Mes premiers pas à la SNCF (1er prix Catégorie Récits)

Mes premiers pas à la SNCF (1er prix Catégorie Récits)

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Cet ouvrage a reçu en 2018 le 1er prix du Concours autobiographique 80 ans SNCF, catégorie « Récits »

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Ajouté le 28 décembre 2018
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Langue Français
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Denise Thémines
Mes premiers pas à la SNCF
er Ce récit a reçu en 2018 le 1 prix du Concours autobiographique 80 ans SNCF, catégorie « Récits »
Le lundi 21 juillet 1969 à 3 h 56 le premier homme mettait un pied sur la lune et moi, à 7 h 50, je franchissais la porte du 88, rue Saint-Lazare, à Paris, siège de la SNCF : le fameux « 88 » comme tout le personnel le nommait et qui, comme je l’appris plus tard, fut le siège de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM), qui avait elle-même remplacé l’École des Ponts et Chaussées.
Ce lundi, trop en avance, j’attends face au porche monumental, un peu pompeux avec ses deux colonnes, ses deux anges rondouillards, son horloge aux bords ciselés, sa grille ouvragée. La solennité du porche, des immeubles et de la cour intérieure renforce l’importance des événements du jour. Mon entrée à la SNCF, l’alunissage, la fatigue due à ma veille télévisuelle me donnent le tournis jusqu’à me sentir investie d’une mission sans savoir l’identifier.
L’entrée, bien avant le plan Vigipirate, est gardée par un vigile. C’est l’époque où l’on craint non les terroristes, mais les syndicalistes et les gauchistes, 1968 est tout proche. Je montre ma convocation au planton, il m’indique avec moult gestes et détails mon parcours : « Vous montez l’escalier, puis.., ensuite…, après..., enfin ce sera la deuxième porte à droite !» Dans la cour deux perrons un en face, large, imposant et un à droite plus petit, j’opte pour celui-là. Je n’ai pas monté trois marches qu’un homme en uniforme bleu vient à ma rencontre et me dit : « Ben Mademoiselle ! Vous vous trompez, c’est l’escalier réservé aux directeurs, à leurs collaborateurs et à la Direction du personnel ! Vous, pour la Caisse générale, vous devez prendre l’escalier du milieu ! » Je balbutie des excuses et me dirige vers l’escalier central. À ce moment arrive une voiture, un chauffeur descend précipitamment et va ouvrir la porte arrière. Un homme en sort une sacoche à la main. Je suis confuse et impressionnée. Je ne sais pas qu’un jour je monterai par cet escalier, que je reverrai le même garçon de bureau, je le reconnaîtrai, lui, non !
1 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Je me répète les indications du portier : « Traverser la grande salle, prendre à gauche, longer les caisses, monter au deuxième étage, prendre le couloir de gauche, tourner à droite…» Je crains de me tromper et d’être en retard. Je vois enfin le nom recherché sur une porte : Monsieur A. Je frappe timidement, j’entends un « Entrez ! » tonitruant ! Un homme, casque de cheveux blancs sur la tête, belle prestance, yeux clairs, m’accueille. Je reste debout, lui va s’asseoir et m’interroge : « Comment se fait-il qu’une fille comme vous veuille entrer à la SNCF ? À cause du service public, lui dis-je,
Vous voulez un emploi stable à vie !
Non c’est pour le service public ! » Je ne sais pas développer davantage, je sens ma voix trembler. Il conclut par un : « Bon ben alors ! Bienvenue à la rédactrice stagiaire ! » J’avais été reçue à un concours externe d’employés de bureau. Il propose de m’accompagner dans les dédales des corridors, « En évitant la salle des titres ou salle Tivoli », lance-t-il. Ce dernier nom sent le jardin et l’Italie, je n’en dis rien. Il me conseille, pour ne pas me perdre, de rentrer et sortir par le 21, rue de Londres : « Plus rapide et plus simple pour vous! » ajoute-t-il. Arrivée à GK C3, une subdivision de la division C de la Caisse générale, il me confie à monsieur R., qui lui-même me confie à monsieur L., qui me confie à monsieur D. et, enfin, à madame R. Femme d’une cinquantaine d’années, c’est elle qui est chargée de faire mon apprentissage.
