Même le mal se fait bien

Même le mal se fait bien

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Livres
742 pages

Description

Ça aura pris cinq ans, mais nous y sommes. Après Dieu et nous seuls pouvons, après Un loup est un loup et En avant comme avant, voici le nouveau grand roman de Michel Folco. Sans doute son meilleur : féroce, hilarant et déjanté. Pour preuve, voici comment l’auteur lui-même résume le livre qu’il a écrit : 

« C’est l’histoire d’un ancien camp romain devenu petit village dans une petite vallée du Piémont victime de l’isolement, des mariages consanguins, d’Alaric le Wisigoth, de la Peste noire, d’un maire mal embouché et d’un médecin atrabilaire. 
C’est une histoire de famille lardée de mauvaises volontés, truffée de mauvais sentiments, ponctuée de coups tordus, et durant laquelle le Mal triomphera triomphalement. 
C’est l’histoire d’un ulcère gastro-duodénal et d’une clause testamentaire qui contraindra Marcello Tricotin – un authentique fils de pute – à un périple mouvementé dans le Royaume Austro-Hongrois du début du XXe siècle. C’est l’histoire d’un voyage éprouvant, initiatique et pas du tout jubilatoire où il est démontré que, si les dernières volontés d’un mort sont sacrées, elles peuvent être particulièrement chiantes. 
C’est l’histoire d’un séjour viennois durant lequel Marcello Tricotin croisera Sigmund Freud, rencontrera la Foudre céleste et réussira à séjourner quinze minutes par quinze mètres de fond dans le Danube. 
C’est aussi le récit détaillé d’une alliance contre nature entre trois espèces de termites et un maître d’école revanchard qui donnera lieu à une vengeance radicale, exemplaire, édifiante et pour tout dire gratifiante à cent pour cent. Accessoirement, c’est la résolution définitive d’un mystère historique dévoilant l’identité du père du douanier impérial et royal à la retraite, Aloïs Schickelgruber-Hitler. »

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Informations

Publié par
Date de parution 09 janvier 2008
Nombre de lectures 61
EAN13 9782234065963
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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© Éditions Stock, 2008
978-2-234-06596-3

DU MÊME AUTEUR
Dieu et nous seuls pouvons, Seuil, 1991
Un loup est un loup, Seuil, 1996
En avant comme avant !, Seuil, 2001

Au biau Lucifer,
qui fait toujours bien ce qu'il fait.

Ouvrage publié
sous la direction de Hervé Hamon
PROLOGUE
(long)
Peu importe ce que nous faisons
si notre intention était de bien faire.
Emmanuel Kant


Mercredi 14 juillet 1813.
Cathédrale Saint-Jean-Baptiste.
Chef-lieu de Turin. Département du Pô.

– Oui, je le veux, dit Giulietta en bon français sans accent.
Sa voix fraîche résonna sous la voûte séculaire de la cathédrale. La nef centrale était bondée. La plupart des invités, des militaires en grande tenue, avaient conservé leurs couvre-chefs et papotaient nonchalamment. Quelques sous-officiers du 1er de discipline se déplaçaient entre les travées en laissant traîner (rââââââââââââââââck) le dard de leurs sabres sur le dallage. Allergique aux senteurs dominantes de l'encens, le jacobin Hippolyte Martingal, maréchal des logis-chef à la 1re compagnie du 2e peloton, avait allumé son brûle-gueule et pétunait en méditant sur la situation, encore ébaudi de se retrouver dans un tel endroit sans avoir eu à le dévaster. La réunion de ces uniformes composait une palette de couleurs vives qui concurrençait le chatoiement des vitraux du xve.
Dehors, sur le parvis, la canicule sévissait dans un ciel bleu vide de nuages. Une foule de civils et de militaires désœuvrés attendait la volée des cloches qui annoncerait la fin de la cérémonie et la sortie des mariés. Des maraîchers poussaient leurs voiturettes à bras en proposant leurs fruits et légumes. Fuyant l'épaisse chaleur, des abeilles – en provenance des ruchers de l'évêché – s'étaient faufilées à l'intérieur de la cathédrale et voltigeaient au-dessus des shakos et des colbacks empanachés (bzzzzzzzzzzzzeuuuuuuh), hésitant à les butiner.
