Max
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Description

Le mal absolu existe-t-il ?
C’est l’été.
Une chaleur étouffante enveloppe La Nouvelle-Orléans, à quelques jours du Satchmo SummerFest qui fait affluer les touristes.
Des crimes étranges et particulièrement barbares sortent brutalement la ville de son insouciance estivale.
Le vice a-t-il définitivement happé La Nouvelle-Orléans ou la source de cette violence est-elle plus profonde, plus noire, plus animale ?
Zachary, ancien flic et détective privé sur le retour, arpente chaque nuit les rues de la métropole. Parviendra-t-il à mettre fin à ce jeu macabre auquel il se retrouve involontairement mêlé ?
Mais surtout… découvrira-t-il qui est vraiment Max ?
« Max », un thriller fantastique inclassable qui ne vous laissera pas insensible.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 juin 2015
Nombre de lectures 635
EAN13 9782370113245
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MAX

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Thrillers . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-324-5
À Catherine M.
Le jeu peut commencer…
Lundi
– 1 –


Le chemin retour est plus long que dans ses souvenirs. Ou peut-être cette impression est-elle due à l’heure tardive et au chagrin qui s’est abattu sur elle à minuit, lorsque le vieux Simon Potter a rendu l’âme. L’horloge du salon, aussi fatiguée que l’homme moribond, a mêlé ses douze coups aux sanglots de la famille rassemblée dans la petite maison décrépite. Gracie a pleuré avec eux, sans retenir la moindre larme, serrée entre la veuve et quelques cousins anonymes. Elle a observé le père Patrick McEnery au chevet du corps désormais inerte, fermant doucement les paupières rigides. L’onction aux malades a pu être administrée à temps et le vieillard est mort en souriant, ce qui a légèrement consolé la jeune femme au moment des adieux. Elle connaissait Simon depuis des années et il va affreusement lui manquer.
Gracie et le prêtre jésuite sont restés encore deux heures dans la maisonnette en deuil, prodiguant quelques mots de réconfort à chacun et évoquant la vie bien remplie du trépassé : cinq enfants, treize petits-enfants et un nombre incalculable de gamins appartenant à la quatrième génération. L’homme a été entouré jusqu’au dernier instant, l’amour familial l’aidant peut-être à oublier son extrême pauvreté et les traitements médicaux qu’il n’a jamais pu se payer. Gracie l’espère, en tout cas, et elle rumine silencieusement sa tristesse tandis qu’ils se rapprochent du Saint Louis Cemetery No. 1 en descendant Basin Street.
Elle est légèrement agacée que père Patrick n’ait pas jugé utile d’appeler un taxi pour rentrer. À vol d’oiseau, un peu plus d’un kilomètre et demi sépare l’adresse des Potter de celle du prêtre, qui habite à trois rues de Gracie, tout près de l’église Immaculate Conception. Ce n’est pas énorme, mais cette distance est particulièrement éprouvante lorsque la fatigue, la peine et l’inquiétude s’en mêlent. Car devoir déambuler dans Tremé en pleine nuit, en longeant le parc Louis Armstrong pour contourner le cimetière par le sud avant de rejoindre l’ouest du Vieux Carré, n’a rien pour rassurer la jeune femme. Elle connaît bien sa ville, sa beauté, mais aussi ses problèmes. Elle est parfaitement consciente qu’ils prennent un risque inutile en arpentant les rues presque désertes et souvent mal éclairées qui jalonnent leur parcours. Elle sait qu’ils s’exposent aux déshérités qui investissent le parc et ses abords à la nuit tombée. Junkies et miséreux en quête de quelques dollars ne sont habituellement pas loin. Les imprudents y laissent leur portefeuille, parfois beaucoup plus. Enfin, c’est ce qui se dit. Peut-être n’est-ce que propagande médiatique, essaye-t-elle de se convaincre en vain.
Gracie hésite à sermonner le prêtre, ami de son défunt père, qui l’a vue naître et à qui elle voue une admiration et un respect sans bornes. A-t-elle le droit de lui reprocher son sens extrême de l’économie, qui confine parfois à l’avarice ? Elle se doute que son intention est louable, mais elle ne peut s’empêcher de lui en vouloir un peu. Un taxi n’aurait pas coûté bien cher, surtout pour un trajet aussi court. En quelques minutes, ils auraient chacun retrouvé la sécurité de leur appartement et pu prendre un repos bien mérité. Au lieu de cela, ils passent d’une rue à l’autre au fil de minutes qui s’éternisent, observant nerveusement les ombres mouvantes tracées par des lampadaires trop rares au goût de la jeune fille.
La chaleur lourde et humide ne rend pas leur trajet plus facile. Gracie donnerait n’importe quoi pour retirer la robe ample qui colle à ses cuisses et s’offrir une douche fraîche. Elle a mal aux pieds d’être restée si longtemps debout dans la chambre du mourant. Ses jolies espadrilles au talon légèrement compensé – une coquetterie, pour une femme qui rejoindra la vie monastique dans moins de deux semaines, elle en est bien consciente – ne sont pas adaptées à la situation. Si elle avait su ce matin qu’elle allait devoir enchaîner une veillée funèbre et un retour à pied chez elle en pleine nuit, elle aurait choisi une paire de chaussures plus pratiques. Des baskets, pour pouvoir courir en cas de besoin, se met-elle à penser. Elle tente de se raisonner, alignant son pas sur celui de père Patrick, dont les grandes jambes et l’énergie naturelle effacent sans peine les trente ans d’âge qui les séparent. Gracie le suit difficilement et la moiteur ambiante l’empêche de bien respirer. Elle voudrait que le ciel nuageux craque et libère enfin la pluie attendue depuis deux jours.
Père Patrick, pas si vite… J’ai vraiment mal aux pieds.
Le prêtre se retourne vers elle, l’air étonné, comme émergeant soudain d’une réflexion profonde. Il lui adresse un large sourire étrange, très éloigné de son expression habituelle, bienveillante mais plutôt réservée. Le rictus disparaît rapidement de son visage.
Pardon, Gracie. Je ne m’étais pas rendu compte de tes difficultés. Mais s’attarder ici n’est pas recommandé.
Elle se mord la langue pour ne pas lui faire remarquer qu’il est pleinement responsable de leur situation. La future novice du Saint Clare’s Monastery est de nouveau au bord des larmes. Elle est sur le point de lui répondre lorsqu’il la saisit par le bras, ses yeux perçant la pénombre derrière elle.
Je crois que nous sommes suivis. Dépêchons-nous.
Avant qu’elle puisse l’interroger, il l’entraîne sans donner plus d’explications, lui imposant un rythme soutenu. Les semelles de corde de Gracie produisent un curieux bruit de frottement sur l’asphalte, tandis qu’elle cherche son souffle en aspirant de grandes goulées d’air étouffant. Elle n’ose pas se retourner et reste cramponnée à la main sèche du jésuite. Ce dernier se charge de surveiller leurs arrières et jette de fréquents coups d’œil sur sa gauche, en direction du parc qu’ils sont en train de dépasser en empruntant le large virage de Basin Street qui débouche sur le cimetière.
Plus vite, Gracie !
Elle se hâte autant que ses espadrilles le lui permettent, songeant même à les retirer pour pouvoir courir. Mais s’arrêter pour dénouer les nœuds complexes qui lui enserrent la cheville est hors de question. Elle se fustige intérieurement pour cet achat stupide et inutile. Il lui semble entendre des pas derrière eux, qui vont en s’accélérant. Mais peut-être n’est-ce que le son de son propre cœur, affolé et bien trop bruyant dans ses tympans. Les voitures sont peu nombreuses, en ce tout début de lundi. Depuis plusieurs minutes, aucune n’a emprunté la large avenue qu’ils descendent. La jeune femme se sent oppressée par cette absence de vie. Ses pires cauchemars sont toujours ceux où elle fuit un ennemi qu’elle ne peut voir, mais qui se rapproche inéluctablement. Ceux dans lesquels personne n’entend ses cris et où elle compte sur la promesse d’un réveil imminent pour la réconforter.
Ils atteignent enfin le mur du cimetière, contre lequel Gracie s’appuie un instant, soulagée d’être maintenant si près du Vieux Carré. D’habitude, elle évite le quartier rempli de touristes ivres venus s’étourdir dans ses rues qui ne dorment jamais. Mais cette nuit, elle aimerait pouvoir franchir par la pensée les quelques centaines de mètres qui la séparent de Bourbon Street, pour rejoindre ceux qui célèbrent par anticipation le Satchmo SummerFest. Le festival ouvrira officiellement dans trois jours. Gracie sait bien que, même sans ce prétexte, l’ambiance serait tout aussi festive, mais la perspective d’un nombre accru de vacanciers la rassure encore davantage. Le prêtre la sort de ses réflexions par un chuchotement impérieux.
Gracie, ce n’est pas le moment de t’arrêter ! Nous sommes toujours suivis…
Elle se laisse une nouvelle fois entraîner. Son ami et mentor n’est pas du genre à s’affoler pour rien. S’il la presse autant, c’est qu’il craint vraiment pour leur sécurité. Elle pensait qu’il allait tout de suite emprunter Saint Louis Street sur leur gauche, pour se rapprocher sans attendre des rues les plus animées du Vieux Carré, mais elle constate avec surprise qu’il reste sur Basin Street et choisit de longer le mur du cimetière.
Père Patrick, vous ne voulez pas traverser ici ?
Non, il vaut mieux se cacher. Tu ne vas pas assez vite pour distancer celui qui nous suit. Il est en train de nous rattraper.
Gracie se sent vexée par la remarque, elle qui ne fait que subir la situation. Mais elle sait qu’il a raison. La fatigue et la panique qu’elle ressent lui ont coupé les jambes. Elle ne peut s’empêcher de scruter l’avenue derrière eux, large, vide et trop silencieuse. Elle n’est pas certaine d’y distinguer une silhouette qui s’approche, mais les buissons et les arbres qui parsèment le terre-plein central constituent de multiples cachettes.
Mais vous êtes sûr d’avoir vu quelqu’un ? Il me semble qu’on n’entend plus rien…
Fais-moi confiance, Gracie. Viens…
Mais le cimetière est fermé à cette heure-ci !
J’ai une clef. Dépêchons-nous…
Il ouvre précipitamment le petit portail en fer forgé, laisse passer la jeune femme et repousse le battant derrière elle. Gracie est perplexe et hésite à commenter une telle décision. Le mur d’enceinte n’est pas bien haut, n’importe quelle personne assez motivée pour le faire n’aurait qu’à l’escalader pour se jeter sur eux. On les a forcément vus franchir le portillon. Son ami a-t-il perdu tout sens pratique ?
