Mésopotamie je reviendrai
242 pages
Français

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Mésopotamie je reviendrai

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Description

Laissez-vous emporter dans une quête de vérité en pleine Mésopotamie, accrochez-vous à vos propres intuitions !

Le retour aux origines est toujours, en quelque sorte, salvateur. Il en ressort bien souvent de la joie, parfois de la douleur et souvent des repères inaliénables.
L’histoire qui est contée vous emporte à Babylone, en Mésopotamie, au VIè siècle avant Jésus-Christ, en quête de vérité sur les origines des civilisations. Puissent vos yeux s’assortir à la juste cause. Accrochez-vous à vos propres intuitions, au doux son de l’Euphrate, sous la lune indiscrète. Point de sermon ni d’incantation, une lampe à huile et votre discernement suffiront.
Alton Geneva, antiquaire et astronome, habite à Babylone depuis bientôt un an. Loin de sa contrée, à la merci de la providence, il lui faut empêcher une guerre qui se trame, épaulé par Magdalena Kissing et trois fidèles amis.
Tous les chemins ne mènent-ils pas à…Sumer ?

Suivez Alton, Magdalena Kissing et trois fidèles amis dans leur volonté d'empêcher une guerre qui se trame.

EXTRAIT

Les routes et les chemins de Mésopotamie nous réserveront encore de grandes surprises. Bousculée à l’heure actuelle par les guerres d’idéologie et d’ethnie, elle écrit une nouvelle histoire. Celle-ci est moins avenante que l’originale, car elle concerne désormais une terre marquée par d’innombrables souffrances.
Qu’importent la latitude et la longitude, nous sommes bien en présence d’un majestueux palimpseste historique. Nous reconnaîtrons aisément le pouvoir captivant de cette région, car elle a, tôt ou tard, croisé notre regard dans les livres d’histoire citant l’Antiquité. Le voyage auquel vous allez prendre part ne nécessite ni valises, ni crèmes solaires et encore moins les moustiquaires, il apportera votre imaginaire par-delà les monts de Galilée afin de s’enivrer des authentiques parfums d’un passé glorieux.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Écrivain arrivé sur la vague tardive des mots, aimant à s’amuser de leurs sens et de leur portée, Olivier Auré se passionne pour l’écriture qui imagine et transporte. Son premier roman Mésopotamie, je reviendrai est le premier opus d’une trilogie historique d’aventures basée sur les origines des civilisations. « Si l’écriture est une fin, la plume est un commencement… ».

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Informations

Publié par
Date de parution 04 mars 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782378777975
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Olivier Auré














Mésopotamie je reviendrai
R o m a n




































© Lys Bleu Éditions—Olivier Auré
ISBN : 978-2-37877-797-5
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de
l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à
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soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants
du Code de la propriété intellectuelle.









À Fundania, à ma mère, à mon défunt père, à mes sœurs…






P r é f a c e




À l’heure des civilisations oubliées, au temps des charmes obscurcis, se livre un
paysage de légende. La terre se lie au Tigre et à l’Euphrate pour exprimer l’identité
d’un berceau. Comment se persuader que l’on est en présence du premier sol des
grandes civilisations  ? Cet environnement n’attend pas qu’on le décourage que ce
soit pour sa rudesse ou sa versatilité. Il est posé sur le décor naturel de l’influence
de l’araméen.

Tant de luttes ont jonché ces lieux, tant de déchirements, d’exactions et de
dénouements. Il convient de simplement y penser voire le considérer. Les steppes
s’étendent en parlant aux déserts tandis que les prairies sont verdoyantes. Le
contraste est prononcé aussi bien sur le plan culturel que géographique.

Les vestiges sont là, irrésistibles à l’épreuve du temps. Ils racontent une certaine
1
histoire, déroulée à l’ère des bâtisseurs et des visionnaires. Si les Sumériens
pouvaient aujourd’hui témoigner, ils argumenteraient de plus belle. Le ciel azur est
souvent une étrange compensation, surtout sur ce territoire souvent tombé en
déréliction. Il suffit de traverser villes et villages pour apercevoir des peuples qui
survivent avec fatalisme.

Ur, Nippur, Babylone, Ninive et Palmyre nourrissent les cartes topographiques
depuis plus de cinq millénaires. Ils demeurent présents comme invisibles tellement il
est facile d’imaginer leur stature d’époque. Tous ces peuples et ces civilisations
ensevelis ne suffiront pas à ternir l’image sempiternelle d’une ère légendaire,
constamment inexacte pour les historiens, mais bel et bien enfouie dans les sols des
plaines iraquienne et syrienne.
Nous sommes bien peu de chose devant l’immensité d’un désert, mais, de temps
en temps, nous pouvons imaginer les étapes successives de sa formation au gré
des phénomènes climatiques et de l’érosion. Nous sommes bien peu de choses
devant l’un des berceaux de l’humanité, mais nous montrons une juste révérence
aux legs historiques.

Les routes et les chemins de Mésopotamie nous réserveront encore de grandes
surprises. Bousculée à l’heure actuelle par les guerres d’idéologie et d’ethnie, elle
écrit une nouvelle histoire. Celle-ci est moins avenante que l’originale, car elle
concerne désormais une terre marquée par d’innombrables souffrances.

Qu’importent la latitude et la longitude, nous sommes bien en présence d’un
majestueux palimpseste historique. Nous reconnaîtrons aisément le pouvoir
captivant de cette région, car elle a, tôt ou tard, croisé notre regard dans les livres
d’histoire citant l’Antiquité. Le voyage auquel vous allez prendre part ne nécessite ni
valises, ni crèmes solaires et encore moins les moustiquaires, il apportera votre
imaginaire par-delà les monts de Galilée afin de s’enivrer des authentiques parfums
d’un passé glorieux.