Sa mise en plis est impeccable, j’ai un peu honte avec mes cheveux longs et raides, pour me rasséréner je me dis : « Ils sont propres et brillants !» Elle m’emmène dans le bureau appelé « Salon de musique ». En entrant, je suis impressionnée par les dorures, le vert rare des murs, les moulures qui courent autour du plafond très haut, l’immense miroir aux boiseries dorées installé au-dessus d’une large cheminée de marbre blanc et les hautes fenêtres aux crémones elles aussi dorées. Cette pièce est somptueuse. Les bureaux et les chaises, vides pour cause de vacances estivales, me paraissent incongrus en ce lieu raffiné. Madame R. me dit avec fierté : « L’acoustique est très bonne !» Je resterai un soir et je chanterai simplement pour faire vibrer ma voix en ce lieu si extraordinaire. J’imaginerai un concert de piano pour des dames aux robes à crinoline et des hommes en redingote noire.
2 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Je reçois d’une personne affectée aux fournitures : un plumier, une gomme, un critérium à la mine rouge, un à la mine bleue (je possède encore ces deux crayons toujours en bon état, malgré leur presque cinquantenaire), un stylo à bille noir, un dé en caoutchouc à picots, une boîte de trombones et d’épingles à tête et une pelote de ficelle. En ce premier jour je m’installe à côté d’elle, « Vous regardez bien comment je fais ! ». J’ose une interrogation, elle répond : « Ne posez pas de questions, regardez ! » Elle sort des pièces comptables d’enveloppes de papier kraft, à l’époque je n’aurais pas utilisé ces mots, je ne connaissais rien à la comptabilité. Elle semble compter, contrôler, puis elle rassemble les papiers de même catégorie avec un trombone, elle inscrit quatre chiffres parfois en rouge, parfois en bleu sur la première page. Après plusieurs inscriptions et manipulations, elle me dit : « À vous, écrivez 1985 et vous mettez le trombone en haut à droite ! » Elle regarde mon travail, pousse l’attache d’un ou deux millimètres, prolonge la boucle du cinq. Elle me regarde, navrée : « Vous n’êtes pas faite pour ça, vous ne saurez jamais !» Je pique un fard, j’ai honte de moi, je m’imagine renvoyée. Comme si de rien n’était, elle se lève, ôte sa blouse, sort son peigne, se recoiffe, remet du rouge à lèvres. Elle redresse une mèche de cheveux et me dit : « On va aller dans "le Grand Cirque" porter les pièces vérifiées. » Je ne comprends pas, je ne pose plus de questions, je la suis, mal à l’aise, elle devant, pimpante, moi derrière, intimidée. Nous arrivons dans un immense bureau ouvert, sans cloison, je dis bonjour du bout des lèvres. Elle dépose les papiers sur une longue table et nous repartons dans notre salon de musique.
À 11 h 30 tapantes, elle lance triomphante : « Moi, je ne déjeune pas à la cantine ! » Restée seule, assise face au miroir je me regarde, je ne pourrai pas travailler des jours, des mois en me voyant à chaque lever de tête, moi complexée, je serai au supplice. Tout démarre mal. Je rumine quand deux jeunes hommes du « Grand Cirque » passent la tête et me proposent de m’emmener à la cantine : « Elle est très difficile à trouver, elle est sous les toits !» Je les suis, reconnaissante, récitant un chapelet de remerciements.
La cantine est dans un long local mansardé. Des tables de huit s’alignent jusqu’à la soupente. La serveuse passe avec un chariot rempli, sur le plateau du haut : les hors-d’œuvre et sur le plateau du bas : les plats. Elle ne sert que lorsque les tables sont pleines. Les assiettes passent de main en main, un pouce touche la sauce dans mon assiette, je sens un haut-le-cœur ! Je pense à mon père qui me traite souvent de mijaurée, je souris. En échange de la nourriture, la serveuse récupère un ticket du carnet acheté à l’entrée.