Comme s’il lisait dans ses pensées, père Patrick lui indique une rangée de tombes d’un doigt pressant.
Cachons-nous là sans faire de bruit. On pourra observer l’entrée.
Gracie obtempère, malgré ses réserves. Elle se glisse entre un mausolée de belle taille et un caveau bien plus modeste dont les pierres branlantes mériteraient une réfection qui ne viendra sans doute jamais. L’atmosphère du cimetière rempli d’ombres l’oppresse, même si elle n’est pas vraiment superstitieuse. De nuit, certains lieux ne sont simplement pas faits pour les vivants, ne peut-elle s’empêcher de penser. Blottie contre une tombe qui lui meurtrit le dos, elle tente de recouvrer son calme en inspirant longuement. Le regard tendu vers l’entrée, dans l’attente d’un bruit de pas ou d’une silhouette qui refuse de se montrer, Gracie sent une nouvelle montée de panique l’envahir. Une vague irrationnelle et irrépressible qu’elle ne parvient pas à contenir.
Père Patrick, il faut qu’on sorte d’ici !
Gracie, pas si fort, on va nous entendre.
Je peux retirer mes chaussures et courir. On traversera vite et…
Une gifle précise lui coupe le souffle. Étourdie, hébétée, elle ne peut que murmurer son incompréhension.
Pourquoi… ?
Tu es non seulement bête comme tes pieds, mais tu parles aussi beaucoup trop, ma fille.
Mais… Père Patrick…
Il lui adresse un nouveau sourire, plus curieux encore que le précédent, qui empêche la jeune femme de finir sa phrase. Gracie prend conscience que l’attitude du jésuite est plus que déplacée. Elle est anormale, impossible. Jamais il n’a levé la main sur elle ou ne s’est exprimé de cette façon. C’est un homme doux et mesuré. Elle sursaute presque lorsqu’il répète ses propres mots d’un ton moqueur, en la singeant.
Père Patrick…
Arrêtez, ce n’est pas drôle.
Pourtant, je me suis rarement autant amusé…
Les yeux gris brillent d’une lueur fiévreuse que la clarté lunaire révèle soudain. Gracie ne cherche plus à comprendre ce qui se passe et suit son instinct. Elle se redresse et fait mine de vouloir s’enfuir. Il l’attrape par le coude et la renvoie vers la tombe la plus proche, qu’elle heurte avec violence. Elle gémit en s’entaillant le bras.
Le prêtre est tout de suite sur elle et plaque le corps menu contre la petite crypte délabrée. Gracie perçoit le souffle brûlant dans son cou, les mains osseuses qui la maintiennent. C’est à peine si elle reconnaît le son de sa voix lorsqu’il lui siffle à l’oreille :
Une femelle se doit d’être obéissante.
Étranglée par la peur, pétrifiée par l’attitude de celui qui l’a menée à la religion après l’avoir soutenue dans toutes les étapes importantes de sa jeune vie, Gracie ne trouve pas la force de lutter contre la poigne de fer. Elle essaye de hurler. Il la gifle une nouvelle fois. Elle s’affaisse contre la tombe, une main sur la joue et un cri bloqué sur les lèvres. Elle se met à avancer à genoux, espérant confusément qu’il aura pitié d’elle. Qu’il la laissera s’éloigner. La réaction de père Patrick est tout autre. Dans le pire de ses cauchemars, Gracie n’a jamais vécu pareille scène.
Il se précipite derrière elle et la maintient d’une main tout en remontant la robe humide de sueur sur ses hanches. Elle entend sa culotte de coton craquer lorsqu’il tire brusquement sur le tissu. Gracie laisse échapper un sanglot et prend conscience que sa vessie vient de se relâcher. La panique, le chagrin et la honte s’entremêlent dans son esprit hébété. Des doigts se glissent entre ses cuisses et la voix moqueuse reprend :
Incroyable, tu mouilles déjà…
Aux bruits de vêtement qu’elle distingue, elle comprend qu’il va vraiment passer à l’acte, que tout cela est bien réel. Gracie essaye encore de hurler. Mais elle ne réussit qu’à produire un son grotesque qui renforce d’abord l’hilarité de son père spirituel, avant de décupler soudainement sa colère.
Salope, tu vas te taire, oui ?
En la tenant par les cheveux, il projette sa tête vers le sol avec une puissance qu’elle ne lui connaissait pas. Au contact de la dalle pierreuse, Gracie sent l’os de son nez craquer. Elle gémit de douleur. Une nouvelle attaque a raison d’une de ses dents. Lorsque son crâne rebondit pour la troisième fois, c’est son arcade sourcilière gauche qui est fendue. La jeune femme tente de protéger son visage de ses mains tremblantes et se met à pleurer. Elle avale son sang en hoquetant et manque s’étrangler. Elle voit trouble et ne sait plus ce qu’elle doit faire. Résister ? S’évanouir ?
Il ne lui laisse pas le temps de réfléchir et s’enfonce subitement en elle, en lui arrachant un autre gémissement. Sa virginité cède avec tant de facilité, se dit-elle dans un sursaut de lucidité. Pourquoi son corps n’est-il pas mieux armé et accepte-t-il d’être envahi si aisément ? Le sexe du jésuite est dur, vorace, impatient. Il la fouille sans répit, sans la moindre pause, à une cadence qu’elle juge inhumaine. L’odeur métallique du sang emplit l’air, la submerge. Elle va vomir, c’est une certitude.
Lorsque les spasmes la secouent, la fureur de père Patrick s’amplifie.
Salope, tu gâches tout !
Il la cogne encore, sans cesser d’aller et venir dans son intimité meurtrie. Gracie se recroqueville, tentant de ne pas s’effondrer dans ses propres vomissures. Le geste fait involontairement remonter sa croupe. La voix colérique, qui ne ressemble plus que très vaguement à celle de son ami, prend une intonation salace.
D’accord, je vois ce que tu veux. Je vais te satisfaire.
Elle se met à trembler au contact du doigt qui force son anus et prie pour une perte de connaissance rapide lorsqu’elle le sent se retirer de son vagin et presser son sexe contre l’orifice contracté. Gracie ne sombre pas assez vite dans l’inconscience et a le temps de subir une nouvelle vague de douleur avant d’être engloutie par les ténèbres.
Elle s’évanouit en se posant une ultime fois la question qui la taraude en boucle depuis qu’elle a reçu la première gifle. Pourquoi ?
– 2 –


Il est tout juste 7 h 05 lorsque je m’affale sur une des chaises du Fleur-de-lis, dans une salle encore déserte. La plupart des touristes ne débarqueront pas avant un moment et ça me convient parfaitement. J’ai envie de silence.
Nelly, qui bosse là depuis des années, sait que j’aime boire mon café peinard. Elle ne peut pourtant pas résister à l’idée de m’enquiquiner, histoire de tuer le temps en attendant son premier vrai client. Moi, je fais un peu partie des meubles et je ne compte pas réellement.
Alors, Zach, encore une sale nuit ?
Non, juste envie de venir te tenir compagnie dès l’ouverture, ma belle.
Nelly n’est pas vraiment belle, mais elle a un charme fou. Elle aime bien que je lui donne des petits noms doux. C’est comme ça depuis toujours. Ma vanne foireuse ne la freine pas dans sa rengaine habituelle, celle où elle se prend pour mon toubib inquiet.
Pas besoin de faire ton grincheux. Tu sais qu’il existe des trucs pour aider à dormir ? Tu devrais en demander à ton médecin, t’as vraiment une sale tête.
Ça fait au moins cent fois que je lui explique que les somnifères ne peuvent rien pour moi, car l’insomnie n’est pas mon problème. Enfin, pas tout à fait. Mais elle persiste à l’oublier. Il n’y aura pas de cent unième fois aujourd’hui. J’ai trop mal au crâne, mon corps est lessivé jusqu’aux doigts de pied et mes douleurs ne sont pas imaginaires. Je me sens aussi frais que ma chemise, que je n’ai pas changée depuis trois jours. Nelly, à qui rien n’échappe, ne me loupe pas non plus sur ce point.
T’étais pas déjà habillé comme ça avant-hier ?
C’est possible, ouais…
Elle hoche la tête d’un air réprobateur et s’éloigne vers la cuisine sans ajouter de commentaire. Elle revient deux minutes plus tard avec une cafetière fumante et une assiette pleine de mes pancakes favoris. Le cuistot n’a pas lésiné sur les noix de pécan, car Nelly sait que j’adore ça. Je la remercie d’un sourire qui résume mon état. Crevé. Elle s’assoit en face de moi, remplit ma tasse et me laisse la vider à moitié avant de repartir à l’attaque.
Ta sœur, elle pense quoi de ta situation ?
Je lève les yeux au ciel. Qu’est-ce que je peux bien répondre pour qu’elle me fiche un peu la paix ?
Faith pense aussi que j’ai une sale tête. Tu le sais parfaitement, puisqu’elle passe son temps à te raconter ma vie. Inutile de me poser la question.
Elle s’inquiète pour toi.
Elle devrait pas.
Nelly est une gentille fille. Je la connais depuis plus de vingt ans, comme on peut connaître la meilleure amie de sa sœur cadette. Elles ont toutes les deux dix années de moins que moi et je les ai vues passer d’une adolescence pénible à un âge adulte où elles sont restées tout aussi chiantes. Adorables, mais chiantes. À 30 ans, elles débordent d’énergie et ne savent pas me foutre la paix. Elles ont bien compris que moi, je suis sur la pente descendante et qu’il est facile de m’avoir à l’usure. J’ai deux points de vie qui se battent en duel dans ma carcasse. Trois le matin, s’il ne fait pas trop chaud.
T’es son frère, c’est normal qu’elle s’inquiète.
Si elle m’oubliait cinq minutes, je serais peut-être moins crevé.
T’es injuste, Zach. Elle t’aime, c’est tout. À sa place, je ferais pareil.
Je ne peux pas refuser la perche involontaire qu’elle me tend.
Même sans être à sa place, il me semble que tu te prives pas de m’emmerder.