Que sait-on réellement de Babylone   ? Que sait-on de ces mythiques jardins
suspendus et de cette tour de Babel légendaire   ? La Mésopotamie méridionale
devait ressembler à un gigantesque carrefour géographique, commercial et culturel.
On peut facilement imaginer tous ces commerçants patentés ou tous ces badauds
foulant ces chemins en quête de fortune et d’avenir. On peut facilement imaginer
2 que l’akkadien courait encore les rues, langue riche au passé cunéiforme. Aux mois
de l’arrivée des eaux, à savoir décembre et janvier, il faisait sûrement bon vivre à
travers les grandes murailles de cette cité. Mais à quelle époque   ? Partons pour
l’an 600 avant Jésus-Christ. Le royaume d’Assyrie, au nord, est mordant de
conquêtes et, pour autant, les chemins de l’emprise de Babylone restent
étonnamment calmes et mercantiles. Le palais du roi Nabuchodonosor II, de la
dixième dynastie, tient place forte à l’instar de la future porte d’Ishtar.
Comment imaginer l’avenir de Babylone puisque nous en sommes à l’apogée  ? La
vie y est agréable que l’on soit habitué ou pas aux mondanités. La tour de Babel,
maison du fondement du ciel et de la terre, construite depuis plus de deux
millénaires, impose sa présence par son impressionnante hauteur et son envergure
déconcertante. Le chef-d’œuvre fut interrompu par Dieu lui-même, en voulant dire
Yahvé, pour punir l’orgueil humain. Mais cela est une très vieille histoire. Parthes,
Perses, Kassites, Chaldéens et Araméens coexistent selon leur rang social et leur
vocation à la sédentarité ou au nomadisme. Ils sont Babyloniens, n’est-ce pas  ? Il est
à souhaiter que des yeux voient cette ruche ardente, ou en l’occurrence, se
l’imaginent. Ce qui se passe ici, en la cité de «  la porte des Dieux  », marque le sceau
d’un des plus mythiques secrets de l’histoire. Il ne faudrait surtout pas mésestimer la
culture antique, car elle a vu et décelé des problématiques illisibles par l’homme du
vingt et unième siècle.
L’Euphrate se baigne dans sa candeur et ne cesse de se répéter la semonce
suivante : «  pourvu que j’arrive avant le Tigre…   ». Les deux fleuves parallèles se
livrent un combat de frères comme galvanisés par l’intérêt qu’on leur porte et l’avenir
de la région. Ils irriguent tous deux ces plaines arides et hostiles et sèment, du
mieux qu’ils peuvent, les parcelles de végétation, d’oasis et de fraîcheur. Les
températures frisent les records ici-bas et, malheureusement, aucune station
balnéaire n’est à répertorier dans les alentours. Babylone est bien le seul joyau de
Mésopotamie méridionale favorable à leur réputation alors autant faire bonne figure.
Avant l’arrivée des Achéménides, dans environ 60 ans, le Babylonien, tel
l’épicurien insatiable, jouit de manière éhontée d’une époque prolifique. Une
population disparate constitue la pyramide sociale, et l’honnêteté ne fait pas
vraiment partie du manuel de la réussite. Les avertissements divins n’ont visiblement
eu aucun effet sur cette époque mystique, mais réelle. Nabuchodonosor II s’occupe
très bien de son palais, de ses batailles et de ses chantiers dédiés à la postérité. Le
marché est toujours aussi bondé, notamment pour pouvoir se procurer du vin de
palme, mais aussi une grande variété de fruits et de légumes pour ne pas citer la
grenade, la pomme, la figue, le pois chiche, la datte, l’oignon voire du bétail pour la
culture agraire.

Il y a énormément de monde dans Babylone, mais quelques endroits secrets et
tranquilles existent, connus uniquement de quelques chanceux qui aspirent à une
certaine spiritualité dans cet engrenage infernal. Où que l’on soit, la tour de Babel
est visible et le chantier pharaonique des jardins supposés suspendus impressionne
et terrifie parfois même. Beaucoup d’esclaves y ont malheureusement déjà laissé la
vie, mais ce chantier avance à une cadence intenable. La promesse du roi à l’égard
de la reine Amytis de Médie prend des airs d’obsession. Les badauds se confondent
chaque jour en spéculations. Quel en sera le résultat  ? Seul l’avenir nous le dira, que
ce soit au travers de l’orgueil d’un roi ou par l’émergence de ce joyau végétal qui
intrigue.

Cette ville fortifiée est donc constamment en ébullition. D’aucuns diraient que
c’est le train-train quotidien du Babylonien et qu’ils auraient peine à faire
concurrence aux habitants de Kish, située à quinze kilomètres à l’Est. Chacun trouve
ainsi sa place dans le grand gruyère, ils s’appellent Gaspard, Madeleine, Silas,
Martha, Barthélemy, Béthanie, Arsès, Télémaque, Ilushumma et la liste est longue.
Malgré les multiples déviances du lieu, la forteresse est correctement protégée. Les
gardes du roi sont aux grandes portes de la ville, mieux vaut prendre les plus
grandes précautions dans cette région de poudrières. Les familles se réfugient sous
leur chaumière au coucher du soleil tandis que certains «  mar banê  », ces gens de
bonne famille de la société babylonienne, s’adonnent aux festivités mondaines. La
luxure et la démesure trouvent bonne flatterie dans certains quartiers urbains, c’est
ainsi.

L’Esagil, temple du dieu Marduk, divinité tutélaire de Babylone, apparaît comme
délaissé en ce crépuscule, mais la tour de Babel fait grâce de son ombre en ce clair
de lune naissant. Les divinités sont multiples à cette époque, pour ne citer que
Marduk représentant Jupiter, Ishtar représentant Vénus, Ea la nappe souterraine et
Adad l’orage. Le Babylonien possède la liberté de culte et demeure libre de se
rendre à tel ou tel temple aux heures qu’il choisit. Il est, en vérité, craintif des
représailles divines alors il s’accommode de certains offices ou rituels pour se
donner bonne conscience. Il est aussi un fin négociateur dans tout domaine que ce
soit, cela est question de survie.

Les fêtes populaires sont fréquentes, les beuveries aussi. Le vin de palme coule à
flots dans certaines rues et à certaines heures. Les danses de rue sont fréquentes,
celles au cours desquelles les regards lubriques scrutent les belles intrépides aux
déhanchés si particuliers et si étourdissants. Il y a réellement plein d’histoires à
raconter sur ce bout de civilisation situé au beau milieu des steppes arides de
Mésopotamie, vitalement concerné par les apports fluviaux de l’Euphrate et du Tigre.
Cette ville mythique et légendaire renferme beaucoup de secrets, emportés par le
poids de l’histoire. Elle constitue une des passerelles entre le réel et l’imaginairecollectifs.

Si d’aventure vous parveniez à la fin de cette préface sans vous en lasser, les
personnages que vous allez découvrir vous entraîneront dans le quotidien
babylonien de ce sixième siècle avant notre ère. Leur réelle existence reste encore
une énigme. Probablement ou probablement pas. L’atmosphère en Mésopotamie
relève d’une indicible réalité, attachante et troublante à la fois.

