belle taille et un
caveau bien plus modeste dont les pierres branlantes mériteraient une réfection qui ne viendra
VDQV GRXWH MDPDLV /¶DWPRVSKqUH GX FLPHWLqUH UHPSOL G¶RPEUHV O¶RSSUHVVH PrPH VL HOOH Q¶HVW

pas vraiment superstitieuse. De nuit, certains lieux ne sont simplement pas faits pour les
vivants, ne peut-elleV¶HPSrFKHU GH SHQVHU %ORWWLH FRQWUH XQH WRPEH TXL OXL PHXUWULW OH GRV
elleWHQWH GH UHFRXYUHU VRQ FDOPH HQ LQVSLUDQW ORQJXHPHQW /H UHJDUG WHQGX YHUV O¶HQWUpH GDQV
O¶DWWHQWH G¶XQ EUXLW GH SDV RX G¶XQH VLOKRXHWWH quirefuse de se montrer, Gracie sent une
QRXYHOOH PRQWpH GH SDQLTXH O¶HQYDKLU 8QH YDJXH LUUDWLRQQHOOH HW LUUpSUHVVLEOH TX¶HOOH QH
parvient pas à contenir.
² 3qUH 3DWULFN LO IDXW TX¶RQ VRUWH G¶LFL!
²Gracie, pas si fort, on va nous entendre.
²Je peux retirer mes chaussures et courir. On travHUVHUD YLWH HW«
Une gifle précise lui coupe le souffle. Étourdie, hébétée, elle ne peut que murmurer son
incompréhension.
² 3RXUTXRL«?
²Tu es non seulement bête comme tes pieds, mais tu parles aussi beaucoup trop, ma fille.
² 0DLV« 3qUH 3DWULFN«
Il lui adresse un nouveau sourire, plus curieux encore que le précédent, qui empêche la

9

jeune femme de finir sa phrase *UDFLH SUHQG FRQVFLHQFH TXH O¶DWWLWXGH GX MpVXLWH HVW SOXV TXH
GpSODFpH (OOH HVW DQRUPDOH LPSRVVLEOH -DPDLV LO Q¶D OHYp OD PDLQ VXU HOOHou nH V¶HVW H[SULPp
de cette façon &¶HVW XQ KRPPH GRX[ HW PHVXUp (OOH VXUVDXWH SUHVTXH ORUVTX¶LO UpSqWH VHV
propresPRWV G¶XQ WRQ PRTXHXU HQ OD VLQJHDQW
² 3qUH 3DWULFN«
² $UUrWH] FH Q¶HVW SDV GU{OH
² 3RXUWDQW MH PH VXLV UDUHPHQW DXWDQW DPXVp«
Les yeux gULV EULOOHQW G¶XQH OXHXU ILpYUHXVH TXH OD FODUWp OXQDLUH UpYqOH VRXGDLQ *UDFLH QH
cherche plus à comprendre ce qui se passe et suit son instinct. Elle se redresse et fait mine de
YRXORLU V¶HQIXLU ,O O¶DWWUDSH SDU OHcoude et la renvoie vers la tombe la pOXV SURFKH TX¶HOOH
heurte avec violence. ElleJpPLW HQ V¶HQWDLOODQW OH EUDV
Le prêtre est tout de suite sur elle et plaque le corps menu contre la petite crypte délabrée.
Gracie perçoit le souffle brûlant dans son cou, les mains osseuses qui la maintiennHQW &¶est à
peineVL HOOH UHFRQQDvW OH VRQ GH VD YRL[ ORUVTX¶LO OXL VLIIOH j O¶RUHLOOH:
² 8QH IHPHOOH VH GRLW G¶rWUH REpLVVDQWH
eWUDQJOpH SDU OD SHXU SpWULILpH SDU O¶DWWLWXGH GH FHOXL TXL O¶D PHQpHà la religion après
O¶DYRLU VRXWHQXH GDQV WRXWHV OHV ptapes importantes de sa jeune vie, Gracie ne trouve pas la
force de lutter contre la poigne de fer. Elle essaye de hurler. Il la gifle une nouvelle fois. Elle
V¶DIIDLVVH FRQWUH OD WRPEH XQH PDLQ VXUla joue et un cri bloqué sur les lèvres. Elle se met à
aYDQFHU j JHQRX[ HVSpUDQW FRQIXVpPHQW TX¶LO DXUD SLWLp G¶HOOH 4X¶LO OD ODLVVHUD V¶pORLJQHU /D
UpDFWLRQ GH SqUH 3DWULFN HVW WRXW DXWUH 'DQV OH SLUH GH VHV FDXFKHPDUV *UDFLH Q¶D MDPDLVvécu

pareille scène.