Nelly me donne un coup de torchon sur le bras et se met à rire. Elle ne doit pas comprendre que, dans le fond, je suis sérieux. Je voudrais qu’on me laisse tranquille. Entre autres choses. Je voudrais aussi un boulot mieux payé, quelqu’un qui s’occupe de laver mes fringues, un nouveau panama pour remplacer celui que j’ai actuellement sur la tête et dont j’ai oublié la couleur d’origine, un chien sympa qui supporterait la vie en appartement sans pisser partout et des perspectives d’avenir.
Mais en fait, ce que je voudrais surtout, c’est dormir. Roupiller trois jours d’affilée. Une semaine, peut-être. Je crois que j’ai six mois cumulés de retard de sommeil, il faudrait que je calcule ça précisément. Mais j’ai peur du résultat, alors je préfère m’abstenir. Je voudrais dormir en oubliant tout le reste. Sans interruption, sans arrière-pensées, sans angoisses. Pas une pauvre sieste ou un vague moment de somnolence. Une bonne et longue tranche de sommeil. Comme lorsque j’étais gosse. C’est tellement loin que je ne sais plus ce qu’on ressent quand on dort vraiment et qu’on est heureux de se réveiller.
Je lâche un soupir qui doit s’entendre jusqu’à Jackson Square. Nelly se jette sur l’occasion.
Quoi ?
Quoi, « quoi » ?
T’as l’air encore plus éteint que d’habitude. C’est le boulot qui marche mal ?
J’ai pas vraiment envie d’en parler, là. Si ça peut te faire plaisir d’être au courant, j’ai rendez-vous chez le médecin demain. Mais j’ai pas envie d’en parler non plus.
Si tu te confiais plus, ça t’aiderait.
Je suis partagé entre le ricanement débile et la crise de larmes instantanée. Les deux options me semblent pareillement épuisantes. Je me contente donc d’un rictus pouvant passer pour un sourire. Nelly replace une mèche de cheveux trop rouges pour être honnêtes derrière son oreille et prend une attitude de conspiratrice, en rapprochant sa chaise de la mienne. Ou peut-être que c’est son imitation de psy à l’écoute faisant du social. La meilleure amie de ma sœur est une comédienne refoulée qui regarde trop de séries télé.
J’en suis au point où je serais capable de payer un petit déjeuner complet au premier type de passage qui franchirait la porte et détournerait l’attention de Nelly. Mais les touristes sont encore tous en train de pioncer, eux. Une soirée à cramer le budget vacances dans Bourbon Street, ça fatigue. Sans parler de cette foutue chaleur de fin juillet qui les envoie se coucher en pleine nuit. En plus, il pleut depuis l’aube. Si quelqu’un se pointe avant 8 heures, ce sera un miracle. Je serai sans doute mort d’épuisement avant.
Devant tant de détresse, on serait en droit de se demander pourquoi je persiste à venir presque chaque matin au Fleur-de-lis, plutôt que de prendre mon café n’importe où ailleurs en ville. Eh bien, il y a plusieurs raisons à cela.
La première, c’est qu’ici je ne paye pas. Un arrangement entre ma sœur et le patron de Nelly, qui la laisse régler ma note chaque semaine. Vu mes finances et mon appétit, c’est un avantage que je consens à accepter et qui rassure Faith. De cette façon, elle sait que je me nourris au moins une fois par jour et elle a droit à un résumé presque quotidien de mon état. Comme je suis constant dans ma fatigue, le rapport en question doit être sacrément bref. Mais ça a l’air de lui faire plaisir de s’occuper de son grand frère, alors je joue le jeu.
La deuxième, c’est que l’établissement est à quelques minutes à pied de mon appartement dans Conti Street. Si d’aventure l’envie subite d’essayer de dormir me prenait après avoir mangé – ou plutôt, si l’envie de m’écrouler comme une bouse me saisissait –, je pourrais donc rapatrier ma petite personne en urgence jusqu’à mon lit. Évidemment, ça n’arrive jamais, puisque mon corps est incapable de me foutre la paix. Mais la prévoyance n’a jamais tué personne.
La troisième, peut-être la plus importante pour moi, c’est qu’ici je peux réclamer un café noir tout simple sans être pris pour un individu suspect ou qui tente de faire de l’humour. À La Nouvelle-Orléans, le café est généralement mélangé à de la chicorée et se boit avec du sucre et du lait. Point barre. Les touristes se font gentiment engueuler quand ils essayent de contourner la règle. Moi, j’ai passé l’âge de devoir expliquer comment un natif peut se permettre un tel outrage. Je suis allergique aux produits laitiers et je trouve que le sucre donne un goût dégueulasse au café. Dire ça à un serveur dans cette ville revient à se suicider publiquement. Enfin, j’exagère un peu. Mais sur ce point au moins, Nelly a compris qu’il ne fallait pas me chatouiller. Elle a même transmis la consigne à ses collègues, pour les jours où elle est de repos.
Il doit y en avoir plein d’autres, des raisons. L’habitude, la routine, le réconfort du lieu familier dont on connaît parfaitement les chiottes, le personnel et l’emplacement de la meilleure table, juste sous la climatisation. Mais en fait, j’aime tout simplement cet endroit. Il me tape sur les nerfs, parce que je me sens obligé de venir y finir ma nuit – ou commencer ma journée, tout dépend de la perspective choisie –, mais je l’aime vraiment. Il est accueillant, bien plus que mon appartement. Les jours de fermeture, quand je dois me trouver un second point de chute, je déprime sérieusement.
Je suis encore en train de chercher un sujet de conversation banal, pour que Nelly oublie mon cas cinq minutes et se dégote un autre os à ronger, quand son collègue en cuisine monte le son de la petite télé installée tout au fond pour les employés. Il a l’air sacrément excité.
Nelly, viens voir ça !
Je bénis le mec, la chaîne d’actualité qu’il mate chaque fois qu’il ne doit pas bosser et la journaliste matinale qui fait son résumé monocorde. J’entends plus ou moins parler d’un crime affreux, d’une femme à moitié dans le coma et d’un gardien de cimetière traumatisé. Il y a quelques années, j’aurais couru vers le poste, par réflexe professionnel. Mais là, je perds le fil, les yeux dans le vague et la mâchoire décrochée par une série de bâillements. Je dois déjà en être à mon trentième. Et pourtant, il n’est pas encore 8 heures. La journée va être sacrément longue. Chaude, lente et longue. La semaine va durer une éternité, surtout en l’absence de contrat sérieux. Il faut vraiment que je trouve de quoi m’occuper ces prochains jours.
Le festival à venir ne me botte pas des masses, puisque je n’aime pas particulièrement le jazz. Souvent, mes amis me disent que je ferais mieux de changer de ville, voire d’État. Ne pas adorer le jazz, ici, c’est souffrir en silence à longueur de journée. Même problème que pour le café-chicorée sucré au lait. Mais je suis né là et j’y mourrai, c’est certain. Je connais chaque rue, chaque recoin de la ville. Je ressens ses humeurs, ses caprices, ce qu’elle veut bien donner et ce qu’elle reprend parfois. Même si j’aimerais de temps en temps respirer l’air d’ailleurs, histoire de pouvoir raconter un jour que j’ai voyagé dans ma vie, je sais très bien que je ne supporterais pas de la quitter. Ici, alors que mon existence ne fait que ralentir année après année, je me sens encore en rythme avec le monde. Ailleurs, je perdrais vite la boule.
Barry, mon ancien équipier, a pour habitude de dire : « T’es un vrai enfant de NOLA {1} si tu sais qu’ici il n’existe que deux modes de circulation possibles quand t’es en voiture. Vitesse lente et stop. » C’est tout à fait ça et c’est tout à fait moi. Mais aujourd’hui, je vais quand même essayer de ne pas rester au point mort.
Je m’appelle Zachary Walker, j’ai 40 ans et j’ai l’impression d’en avoir trente de plus. Ce matin, comme chaque matin, j’espère que la nuit prochaine sera celle où je pourrai enfin dormir.
– 3 –


Il y a moins de neuf heures, j’ai agressé de la pire des façons celle que je considérais comme ma fille. Je suis un monstre et je suis incapable d’expliquer mon geste.
Depuis que je me suis réfugié dans l’église, je n’ai fait que prier, encore et encore, de toutes mes forces, mais je ne trouve aucun réconfort dans les mots qui jaillissent de mes lèvres. Tout a un goût de cendres, de désespoir, de mort. Rien n’a de sens, de substance.
Gracie respirait toujours lorsque je l’ai abandonnée là-bas, malgré tout ce que je lui ai fait subir, mais c’est presque pire que si je l’avais tuée. Car si elle s’en sort, elle va devoir supporter le souvenir de ce que je lui ai imposé, de ce que je lui ai pris. Sa confiance, sa joie de vivre, son amour pour moi et pour les autres. Et sa pureté. Elle ne sera jamais plus en paix, elle ne récupérera jamais ce qui lui a été volé. Ce que je lui ai arraché de la manière la plus horrible qui soit.
J’ai violé son corps et son âme. Moi. Son ami, son père spirituel, son confident, son mentor. Celui qui l’a guidée quand elle s’est retrouvée orpheline, sans repères. Celui qui n’a jamais commis un acte de violence dans sa vie et dont elle se disait si fière. Car je suis un homme bon. J’étais un homme bon. Au fond de moi, j’en suis certain. Comment ai-je pu faire une chose pareille ?
Je revis chaque instant de cette nuit, chaque décision, chaque geste. Tout semble logique, à partir du moment où nous avons quitté la maison de Simon Potter. Pendant le trajet, tout m’a paru normal, à sa place. Je n’ai fait qu’appliquer ce que ma raison me dictait, minute après minute. Je n’ai pas ressenti de rupture en moi ou de pulsion soudaine que je pourrais maintenant identifier. J’ai simplement et banalement suivi un plan. Sauf que ce plan était monstrueux et ne m’appartenait pas. Jamais je n’aurais pu accomplir une chose pareille. Pourtant, je l’ai fait. À quel moment l’idée a-t-elle germé en moi ? Quand suis-je devenu cette bête immonde, sans même en être conscient ?
Je me souviens de chaque mot, de chaque parole, de chaque insulte. J’ai traité Gracie comme on traite son pire ennemi, en l’avilissant, en l’humiliant et en me moquant de sa détresse. Les coups qu’elle a reçus ne sont pas que physiques. J’ai imprimé dans son esprit l’idée qu’elle n’est qu’un défouloir, une créature perdue ne valant rien. Si elle survit, elle marchera tête baissée pour le restant de ses jours, en sursautant chaque fois qu’elle entendra un bruit. Mon Dieu, comment ai-je pu me transformer en un tel homme, en un monstre aussi hideux ?
