Mémoire Fauve

Mémoire Fauve

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162 pages

Description

Sur le rythme d'un thriller, une femme recherche sa propre personnalité, perdue à la suite d'un choc psychique. Elle veut sa deuxième chance. Mais le cerveau se reconfigure-t-il à notre gré comme n'importe quel ordinateur ?





Le club de sport s'appelait le "Health club ". Anne – qui le fréquentait assidument – entendait " Hell's club ". Des femmes entre deux âges s'y refaisaient plus ou moins une forme. Pour Anne, il ne s'agissait que d'agentes dérisoires missionnées pour l'humilier par un monde méprisable tandis qu'elle-même œuvrait en secret au service d'un monde supérieur. Et puis c'est la crise violente, en plein club.
Anne reprend conscience dans un hôpital psychiatrique, soignée pour paranoïa aigüe, apparemment privée de mémoire, réduite à sa fine silhouette et à son rêve, blessé, de toute puissance. Sur cet échiquier, elle se croit la Dame noire en quête d'une mystérieuse Dame blanche, sa rivale.
Anne se reconstruit, recherche et retouche son passé qui fut peut-être celui d'une star télévisuelle. Elle se sent manipulée par le thérapeute, à moins qu'elle ne veuille le manipuler, tout comme elle manipule les hôtes du " Pavillon des Dingues ", personnages pathétiques ou burlesques. Anne considère son cerveau comme un système informatique dont elle pourrait réinitialiser le logiciel d'exploitation.
L'écriture de Philippe Will, sobre, nette, portée par une sourde pulsation, invente – au-delà de l'humour noir – un humour fauve, la meilleure arme contre l'univers prédateur des images et de la société du spectacle. Une critique (électrique) de la raison médiatique.





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Informations

Publié par
Date de parution 24 avril 2014
Nombre de lectures 4
EAN13 9782362791130
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Cover

 

PHILIPPE WILL

 

MÉMOIRE FAUVE


 

Du même auteur :

Rock’n roll, éditions Volum-Œil de Cain, 2010.

Dealer ou la Valse des maudits, éditions Volum-Œil de Cain, 2011.


 

MÉMOIRE FAUVE

PHILIPPE WILL

Alma, éditeur. Paris


 

 

 

 

 

 

© Alma, éditeur. Paris, 2014.

© Volum-Œil de Cain, 2014.

ISBN : 978-2-36-279113-0

Couverture : Humanoid Robots,

Tokyo Science University, 1997

© Makoto Iwafuji / Corbis

Graphisme > Francois Xavier Delarue


 

À My-Kim...

 

Consciente du caractère singulier des pages qui suivent, je me devais de préciser certains points. Chronologiquement, ce récit s’étend de part et d’autre des faits pour lesquels j’ai été internée.

C’est mon thérapeute qui, peu après mon réveil, m’a suggéré d’utiliser l’écriture pour expulser ce que ma voix refusait d’articuler. L’épisode intitulé Période Fauve est le fruit de ce travail. Par la suite – sans doute avais-je pris goût à l’exercice –, j’ai continué à tenir le journal de mes aventures. Période Blanche relate la manière dont j’ai repris le contrôle d’un cerveau qui, sans être celui de quelqu’un d’autre, n’était plus tout à fait le mien.

Du texte original, je me suis contentée d’expurger les répétitions obsessionnelles et la plupart des obscénités que me dictait mon flux intérieur. Pour le reste, j’aimerais que l’on se souvienne, si jamais (à nouveau) les chevaux se grattent le dos, que le monde futur a vu le jour aux confins de la raison.

Dans un lieu baptisé Pavillon des Dingues par ceux qui y vivent...

PÉRIODE FAUVE

 

Une fois arrêtés la stratégie et le mode opératoire, j’identifie un certain nombre de préalables, au premier rang desquels, un repérage discret semble s’imposer.

Hell’s Club. Une blonde oxygénée me fait visiter les installations. Comme elle tente de me tirer les vers du nez, j’extirpe quelques mots d’une gangue sémantique lointaine. Je dis que j’ai stoppé toute activité physique il y a des années de cela. Que je compte m’y remettre à mon rythme. J’affirme connaître mon corps. Non, je n’ai pas besoin de programme individualisé, ni d’un suivi permanent.

Surtout pas, ai-je envie de hurler.