,O VH SUpFLSLWH GHUULqUH HOOH HW OD PDLQWLHQW G¶une main tout en remontant la robe humide de
VXHXU VXU VHV KDQFKHV (OOH HQWHQG VD FXORWWH GH FRWRQ FUDTXHU ORUVTX¶LO WLUH EUXVTXHPHQW VXU OH
tissu. Gracie laisse échapper un sanglot et prend conscience que sa vessie vient de se relâcher.
La panique, le chDJULQ HW OD KRQWH V¶HQWUHPrOHQW GDQV VRQ HVSULW KpEpWpDes doigts se glissent
entre ses cuisses et la voix moqueuse reprend :
² ,QFUR\DEOH WX PRXLOOHV GpMj«
$X[ EUXLWV GH YrWHPHQW TX¶HOOHdistingue HOOH FRPSUHQG TX¶LOvaYUDLPHQW SDVVHU j O¶DFWH,
que tout cela est bien réel *UDFLH HVVD\H HQFRUH GH KXUOHU 0DLV HOOH QH UpXVVLW TX¶j SURGXLUH
XQ VRQ JURWHVTXH TXL UHQIRUFH G¶DERUG O¶KLODULWp GH VRQ SqUH VSLULWXHO DYDQW GH GpFXSOHU
soudainement sa colère.
²Salope, tu vas te taire, oui ?
En la tenant par les cheveux, il projette sa tête vers le sol avec une puissanceTX¶HOOH QH OXL

10

connaissait pas. Au contact de la dalle pierreuse, Gracie sentO¶RV GH VRQ QH] FUDTXHU (OOH
JpPLW GH GRXOHXU 8QH QRXYHOOH DWWDTXH D UDLVRQ G¶XQH GH VHV GHQWV /RUVTXHson crâne
UHERQGLW SRXU OD WURLVLqPH IRLV F¶HVW VRQ DUFDGHsourcilière gauche qui est fendue. La jeune
femme tente de protéger son visage de ses mains tremblantes et se met à pleurer. Elle avale
VRQ VDQJ HQ KRTXHWDQW HW PDQTXH V¶pWUDQJOHU (OOH YRLW WURXEOH HW QH VDLW SOXV FH TX¶HOOH GRLW
faire. Résister" 6¶pYDQRXLU?
,O QH OXL ODLVVH SDV OH WHPSV GH UpIOpFKLU HW V¶HQIRQFH VXELWHPHQW HQ HOOH HQ OXL DUUDFKDQW XQ
autre gémissement. Sa virginité cède avec tant de facilité, se dit-elle dans un sursaut de
lucidité. PouUTXRL VRQ FRUSV Q¶est-il pas mieux armé et accepte-t-LO G¶rWUH HQYDKLsi aisément ?
Le sexe du jésuite est dur, vorace, impatient. Il la fouille sans répit, sans la moindre pause, à
XQH FDGHQFH TX¶HOOH MXJH LQKXPDLQH /¶RGHXU PpWDOOLTXH GX VDQJ HPSOLW O¶DLr, la submerge.
(OOH YD YRPLU F¶HVW XQH FHUWLWXGH
/RUVTXH OHV VSDVPHV OD VHFRXHQW OD IXUHXU GH SqUH 3DWULFN V¶DPSOLILH
²Salope, tu gâches tout !
,O OD FRJQH HQFRUH VDQV FHVVHU G¶DOOHU HW YHQLU GDQV VRQintimité meurtrie. Gracie se
recroqueville, tentDQW GH QH SDV V¶HIIRQGUHU GDQV VHV SURSUHV YRPLVVXUHV /H JHVWH IDLW
involontairement remonter sa croupe. La voix colérique, qui ne ressemble plus que très
vaguement à celle de son ami, prend une intonation salace.
² '¶DFFRUG MH YRLV FH TXH WX YHX[ -H YDis te satisfaire.
Elle se met à trembler au contact du doigt qui force son anus et prie pour une perte de
connaissanceUDSLGH ORUVTX¶HOOH OH VHQW VH UHWLUHU GH VRQ YDJLQ HW SUHVVHU VRQ VH[H FRQWUH
O¶RULILFH FRQWUDFWp *UDFLH QHsombre pas assez vite dans l¶LQFRQVFLHQFHet a le temps de subir
une nouvelle vague de douleur avantG¶rWUH HQJORXWLH SDUles ténèbres.
(OOH V¶pYDQRXLW HQ VH SRVDQW XQHultime fois la question qui la taraude en boucle depuis
TX¶HOOH D UHoX OD SUHPLqUH JLIOHPourquoi ?