Le climat rugit, les dieux scrutent et Yahvé n’oublie jamais… Bienvenue à
Babylone… Bienvenue en Mésopotamie…




Chapitre I
Alton Geneva




Geneva  ! Geneva  ! Cela fait combien de temps  ? s’écria un badaud insistant. Le
marché de Babylone bat son plein aujourd’hui. Le soleil de plomb laisse à
penser que la place couverte du marché sera bondée. Le quai ou «  karu  »
promet donc une très importante affluence en ce début de journée.

Lugalz’, quelle bonne surprise  ! répondit-il. Cela me rappelle l’époque des
grandes caravanes. Mais que fais – tu à Babylone  ?

Alton Geneva est ce qu’on peut appeler un marginal dans la société babylonienne,
antiquaire de profession et astronome à ses heures perdues. Il ne se délecte pas
des multiples grivoiseries de la ferveur citadine. Il observe, s’adapte, mais ne se livre
pas.

Une petite affaire dans la cité, sur les chantiers des jardins suspendus, ajouta
l’ami ravi.

J’habite à Kish à présent. À l’époque, j’habitais à Ur, t’en souviens-tu  ? précisa
t-il.

Que de beaux souvenirs… rétorqua Geneva.

Alton Geneva est un homme soi-disant d’origine indo- européenne, svelte, le teint
hâlé, cabossé par les souvenirs de quêtes, de femmes et d’exploits. Effacé, maisdéterminé dans sa recherche d’antiquités à travers la Mésopotamie, il vit à Babylone
depuis bientôt un an. Il possède sa propre boutique d’antiquités près du temple de
Ninmah, non loin de la porte Nord. Il détient effectivement de nombreux objets datant
des ères sumériennes, akkadiennes et indo-européennes, respectivement de 2500
ans, de 600 ans et de 3000 ans. Le legs est certes précieux, mais la fierté n’en est
pas moindre. Ce patrimoine historique et culturel vit à travers les siècles et ranime
l’histoire des peuples du passé mésopotamien.

Que se passe-t-il réellement sur ces chantiers  ? demanda Geneva.

Car, il faut le dire, le mystère est très bien entretenu. J’ai même entendu parler
de la méthode de la vis hélicoïdale concernant le pompage de l’eau. Est-ce
vrai  ? se permit-il.

Tu m’as l’air très bien informé, Geneva   ! Aurais-tu des informateurs bien
discrets  ? Ha ha ha, je plaisante, répondit Lugalz’.

L’œuvre sera sûrement merveilleuse en son temps, mais la discrétion est de
rigueur. Je travaille sur l’ouvrage. Non, je ne plaisante pas cette fois-ci, j’y suis
chef de chantier, ajouta-t-il fièrement.

Je pourrai te faire visiter à l’occasion. Tu pourras juger par toi-même, proposa
t-il.

Lugalz’ ne reste sur le chantier que durant les jours fastes et il rejoint sa famille à
Kish avant la survenue des jours néfastes. Pendant ces derniers, il rend juste
hommage aux dieux. Les jours fastes et néfastes jonchent le calendrier
mésopotamien, écumoire de mois lunaires et d’années solaires. Les jours fastes
sont propices au labeur, à l’œuvre et au service  ; les jours néfastes sont propices au
recueillement et à la piété. Ceci est théoriquement la version officielle. En voici la
version babylonienne, les jours fastes sont propices au labeur, à l’œuvre et au
service   ; les jours néfastes sont propices à l’amusement, à la grivoiserie et aux
fredaines. Tous les sept jours, ce rituel réapparaît en fonction des vicissitudes de la
Lune et des humeurs de la déesse Sin.

Avec grand plaisir. Tu pourras me trouver au nord de la cité. Je tiens une
boutique d’antiquités près de la porte Nord. Demande Alton et l’on te
renseignera, accepta Geneva.

J’enverrai Enmerkar te chercher, c’est mon assistant. Je suis fort occupé par
toutes ces affaires de travaux et je n’aurai point le temps pour les
pérégrinations, indiqua Lugalz’.

Je te remercie. À l’occasion, nous boirons une bière dans une des tavernes de
Babylone… proposa Geneva.

La foule emplit déjà cet endroit si cosmopolite. Le marché est pleinement vivant et
les rencontres sont bien souvent fortuites ou tout simplement habituelles. Geneva
salue donc son ami et repart en vadrouille dans l’effervescence des sons et
senteurs. Le soleil monte progressivement à son point haut et le cadran solaire de la
3  cité, appelé gnomon, indique la neuvième double – heure ou «   bēru », soit dix
heures du matin en transcription contemporaine. Les marchands exposent leurs
cargaisons supposées fraîches et fort heureusement saupoudrées de sel pour leurconservation. L’artisanat bat également son plein avec des ventes de céramiques,
pièces de tissus, métaux forgés, objets en roseaux et de multiples autres choses.
Geneva achète quelques fruits, légumes et provisions avant de rentrer chez lui. Il
doit en effet ouvrir son échoppe en fin de huitième «  bēru  », située environ à 2450
4 coudées royales du marché, soit 1300 mètres. Il hâte donc son pas en longeant la
tour de Babel dans le secteur de Kullab avant d’atteindre le temple d’Ishtar et arriver
enfin chez lui dans l’arrière- boutique. Sa maison, construite en briques crues, fait
intégralement partie du paysage de l’architecture babylonienne. La porte en bois
d’olivier laisse découvrir à l’invité un vestibule lumineux alimenté par des vitraux
généreux. Le salon, faisant office de salle de vie, juxtaposé à la cuisine donne
l’impression que la pièce comporte plusieurs fenêtres, mais, là aussi, il se révèle
trahi par des hublots de lumière. Une petite porte dérobée au fond de la pièce
permet d’accéder à la grande remise, puis à la boutique. La remise est ordonnée
sans l’être, farfouillée, ici et là, d’objets, de vases antiques et autres reliques
artisanales. Un plan de travail dénote des manipulations d’orfèvrerie et les outils
disséminés semblent égarés pour la juste cause.