Et comment ai-je pu regarder Gracie, étendue à mes pieds, en oubliant que je lui tenais la main pour la mener à l’école il y a seulement quelques années, que je lui donnais à goûter les samedis après-midi et que je surveillais ses devoirs ? Comment ai-je pu me fermer à tout ce qu’elle représente pour moi et lui faire subir pareil outrage sans hésiter un seul instant ? Comment ai-je pu seulement trouver en moi un désir physique que je n’avais jamais ressenti avant, ni pour elle ni pour personne d’autre, afin de passer à l’acte ? Qu’est-ce qui m’a pris, qu’est-ce qui s’est produit en moi, au point de la frapper ainsi, de la défigurer à la force de mes poings, de m’approprier sa chair sans aucune retenue et de rire en voyant son visage plein de sang ?
Mon Dieu, tout ce sang… Elle en était couverte quand je l’ai laissée, couchée sur la dalle de pierre, sa robe relevée et son corps exposé aux yeux de tous, sale et impudique au milieu des tombes. Je me souviens de mon sentiment de fierté, de profond contentement. Comme si j’avais accompli une bonne action. Comme après une messe particulièrement satisfaisante, lorsque je sais que j’ai pu toucher l’âme et le cœur des fidèles venus chercher mon soutien et mes conseils. Comme si mon crime était lui aussi parfaitement réussi, idéal. Une telle pensée n’a pas de sens. Je dois être profondément malade.
C’est la seule explication possible. Mon cerveau est dérangé. Quelque chose s’est rompu en moi et a pourri tout mon être. Je ne suis plus qu’une créature dépravée qui ne mérite rien d’autre que de disparaître. Aucune prière ne pourra me sauver, aucun texte sacré ne me donnera les réponses que je cherche. L’absolution est impensable, hors de ma portée. Je ne peux confier mon crime à personne. Pourquoi salir l’esprit d’un autre homme de Dieu avec de telles images ? Pourquoi lui imposer mon propre fardeau ?
Je pourrais simplement me rendre aux autorités, avouer ce que j’ai fait avant qu’ils m’arrêtent. Car ils me trouveront, de toute façon, c’est certain. Une enquête rapide les mettra facilement sur ma piste. Ce n’est qu’une question d’heures ou de jours. Je finirai en prison et je sais ce qu’on m’y fera. Et ce ne serait que justice divine. Mais cela n’effacera pas la réalité de mes actes. Ils resteront gravés en moi jusqu’à ma mort, naturelle ou imposée. Suis-je capable d’affronter ces images pendant des années, sans jamais pouvoir les ignorer ou les repousser ?
Et lorsque Gracie se réveillera, si elle se réveille, ne serait-ce pas plus facile pour elle de supporter son existence en ayant la certitude que j’ai disparu de la surface de la Terre ? Ma mort ne serait-elle pas la seule chose qui lui permettrait de garder une étincelle de vie, en y puisant la force d’avancer ? Si je suis encore de ce monde, elle ne pourra jamais y parvenir, c’est sûr. Elle me cherchera du regard dans chaque foule qu’elle traversera, elle ne trouvera aucun repos en sachant que je suis encore là, quelque part, connecté à son esprit. Même au monastère, si elle maintient sa décision d’y entrer, elle refusera tout contact avec l’extérieur, de peur d’apercevoir un visage qui lui évoquerait le mien. Elle n’a que 22 ans, une telle torture est inhumaine. Je n’ai pas le droit de rester en vie et de lui imposer ça.
Et si Gracie meurt, eh bien… Ma propre mort n’effacera pas ma dette. Mais c’est tout ce que j’ai à donner en échange de mon crime.
Comment vais-je faire pour en finir ? Je manque de courage et je n’ai pas d’arme, pas d’idées. Où me rendre ? Où aller mourir sans traumatiser quelqu’un d’autre ? Où aller commettre cette ultime transgression, cet acte impensable et pourtant nécessaire ? Si je tente de faire ça à l’extérieur, dans un lieu public, quelqu’un risque de me voir et de m’empêcher d’accomplir mon geste. Faire ça ici est certainement pire. Un suicide dans une église est une abomination. Mais ce sera la mienne, mon dernier péché. J’accepte sans hésiter une tache de plus sur mon âme. Elle est déjà si noire que ça ne changera rien au sort qui lui est réservé. Je pourrais me pendre. Ou alors m’ouvrir les veines. Je dois bien parvenir à trouver ici un outil quelconque pour en finir avant qu’on me découvre.
Dois-je laisser une lettre à Gracie, une confession dans laquelle je pourrais lui dire à quel point j’ai honte de mes actes ? Existe-t-il des mots pour expliquer l’horreur ? Sans compter qu’il faudrait que je lui mente, pour ne pas l’accabler davantage. Car la vérité, c’est que j’ai connu un moment de plaisir incomparable. J’ai aimé ça. J’ai même adoré ça. Je ne me doutais pas qu’il était humainement possible d’éprouver un tel degré de jouissance au contact d’un autre corps. Ma douleur serait sans doute moins insoutenable en l’absence d’une évocation pareille. Jamais je ne pourrai lui avouer un sentiment aussi immonde. Elle me haïrait encore plus. Je préfère qu’elle me prenne pour un simple dément. Pour un dégénéré. Pas pour un homme qui, des heures plus tard, a toujours le ventre qui palpite au souvenir de sa chair et de ses cris. Je ne lui écrirai donc pas. À quoi bon se confesser lorsqu’on doit mentir ? Mes paroles ne soulageraient personne.
Il est presque midi. Douze heures se sont écoulées depuis que Simon nous a quittés. Je voudrais tant revenir au moment précis de sa mort et changer tout ce que j’ai fait ensuite. J’ai détruit deux vies en un rien de temps et gâché tout ce que j’avais mis des années à accomplir. Et avant de m’en aller, j’aimerais simplement savoir pourquoi j’ai fait ça. Mais ni Dieu ni personne ne me répondra. Je suis condamné à mourir sans comprendre. Ce qui me torture le plus, c’est ça. L’atroce absurdité de mon crime. L’idée qu’on se souviendra de moi pour ce que j’ai fait durant les dernières heures de mon existence, sans même que je sache pourquoi. Sans motif, sans explications. Perdu dans le néant.
J’ai peur de mourir, mais ce qui m’attend de l’autre côté me terrifie bien plus. L’enfer ? Peut-être. Mais si c’était juste le vide absolu ? Si j’étais condamné à errer pour l’éternité en me demandant pourquoi j’ai fini là ? Je ne suis même plus certain de l’existence de Dieu, moi qui hier encore croyais que ma foi me permettrait d’abattre toutes les montagnes du monde.
Il ne faut pas que je pense à cela, sinon ma résolution faiblira. Je dois trouver une arme, vite. Je dois agir sans attendre. Qui sait si je ne suis pas capable de recommencer ? Je ne ferai pas d’autre victime, non. Pas d’autre victime que moi.
– 4 –


Je n’ai pas encore ouvert les yeux que je sais déjà que quelque chose ne va pas. Une odeur curieuse flotte dans l’air. Un mélange d’eau stagnante, de vieux bois pourri et de renfermé. Le rêve que je viens de faire n’a aucun rapport avec un bateau abandonné, alors je me doute bien qu’il y a un problème. Un problème qui ne disparaîtra pas au réveil. Mais c’est justement pour ça que je prends tout mon temps pour sortir du sommeil. Je n’ai pas vraiment envie d’avoir la confirmation que mon inquiétude est justifiée.
D’abord, pourquoi suis-je allongée et à moitié endormie ? Ce n’est pas l’heure, pas du tout. Je suis certaine d’avoir travaillé ce matin et de ne pas être rentrée chez moi. Qu’est-ce qui se passe ?
Je suis couchée sur le côté, les jambes un peu repliées, dans la seule position que je supporte encore pour dormir. Ça, c’est normal. Mais la surface sous mon corps est bien trop dure pour que je sois dans mon lit. Ou dans un lit, quel qu’il soit… Quelque chose ne va pas, c’est certain. Je sens l’angoisse qui monte en moi. Que vais-je voir en ouvrant les yeux ?
J’ai pris mon service à 9 heures, juste avant que Marcel arrive. J’ai rangé les pièces du rez-de-chaussée et fait le ménage dans les chambres à l’étage, pendant que lui donnait sa leçon du jour dans le petit salon. Je me souviens avoir programmé une lessive et préparé des sandwiches pour nous trois. C’est là que ça devient confus. Il faut que je me concentre. Mais j’ai trop chaud et mes pensées n’en font qu’à leur tête.
Est-ce que Marcel a quitté la maison ? Lorsqu’il vient pendant les vacances, il finit vers midi. Quand Max montre des signes de distraction et que le ton commence à monter entre eux. Max… Où est Max ? Mon Dieu, ses parents vont me tuer si je suis partie sans attendre le retour de Madame. Quelle heure peut-il bien être ? Qu’est-ce que j’ai pu fabriquer après avoir fait à manger ? J’ai la tête en bouillie, tout est embrouillé.
Inutile que je continue de faire l’autruche, quelque chose ne va décidément pas. Ça fait au moins trois fois que je me le répète. Il faut que j’en aie le cœur net et que je me secoue. Ouvre les yeux, Abigail, réveille-toi !
La lumière est faible, mais suffisante pour que je pousse un cri devant le décor. Je suis surprise et un peu effrayée. En face de moi, je vois mon reflet. Un miroir couvre intégralement le mur et me renvoie une image qui n’est pas très flatteuse. Mes traits sont gonflés et mon visage semble bouffi de fatigue. Je distingue à peine mon corps, il faut d’abord que je m’habitue à la pénombre. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dingue ?
Je me redresse sur un coude, respire profondément. Je dois rester calme. La panique ne m’aidera pas à comprendre ce qui se passe. Je souffle comme un phoque en essayant de m’asseoir. Pas assez de sport ces derniers mois et trop de kilos accumulés. L’odeur écœurante et la chaleur qui m’oppresse me rendent encore plus faible. J’ai la tête qui tourne un peu.
Une fois assise, je sens mon cœur qui s’emballe. Un autre reflet me contemple, aussi pathétique que le premier. Un coup d’œil à droite, puis en arrière, me confirme que je suis entourée de miroirs. Chaque pouce de mur en est recouvert, ce qui me met terriblement mal à l’aise. Ma propre image n’a rien pour me remonter le moral. De face ou de profil, je donne la même impression. Celle d’une femme paumée, totalement à côté de ses pompes. D’une femme qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. Ce qui est le cas. Qu’est-ce que je fais là ? Qui m’a amenée ici et pourquoi ?