Les vestiaires sentent la chatte aigre et la sueur rance. Partout, de vieilles pouffes bourdonnent dans un halo orangé. L’Oxygénée comprend-elle que je suis au bord du vomissement ? Pas plus que le sauna, elle n’insiste pour me montrer le hammam. De retour à l’air libre, elle m’informe que j’aurai à me procurer un cadenas pour mon casier. Un cadenas à clef, spécifie-t-elle, parce qu’il y a un problème avec les cadenas à combinaison. Je ne lui demande pas de préciser la nature du problème.

En partant, je note l’horaire du cours d’abdo-fessiers. Être une fille anonyme dans un cours collectif fait partie de la Mission. Pour le reste, l’Oxygénée m’a montré la planque idéale.

En surplomb du hall principal se trouve un lieu que la signalétique désigne du nom de mezzanine (tout en précisant que l’endroit bénéficie du label Détente et Relaxation). L’éclairage y est tamisé et l’espace habillé de plantes tropicales de manière à lui conférer l’aspect bucolique de la jungle au crépuscule.

Surtout – outre un alignement de rameurs –, il est équipé d’une rangée de tapis de course dont les caractéristiques semblent convenir. Autre avantage, une accessibilité visuelle totale sur l’ensemble du club. Tout en demeurant dans l’ombre protectrice.

J’entre dans le détail opérationnel. Tout d’abord : le vestiaire. Hors de question que je me foute à poil au milieu de vieilles pouffes siliconées.

Simple question de bon sens.

Je dois donc me procurer une tenue ne nécessitant pas que je me change sur place. Une tenue que je pourrai dissimuler sous un manteau XL. Lequel je glisserai dans mon casier, ainsi que le reste de mes affaires. Opération dont la durée ne saurait excéder quelques secondes.

Je bénis l’Oxygénée pour le cadenas à clef. Opter pour un cadenas à molettes aurait nécessité un effort de mémoire incompatible avec certains aspects de la Mission. Sans compter les risques de sudation et de possible panique. Être prise de malaise au milieu des Vieilles Pouffes constituerait évidemment une catastrophe majeure.

Une fois en tenue, étape suivante – s’enfermer dans les toilettes. Dix minutes de claustration constituent à mon sens un laps de temps raisonnable. Ainsi, personne ne pourra colporter quoi que ce soit sur mon compte. Que je ne me douche pas, ne me change jamais, ou ce genre de choses.

Sur un autre plan, je décide de m’astreindre à une préparation légère. Objectif : éviter de passer pour une cruche – le genre de fille qui ne met pas un pied devant l’autre et s’emmêle dès qu’elle tente le moindre mouvement.

Les questions liminaires résolues, je songe à m’équiper. L’idée directrice est de ne pas attirer l’attention.

Jamais et sous aucun prétexte...

D’emblée, j’écarte les micro-accoutrements tape- à-l’œil – style short moulant et débardeur mini. Si ces tenues ont l’avantage de constituer l’uniforme de celle qui veut se faire remarquer et permettent pour cette raison de se fondre dans la masse, elles ne cadrent pas avec l’esprit de la Mission. Moi, ce que je veux, c’est passer inaperçue pour moi-même – comme si j’étais un courant d’air.

Un visuel mixte – débardeur et pantalon de danse – s’impose peu à peu. Par souci d’objectivité, j’envisage d’autres possibilités, mais ne donne pas suite. Pas plus que pour une cruche, je n’entends passer pour une gourde.

J’en reste donc au pantalon de danse. Je prends néanmoins conscience qu’il ne doit pas être identifié comme tel, sous peine d’exciter la sulfureuse fascination du mâle pour la ballerine.

Je déniche l’article parfait sur un site luxembourgeois. À ma commande s’ajoute un assortiment de débardeurs multicolores que, dès réception, je passe à la machine, afin d’en atténuer l’éclat. Une paire de Nike discrètement siglées complète l’ensemble. Sur fond de chaussettes sombres, elles formeront une continuité crédible avec le reste du harnachement.

Une nuit, vers deux heures du matin, je descends courir dans le square, en bas de chez moi. Les arbres forment une dentelle acérée sur le ciel mauve. Le périmètre est minuscule et désert. Le lendemain, je me réveille tard dans l’après-midi. J’ai mal aux cuisses et aux mollets. Pour compléter ma formation, je fais des pompes. À leur tour, mes bras et mes épaules deviennent des nids de guêpes.