Les murs intérieurs de la demeure sont vieillis par l’atmosphère ambiante et la
sobriété du lieu. Les statuettes d’albâtre présentes prônent une certaine solennité et
le fauteuil mésopotamien, situé à côté de la table de pitance en cèdre, laisse à
Geneva le loisir de se reposer. D’ailleurs, sur cette table, gît ce matin un parchemin
arrivé hier de la main d’un messager. L’antiquaire prend étonnamment le temps de le
relire en arrivant, l’air interrogatif. Il gamberge tout en enlevant sa veste en lin.
Certes, il réfléchira à la question pendant les prochains jours néfastes. Il est l’heure
d’ouvrir boutique, car il faut bien gagner sa vie, car l’aisance côtoie peut-être
certaines castes de Babylone, mais rarement monsieur Tout-le-Monde, malgré les
apparences. Geneva a largement les moyens de vivre, mais il n’est en rien un
exubérant. Ses trouvailles sur les fouilles archéologiques lui ont permis d’amasser
un grand nombre d’objets de valeur prisé par la noblesse babylonienne.
Sa boutique d’antiquités est vraiment accueillante, disposée par ses soins sur
trois grandes étagères de bois artisanal. Sont exposés vases, jarres antiques, plats
d’orfèvrerie, sculptures de marbre et d’albâtre, statuettes ethniques et autres pièces
de collection. Bref, le fonds de commerce est gratifiant pour cet homme noyé sous
les années de quêtes et de terrain. C’est une passion, mais aussi une manière de
vivre. Béthanie, la gouvernante, est là depuis le septième «   bēru   », elle a mis la
boutique en propreté et s’occupera bientôt du repas. Béthanie est araméenne, assez
âgée, et très bien considérée par Geneva. C’est un peu comme une deuxième mère
pour lui, elle n’hésite pas, le cas échéant, à le tancer pour ses mauvaises manies.
Bonjour Béthanie, comment allez-vous  ? demanda Geneva.
5
«  Chlomo   » monsieur Geneva, attention à vos chaussures pleines de sable  !
6
Kaissono et j’ai pris soin, ce matin, de poser sur la table un de vos
parchemins laissés dans votre fauteuil, répondit Béthanie, scrupuleusement.
Très bien  ! Je vous en remercie. Je l’ai vu. Je vais à la devanture si vous me
cherchez. Décidément, ces dalles de pierre grès vous donneront toujours du fil
à retordre. Elles sont reluisantes grâce à votre persévérance. Que ferais-je
sans vous  ? reconnut gentiment Geneva

7  «  é », dit-elle en souriant. L’homme reconnaissant est toujours généreux,
ajouta-t-elle.

La boutique d’antiquités ouvre bien à l’heure en cette matinée. La moitié duneuvième «  bēru  » vient de poindre. Il est donc onze heures. Babylone est réveillée
depuis longtemps et le soleil, craquelant les briques crues des habitats babyloniens,
est omniprésent comme pour rappeler à l’homme sa dure condition. Aujourd’hui, à
l’ouest de la ville, près du temple d’Ea, divinité représentant la nappe souterraine, a
lieu un mouvement de protestation des travailleurs libres, consternés par leurs
maigres revenus en considération de leur labeur. Sans doute en vain, mais certain.
Geneva est en vaine aujourd’hui, car un collectionneur perse venu de Nuzi, à
environ quatre jours de cheval au nord de Babylone, vient juste d’arriver pour faire
acquisition d’une sculpture sumérienne en marbre. Cette dernière représente un
visage féminin datant d’environ 2700 ans. Arsès, tel est son nom, observe et scrute
minutieusement l’objet d’art, il questionne Geneva sur l’origine et la nature des
fouilles qu’il a entreprises pour mettre au jour une telle pépite.

8 La campagne de fouilles d’Ur fut l’une des plus éreintantes de l’antiquaire, il s’en
souvient comme si c’était hier, la sculpture en présence est incontestablement le
beau trophée ramené du périple. Geneva précise, argumente et soutient son
plaidoyer. Les deux hommes discutent donc ardemment sur la curiosité antique.

Soudain arriva un messager du palais. Il entra dans la boutique avec une
convocation urgente mandée à l’attention de Geneva.

Puis-je vous aider, monsieur  ? demanda Geneva.

Bonjour, monsieur Geneva, je suis envoyé par l’administrateur Télémaque,
grand architecte du roi Nabuchodonosor II, qui vous fait mander au palais dans
les plus brefs délais… Hum… Dès demain, rétorqua le messager.
De quoi s’agit-il exactement  ? insista Geneva.

Je ne pourrai vous répondre, le grand architecte souhaiterait vous en parler
luimême.

Aussitôt arrivé, aussitôt reparti. Le messager repart sous caution de l’accord
verbal de Geneva.
Une autre affaire sur le feu, Geneva  ? se permit
Arsès.

Non, du moins, pas encore, répondit ironiquement Geneva.

Geneva   ? Geneva   ? Ce nom n’est pas babylonien, ni mésopotamien  ?
s’interrogea le collectionneur curieux.

Non, effectivement. Je suis lusitain, originaire plus exactement d’Albos. Ma
passion pour les antiquités m’a conduit en Mésopotamie, à Babylone en
passant par la Galilée, Ninive et Uruk, répondit Geneva.

Cela fait bientôt quinze ans, comme le temps passe, évoqua Geneva, l’air
songeur.

Très bien. Trêve de bavardages, je la prends pour le prix convenu, conclut
Arsès.

— À savoir 700 mines soit 70  000 drachmes, précisa Geneva.
L’affaire est conclue. Le dixième «  bēru  » s’affiche. La sculpture convoitée vaut
effectivement son prix, sa vente embellit cette fin de journée. Son absence va
désormais laisser un vide dans la boutique. Arsès, le collectionneur, passe, quant à
lui, la nuit à Babylone avant de repartir demain à Uruk au septième «  bēru  »,
c’est-àdire six heures du matin. La journée babylonienne commence au premier «  bēru  », à
la nuit tombée, elle se compose de douze «   bēru   ». Les premières double-heures
sont dédiées aux veillées et aux cultes en l’honneur des dieux.

Arsès remercia Geneva et disparut dans les ruelles de la cité. L’antiquaire profite de
l’accalmie pour se faufiler dans l’arrière-boutique, chez lui. Il se saisit du parchemin
sur la table juste avant de s’accorder son repas. Il vient juste de comprendre.

Voici ce que dit le message : «  Méfiez-vous du grand architecte du roi, la vérité
n’est pas là où on l’attend, ni la grandeur…  ».

— Qui m’a envoyé ce message et pourquoi  ? s’interrogea-t-il.

En tout cas, cette personne savait qu’on allait me convoquer au palais.

Béthanie a d’ores et déjà disposé le repas. Geneva espère avoir quelques
éclaircissements sur ce mystérieux message. Demain, peut-être, en apprendra t-il
plus au palais.