3 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Mes collègues m’expliquent les horaires. Nous commençons à 8 h, la pause déjeuner va de 11h30 à 12h10 puis nous travaillons jusqu’à 17h52. «Mai 1968 a fait baisser les heures de travail qui étaient les plus élevées d’Europe ! » dit bien fort un jeune collègue. Un monsieur à sa droite soulève un sourcil et fait la moue. J’interroge sur ce chiffre de sortie pas rond, ce déjeuner si tôt. « Avant, me répond le jeune Limougeaud, on travaillait le samedi, puis le samedi matin, maintenant on ne travaille plus les samedis, seulement quatre samedis par an. C’est compliqué parce que le temps de travail est annuel ! Pour le déjeuner tôt, il faut aller à tour de rôle, c’est la régulation ! » ajoute le jeune homme d’un ton docte. À la fin du repas je sais tout sur les horaires, les cantines avoisinantes, notre rattachement aux services centraux, la position « plébéienne » de GKC3 à la Caisse générale, la noblesse étant l’Inspection, puis GKM1, M2, M3… « Cause toujours, dit un de mes collègues à la cantonade, le métier le plus noble à la SNCF est agent de conduite, le reste c’est de la roupie de sansonnet! » Tous ces sigles, ces mots, ces noms inconnus font la ronde dans ma tête, ils m’ouvrent au monde cheminot.
L’après-midi madame R. m’emmène au service lingerie pour que l’on me fournisse une blouse. Je n’ose pas refuser, pourtant je sais que je ne la porterai pas. « Elle est bleue pour les femmes et en nylon, pas depuis longtemps, celle des hommes est grise », me précise-t-elle. Le local lingerie est sous les toits comme la cantine. En entrant, ce qui me frappe, c’est l’odeur d’éther, de lessive, de « propre » et le bruit de machines à coudre. Des lingères cousent, rapiècent des essuie-mains, des blouses... J’apprends que tous les quinze jours on peut donner sa blouse à laver. De grands paniers recueillent les blouses à nettoyer, travail réalisé par une entreprise extérieure. Je ne mis jamais ma blouse ou presque, sauf pour aller aux archives ou faire des travaux de tri, de rangement. Je suis étonnée que la SNCF ait dans son personnel des lingères, je ne suis pas au bout de mes surprises, car j’apprendrai que le sous-sol du 88 abrite, outre un bunker, tout un corps de métiers d’artisanat: peintre, plombier, maçon, menuisier, électricien...
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Très vite une place se libère dans le « Grand Cirque », c’est-à-dire le BCVG (bureau central des versements de gares). J’abandonne donc Mme R. Dans ce bureau toutes les pièces comptables des gares : les chèques, les bons de paiement de régularisation, les feuilles de solde, les mandats CP, les mandats de la Mutuelle d’Ivry, les mandats de la CM ex AL (caisse de maladie de l’ex Alsace-Lorraine)…, sont reçuespour être vérifiées puis comptabilisées après leur saisie par le service de mécanographie à l’aide de cartes perforées. Cet espace tout ouvert contient cinq rangées de six personnes, plus quatre dans un coin tout au fond. Ce grand bureau est surmonté d’un petit bureau appelé « le bocal » par certains ou « le mirador» par d’autres, il possède un mur en vitre qui ouvre sur « le Grand Cirque ». Le responsable/cadre a une vue imprenable sur tout le personnel. Lorsqu’il descend de « sa tour», une crispation parcourt toutes les échines, le sous-chef de bureau, M. D., quitte précipitamment sa chaise et sa table installées au pied du « bocal» et le suit, humble et plié.
Les pièces comptables viennent des réseaux nord, est, ouest, sud-ouest, sud-est, et Méditerranée, ce mot me fera rêver, les noms de gares m’emmèneront au bord de la mer.
L’encadrement est uniquement masculin. Le sous-chef de bureau récite, à tout propos, sous sa moustache des phrases latines. Me revient en mémoire le jour où il arriva affolé, brandissant dans la main une lettre que j’avais rédigée pour signaler une erreur à la gare de Limoges-Bénédictins et non Chambertin comme je l’avais écrit la première fois : « Mais Mademoiselle, il faut utiliser le formulairead hocet reproduire en l’adaptant le texte habituel ! Ici pas dead libitum! » J’en fus vexée, je m’étais beaucoup appliquée dans ma rédaction. Je compris que je ne devais surtout pas innover.