Tous les jours ou presque, Créon se connecte afin de connaître le détail de ma nouvelle vie. En réponse, ma voix débite un couplet appris par cœur sur une brochure que m’a refilée l’Oxygénée. Passés quelques instants d’un silence chargé, j’affirme me sentir épanouie. Probablement étais-je un peu dépressive avant.

Maintenant je vais mieux, bien mieux.

Subrepticement, j’ajoute que je projette mille choses depuis que j’ai repris le contrôle de mon existence. Ton circonspect de mon interlocuteur. Fais attention à toi, Antigone, murmure-t-il. Pour une raison évidente, ces paroles résonnent à mes oreilles de manière particulière.

À l’instant où je me déconnecte, une bouffée de colère s’empare de moi. Le problème, me dis-je, c’est que Créon est jaloux. Jaloux d’une jalousie profonde et maladive.

Mais jaloux de qui ? De quoi ?

Tom et Thomas, il les connaît sans les connaître. Je ne lui parle pas d’eux et eux ne me parlent pas de lui. Sauf occasionnellement, pour exprimer leurs doutes.

Récemment, cette chose s’est produite. Jusqu’ici – le trouvant rassurant et de bon conseil –, je me sentais proche de Tom et avais tendance à fuir Thomas qu’à l’inverse je percevais comme inquiétant et de mauvaise influence. Eh bien, par une étrange cabriole, les pleurs de Thomas me semblent aujourd’hui légitimes tandis que le sourire de Tom me tape sur les nerfs.

Tom, possédait-il ce sourire avant d’être architecte ? A-t-il choisi cette profession pour la raison que la nature l’a ainsi doté ? Sans doute ne le saurai-je jamais. Toujours est-il qu’à présent, on discute souvent, avec Thomas.

Je lui dis que Tom est trop vieux. Qu’il le maintient dans un état de dépendance, vu que lui – Thomas – ne gagne rien, alors que Tom est richissime. Je lui dis que l’autre finira par le plaquer et qu’il devrait prendre les devants. Je le préviens qu’avec ses goûts de luxe, il va en baver, surtout au début. Mais qu’il se sentira mieux. À tel point qu’il me remerciera...

Parfois – de plus en plus souvent, en fait –, Tom se connecte pour me dire qu’il a encore trouvé Thomas en larmes. Que la fréquence des crises augmente de jour en jour. Il me demande si je sais quelque chose. Moi, je le rassure. J’emploie les mots cicatrisants.

Je dis c’est la vie...

Peu de souvenirs précis de mes débuts au Hell’s. Comme si les événements s’y rapportant étaient enveloppés d’un cocon d’épuisement. Je suis un avion dans les nuages. De temps à autre, une trouée me laisse apercevoir un morceau de paysage ou un bout de ciel, pièces éparses d’un tout dont le sens m’échappe. Alors, je reste sous pilote automatique et laisse les centrales inertielles faire le travail. Encore aujourd’hui, je ne saurais estimer la durée de cette période végétative, mais il s’écoule probablement quelques semaines avant que je reprenne les commandes.

À présent, l’Oxygénée prend ma carte d’une main et de l’autre me tend une serviette. D’un pas souple, je me dirige vers le vestiaire des filles. Mon casier se trouve à l’écart, dissimulé des Vieilles Pouffes par une rangée de plantes vertes. Regard circulaire. Je me débarrasse de mon manteau XL et file aux toilettes, Libération sous le bras.

Si un temps, j’ai pensé que L’Équipe ferait un accessoire plausible, je n’ai pas manqué de réaliser mon erreur.

J’applique le plan à la lettre : vestiaires, chiottes, mezzanine et inversement. Parfois, je me tortille à l’avant-dernier rang du cours d’abdos-fessiers. C’est l’Oxygénée qui donne les cours. Je suis concentrée à l’extrême. Il s’agit de bien faire, de manière à ne pas me faire remarquer, tout en me gardant de trop bien faire, exactement pour la même raison.

Plus généralement, ma ligne de conduite est simple. Ne pas me faire repérer, avoir l’air naturel, me fondre dans la foule et intégrer les codes. Les consignes tournent en boucle et forment dorénavant un bruissement familier dans lequel baignent mes neurones.