Par réflexe, je lève la tête. Pas de miroir au plafond qui, lui, a l’air d’être en bois. Juste cette ampoule mourante qui me donne un peu de lumière en pendouillant au bout de son câble. À côté, à peine visible, je peux distinguer une trappe carrée. Le tout est hors de portée, bien trop haut. Je dois être en plein cauchemar, c’est certain. Je crie aussi fort que je le peux. Il faut que je sorte d’ici.
Au secours ! Il y a quelqu’un ?
J’utilise tout ce que je connais comme messages de détresse, jusqu’à éreinter ma voix. Je n’obtiens rien d’autre en retour que le silence. Il me semble discerner un vague chant d’oiseau, mais je n’en suis pas sûre. La peur me tord l’estomac. Et si personne ne m’entendait jamais ? Qui pourrait se douter que je suis ici, alors que je ne sais même pas où ici se trouve ni pourquoi on m’a enfermée là ? Réfléchis, Abigail, souviens-toi !
Mes pensées s’organisent petit à petit. Le moment du repas me revient enfin, comme s’il jaillissait du brouillard. Marcel a passé un coup de téléphone à sa femme. Max m’a aidée à mettre la table, m’a dit qu’on pourrait partir se promener après le déjeuner puisque la pluie s’était arrêtée. Et ensuite ? Je crois que j’ai expliqué que je me sentais fatiguée, que j’avais besoin de faire une petite sieste d’abord. Mais je ne suis plus sûre d’être allée m’étendre après avoir mangé. Est-ce que j’ai mangé, d’ailleurs ? J’ai l’impression d’avoir rêvé cette scène. Je ferais mieux de trouver un moyen de sortir d’ici. En occupant mon esprit, mes souvenirs reviendront peut-être d’eux-mêmes.
Je dois m’y reprendre à deux fois pour me lever. Mon corps me paraît énorme et complètement maladroit, comme s’il ne m’appartenait pas. Mes mains sont moites et je sens des rigoles de sueur glisser dans mon dos et entre mes seins, mouillant le coton de mon soutien-gorge. Je ne suis pas habillée pour ce genre d’exercice. Ma jupe me serre au niveau des hanches et mon chemisier me colle à la peau. J’ai terriblement soif.
Comme en réponse à cette pensée, j’aperçois la bouteille posée dans un des coins de la pièce. Enfin, ce n’est pas vraiment une pièce, plutôt un très grand cagibi. En moins de trois enjambées, je passe d’un miroir à un autre. Heureusement que je ne suis pas claustrophobe. Je me baisse pour prendre l’eau. La bouteille de deux litres est neuve, ça me rassure un peu. Je suis sur le point de la ramasser quand je repère la boîte en carton posée juste à côté. Dedans se trouvent une grosse miche de pain, une deuxième bouteille pleine et un smartphone équipé d’écouteurs. Je sens l’espoir qui revient en flèche. Tout ça n’est qu’une affreuse plaisanterie. Je ne sais pas encore qui a eu cette idée minable et pour quelle raison je suis ici, mais si j’ai de quoi téléphoner, c’est qu’on a simplement voulu me faire peur. C’est totalement réussi.
Je me saisis de l’appareil. Pourvu que le réseau passe correctement. Mes doigts cherchent fébrilement un bouton d’allumage ou un écran tactile. En comprenant que je me suis trompée et que je tiens un gros lecteur MP3, je laisse échapper un sanglot. Quelque chose ne va vraiment pas. Pas du tout. Mon soulagement n’aura duré que quelques secondes. Pas longtemps, mais suffisamment pour que la déception soit d’autant plus difficile à supporter. Je m’effondre sur le sol bétonné et tente de maîtriser ma respiration saccadée. J’ai à boire, à manger. J’ai donc un peu de temps avant de devoir céder complètement à la panique. Mais cette idée ne suffit pas à me rassurer.
Le dos de l’appareil est recouvert d’un Post-it. Maintenant que mes yeux se sont habitués au manque de lumière, je peux y lire un court message rédigé en grosses lettres : « Écoute-moi ». L’écriture est penchée, mais appliquée. Ronde, pas vraiment adulte. Cette pensée me ramène à ma seconde source d’angoisse. Où est donc Max ? Je n’arrive pas à dépasser le souvenir de notre repas et ce trou dans ma mémoire est en train de tourner à l’obsession. Les images sont floues et détachées les unes des autres, comme dans un roman-photo. Un sandwich entamé dans mon assiette, un verre de lait que je prépare, Marcel qui se lève et félicite Max pour le travail accompli ce matin avant d’aller récupérer ses affaires. Quelque chose d’anormal s’est produit pendant ce déjeuner, mais quoi ?
Une goutte de sueur roule de mon front et tombe sur le papier, diluant l’encre et transformant le moi en tache sombre. Je n’ai aucune envie d’entendre ce qui est enregistré sur cet appareil. Je sais pourtant parfaitement que je ne vais pas avoir le choix, si je veux sortir d’ici. Je le sais, oui, mais l’idée me répugne. L’inquiétude me dessèche la gorge et je décide de boire un peu pour me calmer. Pour gagner du temps. Mes doigts sont trop humides pour dévisser le bouchon serré, je dois utiliser mes dents et batailler avec le plastique. J’ai peur de laisser tomber la bouteille et je m’y cramponne des deux mains. Lorsque l’eau tiède me remplit enfin la bouche, je me sens un peu mieux. Juste ce qu’il faut pour que je décide d’écouter l’enregistrement. S’il contient des explications quant à ma présence ici, autant en avoir le cœur net dès maintenant. Ne pas savoir est pire que d’être angoissée. Si je ne fais rien, l’incompréhension va me rendre folle.
Assise dos au miroir, ce qui m’apporte une certaine fraîcheur, je m’empare des écouteurs. Curieusement, la peur est en train de faire un peu de place à la rage. Je suis méchamment en rogne et cette réaction imprévue me donne du courage. La colère me semble être une bonne chose, c’est mieux que la résignation. J’appuie sur le bouton « Play » et je retiens inconsciemment ma respiration. Je m’attends à tout.
Lorsque la voix parvient à mes oreilles, je ferme les yeux. Je tente de me concentrer sur le timbre, afin d’identifier la personne, mais les mots que j’entends me glacent trop pour que je conserve mon sang-froid. Je suis prise de tremblements, malgré la moiteur ambiante. Je m’attendais à tout… mais pas à ça. J’écoute deux fois le message, pour m’assurer que je ne rêve pas. Les termes restent les mêmes, précis, sans ambiguïté. Un coup d’œil au fond de la boîte en carton me confirme que la consigne que je viens de recevoir n’est pas imaginaire. L’option de la plaisanterie douteuse s’envole définitivement, en balayant tous mes espoirs au passage. Je tape des poings par terre en criant n’importe quoi. Je veux sortir d’ici. J’étouffe !
Les écouteurs glissent de mes oreilles lorsque je m’affaisse lourdement sur le sol dur, le dos toujours collé au miroir. Recroquevillée sur le côté, je pleure un instant sans me retenir. L’impuissance me rend folle. Je n’ai jamais bien su accepter les situations de frustration, quand les règles à suivre ne sont pas les miennes et que je ne peux pas les changer. Aujourd’hui, c’est pire. Ma vie est en jeu. Et pas seulement la mienne.
Dans la confusion la plus totale, je tente une nouvelle fois de revivre la scène du repas. Si seulement je pouvais me rappeler ce qui s’est passé et de quelle façon j’ai atterri ici, j’aurais moins l’impression de perdre les pédales. Mais c’est toujours le brouillard dans ma tête, il me manque des éléments. Quelques flashes incompréhensibles jaillissent dans le désordre, sans que je puisse leur donner un sens. Sans que je puisse répondre à la foutue question qui m’obsède.
Qu’est-il arrivé à Max ?
Les yeux fermés pour ne pas voir mon reflet dans le miroir opposé, je serre les bras contre mon corps et replie mes jambes, autant que ma jupe trop ajustée le permet. Cette position m’a toujours fait du bien dans les moments de désespoir, elle m’aidera peut-être encore aujourd’hui à combattre la panique.
Je cherche du réconfort à l’endroit habituel. Celui où mes mains rencontrent la bosse familière. La tête de mon bébé qui bouge doucement sous la peau tendue de mon ventre. Mon fils qui naîtra dans cinq semaines et que je dois protéger.
– 5 –


Miroir, ô mon miroir, qui est le Maître du jeu ?
Regarder mes reflets dans ce miroir sans âge est pur plaisir, je ne vieillis pas malgré les années. D’accord, j’ai un truc secret. Un don du Ciel, si je puis m’exprimer ainsi…
J’ai toujours eu le goût du jeu, depuis mes lointaines jeunes années. Les débuts de partie ont une saveur particulière, un mélange de musc, de sang et de sueur auquel je n’ai jamais pu résister. Je ne m’en lasse pas.
Je me souviens encore de cette toute première partie, juste avant que mon père décide que j’étais une mauvaise fréquentation pour mes frères et me chasse de la maison. Car, comme chacun sait, les mauvaises fréquentations gâtent les saines habitudes… Il n’y avait pas beaucoup de joueurs à cette époque et je ne faisais qu’aiguiser mes armes, mais quelle jouissance, mon Dieu !
Après tant d’années de pratique et de recherche méticuleuse de la partie parfaite, je suis maintenant le Maître incontesté de ce jeu et personne ne m’arrive ne serait-ce qu’à la cheville. Et même si aujourd’hui je connais l’issue de la partie avant d’avoir esquissé le moindre mouvement, le plaisir que me procure le déplacement de chaque pion selon un ordre précis est parfaitement conservé et ne souffre aucune comparaison. Ni le sexe, ni la drogue, ni même l’argent – les trois piliers qui ne m’ont jamais manqué – ne provoquent en moi cette extase à nulle autre pareille.
Le pouvoir ultime, celui qu’on exerce sur autrui, a toujours été mon péché mignon. Être capable de provoquer des actions, de créer des pensées de toutes pièces et de voir comment se transforme la réalité sous mes yeux est une merveille. Moi, la petite créature imparfaite, j’ai réussi à devenir beaucoup plus que ça. À dépasser ma condition initiale. Et sans l’aide de personne, sans l’amour de parents, à la seule force de ma volonté.
