Mémoire du Nil

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Description



Les routes vers le nord sont coupées. Clara, qui maîtrisait sa vie, est ballottée entre les dangers de la nature et la rage des hommes.



Comme elle, voyageurs qui abordez Affrica, vous sentirez le souffle méphitique de l’Enfer sur terre. Pourtant, fascinés par cet énorme flux d’énergie et la puissance de Gaïa sous vos pieds, par le sourire des femmes, vous serez irrésistiblement happés.



Quel tribut devra sacrifier Clara pour y survivre ?



Rentrera-t-elle à Troyes, pour retrouver la terre de ses ancêtres ?



Avec ce 5e et dernier tome, la grande saga médiévale de Christine Machureau s’achève en apothéose.

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EAN13 9782374536750
Langue Français

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Présentation
Les routes vers le nord sont coupées. Clara, qui maîtrisait sa vie, est ballottée entre les dangers de la nature et la rage des hommes. Comme elle, voyageurs qui abordez Affrica, vous sentirez le souffle méphitique de l’Enfer sur terre. Pourtant, fascinés par cet énorme flux d’énergie et la puissance de Gaïa sous vos pieds, par le sourire des femmes, vous serez irrésistiblement happés. Quel tribut devra sacrifier Clara pour y survivre ? Rentrera-t-elle à Troyes, pour retrouver la terre de ses ancêtres ? Avec ce 5e et dernier tome, la grande saga médiévale de Christine Machureau s’achève en apothéose.
Passionnée par l'histoire et les religions anciennes,Christine Machureau s’est aussi adonnée aux voyages lointains. Toujours curieuse de documents non utilisés, sa formation scientifique lui donne l’avantage d’une grande rigueur dans ses recherches. C’est ainsi qu’alliant ses deux passions, elle nous rend, dans un contexte historique et
aventureux, des romans extrêmement attachants.
MÉMOIRE DU NIL
Tome 5
Christine MACHUREAU
LES ÉDITIONS DU 38
À Marie-Christine, Qui restera chère à mon cœur. Mercredi 18 juillet 2018
Tout ce qui se passe ressemble forcément à quelque chose qui s’est déjà passé. Amin Maalouf (Les désorientés,Grasset 2012)
Prolégomènes
L’Afrique est un trésor. Il fut un temps où Affrica nourrissait ses enfants, mais jamais Affrica ne les laissa en paix Vous n’avez que l’image d’un désert, aux enfants survivants, les yeux pleins de mouches et le ventre ballonné. Vous n’avez que l’image de forêts luxuriantes, hantées par des assassins, comme si la terreur pouvait nourrir son monde. Vous n’avez que l’image des bateaux pneumatiques, surchargés de jeunes hommes qui cherchent la terre promise, louvoyant dans le fatras des lois pour en tirer le meilleur, afin de conquérir un eldorado hypothétique à bout de souffle, là où leur famille les envoie, en espérant un retour sur investissement. L’Afrique est l’Eldorado. L’Afrique est le joyau. Et, comme tout pays regorgeant de richesses, elle a été pillée. Mais savez-vous qu’aujourd’hui encore, cinquante tonnes d’or par an transitent par le Mali ? Pour quelle destination ? Continent des paradoxes. Affrica n’est pas morte. Affrica n’est ni pauvre ni épuisée. Affrica est en dérive, car nous, Occidentaux, ne cessons de vouloir la contrôler. Il est nécessaire, afin d’avoir un minimum de clarté, de repousser nos connaissances métempiriques et de se pencher sur l’Histoire, celle qui laisse des traces. Ces traces, je les ai épluchées, d’Ibn Battuta à René Caillé, en passant par Bénédict-Henry Révoil, Frédéric Ludwig Norden, eux-mêmes sortant du néant de purs héros comme Ernest Grandier, Bordelais, prisonnier échappé de l’enfer de Cetewayo, dernier souverain des Zoulous. Ces anonymes fleurissent dans des textes rares… comme cet Italien que l’on retrouve à la fin du XVe siècle à Aksoum. Rimbaud n’est pas loin, lui qui vécut en Affrica une sorte de purgatoire. Épuisé, la mort promise le rattrapera. Alors munis de ces éclairs de lucidité, il nous appartiendra de faire le lien avec les conséquences contemporaines. En attendant, au pas de votre chamelle, suivez mes personnages dont les aventures, j’espère, sont conformes aux réalités lointaines.