– Et maintenant, monsieur le général-baron Tricotin, voulez-vous prendre Giulietta Benvenuti pour légitime épouse selon le rite de notre sainte mère l'Église ?
Le marié hocha la tête. Le plumet écarlate qui surmontait son colback en loutre battit l'air : deux mouches s'en envolèrent.
– Mmmm.
– Scusi ?
– Mouais.
– Mouais ?
– Mouais veut dire oui, Carmelini, et tu le zais, alors, arrête de faire l'imbézile.
Faisant mine de l'ignorer, Son Éminence le cardinal Giuseppe Di Carmelini engloba le couple d'un geste bref et le déclara uni par les liens très sacrés du mariage. Amen !
– Z'est pas trop tôt, macarel !
Âgé d'un demi-siècle (il avait trente et un ans de plus que sa promise), Charlemagne Tricotin était revêtu de sa grande tenue de général de cavalerie légère. Deux longues cadenettes tombaient sur sa poitrine et sa queue de huit pouces (vingt-deux centimètres) était liée sur la nuque par un large ruban d'acier qui avait pour vocation d'amadouer les coups de sabre. Une croix rouge sang de commandant dans l'ordre de la Légion était épinglée à l'une des trente-six tresses dorées qui barraient sa pelisse verte. Ayant proscrit la très collante culotte hongroise – il la jugeait par trop inconfortable – il portait un ample pantalon de cheval à grand pont doublé à l'entrejambe de basane brun marron ; cousus sur chaque côté, dix-huit boutons en argent brillaient dans la demi-pénombre. Ses bottes noires, dépourvues d'éperons, signalaient son respect pour l'espèce chevaline. Le long de sa jambe gauche, celle qui était raide comme une planche depuis Wagram, pendait un sabre droit de grosse cavalerie au fourreau cabossé. Seules, deux étoiles en argent épinglées sur son colback signalaient que l'on avait devant soi un général de brigade de la Grande Armée.
En retrait, près d'un pilier du xve siècle, se tenait Fernand Bonjanvier, le domestique-ordonnance du général depuis le camp de Boulogne, un faux bossu né pratiquement sans cou qui avait les épaules à la hauteur des oreilles. Fagoté dans un justaucorps civil aux grandes poches toujours pleines, il dissimulait son crâne en pain de sucre dans un bonnet d'écurie vert pomme incliné sur les sourcils. Ses jambes arquées s'enfonçaient dans des bottes fortes qu'il avait butinées en Espagne sur un dragon de la King's German Legion pas encore mort. Bonjanvier n'avait pas de sabre, mais il arborait à son ceinturon une paire de pistolets de gendarmerie qui en imposait. Tout en écorchant une orange et en laissant tomber la peau sur le dallage, il ne quittait pas son maître du regard.
Au premier rang derrière les mariés, Romulus, Angela et Olivia Benvenuti, respectivement le père, la mère et la sœur de Giulietta, gardaient les yeux baissés pour cacher leur profond embarras. Romulus Benvenuti estimait que l'attitude de son gendre dépassait l'entendement. Comment pouvait-on traiter ainsi Su Eminenza le cardinal Di Carmelini – neveu de Sa Sainteté qui plus était – et ne pas être foudroyé sur l'instant par l'archange de service ! Toutefois, Romulus accordait des circonstances atténuantes à son gendre car, dans un premier temps, le haut prélat avait refusé de célébrer ce mariage.
Romulus avait accompagné Charlemagne lorsque celui-ci s'était invité à l'improviste au palais Carmelini. Le cardinal l'avait pris de très haut.
– Ne vous leurrez point, général, votre réputation vous suit partout, telle une mauvaise odeur… et vos exactions d'antan, en Vendée comme en Espagne, sont parfaitement connues du Saint-Père, avait soupiré Su Eminenza, dans son français teinté d'accent romain. À propos, général, savez-vous seulement combien d'églises vous avez brûlées, combien de prêtres vous avez assassinés dans votre sinistre carrière ?