Si la mezzanine est un mirador idéal, pour une raison inconnue, les plantes vertes résonnent d’un éclat particulier. Comme si elles étaient parvenues au stade ultime de la conscience. Je range cette pensée morose sous l’onglet course géostationnaire et dérive de l’âme.

À mes pieds, des hordes polyvitaminées transpirent sur des marcheurs elliptiques. Plus loin, des pelotons immobiles font route vers le néant. Au fond du hall, un groupe de Vieilles Pouffes chevauche le StairMaster – appareil à grimper les escaliers virtuels, raffermisseur de vieux culs.

Première phase de la Mission : observer...

Je n’évoque pas ici le simple coup d’œil, mais l’observation véritable, c’est-à-dire la démarche réfléchie menant à un embryon de jugement. Qui sait s’il n’y a pas des Prédateurs, au Hell’s Club ? S’il n’y a pas des clins d’œil entendus ? Des remarques acerbes ? Pour l’instant, personne ne semble faire attention à moi, mais je ne suis pas dupe.

Je ne sais si c’est l’exercice physique ou la tension nerveuse, mais lorsqu’à nouveau, je suis chez moi, je me vois prostrée dans ma chambre, même pas sur le lit, assise dans un coin, à proximité de la salle de bains.

De ça, je me souviens à cause des tuyaux.

Comme je n’ai pas la force de me connecter, je colle mon oreille aux tuyaux d’évacuation de l’immeuble. Parfois, des voix fantômes transitent à travers la plomberie et l’angoisse de la ville remonte dans un mascaret infernal.

Et puis, il y a ce rêve que je fais, à moitié éveillée. Face à moi, une prairie s’étire en pente douce vers une rangée de peupliers. Derrière les peupliers, un lac. Un lac dont la surface, calme en apparence, se froisse comme si l’eau sombre digérait quelque chose.

Au bout d’un certain temps, mue par un mouvement réflexe, je me couche et m’endors d’un sommeil poisseux. Lorsque je me réveille, la nuit est bien avancée. Je me dirige alors vers mes surfaces de contrôle et détruit, sans les lire, les messages de Créon.

 

Le Nouveau, je l’ai vu venir de loin. Il faut dire qu’au Hell’s, observer les nouveaux afin de les trouver mal fagotés et bruyants, ne prête pas à conséquence et fait passer le temps.

Les nouveaux se repèrent à leur aspect vintage. Exhiber leurs plus vieux T-shirt et ressusciter leurs shorts adolescents sont pour eux des passages obligés. Pour le reste, les nouveaux tapent du pied et soufflent comme des bœufs. Ils demandent sans cesse comment fonctionne telle machine, alors que c’est marqué dessus.

Afin de montrer qu’ils positivent, les nouveaux retroussent les lèvres. Parfois, ils positivent au point d’imaginer pouvoir s’accoupler avec l’Oxygénée, laquelle n’a d’yeux que pour Gunther, le prof de body-pump aux allures de veau aux hormones.

Bien que son T-shirt ne laisse guère de doute sur le millésime de sa carte de membre, le Nouveau en question se signale à mes yeux par un comportement atypique. Discrétion relative et niveau sonore acceptable. Il sourit peu et n’entre pas dans l’orbite vénéneuse de l’Oxygénée.

Dans les vestiaires, en revanche, le Nouveau est au centre des murmures. Ses flaques de sueur, sa consommation de lingettes (qu’il tire du distributeur situé à proximité des StairMaster), son corps galbé, ses traits aussi réguliers que ceux d’une fille –, tout est passé au crible dans un chuintement démoniaque.

En ce qui me concerne, le Nouveau ne me dérange pas, si ce n’est que sa présence récurrente sur la Mezzanine – où il a pris l’habitude de ramer dans la jungle des plantes vertes – draine un afflux massif de Vieilles Pouffes sur mon territoire. Le film est toujours le même. Arrivée bouche en cœur. Discret carpet bombing de phéromones à son intention. Départ par où elles sont venues. Générique de fin – fondu enchaîné de fesses maigres tendant alternativement un body fluo.

Fidèle à sa charte comportementale, le Nouveau ignore l’attention dont il est l’objet. Bien qu’ayant troqué son T-shirt Aerosmith contre une tenue sombre en ClimaCool, il se tient éloigné des affaires du Hell’s et joue les esprits déconnectés.