Première Partie - Gao
Chapitre 1
Tombouctou est derrière nous depuis une huitaine. C’est à peine si nous comptons les jours. Ce soir, sous les tamariniers dont les fleurs roses en éventail se penchent sur les fuyards que nous sommes, je veux mettre de l’ordre dans mes écrits. Elle est loin cette exaltation de l’explorateur qui anime notre marche depuis trois ans. Fuir c’est se mettre à l’abri, mais c’est aussi perdre le contrôle du déroulement des événements et s’il y a une chose qui m’est désagréable c’est que cette liberté d’entreprendre m’échappe. Nous allons vers l’est en suivant grosso modo le Niger. Errer au gré des attaques extérieures n’est pas un choix. Nous nous contraignons donc. La piste que nous empruntons n’est pas sèche comme celle du Sahara. Chaque point d’eau, alimenté par le fleuve Niger, est couvert d’herbe rase, d’épineux aux longues pointes que les chèvres dévorent goulûment entre leurs babines roses et souples. J’ai gardé mon abaya blanche d’étudiante de Sankoro. Elle est signifiante jusque Gao. Avec bonheur, Maître Soliman, de plus en plus rêveur, qui passe toujours pour mon mari, me rappelle que Maître Isalquier, Toulousain de naissance, l’initiateur de maître Aben Ali, notre ami à tous deux, avait vécu à Gao. Cette ville connaissait déjà les Européens. — Si mes souvenirs sont bons, Aben Ali me disait que l’on rencontre dans cette cité noire des chrétiens ! Rendez-vous compte ! Des chrétiens au cœur d’Affrica ! Comment sont-ils arrivés là ? Je reconnais là la finesse de Soliman. En excitant ma curiosité, il veut me faire retrouver le sourire. Il est de pure condescendance ce sourire, car c’est une ruse, je ne suis pas si naïve. Je me tairai sur les serpents gros comme mes deux bras, sur les araignées grosses comme le poing, mais pas sur les mouches ! La plupart d’entre nous les chassent en agitant en permanence devant le visage une queue de buffle ou de zébu, d’éléphant m’a-t-on dit. Ou de poils de chèvre montés sur un manche de bois d’ébène noir comme la suie, d’acacia ou d’argent cerclé de cuivre, suivant la fortune de l’importuné… Je fus horrifiée lorsque je constatais qu’elles arrivaient à pondre leurs œufs en plein jour dans les yeux des enfants endormis. Certains en perdent la vue et la vie dans des souffrances atroces. Beaucoup d’enfants ne les chassent même plus et vivent avec trois ou quatre mouches accrochées aux coins des yeux. Elles s’abreuvent, je crois. Mais vous dire aussi la gentillesse du peuple à la peau noire, particulièrement des femmes, est un devoir. Leur générosité semble inépuisable. Elles ont toujours le sourire, mais leur colère peut être terrible. Elles se mettent souvent à deux ou trois pour s’occuper d’un mari, mais elles ont leur propre habitat sous forme de case ronde en paille. Les enfants de l’une sont les enfants de toutes les autres. Voilà pour mes impressions récoltées à notre premier village. Là, point de Maures. Rien que des peaux noires. Bambara parle le mandingue et nous est d’un grand secours.
Depuis deux jours nous croisons régulièrement des troupes armées de lances qui brillent dans le soleil, brandies par des hommes luisants, couronnés de plumes magnifiques artistiquement accrochées sur leur crâne couvert de cheveux laineux et crépus. Nous nous poussons craintivement sur le côté de la piste. Ils trottent sans regarder ni à droite ni à gauche, fixant vers l’avant des yeux déjà exorbités par les batailles à venir. Nous en concluons que Sonni-Abbas ne se laissera pas dépouiller sans rien dire. Nous pensons à ceux que nous connaissons et qui ont choisi de rester à Tombouctou-la-savante. Que Dieu, quel qu’Il soit, les garde de la colère des hommes. Nous continuons notre chemin dans un relatif confort. Nous ne manquerons pas d’eau. Robert et Bambara sont attentifs à notre sécurité. Les vols sont nombreux. À mon grand étonnement, Soliman semble déjà planer dans un paradis réservé aux espérants de tous poils. Le présent ne lui échappe