11

±2±


Il est tout juste 7h 0 ORUVTXH MH P¶DIIDOH VXU XQH GHV FKDLVHV GX )OHXU-de-lis, dans une
salle encore déserte. La plupart des touristes ne débarqueront pas avant un moment et ça me
FRQYLHQW SDUIDLWHPHQW -¶DL HQYLH GH VLOHQFH
Nelly, qui bosse là depuis des aQQpHV VDLW TXH M¶DLPH ERLUH PRQ FDIp SHLQDUG (OOH QH SHXW
pourtantSDV UpVLVWHU j O¶LGpH GH P¶HQTXLTXLQHUhistoire de tuer le temps en attendant son
premier vrai client. Moi, je fais un peu partie des meubles et je ne compte pas réellement.
²Alors, Zach, encore une sale nuit ?
² 1RQ MXVWH HQYLH GH YHQLU WH WHQLU FRPSDJQLH GqV O¶RXYHUWXUH PD EHOOH
1HOO\ Q¶HVW SDV YUDLPHQW EHOOH PDLV HOOH D XQ FKDUPH IRX (OOH DLPH ELHQ TXH MH OXL GRQQH
des petits noms doux.&¶HVW FRPPH oD GHSXLVtoujours. Ma vanne foireuse ne la freine pas
dans sa rengaine habituelle, celle où elle se prend pour mon toubib inquiet.
²Pas besoin de faire ton grincheux. Tu saisTX¶il existe des trucs pour aider à dormir ? Tu
devrais en demander à ton médecin W¶DV YUDLPHQW XQH VDOH WrWH.
Ça fait au moins cent fois que je lui explique que les somnifères ne peuvent rien pour moi,
FDU O¶LQVRPQLH Q¶HVW SDV PRQ SUREOqPH (QILQ SDV WRXW j IDLW 0DLV HOOH SHUVLVWH j O¶RXEOLHU ,O
Q¶\ DXUD SDV GHcent unièmeIRLV DXMRXUG¶KXL -¶DL WURS PDO DX Frâne, mon corps est lessivé
MXVTX¶DX[ GRLJWV GH SLHGet mes douleurs ne sont pas imaginaires. Je me sens aussi frais que
PD FKHPLVH TXH MH Q¶DL SDV FKDQJpH GHSXLV WURLV MRXUV 1HOO\ j TXL ULHQ Q¶pFKDSSH QH PH
loupe pas non plus sur ce point.
² 7¶pWDLV Sas déjà habillé comme ça avant-hier ?
² &¶HVW SRVVLEOH RXDLV«
(OOH KRFKH OD WrWH G¶XQ DLU UpSUREDWHXU HW V¶pORLJQH YHUV ODsans ajouter de cuisine
commentaire. Elle revient deux minutes plus tard avec une cafetière fumante et une assiette
pleine de mes pancakes favoris. Le cuistotQ¶D SDV OpVLQp VXU OHV QRL[ GH SpFDQcar Nelly sait
TXH M¶DGRUH oD -H OD UHPHUFLH G¶XQ VRXULUH TXL UpVXPe mon état. Crevé. ElleV¶DVVRLW HQ IDFH GH
moi,UHPSOLW PD WDVVH HW PH ODLVVH OD YLGHU j PRLWLp DYDQW GH UHSDUWLU j O¶DWWDque.
² 7D V°XU HOOH SHQVH TXRL GHta situation ?
Je lève les yeux au ciel.4X¶HVW-FH TXH MH SHX[ ELHQ UpSRQGUH SRXU TX¶HOOH PHfiche un peu
la paix ?

12

² )DLWK SHQVH DXVVL TXH M¶DL XQH VDOH WrWH 7Xle sais parfaitement SXLVTX¶HOOH SDVVH VRQ
temps à te raconter ma vie. Inutile de me poser la question.
² (OOH V¶LQTXLqWH SRXU WRL
²Elle devrait pas.
Nelly est une gentille fille. Je la connais depuis plus de vingt ans, comme on peut connaître
OD PHLOOHXUH DPLH GH VD V°XU FDGHWWH (OOHV RQW WRXWHV OHV GHX[dix années de moins que moi et
MH OHV DL YXHV SDVVHU G¶XQH DGROHVFHQFH SpQLEOH j XQ kJH DGXOWH R HOOHV VRQW UHVWpHVtout aussi
chiantes. Adorables, mais chiantes. À 30DQV HOOHV GpERUGHQW G¶pQHUJLH HW QH VDYHQW SDV PH
foutre la paix. Elles ont bien compris que moi, je suis sur laSHQWH GHVFHQGDQWH HW TX¶LO HVW
IDFLOH GH P¶DYRLU j O¶XVXUH -¶DL GHX[ SRLQWV GH YLH TXL VH EDWWHQW HQ GXHO GDQV PD FDUFDVVH
7URLV OH PDWLQ V¶LO QH IDLW SDV WURS FKDXG