D’autres me copient, évidemment, beaucoup d’autres, mais aucun ne peut manier autant de pions à la fois, avec cette agilité et cette précision qui font de moi le plus grand artiste de tous les temps. Et je pèse mes mots.
La partie qui s’ouvre aujourd’hui a commencé il y a bien des années, lorsque j’ai choisi les participants. Elle sera mon chef-d’œuvre, jusqu’au suivant. Le curé et la grenouille ont été des acteurs parfaits, je n’aurais pu rêver d’un meilleur coup d’envoi.
Des pions splendides, une scène mythique, un scénario taillé à la serpe et un finale que ma pièce maîtresse ne saura ignorer longtemps. Quelle joie que tu viennes bientôt me rejoindre dans le jeu, mon nègre magnifique ! Et quelle envie de te rencontrer vraiment, lors d’un face-à-face, cette fois, de voir tes yeux au moment où tu découvriras les miens !
Gracie la grenouille n’a pas compris ce qui lui arrivait, quelle sotte ! Elle qui pensait que son Dieu la protégerait a été humide au premier contact et sa fleur s’est envolée sans la moindre résistance dans une jouissance qu’elle ne soupçonne pas… La mienne, bien sûr ! De mon point de vue, il ne semble pas qu’elle ait réellement pu apprécier le moment, sa première fois. Peut-être lui en offrirai-je un jour un autre… Mais rien ne remplace la première fois !
Ton Dieu ne te rendra jamais la pureté et la naïveté béate que je t’ai prises, ma grenouille. Et même si tu refuseras toujours de l’avouer, de te l’avouer, le labour de ton curé adoré t’a fait goûter au fruit défendu et tu as aimé, oh oui, tu as aimé cette douleur exquise, ce doux poison. Ton esprit ne sera plus jamais le même et tu penseras à moi jusqu’à ton dernier souffle. Victoire indiscutable, échec et mat en un coup… de reins ! Mouahahahaha , comme dirait le méchant du film.
Et l’acteur principal de ce premier acte, quel triomphe ! Depuis le temps que tu avais envie d’elle sans même le savoir, depuis le temps que tu t’offrais des plaisirs solitaires et honteux à cause de ta jolie grenouille, tu l’as enfin prise. Et quelle prise, mon Patrick ! Magnifique, tu n’en as pas laissé une seule goutte ! Quant à la dernière danse, elle est totalement tienne, tu es un champion, mon ami ! Même moi, je ne m’y attendais pas, mais il est vrai que la cambrure d’une belle croupe est une invitation qu’un gentleman ne saurait refuser.
Pour toi aussi, c’était la première fois et ta jouissance a été au-delà de la mienne. Ne me mens pas, Patrick, je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. On se fréquente depuis des années, ne sais-tu pas que tu m’as ouvert ton âme ?
J’avais le choix entre cent curés de La Nouvelle-Orléans, mais je t’ai sélectionné, toi, Patrick : le seul cœur pur qui m’était accessible parmi les candidats potentiels. Ni pédéraste ni adepte des filles de joie, comme nombre de tes illustres pairs dans cette cité déchue. Quelques pensées déplacées qu’on te pardonnera volontiers, jamais de mots inconvenants, jamais d’actes discutables, rien. Un vrai cœur pur, je te dis. Mais au plus profond de toi, dans le secret de ton inconscient, tu en avais envie. Je te l’ai offerte sur un plateau d’argent et tu l’as prise, sans résistance… ou si peu. Je n’ai fait qu’appuyer sur la pédale, ouvrir les vannes, mais ton membre dressé te torture, car je ne suis pas responsable de cela. Cette sensation au bas du ventre qui ne t’a quitté qu’avec ce dernier souffle, ce n’est pas moi : c’est le vrai Toi.
Je suis fier de ta performance, pour une première, car ta résistance a été bien plus longue que je ne l’aurais pensé. Tu as pu goûter une grande variété de plaisirs coupables. Félicitations, mon fils. Amen.
Vos vœux me dépassent. Refuser la chair que vous désirez tant est un péché en soi et c’est ce péché qui fait de vous ce que vous êtes : les êtres les plus retors qu’il m’ait été donné de connaître. Vous cachez au monde ce que vous êtes et prétendez croire en Dieu, votre Dieu qui voit tout et sait tout, mais pardonne tout. Un Dieu d’enfants apeurés. La pestilence de vos pensées et de vos actes fait de vous mes proies les plus faciles, si faciles que je ne vous choisis plus pour jouer depuis bien longtemps. Jusqu’à aujourd’hui.
Le vrai tour de force de votre sainte mère l’Église a bien été de passer d’un Dieu vengeur et violent à un Dieu d’amour et de pardon, en seulement quelques pages. Cette incohérence millénaire devrait sauter aux yeux d’un enfant de 5 ans, mais la foi , ce mot magique, a su l’effacer. C’est pratique, cette acceptation aveugle qui fait du croyant un être faible par définition. Car si l’on peut croire à cette farce, on peut tout croire et l’on oublie alors le plus puissant des dons humains. Le doute.
Je digresse…
Patrick, mon Patrick est différent, tellement différent. Oui, un peu de luxure dans les pensées, des caresses larmoyantes, mais jamais le moindre passage à l’acte, jamais le moindre regard déplacé, pas de barrage à la rédemption. Enfin presque…
Le seul geste qui lui vaudra la damnation éternelle – selon ses propres croyances, pas les miennes, évidemment – est le dernier. Le suicide d’un fidèle, et prêtre de surcroît, est une offrande que je sais apprécier à sa juste valeur. Et dans une église, pour ne rien gâcher… Un blasphème à ma santé ! Comme le diraient mes camarades aryens : Willkommen !
Tu m’as offert ton âme. Et si le monde entier croira que tu n’as pas supporté ton acte, si c’est ainsi que tu as toi-même justifié ta décision, je sais bien que ce n’est pas la vraie raison de ton choix ultime : tu ne voulais simplement pas subir ses conséquences et l’enfermement – inévitable, selon toi – qui allait suivre, au milieu des pires animaux de la Création. Tu avais peur, Patrick, juste peur. Imbécile ! Gracie est si pure qu’elle t’a déjà pardonné, elle ne t’aurait jamais dénoncé ! Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle aurait réclamé un deuxième round, mais elle t’aime, bougre d’âne, elle t’a toujours aimé. Tu t’es foutu en l’air pour rien !
Tu as presque gâché mon plaisir… Au moins le temps de l’enquête, j’aurais vraiment voulu que tu découvres la franche camaraderie d’une prison d’État et les câlins qui l’accompagnent. Quelques semaines, tout au plus, m’auraient grandement amusé. Mais je suis fair-play et j’aime que mes pions m’étonnent et stimulent ma créativité.
Un bon joueur doit faire bouger ses pièces sans qu’elles en soient conscientes. Il doit être capable d’amorcer leurs actes en ne donnant qu’un léger coup de pouce aux instincts primaires qui les animent. Mais même quand le joueur est doué, les pions sentent bien que quelque chose ne va pas, qu’ils ne sont pas vraiment « comme ça ». On risque alors la résistance et l’échec de la partie. Les miens ne voient rien venir, ne ressentent quasiment rien. Je suis une pensée cachée parmi les leurs, je suis l’ennemi intime, si discret qu’ils ne se souviennent même pas de nos rencontres et de ma prise de pouvoir. Je suis si bon que mes pièces cherchent toujours la raison profonde de leurs actions en elles-mêmes et jamais au sein d’un vieux face-à-face oublié. Elles n’ont d’ailleurs pas tout à fait tort, car l’excellence passe par le choix des pions avant même d’écrire le premier acte. Le choix parfait, idéal. Je ne suis pas un bon joueur, je suis LE maître du jeu.
Il est temps de rejoindre mon As de Pique, sa Dame de Cœur l’attend déjà.
– 6 –


Cet après-midi, j’ai rendu mon rapport à un mari délaissé qui attendait depuis plusieurs jours de savoir une bonne fois pour toutes si sa femme s’amusait avec leur voisin en son absence. Seul un aveugle aurait pu croire en l’innocence de la blonde et je me suis traîné les photos prises facilement en moins de trois heures pendant plus d’une semaine. Le pauvre type m’était tellement sympathique que j’ai volontairement tardé à lui communiquer la mauvaise nouvelle. Donner un peu de répit aux gens, c’est un des rares privilèges de mon boulot. Il a fallu que je le retrouve du côté de Gentilly, devant une station-essence pas loin de chez lui, et j’ai failli mourir de chaud dans le bus durant les vingt minutes de trajet. Ces changements de météo me tapent sur le système. Je ne m’y adapte plus comme avant et je n’ai jamais les bonnes fringues sur moi.
Mon client a chialé comme un môme et j’ai dû le consoler pendant une éternité avant de pouvoir me faire payer. C’est toujours délicat de présenter une facture à quelqu’un qu’on vient de coller en dépression nerveuse pour une durée indéterminée. Mais il faut bien que je règle les miennes. À choisir, je me demande si je ne préfère pas la recherche des chiens perdus. Ce n’est pas plus glorieux, mais c’est moins stressant. Si la vérité est trop moche, je peux toujours dire que je n’ai rien trouvé et toucher au minimum mon forfait investigation. Mais pour les dossiers d’adultère, à quoi bon mentir ? Le client trop soupçonneux qui veut en avoir le cœur net finira par embaucher un autre privé avec moins de scrupules que moi et je passerai pour un escroc ou un incompétent. Autant supporter quelques crises de nerfs ou de larmes et conserver ma réputation.
Les gens qui me connaissent me recommandent à leurs amis parce que j’étais bon flic. J’essaye donc de faire en sorte d’être un privé au moins potable. Mais il y a des jours où tout ça me déprime. En fait, il y a de plus en plus de jours où tout ça me déprime. La vérité est que j’ai un boulot de merde et qu’il n’y a aucune raison que ça change. La fatigue me rend moins efficace, pour couronner le tout.