On entend dans ce grand bureau tous les accents, la province semble s’être donné rendez-vous du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, s’ajoutent les savoureux accents des rapatriés d’Algérie. Les Méditerranéens ont la parole facile, joyeuse, le verbe haut. Je suis une des rares Franciliennes. Tout me semble très exotique !
Je me souviens d’un rituel matinal: un homme arrive systématiquement en retard, du haut des quatre marches qui mènent à la salle il lance par deux fois «Salam aleykoum» et tous les présents répondent: « Salut Bébert! » Le sous-chef de bureau tend son bras gauche et tapote de sa main droite la montre en disant : « Encore en retard! » Bébert regagne sa place en
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esquissant des pas de danse, baisant une main de femme par-ci, par-là. Parfois il toise le sous-chef de bureau et dit : « Moi je viens travailler pour mes cigarettes ! » Sa femme gère une agence de publicité. Le sous-chef hausse les épaules et sur un ton théâtral lance : « En attendant allez-vous asseoir et mettez-vous au travail ! », il marmonne en haussant les épaules 1 toujours la même phrase :«Ut hora sic dies nostri super terram! » Ce Bébert invita, pour son départ en retraite, ses collègues au restaurant de l’Assemblée Nationale, nous nous promenâmes partout dans l’hémicycle avec pour seule consigne : « Ne pas prendre des papiers à en-tête ! » Je montai solennellement au perchoir et, balayant d’un regard solennel tout l’hémicycle, j’eus l’impression d’avoir senti la démocratie à l’œuvre. Je ne pus m’empêcher de courir dans les travées en m’inventant un interdit pour mieux sentir mes vingt ans. Je m’éloigne, mais les souvenirs sont comme les pelotes de laine, on tire un fil et tout vient. Bébert n’était pas le seul personnage atypique du bureau.
Je me souviens du matin où un homme en blouse grise, cheveux coiffés à l’arrière, barbe poivre et sel marche avec componction et lenteur, il se dirige vers moi, me tend la main et dit 2 d’une voix grave : « Dobry dègn » ; devant mon air étonné, il rit et tout son corps est secoué de soubresauts. J’interroge ma voisine. « M. V est pope ! me souffle-t-elle à l’oreille. Il prépare ses sermons, apprend le russe dès que le travail lui laisse du temps. » Les seuls mots 3 que je connaisse en russe, je les lui dois : « Spasiba, da svidaniia, dobry vetcher . »
Je me souviens de Madame A. Elle vit dans le Marais, possède la gouaille du titi parisien. Toujours une anecdote, une moquerie dans la bouche et sur le bord des lèvres une éternelle cigarette dont la fumée lui fait fermer l’œil droit ! Beaucoup fument dans ce bureau. C’est la guerre entre les camps, fumeurs, non-fumeurs, finalement une pause « ouverture des fenêtres » sera instituée.
Je me souviens de cet homme souffrant du TOC laveur, il se lave les mains et les avant-bras toutes les heures. Au lieu de tendre la main pour dire bonjour, ilavance le petit doigt de sa main droite. Chacun finira par le saluer à distance.
1 « Nos jours sur terre passent comme une heure. » 2 « Bon après-midi. » 3 « Merci, Au-revoir, Bonsoir. » 6 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Je me souviens de l’escouade de demoiselles provinciales qui ont largement fêté les catherinettes (journée de festivités au bureau sous le signe du vert et du jaune, couleurs du chapeau de ces demoiselles qui avaient 25 ans et pas de mari). Toutes rêvent du prince charmant, elles se contenteraient d’un mari et des enfants. Telle une épidémie (douce) quatre se marièrent la même année.
Je me souviens de la femme d’un ingénieur mort subitement à la trentaine. La SNCF l’a embauchée pour qu’elle puisse nourrir et élever ses trois enfants en bas âge. Avec son chignon impeccable, ses manières précieuses et son ton bourgeois, elle détone dans ce « Grand Cirque ». La SNCF se donnait une mission sociale.
Maintes autres personnes mériteraient quelques lignes, mais revenons au « Grand Cirque ».