Pour l’instant, je l’ai à l’œil, sans plus.

Si je ne suis pas indifférente à son enveloppe, je me dois de rester concentrée. En parallèle avec l’identification des Prédateurs et autres Sbires, je poursuis l’entraînement.

J’étais sur le point d’entrer dans la phase active de la Mission lorsque cette chose incroyable est arrivée.

Pourquoi en ce jour précis ?

Ce que je crois, c’est que certaines périodes de l’existence sont plus denses que d’autres. Comme si les événements appelés à se produire étaient inégalement répartis dans le temps. D’aucuns prétendent que c’est le hasard, moi je pense que tout hasard dissimule une organisation.

Simplement, on ne veut pas l’admettre.

Toujours est-il que ce jour-là, je m’en souviens minute par minute. Étrange sensation au réveil. J’allume mes terminaux et consulte mes sources habituelles. Aucune d’elles ne fait état de quoi que ce soit. Je souris d’un air entendu. À vrai dire, je ne suis pas surprise.

Je me rabats sur Thomas que, pour une obscure raison, je soupçonne de savoir quelque chose. Aussitôt connecté, il pique sa crise. Soi-disant qu’il n’a pas dormi de la nuit et que je le réveille.

Moi, du tac au tac, je lui demande comment il se pourrait que je le réveille alors que précisément, il n’a pas dormi ? Aussitôt, il se met à pleurnicher. Entre deux quintes de larmes, il dit dépression et tête au fond du seau. Je lui réponds qu’il ne doit pas pleurer. Qu’il n’est pas dépressif mais malheureux, et que des bonnes raisons d’être malheureux, on en a tous. Enfin, surtout lui...

Et là, c’est l’amie qui s’exprime.

Il est malheureux parce que Tom, à force de conjuguer bassesse de vue et étroitesse de cœur, ne comprend rien à ses aspirations profondes.

Alors que je suis sur le point de me déconnecter, Thomas cesse de sangloter et prétend qu’il a réfléchi. Il dit que j’ai raison pour les architectes. Les architectes, dit Thomas, fabriquent des boîtes. Comme ça, c’est plus facile pour nous ranger, répète-t-il plusieurs fois de suite.

Je félicite Thomas pour sa profondeur d’esprit et l’encourage à aller plus loin. Ce qu’il faut désormais, c’est qu’il se pose les bonnes questions. Comme il me demande lesquelles, je lâche le morceau pour les plantes vertes et lui confie mes doutes à propos de leur véritable nature. Puis, par association d’idées, je lui suggère de s’inscrire chez les Verts parce que ce sont des gens bien qui sauront tenir compte de ses idées.

Bref, une journée comme une autre, avant que j’arrive au Hell’s. Après m’être débarrassée de mon manteau XL, je me dirige vers les toilettes. Comme d’habitude, il n’y a rien dans Libération que je ne sache déjà.

Léger échauffement. Total recall des données utilisateur, puis j’appuie sur le bouton start. Je cours depuis trois quarts d’heure lorsque mon sixième sens détecte une présence. Aussitôt, je me retourne.

À quelques mètres de moi, le Nouveau programme son rameur. En dépit d’une pointe d’agacement, je poursuis mon voyage immobile.

Note mentale – penser impérativement à modifier mes horaires d’entraînement de manière à éviter cette promiscuité naissante... Rapport aux Vieilles Pouffes, mais pas seulement...

Soixante minutes au display. Mon tapis décélère et s’immobilise. L’ordinateur de bord résume l’entraînement et me félicite pour les progrès accomplis.

À l’instant précis où je pose pied à terre, le Nouveau cesse de ramer et entreprend de nettoyer son embarcation. J’observe au passage qu’il a fait provision de lingettes au rez-de-chaussée, vu qu’il n’y a pas de distributeur à l’étage.

Tandis que je remonte l’allée avec en ligne de mire l’escalier conduisant à l’espace stretching, il achève sa tâche, se met sur ses jambes et fait mouvement dans ma direction. Intention affichée : se débarrasser des lingettes qu’il tient à la manière d’un bouquet de fleurs blanches. Vraisemblablement dans la poubelle située à proximité de mon tapis de course. Nous sommes sur le point de nous croiser lorsque se produit l’événement qui allait bouleverser mon existence.