Sur le chemin du retour, j’ai fait le petit calcul que je repoussais depuis longtemps, histoire de voir si je parviens toujours à compter de tête sans m’embrouiller, mais aussi pour affronter la réalité de ma vie. Quatre heures minimum de sommeil perdu chaque jour sur les sept ou huit dont j’ai a priori besoin pour garder le cap, c’est à la louche une trentaine d’heures par semaine. Sur un an, ça représente mille cinq cents heures. Sur huit ans, douze mille heures. Je n’inclus pas les deux premières années de la maladie, c’était encore gérable à l’époque. Douze mille heures correspondent à cinq cents jours. Soit un an et quatre mois de sommeil que je ne rattraperai jamais, sans trop faire dans le détail. Peut-être même un peu plus. Ce matin, je pensais arriver à six mois bien tassés, mais en fait ce résultat déprimant ne m’étonne pas. J’ai l’énergie d’un cadavre, en ce moment. Douze mille heures, putain… Je dois dire que ça me fout les jetons. Jusqu’où mon corps est capable de résister ?
Après ma virée à Gentilly, je suis rentré pour tenter de faire un somme. J’espérais gratter une heure de repos, j’ai tenu quinze minutes. Les secousses se sont réveillées trop vite, avant que je sombre complètement. J’ai préféré repartir en balade.
L’avantage d’habiter dans le Vieux Carré, c’est qu’on peut toujours y trouver quelque chose à faire, jour et nuit. Le désavantage qui est le mien, c’est que vivre ici en n’ayant pas beaucoup d’argent à dépenser revient à crever de soif devant une fontaine cadenassée. Je ne suis pas si pauvre que ça, inutile d’exagérer, mais disons que j’ai peu de marge de manœuvre. Alors, je marche, j’observe, j’admire, mais j’en reste là. C’est déjà bien. Contempler ma ville me remonte le moral dans les moments où j’irais bien piquer une tête tout droit dans le Mississippi. Et en ce moment, l’idée a tendance à m’obséder un peu, ce qui me déprime encore plus. Il faudra que j’en parle au toubib, demain.
J’ai donc passé la fin de journée à me promener, comme je le fais tous les soirs en espérant pouvoir dormir plus tard. Quelques kilomètres me donnent généralement trois ou quatre heures de répit dans la nuit. Pas toujours. Ces derniers temps, je me contente souvent de trois.
Heureusement, la pluie n’est pas revenue depuis ce matin, même si l’humidité est encore présente. J’ai arpenté un maximum de rues pendant deux heures, en traînant devant des vitrines et des portes d’entrée cent fois vues. En m’arrêtant chez Johnny’s Po-Boys pour acheter un excellent po-boy {2} au bœuf que j’ai dégusté sans me presser. En suivant un chemin bien précis qui finit toujours par m’amener sur Iberville Street, au 21st Amendment {3} .
Il s’agit de mon bar favori, où je claque presque tout l’argent que je réserve aux loisirs. Là, je peux tranquillement me torcher, à moins de cinq cents mètres de chez moi. Et je peux le faire avec style, car l’endroit est à l’opposé des bars pour touristes hystériques de Bourbon Street. Vraiment classe. Ambiance d’époque Prohibition, serveurs avec casquette et bretelles à l’ancienne, assortis à la déco. Clientèle calme qui me laisse souffrir en paix sans me casser les oreilles. En tant qu’habitant de Louisiane, j’ai droit à 20 % de réduction, ce qui n’est pas non plus négligeable pour mon budget limité. Quant au whisky, il est à tomber. Tous leurs cocktails sont bons, sans parler des bières, que j’ai intégralement goûtées. Le 21st est mon repaire nocturne, comme le Fleur-de-lis est mon asile matinal. J’ai un seul reproche à lui faire : du dimanche au mercredi, il ferme à 23 heures. Un poil tôt pour moi si je veux dormir. Ces soirs-là, comme c’est le cas aujourd’hui, j’enchaîne donc les verres un peu trop rapidement pour les apprécier. Question de dose minimale nécessaire. Sinon, ça ne sert à rien, autant épargner mon foie.
Un jour, lors d’une engueulade, ma sœur m’a demandé pourquoi je ne me contentais pas de me saouler tout seul dans mon salon, puisque ça me reviendrait moins cher d’acheter des bouteilles de whisky au rabais que de claquer mon fric au bar. Elle était en colère et voulait me faire réagir. Je n’ai rien répondu, c’était inutile. Elle a laissé tomber le sujet et ne m’en a plus jamais reparlé. Faith est une fille intelligente. Dans le fond, elle a compris qu’il ne me reste pas des masses d’instants plaisants au cours d’une journée. Pourquoi m’enlever celui-là et me condamner à mater le plafond écaillé de mon appartement comme un type reclus ? Elle voudrait juste que les choses soient différentes pour moi, je le sais bien. L’impuissance la rend parfois teigneuse. Et je suis totalement d’accord avec elle. Moi aussi j’aimerais que ma vie ressemble à autre chose. Qu’elle soit comme il y a dix ans, avant la maladie. Mais réécrire l’histoire ne la modifie pas. J’ai déjà donné : on se retrouve toujours plus déprimé une fois qu’on a fini d’en faire le tour et que la conclusion vous revient en pleine poire.
Il est donc actuellement 22 h 30 et je n’ai plus qu’une courte demi-heure pour écluser ma dose. M’embrumer durablement en bonne compagnie. La musique de fond est agréable, les verres déjà bus ont fait leur effet et je suis juste assez vaseux pour me sentir un peu mieux tout en restant plus ou moins digne. Les serveurs me connaissent et ne cherchent pas à ralentir ma consommation. Ils savent que j’ai l’alcool tranquille et que si je dois vomir, ce qui ne m’arrive que rarement, j’irai le faire ailleurs. Je pense même qu’ils savent pourquoi je bois avec autant de méthode. L’un d’eux est un ancien petit ami de Nelly. Elle a dû leur refiler des informations à mon sujet, c’est à peu près certain. L’intention est louable, même si elle refuse de comprendre que j’aimerais que ma vie privée le reste. Privée, je veux dire. Il faudra que je lui remette les points sur les i, encore une fois. Tout ça est fatigant.
À une table proche de la mienne, trois mecs discutent actualité autour de verres de bourbon. J’entends une partie de leur conversation.
C’est une histoire vraiment moche. Pauvre fille.
Ils disent que c’est un ami de la famille qui lui a fait ça. Elle le connaissait depuis des années. Un prêtre devenu fou.
Une honte pour la communauté religieuse de la ville. J’espère qu’ils l’ont arrêté.
Ils ont pas eu le temps. Il s’est coupé les veines dans une pièce à l’arrière de l’église où il se planquait.
Un prêtre violeur qui se suicide ? L’enfer a dû l’accueillir à bras ouverts…
Je décroche de leurs échanges, les yeux bloqués sur les photos en noir et blanc qui ornent les murs. Scènes de la Prohibition et patrons de la pègre me font de l’œil. L’ambiance est tellement réaliste qu’une descente de flics ou un règlement de comptes armé en plein milieu du bar ne me surprendrait même pas. Je nage dans du coton et mon imagination s’envole.
Dans le film que je me raconte, j’aurais un chouette costume et pas une chemise qui crie au secours. Je serais un privé qu’on recrute à prix d’or pour aider la police sur des dossiers délicats. Un privé qui a choisi sa carrière. Pas celui qui a justement dû quitter cette même police et qui prend le bus pour aller récolter deux cents dollars à Gentilly en écoutant pleurer un pauvre gars au nez qui coule. J’aurais une copine sexy qui serait ma copine. Pas simplement celle de ma sœur. Elle m’attendrait le soir dans un lit aux draps froissés en permanence par nos ébats. Pas par mes crises nocturnes. Je serais un mec content de lui, content de sa vie. Je m’y vois presque et ça me fait sourire.
Je crois que ça y est, je dois avoir bu ma dose d’alcool idéale. Quand mes films deviennent aussi agréables, c’est que je suis confortablement bourré. Objectif atteint, mon corps est plutôt bien relâché et j’ai moins mal.
Dans mon film actuel, il y a quand même des éléments bizarres, que je ne m’explique pas. Des sortes de flashes qui ont commencé à s’inviter la nuit dernière pendant que j’essayais de m’endormir et que je n’avais jamais eus avant, j’en suis sûr. Une espèce de valve en métal et une allumette qui craque contre sa boîte. Ces deux images reviennent maintenant en boucle au milieu de mes gangsters d’un autre siècle et c’est très contrariant. D’où est-ce que je les sors ? Je suppose qu’il faudra que je parle aussi de ça au toubib. Le manque prolongé de repos finit sans doute par attaquer le cerveau et y provoquer des trucs étranges.
Il est temps que je rentre et que j’essaye de roupiller. Même mes mains ont la tremblote, ce soir. Ce n’est pas bon signe pour la suite. Il me reste un peu d’herbe à la maison, ça ne sera pas de trop pour tenter de plonger dans ce foutu sommeil.
Je quitte ma table d’un pas chancelant. Je salue tout le monde d’un geste vague et j’entends quelques « À plus, Zach ! » dans mon dos. Il faut que je rejoigne mon appartement sans tarder. Si je traîne trop, je vais m’effondrer dans la rue. Mais si je marche trop rapidement, je risque le dégrisement, ce qui serait con après tout le mal que je me suis donné. Tout est dans le compromis. Dans le calcul et la connaissance de mon corps. Foutu corps. Parfois, quand les crises deviennent trop fortes, j’en arrive à envier les paralytiques. De telles pensées me font honte et je n’irais pas jusqu’à les partager publiquement. Mais c’est vrai. Ne plus rien sentir pendant quelques heures serait une bénédiction. Pas facile d’avouer ça sans passer pour un monstre. Les gens ne comprennent pas mon problème.
L’air nocturne est lourd, comme la nuit dernière. Je reçois des vagues de chaleur humide dans le visage pendant que j’avance, les yeux à moitié fermés comme pour inviter le sommeil. Mon torse est collant sous ma chemise. Il recrache la moiteur à la manière d’une éponge gorgée d’eau. Ou peut-être que ma peau rejette simplement tout l’alcool que j’ai ingurgité. Il me faudrait une douche fraîche. Mais si j’en prends une maintenant, il est certain que je ne dormirai pas.
Je franchis le petit porche qui mène à mon immeuble, traverse la cour intérieure carrée où les voisins se rassemblent les jours de fête. Tout est désert, ce soir. Tant mieux, je suis incapable d’aligner trois mots. L’odeur des bougainvilliers qui grimpent partout sur les murs et les balcons me saisit. Trop forte, trop écœurante. Je monte le vieil escalier en m’agrippant à la rampe en fer forgé. J’ai du mal à atteindre ma porte en ligne droite. L’envie de pisser se mêle à ma nausée. J’ai un peu abusé de la Guinness, on dirait.