Charlemagne avait affiché un air modeste qui lui allait plutôt mal.
– Eh ! Ze l'ignore, moi. Z'était mon frère Dagobert qui tenait les livres comptables en ze temps-là. Lui, aurait pu vous répondre, au mort près…
Pourtant il fit mine de compter sur ses doigts.
– D'abord, il est inzuste que vous ne menzionniez que les prêtres, il y a eu auzi des zapelains, des vicaires, des moines, des zacristains, des bedeaux, une tripotée d'évêques, plein de bonnes zœurs et même quelques enfants de chœur qu'on a cuits au court-bouillon… En revanze, pas de cardinaux, mais z'est que zes vilains pleutres s'étaient tous escampés en Angleterre…
Se frottant le menton, Charlemagne avait pris un air méditatif qui lui allait aussi mal que l'air modeste.
– Tu pourrais être mon premier, Carmelini… zi tu ne nous maries pas, bien zûr.
L'entrée d'un petit abbé parfumé à la violette et visiblement effrayé contracta le front et les sourcils de Di Carmelini.
Tout en parlant, l'abbé se tordit les mains comme s'il voulait se casser les doigts.
– Les Français occupent la chapelle du Santo Sudario. Leur capitaine m'a dit de vous dire qu'il vous le rendrait seulement après que vous aurez marié leur général, monseigneur.
– Me rendre quoi ?
– Le saint suaire, monseigneur, ils l'ont emporté sans vouloir dire où.
Pâle comme la mort, Di Carmelini avait secoué sa tête perruquée en signe d'incrédulité. Pour la première fois dans sa belle existence, il se trouvait dans la même pièce qu'un authentique barbare, un vrai mécréant, un prêt-à-tout avec une préférence pour le pire. Même en 1798, lorsque le roi Charles-Emmanuel IV avait lâchement abandonné Turin, aucun des Français qui avaient mis à sac la capitale n'avait osé s'en prendre à la très sainte relique.
Un second petit abbé, à peine plus âgé que le premier mais parfumé au jasmin, était entré et avait annoncé sur un ton ému que les Français qui occupaient la chapelle du Santo Sudario venaient d'allumer un feu de bois sur les dalles et se faisaient cuire un ragoût d'agneau.
Le jeune abbé s'était signé avant d'ajouter :
– Ils prennent l'eau des bénitiers pour faire leur tambouille, monseigneur, c'est à croire qu'ils ne savent plus quoi inventer pour profaner.
Charlemagne avait eu un sourire désarmant qui modifiait sa physionomie et le rajeunissait.
– Eh ! Qui veut la fin, ze donne les moyens. Ze te rendrai ton vieux çiffon après le mariage, z'est tout ! Alors, Carmelini, tu nous maries ou pas ?
***
La messe qui suivit la bénédiction nuptiale s'étirait en longueur.
– Active tes bondieuzeries, Carmelini, tu lambines.
Au moment de l'élévation, Charlemagne fit un signe de la main à Bonjanvier qui lui présenta une gourde pleine de café au lait froid et bien sucré.
Le visage rouge brique et la patience proche de l'implosion (grrrrrrrrrrrrr), le cardinal prit sur lui pour continuer sa messe en dépit des ricanements qu'il suscitait chaque fois qu'il se signait ou s'agenouillait devant l'autel.
La cérémonie terminée, le bedeau alla sonner à tout-va les énormes cloches de la Giovanni Battista. Les mariés, au bras l'un de l'autre, remontèrent lentement l'allée centrale, saluant de la tête ceux et celles qui les complimentaient.
Arrivé sur le parvis ensoleillé, le couple marqua un temps d'arrêt. La foule applaudit et des civils agitèrent leurs couvre-chefs au bout de leurs cannes. Les cent neuf hommes montés de la compagnie d'élite au colback et plumet entièrement noirs, sabre au clair, formèrent une haie d'honneur qui s'étira jusqu'à la fanfare et la berline noir et vert du général-baron.