² 7¶HV VRQ IUqUH F¶HVW QRUPDO TX¶HOOH V¶LQTXLqWH
²Si elle m¶RXEOLDLW FLQT PLQXWHV MH VHUDLV SHXW-être moins crevé.
² 7¶HV LQMXVWH =DFK (OOH W¶DLPH F¶HVW WRXW. À sa place, je ferais pareil.
Je ne peux pas refuser la perche involontaireTX¶HOOH PH WHQG
²Même sans être à sa place, il me semble que tu te privesSDV GH P¶HPPHUGHU
Nelly me donne un coup de torchon sur le bras et se met à rire. Elle ne doit pas comprendre
TXH GDQV OH IRQG MH VXLV VpULHX[ -H YRXGUDLV TX¶RQ PH ODLVVH WUDQTXLOOH (QWUH DXWUHV FKRVHV
Je voudrais aussi un boulot mieux payé TXHOTX¶XQ TXL V¶RFFXSH GH ODYHU PHV IULQJXHV XQ
QRXYHDX SDQDPD SRXU UHPSODFHU FHOXL TXH M¶DL DFWXHOOHPHQW VXU OD WrWH HW GRQW M¶DL RXEOLp OD
FRXOHXU G¶RULJLQH, un chien sympa qui supporterait la vie en appartement sans pisser partout et
GHV SHUVSHFWLYHV G¶DYHQLU
0DLV HQ IDLW FH TXH MH YRXGUDLV VXUWRXW F¶HVW GRUPLU 5RXSLOOHU WURLV MRXUV G¶DIILOpH 8QH
semaine, peut-rWUH -H FURLV TXH M¶DL VL[ PRLVcumulés de retard de sommeil, il faudrait que je
calcule ça précisément. Mais j¶DL SHXU GX UpVXOWDW DORUV MH SUpIqUH P¶DEVWHQLUJe voudrais
dormir en oubliant tout le reste. Sans interruption, sans arrière-pensées, sans angoisses. Pas
une pauvre sieste ou un vague moment de somnolence. Une bonne et longue tranche de
sommeil. Comme lorsqueM¶pWDLV JRVVH &¶est tellement loin que je ne sais plusFH TX¶RQ
ressent quand on dort vraimentHW TX¶RQ HVW KHXUHX[ GH VH UpYHLOOHU.
-H OkFKH XQ VRXSLU TXL GRLW V¶HQWHQGUH MXVTX¶j -DFNVRQ 6TXDUH 1HOO\ VH MHWWH VXU O¶RFFDVLRQ
²Quoi ?
²Quoi, « quoi » ?
² 7¶DV O¶DLU HQFRUH SOXVéteintTXH G¶KDELWXGH &¶HVW OH ERXORW TXL PDUFKH PDO?
² -¶DL SDV YUDLPHQW HQYLH G¶HQ SDUOHU OjSi ça peut te faire plaisirG¶rWUH DX FRXUDQW M¶DL

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rendez-vous chez le médecin demain 0DLV M¶DL SDV HQYLH G¶HQ SDUOHU QRQ SOXV
²Si tu te confiais plus, ça t¶DLGHUDLW
Je suis partagé entre le ricanement débile et la crise de larmes instantanée. Les deux
RSWLRQV PH VHPEOHQW SDUHLOOHPHQW pSXLVDQWHV -H PH FRQWHQWH GRQF G¶XQrictus pouvant passer
pour un sourire. Nelly replace une mèche de cheveux trop rouges pour être honnêtes derrière
son oreille et prend une attitude de conspiratrice, en rapprochant sa chaise de la mienne. Ou
peut-rWUH TXH F¶HVW VRQ LPLWDWLRQ GH SV\ j O¶pFRXWHfaisant du social. La meilleure amie de ma
V°XU HVW XQH FRPpGLHQQH UHIRXOpHqui regarde trop de séries télé.
-¶HQ VXLV DX SRLQW Rje serais capable de payer un petit déjeuner complet au premier type
de passage qui franchirait la porteHW GpWRXUQHUDLW O¶DWWHQWLRQ GH 1HOO\. Mais les touristes sont
encore tous en train de pioncer, eux. Une soirée à cramer le budget vacances dans Bourbon
Street, ça fatigue. Sans parler de cette foutue chaleur de fin juillet qui les envoie se coucher en
pleine nuit.(Q SOXV LO SOHXW GHSXLV O¶DXEH 6L TXHOTX¶XQ VH SRLQWH DYDQW heures, ce sera un
miracle. Je serai sans doute mortG¶pSXLVHPHQWavant.
Devant tant de détresse, on serait en droit de se demander pourquoi je persiste à venir
presque chaque matin au Fleur-de-OLV SOXW{W TXH GH SUHQGUH PRQ FDIp Q¶LPSRUWH R DLOOHXUVen
ville. Eh bien, il y a plusieurs raisons à cela.
/D SUHPLqUH F¶HVW TX¶LFL MH QH SD\H SDV 8Q DUUDQJHPHQW HQWUH PD V°XU HW OH SDWURQ GH
Nelly, qui la laisse régler ma note chaque semaine 9X PHV ILQDQFHV HW PRQ DSSpWLW F¶HVW XQ
avantage que je consens à accepter et qui rassure Faith. De cette façon, elle sait que je me
nourris au moins une fois par jour et elle a droit à un résumé presque quotidien de mon état.
Comme je suis constant dans ma fatigue, le rapport en question doit être sacrément bref. Mais
oD D O¶DLU GH OXL IDLUH SODLVLUdeV¶RFFXSHU GH VRQ JUDQG IUqUH DORUV MH MRXH OH MHX.
/D GHX[LqPH F¶HVW TXH O¶pWDEOLVVHPHQW HVW j TXHOTXHV PLQXWHV j SLHG GH PRQ DSSDUWHPHQW
GDQV &RQWL 6WUHHW 6L G¶DYHQWXUH O¶HQYLH VXELWH G¶HVVD\HU dedormir me prenait après avoir
mangé± RX SOXW{W VL O¶HQYLH GH P¶pFURXOHU FRPPH XQH ERXVH PH VDLVLVVDLW ±, je pourrais donc
rapatrier ma petite personne en urgenceMXVTX¶j PRQ OLW eYLGHPPHQW oD Q¶arrive jamais,
puisque mon corps est incapable de me foutre la paix 0DLV OD SUpYR\DQFH Q¶D MDPDLV WXp
personne.
La troisième, peut-être la plus importante pour moi,F¶est qu¶LFLje peux réclamer un café
noir tout simple sans être prisSRXU XQ LQGLYLGX VXVSHFW RX TXL WHQWH GH IDLUH GH O¶KXPRXU ¬
La Nouvelle-Orléans, le café est généralement mélangé à de la chicorée et se boit avec du
sucre et du lait. Point barre. Les touristes se font gentiment engueuler quand ils essayent de
contournerOD UqJOH 0RL M¶DL SDVVp O¶kJH Ge devoir expliquer comment un natif peut se