Chapitre II
Magdalena Kissing




Le palais de Nabuchodonosor II semble si loin des yeux pour le Babylonien. Il ne
s’y trame que décisions et connivences entre le roi, la reine et les grands notables
de la cité. Une suivante de la reine Amytis de Médie, lasse de voir ce spectacle, rêve
d’ailleurs en cet instant présent. Elle scrute Babylone et l’horizon mésopotamien
pour chercher un peu de sa Galilée. Elle pense à sa lointaine Capharnaüm aux
abords du lac Tibériade. Ainsi, elle passe sa glorieuse journée à servir dignement sa
souveraine alors qu’elle chevauchait en toute liberté durant son enfance sur les
chemins de Galilée. La liberté est un peu moins du quotidien et, malgré le fait que
ses parents ainsi que frères et sœurs quittèrent Carphanaüm pour faire fortune à
Babylone il y a un certain nombre d’années, elle ne cesse de regretter ce bon vieux
temps. Magdalena n’est pas une esclave, elle est libre de rejoindre ses
appartements lorsque cesse son service. Israélite aux cheveux soyeux et ondulés,
sa silhouette élancée ne laisserait aucun homme indifférent. Elle revêt aujourd’hui un
châle drapé en forme de robe d’un blanc écru, l’élégance est à son raffinement.

Magdalena, que fais-tu  ? s’indigna la reine Amytis.

Veuillez m’excuser Majesté, qu’il y a-t-il pour votre service   ? répondit la
servante.

Es-tu avec nous  ? Je t’envoie chez Télémaque, le grand architecte, dis-lui que
je souhaite le voir au onzième
«   bēru   » pour que nous discutions de mes souhaits pour les jardins. C’est unedirective de la reine, il s’y tiendra, décréta la reine.

Très bien Majesté. Je me rends à ses ateliers sur-le-champ, ajouta la servante.

Les ateliers de Télémaque se trouvent dans le bastion ouest à la cour Sud sur les
bords de l’Euphrate. Les appartements royaux se trouvent en cour Nord et sont tout
récents.

Aussitôt chantier fini, aussitôt chantier nouveau, murmura Magdalena, empressé
par son soudain mandat.

La balade est loin d’être de tout repos, mais celle-ci lui donne l’occasion d’aller
voguer en cour Sud en passant à proximité de la salle du trône et de voir quelques
connaissances au mépris du temps sacré. Les cinq cours intérieures du bastion Sud
sont toujours agréables en promenade. Les températures, fort heureusement,
s’élèvent à trente voire trente-cinq degrés. C’est l’hiver, l’affirmation peut faire
sourire, mais les nuits sont fraîches en basse Mésopotamie. La dizaine de degrés
est fréquente. En haute Mésopotamie, à Ninive, c’est le froid qui sévit avec quelques
chutes de neige. Il fait chaud malgré tout dans ce désert civilisé, comme on peut
l’appeler, ce qui n’empêche pas les badauds de la cour de vaquer allègrement à
leurs occupations. La passerelle vers le bastion Ouest est en vue, les gardes postés
en faction prennent leur labeur en patience et ne s’accommodent aucunement des
visages inquiets et interrogateurs. En effet, le bastion Ouest est plus communément
appelé la fourmilière. Maints ouvriers et architectes, esclaves et porteurs d’eau
travaillent dur sous ce soleil d’hiver brûlant de douceur. Magdalena aperçoit enfin les
ateliers de Télémaque, à l’ombre des gigantesques villas de briques crues. La porte
d’entrée de l’office soutient une consistante ogive architecturale travaillée rappelant
à celui qui entre l’importance relative du lieu. La servante entend déjà la voix bien
portante de Télémaque, celui-ci discute avec l’un de ses collaborateurs, mécontent
visiblement de la lenteur des travaux concernant les futurs jardins suspendus. Elle
passe la porte d’entrée, marche le long d’un corridor ajouré, traverse l’atrium
entremêlé de colonnes marbrées soutenant des poteries végétales, pour atteindre
l’entrée de l’atelier du destinataire.

Trouvez-moi une solution   ! Les arbres et la végétation doivent demeurer  !
s’exclama Télémaque.
J’y travaille seigneur Télémaque. Je vous trouverai une issue à cette affaire,
affirma le collaborateur anxieux.
Magdalena entend tout de cette conversation ambiguë. Elle prête l’oreille sans
vraiment porter grande attention à ce qu’ils racontent.
Dites-moi, connaissez-vous l’antiquaire le plus chevronné de Babylone, Alton
Geneva  ? demanda Télémaque.
Il me semble avoir entendu parler de lui, surtout de ses légendaires
campagnes de fouilles en pays d’Ur¹, il tient une petite boutique au nord de la
cité, non loin de la forteresse orientale, à proximité de l’hypothétique porte
d’Ishtar, répondit le chef artisan.
Les travaux de la porte d’Ishtar prendront naissance dans quelques années,
décret royal à l’appui   ! Soyez-en sûr. Mais la priorité revient, en ce temps
présent, aux jardins suspendus, ajouta Télémaque.
Très bien seigneur Télémaque. Quant à Geneva, je ne sais rien d’autre à son
sujet, mais je le crois honnête, confia le chef artisan.

Je me méfie de ce Geneva, je l’ai fait mander pour avis, nous verrons ce qu’il
en pense, peut-être pourra-t-il nous aider à résoudre cette affaire  ? J’ai eu ventde sa passion pour l’astronomie et les sciences, son savoir peut nous être
précieux pour arriver à nos fins, étant donné que les plus éminents scribes
scientifiques butent sur la question. Utilisons-le à bon escient, déclara
Télémaque.

Dans son attente, Magdalena voit apparaître une silhouette approchante dans le
corridor. L’homme marche d’un pas convaincu, quoique nonchalant, il vient dans sa
direction. En arrivant à sa hauteur, l’individu lui sourit.

Bonjour, Mademoiselle, pourriez-vous m’indiquer où se situent les ateliers du
grand architecte Télémaque  ? demanda-t-il.
Bonjour, Monsieur, c’est ici, vous y êtes, répondit Magdalena.

L’individu la remercie et se présente, sans crainte aucune, à la porte d’entrée de
l’atelier de l’irascible Télémaque. La conversation s’arrêta soudain dans l’atelier.

Alton Geneva  !! Quel grand honneur de vous voir  ! Avez-vous facilement trouvé
mes ateliers   ? s’écria Télémaque tout en esquissant un sourire des plus
mielleux.
Monsieur le grand architecte, bonjour, répondit sobrement Geneva.