Près du véhicule, monté sur un bai-brun, le sergent-major porte-guidon Jean Eudeline brandit l'étendard de la compagnie d'élite ; brodé en fil d'argent sur fond noir, on lisait : PLUS DE MORTS MOINS D'ENNEMIS.
Cette énergique devise avait été choisie par Pépin Tricotin en 1791, date à laquelle la Convention avait autorisé Charlemagne à lever, à ses frais, une légion de trois cent cinquante cavaliers appelée à devenir la funeste – mais ô combien efficace – légion franche des maraudeurs Tricotin.
Les régiments de la Grande Armée dits de discipline n'ayant jamais reçu leurs aigles (du coup, ils n'avaient jamais eu à prêter serment à l'Empereur), Charlemagne avait suppléé à cet infamant oubli en commandant sur sa cassette au bronzier Thomire – celui-là même qui fondait les aigles impériales – la tête de loup brisant une épée dans ses crocs présentement fixée sur la hampe.
À la vue des mariés qui approchaient, la fanfare – huit trompettes-majors et quatre timbaliers chamarrés – attaqua un entraînant On va leur rentrer dans le flanc.
Séduite, la foule redoubla d'applaudissements.
Tout à coup, plus rien n'alla et adieu la vie !
Sur les toits alentour de la cathédrale, une quarantaine de partisans sardes ouvrirent un feu nourri sur la noce et les invités. Ils étaient armés de Baker, des fusils anglais qui tiraient des balles de trente grammes à une vitesse inouïe ; en sus, leurs canons rayés garantissaient une redoutable précision.
Touché trois fois – à la poitrine, à l'abdomen et dans l'aine –, Charlemagne s'écroula, entraînant Giulietta dans sa chute. Une balle frappa la façade et projeta des éclats de marbre ; l'un d'eux se ficha dans la croupe de la jument du maréchal des logis Jules Lagagne qui, vidé de sa selle, cria en se brisant la clavicule sur le pavé turinois. La fanfare cessa de jouer. Les cloches se turent. Le trafic s'interrompit. On courut dans toutes les directions. Des femmes hurlèrent ; des chevaux hennirent ; des enfants appelèrent à l'aide sur un mode aigu ; des chiens aboyèrent ; l'un d'eux, bousculé, jappa de douleur.
Une balle pénétra de haut en bas dans le dos du porte-étendard Jean Eudeline et termina sa course à l'intérieur du foie. En une seconde son visage vira au vert, un vert profond semblable à celui d'une prairie. Le sergent-major lâcha son guidon et glissa de sa selle. Sa botte resta accrochée à l'étrier. Dressé au vacarme des batailles, son bai-brun ne broncha pas.
Les musiciens de la fanfare coururent se mettre à couvert, tandis que les cavaliers de la compagnie d'élite démontèrent et se protégèrent derrière leur chevaux ; on sortit les mousquetons des gaines et on s'efforça de loger les tireurs.
Aux cris répétés À BAS L'OPPRESSEUR ! les partisans lancèrent plusieurs bombes bourrées de clous de tapissier qui firent de nombreuses victimes et provoquèrent un sauve-qui-peut général. Des attelages s'emballèrent, portant la confusion à son comble. Un cheval sans cavalier galopa droit devant lui, le flanc couvert de sang.
Au lieu de se replier comme convenu, les Sardes, ivres de poudre de la première qualité, s'offrirent le luxe d'une seconde rafale, tout aussi nourrie que la première et qui craqua avec son bruit habituel de toile déchirée.
– Je les vois, là-haut sur le toit, s'écria Aristide Laventure, le lieutenant en premier de la compagnie d'élite.
– À MOI MA COMPAGNIE, J'Y VAIS ! gueula-t-il sans vérifier s'il était suivi – certain de l'être.
Le mousqueton dans la main droite, le fourreau du sabre dans la gauche, il s'élança, courbé en deux, zigzaguant entre les morts, les flaques de sang, les blessés, les nombreux obstacles.
***
Charlemagne n'était pas encore mort.