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permettre un tel outrage. Je suis allergique aux produits laitiers et je trouve que le sucre donne
un goût dégueulasse au café. Dire ça à un serveur dans cette ville revient à se suicider
publiquement.(QILQ M¶H[DJqUH XQ SHXMais sXU FH SRLQW DX PRLQV 1HOO\ D FRPSULV TX¶LO QH
fallait pas me chatouiller. Elle a même transmis la consigne à ses collègues, pour les jours où
elle est de repos.
Il doit y en avoir pleinG¶DXWUHV GHV UDLVRQV /¶KDELWXGH OD URXWLQH OH UpFRQIRUWdu lieu
familier dont on connaît parfaitement les chiottes, le personnelHW O¶HPSODFHment de la
meilleure table, juste sous la climatisation. Mais eQ IDLW M¶DLPHtout simplement cet endroit. Il
me tape sur les nerfs, parce que je me sens obligé de venir y finir ma nuit±ou commencer ma
journée, tout dépend de la perspective choisie±, maLV MH O¶DLPH YUDLPHQW Ilest accueillant,
bien plus que mon appartement. Les jours de fermeture, quand je dois me trouver un second
point de chute, je déprime sérieusement.
Je suis encore en train de chercher un sujet de conversation banal, pour que Nelly oublie
mon cas cinq minutes et se dégote un autre os à ronger, quand son collègue en cuisine monte
OH VRQ GH OD SHWLWH WpOp LQVWDOOpH WRXW DX IRQG SRXU OHV HPSOR\pV ,O D O¶DLU VDFUpPHQW H[FLWp
²Nelly, viens voir ça !
-H EpQLV OH PHF OD FKDvQH G¶DFWXDOLWp TX¶LO PDWH FKDTXH IRLV TX¶LO QH GRLW SDV ERVVHU HW OD
journaliste matinale qui fait son résumé monocorde -¶HQWHQGVplus ou moinsSDUOHU G¶XQ
FULPH DIIUHX[ G¶XQH IHPPH j PRLWLp GDQV OH FRPD HW G¶XQ JDUGLHQ GH FLPHWLqUH WUDXPDWLVpIl
y a quelques annéHV M¶DXUDLV FRXUX YHUV OH SRVWH SDU UpIOH[H SURIHVVLRQQHO 0DLV Oj Me perds le
fil, les yeux dans le vague et la mâchoire décrochée par une série de bâillements. Je dois déjà
HQ rWUH j PRQ WUHQWLqPH (W SRXUWDQW LO Q¶HVW SDV HQFRUH heures. La journée va être
sacrément longue. Chaude, lente et longue. La semaine va durer une éternité, surtout en
O¶DEVHQFH GH FRQWUDW VpULHX[ ,O IDXW YUDLPHQW TXH MH WURXYH GH TXRL P¶RFFXSHU FHV SURFKDLQV
jours.
Le festival à venir ne me botte pas des masses, puisque jeQ¶DLPHpas particulièrement le
jazz. Souvent, mHV DPLV PH GLVHQW TXH MH IHUDLV PLHX[ GH FKDQJHU GH YLOOH YRLUH G¶eWDW 1H
pas adorerOH MD]] LFL F¶HVW VRXIIULU HQ VLOHQFH j ORQJXHXU GH MRXUQpHMême problème que
pour le café-chicorée sucré au lait. Mais je suis né làHW M¶\ PRXUUDL F¶HVWcertain. Je connais
FKDTXH UXH FKDTXH UHFRLQ GH OD YLOOH -H UHVVHQV VHV KXPHXUV VHV FDSULFHV FH TX¶HOOH YHXW
ELHQ GRQQHU HW FH TX¶HOOH UHSUHQG SDUIRLV 0rPH VL M¶DLPHUDLVde temps en tempsUHVSLUHU O¶DLU
G¶ailleurs, histoire de pouvoir raconter un jourTXH M¶DL YR\DJp GDQV PD YLHje sais très bien
que je ne supporterais pas de la quitter. Ici, alors que mon existence ne fait que ralentir année
après année, je me sens encore en rythme avec le monde. Ailleurs, je perdrais vite la boule.