Laissez-moi vous présenter mon chef artisan, ajouta Télémaque.

Geneva salua le chef artisan.

Une demoiselle m’a indiqué l’entrée de l’atelier. Il me semble qu’elle attend à la
porte d’entrée. Elle était là avant moi. Je peux patienter à l’extérieur, insista
Geneva.
Mais, de qui s’agit-il  ? se demanda Télémaque.

Le grand architecte se dirigea vers la porte d’entrée. Il passa le seuil et vit la
servante.

Que me veux-tu, servante  ? demanda Télémaque, d’un son sec et méprisant.
Seigneur Télémaque. La reine Amytis désire vous voir en salle d’audience
lorsque poindra le onzième bēru, dit la servante.
Que me veut-elle encore  ? En forteresse Nord  ? s’exclama Télémaque.

Précisément, seigneur Télémaque, réplique la servante.

Les affres protocolaires  ! Ne voit-elle pas que je travaille d’arrache-pied sur ces
jardins   ? Tu diras à la reine Amytis que je serai là, au onzième bēru,
conformément à ses exigences, s’enragea Télémaque.

Très bien seigneur Télémaque, acquiesça la servante.

Magdalena prend congé du grand architecte et repart vers les appartements
royaux de la forteresse Nord.
À nous deux, monsieur Geneva. Où en étais-je  ? reprit Télémaque.
Le grand architecte congédia le chef artisan. Sa conversation avec Geneva se
prolongea pendant un demi «  bēru  ».

Sur le chemin de retour, Magdalena atteint bientôt la grande voûte, au Nord-est du
Palais Sud, véritable lieu d’entreposage et grande conciergerie du palais royal. Elle yconnaît Sibylle, sa meilleure amie, assistante du grand intendant du roi à savoir
Oenopide. Il lui arrive de lui rendre visite durant la journée quand elle dispose
discrètement de son temps, ou d’ailleurs même quand elle n’en dispose pas. Il lui
9
faut, comme la plupart du temps, parler le Babylonien , car Sibylle est d’origine
grecque et fille de notables de Babylone.

Elle entre donc dans l’ombre du grand bâtiment, arrive à hauteur des officines avant
d’apercevoir Sibylle. Elle s’approche de cette dernière.

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Bonjour la Pithye , comment vas-tu  ? dit Magdalena en rigolant.

Shalom Magdalena, que fais-tu si loin des appartements de la reine, à cette
heure-ci  ? lui demanda Sibylle de manière ironique.

Je ne reste pas longtemps, mais je souhaitais simplement te saluer. Que de
denrées, de pièces de collection, d’atours et de parures pour le peuple de
Babylone, ajouta Magdalena  .

11  Pour le peuple ou les notables   ? Pfft ! Que voit-on de cette élégante et
indécente distribution  ? interrogea sarcastiquement Sibylle.

Tu m’étonneras toujours Sibylle, défenseuse des grandes et nobles causes.
Ton heure viendra, j’en suis sûr, dit Magdalena en souriant.

Et plus tôt que tu ne le crois, rétorqua Sibylle.

Les deux amies continuent à discuter et à rire.
À ce propos, toi qui es au courant de tout, as-tu déjà entendu parler d’un
certain Alton Geneva  ? demanda Magdalena.

Ma profession me donne l’occasion de connaître d’un peu plus près les us et
coutumes du peuple de la cité, mais de là à connaître les identités des
habitants de Babylone… Geneva   ? Je ne vois vraiment pas. Pourquoi cette
question  ? répondit Sibylle.

Un antiquaire et un astronome à la fois… Je viens de l’apercevoir à l’atelier du
grand architecte. La reine Amytis m’y a envoyé et il me semble que ce dernier
tente de le manipuler, ajouta Magdalena.

Voyez-vous ça  ? L’espionne galiléenne. Ne te préoccupe pas de ce Geneva, il
s’en sortira tout seul, déclara Sibylle.
Tant pis. J’aurais souhaité le prévenir même si je ne le connais pas, se résolut
Magdalena.
12 13 KI -SSING : le lieu de la cassure destructrice, d’après les saintes Écritures
cunéiformes sumériennes en l’occurrence. Allez   ! Retourne vite aux
appartements royaux avant que la reine Amytis ne te tance pour ta fredaine,
s’amusa Sibylle.
Je suis sérieuse Sibylle, mais tu as raison, il faut que je rentre, termina
Magdalena.

Je te taquine Magdalena. Je te remercie pour ta visite. On se verra très bientôt.
Je dois me déplacer au palais avec Oenopide pour y éditer un état des besoinslogistiques. Ce dernier a demandé audience auprès du roi Nabuchodonosor II,
conclut Sibylle.


Les deux amies se saluent. Magdalena se dirige enfin vers le palais Nord pour
exposer à la reine le résultat de sa pérégrination. Le neuvième «  bēru  » va bientôt
14 sonner et les fresques de lapis-lazuli qui ornent les portes du palais Nord
commencent à irriguer ses yeux.




Chapitre III
La tour de Babel



Les jours néfastes arrivent et le cycle hebdomadaire va bientôt prendre fin. Les
soi-disant trois jours de piété arrivent au terme du douzième «  bēru  », au crépuscule.
L’Etemenanki ou plus communément la tour de Babel s’illumine des lanternes de feu
à chacun des sept étages, visible à 9000 coudées royales¹ de la cité selon les
voyageurs.

Geneva a repris ses activités dans sa boutique, dès son retour du palais. Sa
conversation avec le grand architecte Télémaque était pour le moins singulière.
Pourquoi toutes ces questions   ? Ces scribes scientifiques dans l’entourage de
Nabuchonosor II pourraient aisément trouver les bonnes solutions. Peut-être bien
qu’ils ne sont pas en mesure de les mettre en œuvre. Bref, il convient de rester
prudent sur cette affaire. L’antiquaire semble très préoccupé par le message
d’avertissement qu’il a reçu. D’ailleurs, pour se changer les idées, il décide d’aller
15 faire un peu d’astronomie au sommet de la grande ziggourat de Babylone. Il y a
sept étages à monter, mais la passion vient à bout de toutes les compassions.
16 L’Etemenanki et sa vision panoramique doivent se mériter, Marduk lui pardonnera.
Le ciel est étoilé telle une parure de pierres précieuses érigée en une gigantesque
17
bande blanche inestimable. Les méthodes prédictives , de nos jours, sont
essentielles à la compréhension de l’univers. Geneva continue ainsi à monter les
marches de cette singulière consécration que représente l’astronomie, empressé par
les pas de la découverte et dominé par tant de splendeur. Un modeste exutoire dans
cette réalité parfois trop cinglante. Il atteint la place carrée du septième niveau, la
septième tour, autrement dit le temple de Marduk. Il se dirige discrètement versl’extrémité la plus au Nord, tout près du parapet, en profitant de la magnifique vue
sur la cité éclairée. L’obscurité couvre l’étendue des lieux et, mis à part la
persistance des lanternes et le ballet nocturne de la Lune, l’observateur peut se faire
discret, car les gardes royaux ne sont pas loin. L’observation des phénomènes
célestes réguliers représente tout un art, y compris celui de ne pas se faire
débusquer et de prolonger la pratique de l’art en question. Geneva a emporté tous
les rapports d’observation de ses précédentes venues, il se remet dans ses
18 observations de périodes synodiques concernant quelques planètes, les
19 20 anciennes syzygies et l’écliptique .