Allongé sur le dos, les yeux fixés sur un ciel uniformément azur, il se vidait de son sang à la vitesse d'un hyménoptère pourchassant une blatte. Son ouïe, sa vision, son odorat, semblaient intact, mais il était inquiet de ne ressentir aucune douleur (Si j'ai mal c'est que je suis encore vivant)… Que se passait-il ? Que lui était-il encore arrivé ? Il savait juste que c'étaient des Baker qui avaient tiré ; il avait reconnu la détonation si particulière de la poudre anglaise, plus fine, plus puissante que la française.
L'esprit s'efforçait de nier la gravité de son état en lui soumettant des leurres qui avaient la forme de vieux souvenirs. Il se rappelait de la dernière fois où il avait perdu connaissance, à Wagram, dans un champ de blé du Marchfeld, après qu'un boulet autrichien avait arraché la tête de son cheval. En s'écroulant sur le sol couvert d'épis mûrs, le percheron de sept cents kilos avait broyé sa jambe.
Comme Charlemagne ne pouvait plus commander à ses paupières – le soleil lui brûlait les yeux –, cela lui rappela l'Espagne lorsque, en représailles, à la perte d'une patrouille de six hommes éventrés vifs par les moines d'un monastère d'Estrémadure, il avait dépaupiérisé trente et quelques de ces moines avant de les abandonner attachés sur le dos, les bras en croix, le visage badigeonné de miel et, por supuesto, le tout à proximité d'une fourmilière.
– Za va mal, se dit-il lorsque le joli minois de Giulietta se pencha au-dessus de lui et cacha l'astre solaire et le beau ciel bleu.
***
Indemne, le coude à peine écorché dans sa chute, Giulietta dégagea son bras et se releva, le cœur tressautant pareil à un cœur de laitue dans un panier à salade.
Charlemagne vivait toujours ; elle voulait le mettre à l'abri.
Indifférente aux balles qui vrombrissaient dans l'air chaud (bzziiiiim ! dziiiiiim ! tsssiiiiiing ! plok !), elle agrippa son bien-aimé aux épaules et le traîna à l'intérieur de la cathédrale. Ses efforts déployés pour haler les soixante-dix-huit kilos du moribond empourprèrent et déformèrent ses traits juvéniles. Ce faisant, elle refusait de voir la traînée sanglante sur le dallage et détourna son regard lorsqu'elle reconnut son père, sa mère et sa sœur allongés dans une mare de sang vermillon que la chaleur noircissait déjà.
Bonjanvier proposa son aide et se fit sèchement rembarrer.
– Ne le touche pas, il est mien, dit Giulietta, la voix fraîche comme une boule de neige.
Dehors, des explosions à répétition retentissaient, faisant vibrer les vitraux dans leurs écrins de plomb.
***
À part une certaine pression sur la poitrine qui lui embarrassait la respiration, Charlemagne demeurait insensible à la douleur. Cependant, il savait qu'il perdait du sang et que Giulietta aurait mieux fait de cesser de le trimballer ainsi.
Bien qu'il fît sombre dans la cathédrale, il voyait avec netteté la voûte noircie par des siècles de poussières et de fumées d'encens. Son esprit persistait à nier l'évidence en lui soumettant en rafales toutes sortes de représentations triviales tirées de sa petite enfance, de cette époque lointaine où il n'avait pas encore été séparé de ses frères et de sa sœur.
Dehors, une seconde salve de Baker retentit. Il se souvint alors qu'il était détenteur d'une information capitale. Il s'appliqua à émettre quelques sons.
Giulietta s'immobilisa.
– Que dice, amore mio ?
– Ze… zont… des… Baker…
Bonjanvier s'approcha.
– Qu'est-ce qu'il dit, mam'zelle Juliette ?
– Je ne comprends pas… il a dit : Ce sont des bakair ? ? ?
Sécrétées en trop grande abondance, des larmes chargées de sel, de poussières et de débris de mucus débordaient des yeux de Bonjanvier et roulaient sur ses joues.
Cette pâleur, ce regard flou, cette physionomie apaisée, il avait trop vu de mourants pour se tromper ; il savait que son maître s'éteignait.