Un objectif commun soude ces gens si différents : sortir à l’heure. En effet, dans l’après-midi, mais parfois en toute fin, les chèques arrivent dans des sacoches de toile marron fermées par une lanière de cuir, il faut les contrôler avant notre départ du soir. La remise des chèques à la banque est impérative. Un préposé à chaque réseau se précipite pour récupérer les enveloppes dans lesquelles se trouvent des chèques, des CVK (coupons kilométriques voyageurs) ou et des CTK (coupons de transport kilométrique). Il faut vérifier que la somme et le libellé correspondent, que la date est exacte et le chèque signé. Ensuite, sur une machine à calculer aux touches bruyantes, le ou la plus habile tape le montant de chaque chèque, annoncé par un collègue. La somme totale doit correspondre à celle mentionnée par la gare. Si ce n’est pas le cas, il faut pointer un par un les chèques ; compléter un bordereau lorsqu’un chèque n’est pas conforme. Les coupons sont comptés et doivent aussi correspondre au montant déclaré par la gare.
Le départ du soir est donné par le sous-chef de bureau, il regarde sa montre qui possède une trotteuse, chacun, dans « des starting-blocks » comme pour une course, attend que Monsieur D. baisse le bras et lance un «Bonum vesperum !», en écho on entend un bonsoir en espagnol, en italien, en arabe, en picard, en russe, un joyeux mélange dans lequel se glisse le goût de l’enfance et de ses chahuts.
7 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Le troisième jour, je fus sommée, toute affaire cessante, d’aller dans le bureau de M. P., craignant toujours de mal faire je me précipitai, là je vis ce M. P. essoufflé, respirant très difficilement et me demandant d’aller vite chercher un médicament à la pharmacie du coin de la rue d’Amsterdam et de la rue de Londres : « Je suis connu, dépêchez-vous ! » Je me répétais le nom du médicament et du chef. Pourquoi m’avait-il choisie moi ? J’étais la plus jeune, la plus rapide peut-être ? J’avais l’impression que si je n’allais pas assez vite il allait mourir, je sentais peser sur moi une énorme responsabilité. Je revins à toute vitesse. Ressuscité par son médicament antihistaminique, quelques minutes plus tard, il m’appelle dans son bureau : « Vous êtes capable de passer l’examen de chef de groupe, option mouvements de fonds. » Je me demandais si mon potentiel était en rapport avec la rapidité de ma course à pied ? Il continua : « Quand vous serez commissionnée (il fallait un an de service avant d’être définitivement accepté au statut) vous préparerez l’examen de maîtrise. Dès à présent, prenez des cours ! » Ne sachant quoi étudier, je pris des cours du soir d’opérations financières à court et long terme, je n’y compris pas grand-chose ! J’eus l’impression d’être étudiante et cela me plut.
Le BCVG a une situation particulière, il est placé au-dessus d’un local de l’économat. On trouve dans ses rayons les produits d’alimentation non périssables (café, savon, sucre, pâtes, légumes secs, conserves, gâteaux secs…), l’épicier cheminot nous accueille en blouse grise… Je retrouve la même odeur que celle du camion ambulant de l’Aveyron où j’allais passer mes vacances enfant. Le midi certaines femmes, si elles ne trouvent pas dans l’économat du 21, rue de Londres, ce qu’elles cherchent, courent à la gare Saint-Lazare, un magasin beaucoup plus important leur permet de s’approvisionner tant en viande qu’en légumes frais. Elles partent le soir chargées de gros sacs pleins de provisions. Étonnée j’apprendrai qu’il y a des économats, en province, et qui plus est dans des wagons qui sillonnent le territoire ferroviaire ! Parfois le désœuvrement, la faim s’additionnent, je demande l’autorisation d’aller à l’économat, je me rappelle le goût des nonnettes, du chocolat Menier…
8 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Quand toutes les pièces sont contrôlées, codifiées, classées, rassemblées en paquets ficelés, le travail manque, il reste parfois des heures à combler. Je m’ennuie, je regarde la pendule dont les aiguilles me paraissent tourner en sens inverse. Mais l’ennui, comme chez les enfants, m’est salutaire, je rêve et les personnes qui composent ce « Grand Cirque » me distraient. Et surtout il y a une tolérance pour la lecture, mais elle ne doit pas être ostentatoire au cas où un grand chef nous rendrait visite.