— Voyons voir, 1 degré est égal à 1/30 de «  bēru  », cela devrait aller pour estimer
un coucher de planète, notamment Vénus, la référence étant bien entendu l’horizon.
21 L’élongation avec le soleil est maximale. Elle est, à cet instant, encore visible,
mais ne le sera plus bien longtemps, susurra Geneva.

L’astronome, continuant dans ses relevés d’observation, s’intéresse aussi au
cycle lunaire ainsi qu’à d’autres astres. Le silence s’entretient idéalement en ce lieu,
ce qui rend le travail serein. Geneva demeure très discret avec sa lampe à huile de
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naphte , il se sent bizarrement observé. Soudain, une voix le surprit dans sa
concentration.
Que faites-vous là, Monsieur  ? demanda une personne dans la pénombre.

Qui va là  ? demanda Geneva.

Répondez   ! Les gardes royaux ne sont pas loin et il me serait aisé de les
prévenir, répondit l’inconnu.
Oui. Je sais pertinemment que l’accès en ce lieu est interdit pendant les jours
néfastes, mais je ne fais rien de mal. Je pratique l’astronomie, ou plutôt
j’observe les astres, s’expliqua Geneva.

Cet inconnu semble babylonien, au son de son accent manifeste. Il murmure sans
cesse.
Pouvez-vous vous rapprocher, que je puisse vous voir à la lumière de ma
lampe  ? Je veux juste voir la personne à laquelle je m’adresse, requit Geneva.

L’inconnu se rapprocha. Une seconde ombre apparut derrière lui. À la grande
stupéfaction de l’astronome, il s’agit d’une femme, grecque à première vue. Une
seconde femme apparaît, son visage ne lui est pas inconnu.
Qui êtes-vous  ? demanda l’inconnue.
Geneva, Alton Geneva, je suis antiquaire à
Babylone… Et astronome à mes heures perdues, répondit Geneva, esquissant un
sourire timide.

La deuxième femme susurre quelques mots aux oreilles de l’inconnue.
En es-tu sûre  ? demanda l’inconnue en questionnant son amie.

Excusez-moi  ! Eh bien, à qui ai-je l’honneur  ? demanda Geneva.

Je suis Sibylle, assistante du grand intendant du roi. Voici Magdalena, servante
de la reine, rétorqua l’inconnue démasquée.

C’est bien vous que j’ai vue ce matin, à l’atelier de Télémaque. Encore mercipour votre aide, dit Geneva.

Oui, monsieur Geneva, en effet. Je vous en prie. C’était la moindre des choses,
répondit Magdalena, un peu gênée par la présente situation.

Les regards se croisent, mais ne semblent certainement pas indifférents.
Notamment, concernant Alton et Magdalena qui semblent s’étourdir par le langage
des yeux.

Je vous retourne la question. Que faites-vous ici  ? demanda Geneva.

Nous nous promenons bien souvent en ces lieux, cependant nous restons
toujours aux étages inférieurs.

Pour une fois, nous avons dérogé à la règle, curieuses d’admirer la vue sur
Babylone du sommet de l’Etemenanki. L’accès n’y est effectivement pas permis
pendant les jours néfastes... Que Marduk nous pardonne  ! argumenta Sibylle.

Le ciel étoilé est d’une grande splendeur, c’est un spectacle gratuit et apaisant.
J’apprécie ce lieu pour cette raison, ajouta Geneva.

Alors donc, vous admirez les astres  ? C’est un passe – temps honorable pour
un habitant de Babylone. Que nous raconte le ciel ce soir  ? ajouta Sibylle en
souriant.

Le firmament nous raconte moult histoires, notamment celle de l’infiniment
grand jonché d’astres inconnus, la romance d’un bal de lumières scintillantes
pour le plaisir des yeux du spectateur curieux. Nos repères temporels et
historiques sont là, sous nos yeux, agencés suivant un langage qu’il nous faut
décrypter, confia Geneva.

Les deux femmes l’écoutent de ferme oreille en cette nuit tombante. Leurs yeux
contemplatifs ne savent masquer la reconnaissance de l’instant. Le temps se fige
sur un court moment et le paysage nocturne babylonien laisse place à ce fabuleux
plafond miraculeux. Il suffit simplement d’un regard et d’une symbiose.

Est-ce bien Vénus que l’on voit juste au-dessus de l’horizon, la fameuse étoile
du berger  ? demanda Sibylle.

Oui, tout à fait. Je constate que vous possédez certaines connaissances en la
matière, répondit Geneva.

Je les tiens d’une prophétie qui doit se réaliser dans six siècles environ. La
connaîtriez-vous  ? questionna Sibylle.

Geneva semble soudain interloqué par cette question qui l’intrigue comme s’il
était étrangement concerné par le sujet. L’étoile du berger, vénus, a souvent été
utilisée comme repère pour les bergers, le matin toujours vers l’Est et le soir toujours
vers l’Ouest. Comment une prophétie peut-elle être liée à un astre  ? L’astronome est
déterminé à en savoir plus.

Pas à ma connaissance. De quelle prophétie s’agit-il si ce n’est pas trop
indiscret  ? demanda-t-il.
Avez-vous déjà entendu parler de Yahvé et de la légende qui le lie à la Tour de
Babel  ? demanda Sibylle.

Yahvé, le Dieu d’Israël  ? Une légende  ? rebondit le rationnel antiquaire.