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1
Barry, mon ancien équipier, a pour habitude de dire : « T¶si tues un vrai enfant de NOLA
VDLV TX¶LFL LO Q¶H[LVWH TXH GHX[modes de circulation possiblesTXDQG W¶HVen voiture. Vitesse
lente et stop.»&¶HVW WRXW j IDLW oD HW F¶HVW WRXt à fait moi. Mais aXMRXUG¶KXL MH YDLV TXDQG
même essayer de ne pas rester au point mort.
-H P¶DSSHOOH =DFKDU\ :DONHU M¶DL DQV HW M¶DL O¶LPSUHVVLRQ G¶HQ DYRLU WUHQWH GH SOXVCe
matin, comme chaque matin M¶HVSqUH TXH OD QXLWprochaine sera celle où je pourrai enfin
dormir.


1
Acronyme de New Orleans Louisiana.

16

±3±


,O \ D PRLQV GH QHXI KHXUHV M¶DL DJUHVVp GH OD SLUH GHV IDoRQV FHOOH TXH MH FRQVLGpUDLV
FRPPH PD ILOOH -H VXLV XQ PRQVWUH HW MH VXLV LQFDSDEOH G¶H[SOLTXHU PRQ JHVWH
Depuis que je me suis réfugié dansO¶pJOLVH MH Q¶DL IDit que prier, encore et encore, de
toutes mes forces, mais je ne trouve aucun réconfort dans les mots qui jaillissent de mes
lèvres. Tout a un goût de cendres, de désespoir, de mort.5LHQ Q¶D GH VHQV GH VXEVWDQFH
Gracie respirait toujoursORUVTXH MH O¶DLabandonnée là-bas, malgré tout ce que je lui ai fait
VXELU PDLV F¶HVW SUHVTXH SLUH TXH VL MH O¶DYDLV WXpH. Car si elleV¶HQ VRUW, elle va devoir
supporter le souvenir de ce que je lui ai imposé, de ce que je lui ai pris. Sa confiance, sa joie
de vivre, son amour pour moi et pour les autres. Et sa pureté. Elle ne sera jamais plus en paix,
elle ne récupérera jamais ce qui lui a été volé. Ce que je lui ai arraché de la manière la plus
horrible qui soit.
-¶DL YLROp VRQ FRUSV HW VRQ kPH 0RL 6RQ DPL VRQ SqUHson confident, son spirituel,
PHQWRU &HOXL TXL O¶D JXLGpH TXDQG HOOH V¶HVW UHWURXYpH RUSKHOLQH VDQV UHSqUHVCHOXL TXL Q¶D
jamais commis un acte de violence dans sa vie et dont elle se disait si fière. Car je suis un
KRPPH ERQ -¶pWDLV Xn homme bon. Au fond de moi, j¶HQ VXLV FHUWDLQ &RPPHQW DL-je pu faire

une chose pareille ?
Je revis chaque instant de cette nuit, chaque décision, chaque geste. Tout semble logique, à
partir du moment où nous avons quitté la maison de Simon Potter. Pendant le trajet, touW P¶D
SDUX QRUPDO j VD SODFH -H Q¶DL IDLW TX¶DSSOLTXHU ceque ma raison me dictait, minute après
minute. JH Q¶DL SDV UHVVHQWL GH UXSWXUH HQ PRL RX GH SXOVLRQsoudaine que je pourrais
maintenant identifier.-¶DL VLPSOHPHQW HW EDQDOHPHQW VXLYL XQ SODQ 6DXf que ce plan était
monstrueux etQH P¶DSSDUWHQDLW SDV JDPDLV MH Q¶DXUDLV SX DFFRPSOLU XQH FKRVH SDUHLOOH
3RXUWDQW MH O¶DL IDLW ¬ TXHO PRPHQW O¶LGpH D-t-elle germé en moi ? Quand suis-je devenu cette
bête immonde, sans même en être conscient ?
Je me soXYLHQV GH FKDTXH PRW GH FKDTXH SDUROH GH FKDTXH LQVXOWH -¶DL WUDLWp *UDFLH
FRPPH RQ WUDLWH VRQ SLUH HQQHPL HQ O¶DYLOLVVDQW HQ O¶KXPLOLDQW HW HQ Pe moquant de sa
GpWUHVVH /HV FRXSV TX¶HOOH D UHoXV QH VRQW SDV TXH SK\VLTXHV -¶DL LPSULPp GDQV VRQ HVSULt
O¶LGpH TX¶HOOH Q¶HVW TX¶XQ GpIRXORLU XQH FUpDWXUH SHUGXH QH YDODQW ULHQ 6L HOOHsurvit, elle
PDUFKHUD WrWH EDLVVpH SRXU OH UHVWDQW GH VHV MRXUV HQ VXUVDXWDQW FKDTXH IRLV TX¶HOOH HQWHQGUD