Je m’effondre sur mon lit en friche trois minutes plus tard, en ignorant autant que possible l’état déplorable de mon salon qui aurait besoin d’un nettoyage au jet haute pression. Peut-être que je vais pouvoir me passer de pétard, finalement. Ma tête roule sur l’oreiller, je prie pour un coma rapide. Quatre heures de sommeil, ce serait déjà bien. Tandis que je me sens partir, l’allumette inexplicable s’embrase une nouvelle fois derrière mes paupières closes. Je sombre en laissant la flamme s’agiter au fond de mes pensées épuisées. Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre là ?
Mardi
– 7 –


Constance DuBois replie le dernier pantalon de la pile de vêtements usagés qui sont restés étalés devant elle tout l’après-midi sans trouver preneur. Un peu petit pour un homme, pense-t-elle. Ceci explique sans doute qu’aucun des visiteurs ne l’ait emporté. Il lui faut encore laver les nombreuses et énormes caisses en plastique qui ont servi au transport des nouveaux habits récupérés aujourd’hui, lors de la collecte effectuée simultanément dans divers points de la ville. Les jupes, T-shirts, chaussures et chemises sont en train d’être triés par ses collègues à une autre table. Il faut séparer le assez propre du très sale, l’usagé du bon à jeter, l’utile du superflu, puis répartir tout ça dans les sacs appropriés. Les dons ont été particulièrement généreux, cette fois, et la masse de tissu diminue lentement. Ce qui sera finalement conservé pourra être proposé lors de la distribution suivante, dans une semaine.
Constance est plutôt fière des résultats de l’association caritative dont elle fait partie depuis presque cinq ans. Hope & Unity, en dépit de son budget limité, tient ses promesses : rendre un peu de dignité à tous ceux qui n’ont plus rien. Servir des repas chaque soir dans divers réfectoires publics improvisés, fournir des vêtements, aider à la réhabilitation des quartiers dépeuplés et abîmés par Katrina, comme celui de Tremé, même si l’ouragan l’a relativement plus épargné que d’autres. Ceux où survivent des gens qui ont tout perdu des années plus tôt et n’ont jamais pu remonter la pente, malgré le temps écoulé depuis la catastrophe. Il faut aussi éduquer, informer, conseiller, rassurer, protéger. Le travail est colossal, presque vertigineux. Il y a tant à faire que Constance est souvent prise de découragement. Mais elle sait que cela fait partie du contrat moral qu’elle a signé : chacun des membres de l’association, à tour de rôle, éprouve le besoin de tout laisser tomber. De tourner le dos au spectacle de la misère sociale et affective pour l’abandonner à d’autres. Se serrer les coudes dans ces moments-là est la seule façon de ne pas perdre pied et de résister à l’accablement croissant.
La chaleur encore tenace ne fait que renforcer l’impression d’abattement qui règne sur le petit groupe. Pourtant, la distribution du jour a été un succès. Des dizaines de personnes dans le besoin sont venues se servir et certaines sont restées pendant plusieurs heures pour discuter, à l’ombre des grands parasols installés sur le terrain vide derrière Saint Augustine Church. D’autres n’ont fait que hocher la tête pour exprimer leur gratitude et ont vite disparu, sans lâcher un mot. Ceux qui sont encore là ont envie de parler, Constance le sait bien. Mais elle voudrait simplement finir son travail et rentrer chez elle, au frais. Une journée passée debout à boire des litres d’eau et d’orangeade pour ne pas se dessécher a eu raison de ses forces. Elle a l’impression que de la poussière collante lui remplit les yeux.
Elle se console en pensant que la pluie aurait rendu l’opération plus pénible encore. L’équipe aurait pataugé dans des flaques de boue durant des heures pour peu de résultats. Le bénévolat estival lui paraît cependant presque insurmontable, en cette fin d’après-midi. Le mois d’août sera long, chaud et s’attaquera à la moindre bribe d’énergie qu’elle voudrait pourtant déployer. Les pauvres de la ville ont besoin qu’elle pense à eux avant toute chose, essaye-t-elle de se convaincre. Mais l’entrain coutumier est aujourd’hui factice, elle se sent vidée et déprimée.
Un tuyau d’arrosage est à la disposition des bénévoles, soigneusement accroché à une fixation métallique qui dépasse du mur derrière elle. L’eau, fournie par l’église, est toujours fraîche. Constance retrouve un semblant d’enthousiasme au contact du liquide qui ruisselle sur ses avant-bras lorsqu’elle se lave les mains.
Avant de s’attaquer aux caisses empilées à ses pieds, elle s’accorde la cigarette qu’elle repousse depuis 16 heures. Elle s’est promis d’arrêter de fumer avant la fin de l’année et limite désormais sa consommation. Cinq par jour, pas plus. Celle-ci sera la troisième, ça lui laissera la possibilité de se faire plaisir en soirée. Elle fait claquer le capot du gros Zippo en argent que son ex-mari lui a offert des années plus tôt. La flamme est trop faible, il n’a presque plus d’essence. Heureusement, elle garde une grande recharge dans le fourre-tout qui l’accompagne partout. Aucun de ses collègues ou amis proches ne fume et elle a pris l’habitude d’être prévoyante.
Constance aspire lentement la fumée, profite de chaque bouffée. Elle écoute d’une oreille distraite les échos des voix qui lui parviennent du bâtiment. Le chœur gospel commence sa répétition, comme chaque mardi soir à 18 heures. La spiritualité qui émane de leurs chants la bouleverse en temps normal et elle y puise du réconfort à chaque distribution organisée ici, mais pour une fois elle ne leur accorde que peu d’attention.
Les conversations autour d’elle se poursuivent ; molles, ralenties. Chacun s’adapte comme il le peut à la langueur ambiante. Elle répond brièvement lorsqu’on lui adresse une question et ne cherche pas à prolonger l’échange. Concentrée sur le savon noir liquide, elle nettoie et rince les caisses à grande eau, en les vidant derrière elle dans un regard en béton au pied du mur. Elle sent la sueur qui ruisselle dans son dos, sur son front. Ses yeux la brûlent, mais les frotter de ses mains pleines de mousse serait pire encore. Un de ses collègues l’interpelle.
Constance, tu as bientôt fini ?
Plus qu’une dizaine.
Tu as besoin d’aide ?
Non, c’est bon. Occupe-toi plutôt de défaire la table du fond et de commencer à charger le van.
Le jeune homme s’éloigne en hochant la tête et va ranger planche et tréteaux. Constance apprécie Roman. C’est un gentil garçon, de l’âge de sa propre fille. Il est toujours à l’heure, poli et débrouillard. Une recrue sérieuse, conclut-elle en l’observant.
Elle laisse les caisses nettoyées et retournées sécher au soleil. Même déclinant, il reste vigoureux. Constance s’asperge le visage d’eau froide, peigne des doigts ses cheveux bruns striés de gris, soupire, cherche au fond d’elle un résidu d’énergie. Il lui faut encore regrouper et ranger son propre matériel : savon, éponges, bouteilles en verre ayant servi à proposer des rafraîchissements, gobelets cartonnés. Les glacières et sacs se remplissent. Ses mains s’activent rapidement, par réflexe, alors que ses pensées sont déjà dirigées vers le repas qui l’attend. Une soirée au restaurant avec son amie d’enfance Clarissa. Quelques heures de distraction bien méritées qui lui tendent presque les bras.
Les derniers visiteurs ont compris le message et font mine de partir. Constance observe les chaussures fatiguées, les bas de pantalon effilochés et les visages – majoritairement noirs – marqués par les soucis qui entourent le groupe de bénévoles. Elle voudrait faire plus pour les aider. Mais elle sait qu’elle n’en a ni les moyens financiers ni la force. Le fardeau doit être partagé pour être tolérable. Une journée par semaine, c’est tout ce qu’elle peut leur consacrer. S’impliquer davantage ne ferait qu’éroder un peu plus sa motivation. Il faut bien qu’elle vive, elle aussi. Qu’elle profite de ses dernières années avant une retraite qui approche à grands pas et qu’elle voit arriver avec une pointe d’angoisse. S’occuper des autres passe d’abord par le souci de soi-même, finit-elle par se dire en regardant les silhouettes qui s’éloignent lentement. Soulagement et culpabilité bataillent vainement dans son esprit fatigué. Elle termine son rangement. Ses gestes sont précis, efficaces, détachés de ses réflexions. Constance reste fixée sur la promesse du dîner, sa récompense pour une journée qui ne l’aura pas ménagée.
Roman lance un nouvel appel à son intention.
Constance, je peux récupérer les caisses ?
Oui, je crois que tout est sec. Les glacières sont prêtes aussi. Il me faut juste démonter ma table.
Les autres bénévoles viennent l’aider à finir. Parasols, planches, tréteaux et sièges pliants sont déjà à l’arrière de la camionnette, soigneusement plaqués entre une paroi du véhicule et l’empilement des multiples sacs de vêtements étiquetés. Les glacières comblent vite l’espace restant. L’équipe vérifie qu’elle n’a rien oublié alors que le clocher de l’église leur rappelle qu’il est 19 heures. Aucune trace de leur présence ne subsiste, à l’exception d’une zone de terre humide au pied du mur, qui aura bientôt disparu elle aussi.
Constance salue ses collègues. Deux repartent dans leur propre voiture, deux autres vont repasser au siège de l’association avec Roman, pour y déposer le van et son chargement. L’une des femmes paraît gênée de laisser Constance s’en aller à pied.
Je peux te conduire quelque part ?
Non, je ne vais pas loin, j’ai rendez-vous au Meauxbar.
Le restaurant est à dix minutes de l’église, sur North Rampart Street. Un peu de marche lui fera du bien, si elle veut évacuer les pensées dérangeantes qui l’accablent depuis quelques minutes.
Les portières claquent sur un dernier « À la semaine prochaine ! » et Constance quitte rapidement les lieux pour emprunter Governor Nicholls Street et longer la rangée de bâtiments en direction du sud. Elle a faim, ses jambes lui paraissent faibles et incapables de la porter. Elle aurait peut-être dû accepter la proposition de Lucy, se dit-elle avec une pointe de regret. Le restaurant lui semble soudain trop loin, inatteignable. Constance peste intérieurement contre cette fatigue inhabituelle et presque incongrue.
Ses pas la mènent en quelques secondes au mur est de l’église, laissant apparaître la tombe de l’esclave inconnu. Le spectacle pourtant familier la frappe tout d’un coup pour ce qu’il est : un hommage aux morts anonymes, la reconnaissance de la misère et de la douleur.