La voix perçante du lieutenant en premier Aristide Laventure se fit entendre jusque dans la nef.
– Je les vois, là-haut sur le toit !
Les lèvres de Charlemagne remuèrent. Giulietta approcha son oreille de sa bouche et recueillit in extremis ses derniers mots.
Bonjanvier ne tenait plus en place.
– Qu'est-ce qu'il dit, mam'zelle Juliette ?
L'œil éteint, la chevelure en chaos, sa belle robe de mariée maculée de sang, Giulietta se redressa.
– Il a dit : Tuez-les tous.
– Oh ça, ils le seront, mam'zelle… pour sûr qu'ils le seront tous.
Giulietta montra son alliance.
– C'est madame qu'il faut dire maintenant, pas mademoiselle.
Bonjanvier grimaça pour montrer qu'il avait compris.
– Laissez-moué vous aider, mam'dame, je sais c'qui faut faire maintenant qu'il n'est plus.
Giulietta s'insurgea.
– Non et non ! Je ne veux pas qu'on l'enterre. C'est mon mari, il est à moi et je le garde.
Le faux bossu renifla ses larmes, racla sa gorge, déglutit, dit :
– C'que j'sais, moué, c'est qu'il disait qu'ça lui aurait ben chanté d'être embaumifié pareil à ces vieilles momies d'Égypte.
Giulietta hocha la tête, de haut en bas et inversement. Alors, Bonjanvier sortit de la nef et revint quelques instants plus tard, poussant devant lui une voiture à bras vidée de ses marchandises. Il avait ramassé le guidon de la compagnie d'élite qui traînait sur le pavé et l'avait étalé sur le fond.
– Prenez les pieds, mam'dame Juliette, je prends les épaules.
Dehors, régnait un désordre de champ de bataille ; des chaussures, des chapeaux, un landau renversé, des ombrelles, des corps sans vie jonchaient le parvis et la place. Près d'un lampadaire, une poignée de gosses haillonneux butinait un mort ; plus loin, un cheval renversé agonisait avec des bruits étranges, ventre ouvert, organes sortis en pagaille.
Des militaires avaient pris en charge l'organisation des premiers secours. Les avariés les plus touchés étaient transportés sur des brancards de fortune (deux fusils enfilés dans les manches d'un justaucorps) vers les hôpitaux proches de la Santa Famiglia et de la Misericordia ; la plupart des blessés avaient les chairs lardées de clous de tapissier qui empestaient l'ail. Des civils s'efforçaient de rétablir la circulation en dégageant les obstacles.
Impassibles devant les regards questionneurs, Bonjanvier tirait la voiture à bras tandis que Giulietta la poussait. Ils traversèrent la place et brinquebalèrent jusqu'à la via di Po avant de s'arrêter devant le laboratoire de l'illustrissimo maestro Pietro Falchetto, un embaumeur-empailleur célèbre à Turin pour son cabinet original des créatures empaillées de ce monde et d'ailleurs.
***
– Vous faites bien de me l'apporter avec autant de promptitude. Plus le client est frais, meilleure est la qualité de mon œuvre, approuva maître Falchetto avec la mine doucereuse d'un chat en train de s'oublier dans la sciure.
Enturbanné façon mamelouk, une bague à chacun de ses doigts, sauf les pouces, le maître embaumeur était revêtu d'une longue robe-soutane mauve qui soulignait son rond bedon, et d'où dépassait une paire de coûteuses babouches en cuir d'hippopotame nilote. Alban Izzo, son apprenti, l'aida à transporter Charlemagne dans le laboratoire. Ils étaient suivis de près par Bonjanvier et Giulietta ; cette dernière serrant contre sa poitrine rebondie le lourd colback et le sabre de son époux que Bonjanvier avait décroché du ceinturon pour éviter qu'il ne traînât.
Le laboratoire était spacieux, clair, et tout ce qui s'y trouvait était utile. Une fresque murale – signée Julius Imparato – égayait l'endroit par des motifs aux couleurs vives qui reproduisaient les différentes étapes de la momification selon le rituel de l'Ancien Empire. Le connaisseur attentif notait avec indulgence que le visage d'Osiris ressemblait à s'y méprendre au propriétaire des lieux.