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un bruit. Mon Dieu, comment ai-je pu me transformer en un tel homme, en un monstre aussi
hideux ?
Et comment ai-je pu regarder Gracie, étendue à mes pieds, en oubliant que je lui tenais la
PDLQ SRXU OD PHQHU j O¶pFROHil y a seulement quelques années, que je lui donnais à goûter les
samedis après-midi et que je surveillais ses devoirs ? Comment ai-je pu me fermer à tout ce
TX¶HOOH UHSUpVHQWH SRXU PRLlui faire subir pareil outrage sans hésiter un seul instant? et
Comment ai-MH SX VHXOHPHQW WURXYHU HQ PRL XQ GpVLU SK\VLTXH TXH MH Q¶DYDLV MDPDLV UHVVHQWL
avant, ni pour eOOH QL SRXU SHUVRQQH G¶DXWUH DILQ GH SDVVHU j O¶DFWH " 4X¶HVW-FH TXL P¶D SULV
TX¶HVW-FH TXL V¶HVW SURGXLW HQ PRL DX SRLQW GH OD IUDSSHU DLQVL GH OD GpILJXUHU j OD IRUFH GH
mes poings,GH P¶DSSURSULHUsa chair sans aucune retenue et de rire en voyant son visage plein
de sang ?
0RQ 'LHX WRXW FH VDQJ« (OOH HQ pWDLW FRXYHUWHquandMH O¶DL ODLVVpH FRXFKpH VXU ODdalle
de pierre, sa robe relevée et son corps exposé aux yeux de tous, sale et impudique au milieu
des tombes. Je me souviens de mon sentiment de fierté, de profond contentement. Comme si
M¶DYDLV DFFRPSOL XQH ERQQH DFWLRQ &RPPH DSUqV XQH PHVVH SDUWLFXOLqUHPHQW VDWLVIDLVDQWH
ORUVTXH MH VDLV TXH M¶DL SX WRXFKHU O¶kPH HW OH F°XU GHV ILGqOHV YHQXV FKHUFKHU PRQ VRXWLHQ HW
mes conseils. Comme si mon crime était lui aussi parfaitement réussi, idéal. Une telle pensée
Q¶D SDV GH VHQV -H GRLV rWUH SURIRQGpPHQW PDODGH
&¶HVW OD VHXOH H[SOLFDWLRQ SRVVLEOH 0RQ FHUYHDX HVWdérangé 4XHOTXH FKRVH V¶est rompu
HQ PRL HW D SRXUUL WRXW PRQ rWUH -H QH VXLV SOXV TX¶une créature dépravée qui ne mérite rien
G¶DXWUH TXH GH GLVSDUDvWUH $XFXQH SULqUH QH SRXUUD PH VDXYHU DXFXQ WH[WH VDFUp QH PH
GRQQHUD OHV UpSRQVHV TXH MH FKHUFKH /¶DEVROXWLRQ HVW LPSHQVDEOH KRUV GH PD SRUWpH -H QH
peux confier mon crime à personne. PoXUTXRL VDOLU O¶HVSULW G¶XQ DXWUH KRPPH GH 'LHX DYHF GH
telles images ? Pourquoi lui imposer mon propre fardeau ?
Je pourrais simplement me rendre aux autorités, avouerFH TXH M¶DL IDLW DYDQW TX¶LOV
P¶DUUrWHQW. Car ils me trouveront,GH WRXWH IDoRQ F¶HVW Fertain. Une enquête rapide les mettra
facilement sur ma piste &H Q¶HVW TX¶XQH TXHVWLRQ G¶KHXUHV RX GH MRXUV -H ILQLUDL HQ SULVRQ HW
MH VDLV FH TX¶RQ P¶\ IHUD (W FH QH VHUDLW TXH MXVWLFH GLYLQH 0DLV FHOD Q¶HIIDFHUD SDV OD UpDOLWp
de mes actes. Ils resteURQW JUDYpV HQ PRL MXVTX¶j PD PRUW QDWXUHOOH RX LPSRVpH 6XLV-je
capableG¶DIIURQWHUimages pendant des années, sans jamais pouvoir les ignorer ou les ces
repousser ?
Et lorsque Gracie se réveillera, si elle se réveille, ne serait-ce pas plus facile pour elle de
supporter son existence en ayant la certitudeTXH M¶DL GLVSDUX GH OD VXUIDFH GH OD 7HUUH? Ma
mort ne serait-elle pas la seule chose qui lui permettrait de garder une étincelle de vie, en y