pas, non, il lui est indifférent. Notre petit groupe navigue aux abords du groupe plus important représenté par le seigneur Abdul, primitivement en affaire avec Robert de Remiremont, accompagné de légions de serviteurs et encore plus d’esclaves. Son épouse, Yamine, mon amie, semble assommée par la chaleur, elle qui ne quitte qu’exceptionnellement l’ombre fraîche des murs épais de sa demeure, ouvre la bouche comme un poisson hors de l’eau. Son embonpoint la couvre de sueur au moindre geste. Je souffre pour elle. Au soir, où nous pourrions parler, elle s’effondre sous les voiles qui la protègent des mouches et ses yeux vitreux disent son épuisement. Je ne peux rien pour elle. Au loin, d’innombrables gazelles strient la savane de leurs cornes élégantes, lyres au chant muet qui dansent ou fuient l’invisible danger à travers les hautes herbes. Gnous paisibles comme vaches au pré, mastiquent avec application une herbe rase qui rampe au pied des tiges jaunes, immobiles, dans la fournaise de la plaine de Gao. Le défilé des troupes armées de lances a ralenti. Pourtant ce matin on annonce dans la colonne que nous formons que le Kräll de Yousi est en effervescence. — Un Kräll est une sorte de forteresse à la mode Affrica, mais aux murs point aussi hauts que les nôtres. Remiremont m’explique : — Les mouvements de troupes engendrent des vides profonds dans la population mâle du Kräll. Mais, qui ne fournit pas son contingent est l’ennemi de l’Empire de Gao… Personne ne se dérobe. Malgré la présence du fleuve qui roule furieusement une eau boueuse entre des rives marécageuses, une lumière dorée nimbe les murs lisses et sombres. Les chèvres, les bœufs aux cornes magnifiques, troupeaux pâles poudrés de sable ocre, trottinent vers des enclos invisibles. Les adolescents non pubères, vêtus seulement d’un fil de laine rouge à la taille et munis de longues badines lancent à la volée des cris gutturaux qui pressent les bêtes. Nus, noirs et souples, minces et identiques, leurs bras balaient l’air plombé de chaleur en une danse harmonieuse, insensibles aux nuages d’insectes vibrionnant et vrombissants. Nous trottinons nous aussi en descendant une légère butte. Les murs du Kräll sont à notre portée. Le soleil haut dans le ciel devrait faire taire le peuple épuisé. Or, il n’en est rien. Des chants guerriers s’élèvent, voix d’hommes qui scandent une phrase répétitive que nous ne distinguons pas. Que dire ? Que dire de ce que nous voyons et que nos yeux se refusent à croire ? L’espace est si vaste que nous ne percevons pas le bout du
rempart. Un arbre monstrueux est au centre de l’attention de tous. On nous dit que c’est un arbre sacré, un baobab aux feuilles vernissées. C’est la dimension qui nous étonne et derechef une peur vague nous envahit. Un tronc gris et lisse – il faudrait vingt hommes bras écartés pour en faire le tour – projette sur la foule des branches torturées d’où pendent d’incroyables fleurs, têtes en bas, plus larges que deux mains d’homme. Elles sont d’un blanc virginal avec des pistils découverts formant une boule aussi grosse que le ballon de soule. Nous sommes là proches de l’entrée du Kräll et l’on nous bouscule. Maintenant les hommes fous, un bon millier, voire plus, nous frôlent sans nous voir. Ils tournent en lignes rayonnantes centrées sur le baobab, les corps noirs minces et nerveux sautent haut, les pieds joints inlassablement, dans une poussière épaisse. Leurs yeux déments ne voient personne. Les sons caverneux qu’ils émettent donnent le frisson. Par intervalle, ils brandissent en cœur des lances qui brillent dans un soleil meurtrier. La sueur étincelle sur les cuirs. C’est plus qu’une sensation de guerre imminente, c’est déjà un mouvement hypnotique qui les précipitera vers le sang et la mort. Abruties par le bruit et la poussière qui va jusqu’à voiler le soleil, des femmes nous tirent et d’autres nous poussent en longeant la muraille de terre et de briques séchées. Nous nous éloignons de cette scène effrayante dans sa démesure jusqu’à une case allongée