Charlemagne fut déposé sur une table de marbre noir pourvue de plusieurs rigoles qui menaient à des ouvertures sous lesquelles attendaient des seaux vides. Tandis que l'apprenti passait la serpillière sur l'égouttage sanglant laissé par le cadavre dans le couloir, maître Falchetto remua ses grandes mains aux doigts bagués.
– Voici les faits, madame. Je vous donne le choix entre une momification à trois mille francs et un embaumement à sept mille cinq cents.
Les sommes étaient considérables ; maître Falchetto les justifiait en expliquant les différences entre les deux traitements. Avec une momification, le corps se desséchait et finissait par donner à la peau un aspect vieux cuir qui altérait les traits et supprimait la ressemblance. Avec un embaumement, la peau gardait sa pigmentation d'origine tout en maintenant une étonnante apparence de vie.
– Et ne me demandez point comment je m'y prends car je ne vous le dirai pas. C'est un secret.
Né dans une famille de négociants installée depuis un siècle dans le souk du Caire, rue Allâhou Akbar, Pietro Falchetto avait quatorze ans lorsqu'il était parti faire son apprentissage de momificateur auprès de ces Égyptiens de Louksor qui persistaient à momifier leurs morts à l'ancienne. Trois années durant il avait dû apprendre par cœur les deux cent sept formules pour sortir au jour du Pert em bru, tout en s'initiant aux techniques d'embaumement consistant essentiellement à combattre les animalcules sournois qui, en dévorant les chairs des morts, provoquaient leur décomposition. Enlever toute l'humidité au cadavre était l'étape essentielle du processus ; ce processus devenait effectif lorsque lesdits animalcules ne pouvaient plus se développer, faute d'eau. Effet secondaire non désiré, le corps déshydraté rétrécissait énormément et la peau prenait cet aspect de cuir racorni qui nuisait tant à la ressemblance.
Après vingt-deux ans d'intenses cogitations et un nombre considérable d'expérimentations, maître Falchetto avait mis au point l'ingénieux procédé d'embaumement qui faisait sa renommée et sa fortune. L'invention consistait à détremper le corps, non pas dans du natron selon l'ancienne méthode, mais dans un subtil mélange d'arsenic et de lait de magnésie qui avait pour effet merveilleux de conserver la peau douce et rose. Si les antiques momificateurs ne faisaient que prolonger la mort, le procédé Falchetto, lui, faisait durer la vie.
Des décennies de pratique l'ayant accoutumé aux requêtes les plus saugrenues, le maître embaumeur ne se formalisa point lorsque la jeune veuve exprima le désir d'avoir son époux embaumé les yeux ouverts.
– Voilà qui est bien naturel, signora. J'ai ici un assortiment d'yeux qui ne peut faire que votre bonheur… choisissez, je vous en prie.
Falchetto lui exposa une centaine d'yeux de verre mis en valeur sur des présentoirs de bijoutier recouverts de velours. Bien que ceux du défunt aient été châtaigne bien mûre, Giulietta sélectionna des yeux bleu de cobalt, d'un bleu si bleu qu'ils persistaient à briller dans l'obscurité.
Le maestro Falchetto ôta une à une ses bagues (huit) et les déposa délicatement dans une coupe de cristal de Bohême. Pendant qu'il nouait autour de sa taille un grand tablier de cuir, Alban Izzo allumait d'une main tremblante une cassolette d'encens supposée supplanter les mauvaises odeurs exhalant déjà du cadavre.
Alban avait treize ans et le spectacle de la mort l'impressionnait encore. Ce général français ensanglanté était son deuxième client (le premier avait été une fillette de six ans tombée accidentellement dans un puits).
Falchetto protesta lorsqu'il comprit que Giulietta avait l'intention d'assister aux opérations d'embaumement.
– Voyons, madame, vous n'y songez point. Cela ne se fait jamais. Je ne donne pas de représentations.