Je découvre vite le chemin de la bibliothèque, proche de la cantine. J’aime fouiller, regarder, picorer quelques phrases dans les livres, j’aime ce silence si rare, j’aime ces chuchotements qui volent légers dans ce local. J’aime aussi l’odeur de papier mêlée à celle de la poussière.
Avant l’embauche le Dr V., taiseux et un peu rougeaud, vous examine pour savoir si vous êtes bon pour le service. La SNCF ne recrute que du personnel en « bonne santé physique et mentale », pour les administratifs pas de tests psychologiques comme pour des métiers liés à la sécurité. Le personnel, à sa demande, peut consulter un médecin généraliste tous les matins dans le cabinet médical sur place. Des consultations de spécialistes réputés dans toutes les disciplines sont possibles. Je n’en finis pas de découvrir et de m’étonner. J’ai l’impression d’être entrée dans un monde parallèle.
Dès mon arrivée à la SNCF, il est question à la Direction financière de créer un service informatique, la mécanographie avec ses cartes à trous devient obsolète. Je pose ma candidature pour être formée et rejoindre ce service à sa création. On me refuse au prétexte : « Que je ne peux, en tant que femme faire les 2X8 et que programmeur n’est pas un métier de femme, le sexe féminin n’est pas assez logique ! » Je suis sonnée. Cette inégalité professionnelle et le travail répétitif me pousseront quelque temps après à devenir déléguée du personnel.
9 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
À l’image de la société, la SNCF assigne, alors, les rôles selon le sexe de son personnel. Ainsi les femmes ont droit au congé pour soins à enfant, pas les hommes ; le travail de nuit leur est interdit, mais les facilités de circulation de leurs conjoints sont moindres. C’est en 1974, avec la déclinaison de la loi sur l’égalité hommes/femmes, que les droits s’étendront et que tous les métiers des filières seront ouverts aux femmes.
Au cours de ces premiers jours, je glane des informations soit à la cantine, soit au bureau et je fabrique le puzzle : « La SNCF. » Je découvre qu’en plus de faire rouler des trains de voyageurs et marchandises (les mots clients et fret ne sont pas encore utilisés) sur des rails qu’elle entretient elle-même, elle loge, forme, soigne, distrait, nourrit son personnel. Elle possède son propre système de protection sociale (sécurité sociale et retraite, médecins…) sans compter son rôle de CAF (Caisse d’allocations familiales). Le puzzle n’est pas terminé sans la dernière pièce, celle des activités sociales qui vont des colonies de vacances à la philatélie... Je n’en reviens pas, je suis étonnée et contente, même si cette autarcie me trouble et m’inquiète.
J’ai bougé au sein de la SNCF, de la direction à la région. J’ai eu la chance de participer à maints projets, de l’application personnel au TGV Nord, du management de projet à la création de la direction de l’Ingénierie… Je n’ai jamais oublié « le Grand Cirque », ni les collègues/personnages de cette époque. Plus jamais je n’en ai trouvé d’aussi singuliers, d’aussi originaux. Tous ceux dont je me souviens (une bonne vingtaine) sont là serrés dans ma mémoire, personnages de réalité disparue. J’ai pour mes premiers collègues une tendresse particulière. Leurs noms, leurs images s’inscrivent dans des bulles de couleur sépia.
Le « La», devant SNCF, a disparu, groupe oblige, ce petit article défini perdu a enterré les décennies passées dans cette entreprise. Ce texte est un hommage reconnaissant à la SNCF où j’ai pu exercer des métiers différents (comptabilité, ressources humaines, communication, analyse fonctionnelle, chargée de mission…), aucune entreprise ne m’aurait offert autant de possibilités.
10 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.
Presque 50 ans après, ces petits morceaux de vie de 1969 ayant échappé à la trappe de l’oubli font une histoire imparfaite certes, incomplète bien sûr, mais émouvante pour son auteure : c’est la mienne.
11 Ce texte ne peut être reproduit ou publié sans l’accord de son auteur et de SNCF.