Exact  ! Cette légende est la suivante : il est raconté que l’Etemenanki aurait été
construite il y a un peu moins de deux millénaires par des hommes parlant une
seule et même langue. Ils désirèrent construire une tour qui pénètre le ciel pour
se faire un nom et asseoir leur gloire personnelle, non celle de Yahvé. C’est
alors que ce dernier mit fin à leur entreprise pour punir leur orgueil. Il fit en
sorte que d’une seule langue naissent plusieurs langues afin de semer la
confusion dans l’esprit des hommes. Des ethnies entières quittèrent alors
Babylone pour migrer vers d’autres horizons. La tour de Babel fut un des
signes de sa dernière intervention et elle reste jusqu’à présent une œuvre
inachevée, s’expliqua Sibylle.

Très intéressant  ! J’ignorais cette légende, rétorqua Geneva.

Ce n’est pas tout   ! Cela nous ramène à notre prophétie. Il est écrit dans
certains livres apocryphes qu’un homme naîtra au sein d’une des tribus d’Israël
dans environ cinq ou six siècles. Des sages et devins viendront de
23 Mésopotamie et de Médie lors de son avènement et ils l’honoreront. Il est
aussi dit que l’étoile du berger guiderait ces derniers dans leur quête. Cet
homme sera l’incarnation du fils de Yahvé et il rassemblera les ethnies et
peuples du Monde, continua Sibylle.

Soudain, la timide Magdalena prit la parole, au grand étonnement de Geneva.

Je suis galiléenne et cela peut paraître ingénu, mais il m’arrive souvent
d’espérer grâce à cette prophétie. Je comprends cependant votre scepticisme
apparent, étaya Magdalena.

Veuillez m’en excuser si j’en donne l’air. Il se trouve que j’écoute et j’analyse
de la manière la plus objective possible. Il est toujours bienvenu de pouvoir
espérer en des jours meilleurs, cela je le comprends parfaitement. Cette
prophétie est très enrichissante et je ne souhaite qu’une chose, que le futur
vous donne raison, répondit Geneva en rassurant les deux femmes.

Magdalena sourit alors en exprimant dans son regard toute la reconnaissance de
l’incomprise. La fraîcheur de cette nuit d’hiver commence à engourdir les
mouvements, mais la curiosité éveillée paraît en cet instant presque entêtée.

Serait-ce indiscret de vous demander si vous allez travailler avec le grand
architecte du roi   ? demanda Magdalena, désormais impliquée dans la
conversation.

Oui, enfin, il ne s’agit là que d’une collaboration temporaire concernant le projet
des jardins suspendus. L’architecte Télémaque semble excessivement inquiet
par la tenue des délais, répondit Geneva.

Je ne devrais pas vous le dire, mais… déclara Magdalena, interrompue.
Magdalena  ! C’en est assez  ! s’insurgea Sibylle.
Je vous en prie. Parlez sans crainte, insista Geneva.Soyez prudent concernant vos supposés collaborateurs, surtout au palais. Mon
avis de servante vous indifférera peut-être, mais vous m’avez l’air d’être un
homme intègre, ajouta Magdalena.
J’apprécie votre sincérité à mon égard et je ne manquerai pas de prendre en
compte votre précieux conseil. Ce n’est et ce ne sera qu’une collaboration de
court terme, déclara Geneva.
Les trois nouveaux amis continuent à discuter au sommet de la plus haute tour de
Babylone. Hors-la-loi d’une nuit, inspirés par la liberté des gestes, ils restent néanmoins
discrets et profitent d’un point de vue inégalable. Il sera bientôt temps de redescendre
et de retrouver la cité sans éveiller l’attention des gardes du roi en faction au gré des
étages. Il y a fort heureusement des passages discrets dissimulés dans l’obscurité,
connus seuls des obstinés de l’altitude.

Magdalena et Sibylle décident de prendre congé de Geneva. Ce dernier reste
encore un peu, le temps d’effectuer quelques observations complémentaires et, par
conséquent, quelques relevés.

Nous vous disons à très bientôt, monsieur Geneva. Quelque chose me dit que
nous nous reverrons très bientôt, dit Sibylle.
Prenez bien soin de vous, ajouta Magdalena, les yeux pleins d’empathie.
Oui. À très bientôt. Je n’en doute pas et je vous remercie pour cette
conversation très instructive. Oui, sans aucun doute. Dès le début des jours
fastes, je prendrai contact avec mon très bon ami Lugalz’, il est chef de
chantier sur les jardins. Il me renseignera de l’intérieur, répondit Geneva.

Alors, à très bientôt  ! convinrent conjointement les deux femmes.
Au fait, appelez-moi Alton, conclut Geneva, le sourire masqué par l’audace.

En ces soirs où le firmament étoilé, clairsemé de nuages poudreux, illumine la
grande Mésopotamie, les rencontres les plus agréablement inattendues sont
étonnamment les plus sincères. Geneva, l’homme discret pour qui la vie était
prévisible depuis son dernier périple, a toujours pensé que chaque individu possède
une destinée. Heureuse pour certains, commune ou, bien malheureusement,
tragique pour d’autres. Il scrute d’un ultime regard l’horizon de cette vallée millénaire
et imagine à travers chaque seconde les bienfaits de l’existence. Le froid se fait de
plus en plus présent et il lui faut encore rentrer chez lui. Il quitte l’endroit d’une
démarche empressée et s’estompe dans la cité en contrebas. Les jours néfastes
sont désormais bien là, le casanier qu’il est ne s’en plaindra pas.




Chapitre IV
Les jardins suspendus




Enmerkar  ! Enmerkar  ! Où es-tu  ? s’écria Lugalz’.

Un jeune individu apparaît bientôt. Enmerkar, l’assistant de Lugalz’, arrive dans
une démarche nonchalante. Le septième «  bēru  » vient de poindre, les jours fastes
sont revenus, la semaine peut donc commencer.

Qu’y a-t-il, monsieur  ? déclina l’assistant.

J’ai ici même les plans des futures structures de restanques¹. Je souhaiterais
que tu les emmènes chez le chef artisan. De cette manière, il pourra les
consulter avant de me donner son aval. Dis-lui bien que j’attends ses
directives, s’exprima Lugalz’.

Monsieur, comme à son habitude, le chef artisan me submergera de questions.
Que devrai-je répondre  ? demanda Enmerkar.

Dis-lui simplement que les plants actuels sont stables, et non soumis, comme
à l’accoutumée, au dessèchement progressif. Les progrès sont, à cette heure,
visibles. Cela devrait lui satisfaire. Pas pour très longtemps, je le crains,
indiqua Lugalz’.

Comme bon vous semblera, monsieur, se resigna Enmerkar.