déjà occupée par des fuyards comme nous. La place est chiche. Nous nous en contenterons. D’un commun accord nous décidons de nous faire discrets. Le sentiment qu’un seul geste mal interprété nous désignerait comme victime expiatoire nous rendra sages. Notre compagnon Abdul, le marchand de Tombouctou et sa généreuse épouse Yamine ne cessent de geindre. Il sort de la case en surchauffe et pense en imposer par ses monnaies d’argent pur, réclamant je ne sais quoi. Deux géants le ramènent comme un sac d’ordures. Il roule sur le sol. Yamine hurle, mais il n’est pas blessé. Cette danse folle s’apaisera à la nuit, corps mêlés de sagaies effilées dans une épouvantable odeur de suint à peine humain. Affrica nous fait peur et nous n’avons encore rien vu. Nous sommes là depuis un jour et une nuit. Ce matin une grande bassine de cuivre est déposée devant la porte centrale de la case communautaire. Un homme de Tombouctou nous renseigne. — C’est du lalo. Cette sorte de bouillie c’est du mil et de la feuille de baobab pilés. Ce n’est pas vraiment mauvais. La saison des pluies a commencé. C’est une époque bénie des hommes noirs.
Chapitre 2
Gras-double est venu chercher Robert et Soliman. Nous l’avons baptisé ainsi pour des raisons évidentes… Une peau de léopard tacheté sur le ventre imposant, une poitrine tremblante couverte de breloques d’argent et d’or en fait quelqu’un d’important. Bambara n’est pas convié et nous, les femmes, ignorées. Je décide, accompagnée par notre brave esclave, de visiter le Kräll. Partout les regards se détournent. Je suppose qu’il faut que Soliman et Remiremont soient acceptés par le chef Yousi. Ensuite, nous pourrons exister. Je commence à comprendre les coutumes d’Affrica. De retour à la grande case, Bambara se tourne et se retourne. Petite Leïla a disparu. Ses pépiements d’oiseau ne nous accompagnent plus depuis un certain moment… Nous repartons en sens inverse, nous ne la trouvons pas. — Restez à la case, Maîtresse, je vais la chercher. Bambara a retrouvé Leïla. Cramponnée au cou de notre esclave, jambes tendues, serrées à mort, elle hurle par intermittence. — Bamba ! Elle a été violée ? — Non, Mîtresse, c’est plus grave. Qu’y a-t-il de plus grave pour une enfant à peine pubère ? — Mais parle, pour l’amour de Dieu ! Leïla ne nous sert à rien, c’est juste une charge de plus, mais nous y sommes tous très attachés. Il n’y a pas la moindre once de malice en elle. C’est une innocente. — C’est les matrones… Elles l’ont examinée. Elles voulaient voir si… elle avait déjà servi… Bamba se renfrogne. Je sais que je n’en tirerai rien de plus. Mes deux compagnons arrivent à la case communautaire. Ils avaient choisi dans le barda de Robert une vieille épée à la jolie crosse. En frictionnant la lame avec du vinaigre, elle avait encore de l’allure. Yousi fut ravi de l’accepter en cadeau de remerciement pour son hospitalité. Mais nous n’allons pas nous attarder. Notre destination, c’est Gao. Malgré tout, il nous faudra assister demain à une cérémonie sacrificielle pour que les hommes du Kräll reviennent tous vivants de la guerre contre les Marocains. Ainsi l’ordonnent les dieux. Nous partirons ensuite, quitte à camper dans la brousse, Gao n’étant plus très loin. Soliman me regarde. — Leïla pleure ? Tu l’as punie ? — Demandez à Bamba. Il ne veut rien me dire de précis. 1 Après des palabres sans fin dans un sabir coloré d’arabe et de tédaga , mon maître et époux de fortune m’annonce : — Les matrones ont vérifié sa virginité. Bamba nous dit qu’elles la veulent pour un de leur esclave beau et fort pour lui faire des enfants. — Elles ne l’auront pas. Leïla est à moi. — Il faudrait que nous partions au plus tôt, mais il nous faut assister à cette fichue cérémonie au risque de déplaire à Yousi. Ils sont si nombreux… Nous convenons tous les trois que nous aurions mieux fait d’éviter ce Kräll. Il fut découvert aussi dans cette soirée que seigneur Abdul, son épouse et toute leur smala avaient disparu. L’effervescence se poursuivit toute la nuit et je pensais qu’ils se