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puisantOD IRUFH G¶DYDQFHU? Si je suis encore de ce monde, elle ne pourra jamais y parvenir,
F¶HVWsûr.(OOH PH FKHUFKHUD GX UHJDUG GDQV FKDTXH IRXOH TX¶elle traversera, elle ne trouvera
aucun repos en sachant que je suis encore là, quelque part, connecté à son esprit. Même au
monastère, si elle maintient sa décLVLRQ G¶\ HQWUHU HOOH UHIXVHUD WRXW FRQWDFW DYHF O¶H[WpULHXU
de peurG¶DSHUFHYRLU XQ YLVDJH TXL OXL pYRTXHUDLW OH PLHQ (OOH Q¶D TXH DQV XQH WHOOH
WRUWXUH HVW LQKXPDLQH -H Q¶DL SDV OH GURLW GH UHVWHU HQ YLH HW GH OXL LPSRVHU oD
Et si Gracie meurt,HK ELHQ« 0DproprePRUW Q¶HIIDFHUD SDV PD GHWWH 0DLV F¶HVW WRXW FH
TXH M¶DL j GRQQHUen échange de mon crime.
Comment vais-je faire pour en finir? Je manque de courage et jeQ¶DL SDV G¶DUPH SDV
G¶LGpHV 2 PH UHQGUH? Où aller mourir sans traumatiser quHOTX¶XQ G¶DXWUH? Où aller
commettre cette ultime transgression, cet acte impensable et pourtant nécessaire ? Si je tente
de faire çaj O¶H[WpULHXUdans un lieu public,TXHOTX¶XQ ULVTXH GH PH YRLU HW GH P¶HPSrFKHU
G¶DFFRPSOLU PRQ JHVWHFaire ça ici est certainement pire. Un suicide dans une église est une
abomination.0DLV FH VHUD OD PLHQQH PRQ GHUQLHU SpFKp -¶DFFHSWH VDQV KpVLWHU XQH WDFKH GH
plus sur mon âme. Elle est déjà si noire que ça ne changera rien au sort qui lui est réservé. Je

pourrais me peQGUH 2X DORUV P¶RXYULU OHV YHLQHV -H GRLV ELHQparvenir à trouver ici un outil
TXHOFRQTXH SRXU HQ ILQLU DYDQW TX¶RQ PH GpFRXYUH
Dois-je laisser une lettre à Gracie, une confession dans laquelle je pourrais lui dire à quel
SRLQW M¶DL KRQWH GH PHV DFWHV? Existe-t-il des mots pourH[SOLTXHU O¶KRUUHXU? Sans compter
TX¶il faudrait que je lui mente, pour ne pasO¶accablerGDYDQWDJH &DU OD YpULWp F¶HVW TXH M¶DL
FRQQX XQ PRPHQW GH SODLVLU LQFRPSDUDEOH -¶DL DLPp oD -¶DL PrPH DGRUp oD -Hne me doutais
pas qX¶LO pWDLW KXPDLQHPHQW SRVVLEOH G¶pSURXYHUtel degré de jouissance unDX FRQWDFW G¶XQ
autre corps.0D GRXOHXU VHUDLW VDQV GRXWH PRLQV LQVRXWHQDEOH HQ O¶DEVHQFH G¶XQe évocation
pareille. Jamais je ne pourrai lui avouer un sentiment aussi immonde. Elle me haïrait encore
SOXV -H SUpIqUH TX¶HOOH PH SUHQQH SRXU XQ VLPSOHdément. Pour un dégénéré. Pas pour un
homme qui, des heures plus tard, a toujours le ventre qui palpite au souvenir de sa chair et de
ses cris. Je ne lui écrirai donc pas. À quoi bon se confessHU ORUVTX¶RQ GRLW PHQWLU? Mes
paroles ne soulageraient personne.
Il est presque midi. Douze heures se sont écoulées depuis que Simon nous a quittés. Je
YRXGUDLV WDQW UHYHQLU DX PRPHQW SUpFLV GH VD PRUW HW FKDQJHU WRXW FH TXH M¶DL IDLW HQVXLWH -¶DL
détruiYLHV HQ XQ ULHQ GH WHPSV HW JkFKp WRXW FH TXH M¶DYDLV PLV GHV DQQpHV j DFFRPSOLUW GHX[
Et aYDQW GH P¶HQ DOOHU M¶DLPHUDLV VLPSOHPHQW VDYRLU SRXUTXRL M¶DL IDLW oD 0DLV QL 'LHX QL
personne ne me répondra. Je suis condamné à mourir sans comprendre. Ce qui me torture le
SOXV F¶HVW oD /¶DWURFH DEVXUGLWp GH PRQ FULPH /¶LGpH TX¶RQ VH VRXYLHQGUD GH PRL SRXU FH

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TXH M¶DL IDLW GXUDQW OHV GHUQLqUHV KHXUHV GHmon existence, sans même que je sache pourquoi.
Sans motif, sans explications. Perdu dans le néant.
-¶DL SHXU GH PRXULU PDLV FH TXL P¶DWWHQG GH O¶DXWUH F{Wp meterrifie bien plus /¶HQIHU?
Peut-rWUH 0DLV VL F¶pWDLW MXVWH OH YLGH DEVROX " 6L M¶pWDLV FRQGDPQp j HUUHU SRXU O¶pWHUQLWp HQ
PH GHPDQGDQW SRXUTXRL M¶DL ILQL Oj?-H QH VXLV PrPH SOXV FHUWDLQ GH O¶H[Lstence de Dieu, moi
qui hier encore croyaisTXH PD IRL PH SHUPHWWUDLW G¶DEDWWUH WRXWHV OHV PRQWDJQHV GX PRQGH
Il ne faut pas que je pense à cela, sinon ma résolution faiblira. Je dois trouver une arme,
vite. Je dois agir sans attendre. Qui sait si je ne suis pas capable de recommencer ? Je ne ferai
SDV G¶DXWUH YLFWLPH QRQ 3DV G¶DXWUH YLFWLPHque moi.

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