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Moissons sanglantes

De
448 pages
La nouvelle chef de la police du Yorkshire ayant placé la sécurité des campagnes au sommet de ses priorités, Alan Banks et les flics de la Criminelle sont sommés d'élucider au plus vite un simple vol de tracteur ! Mais cette affaire banale en cache peut-être une autre. Alors que deux garçons d'un village voisin sont portés disparus, un promeneur découvre non loin de là une flaque de sang suspecte dans un hangar désaffecté.
Un cadavre décapité, une jeune fille inquiétée par un faux policier, un accident de la route aux macabres révélations... l'enquête de routine bascule brutalement dans une dangereuse course contre la montre, contre la mort.
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couverture

À Sheila

« Mais voyez ces maisons isolées, perdues au milieu de leurs champs, habitées pour la plupart par de pauvres gens incultes qui ne savent presque rien de la loi. Imaginez les actes de cruauté infernale, les atrocités cachées qui

peuvent se produire dans ces endroits, année

après année, à l’insu de tous. »

Sir Arthur Conan Doyle,
« Les Hêtres-Dorés »,
Les Aventures de Sherlock Holmes (1892)

1

Terry Gilchrist sortit de la forêt en face de l’immense hangar qui lui évoquait toujours quelque base secrète, perdue au milieu du désert du Nouveau-Mexique, pour engins spatiaux aliens crashés sur Terre. Sauf qu’il n’était pas au Nouveau-Mexique, mais dans le North Yorkshire.

Le hangar se dressait sur une vaste dalle de béton zébrée de fissures, colonisée par les mauvaises herbes, et entourée d’un grillage de deux mètres de haut couronné de fil barbelé. Une pancarte bien visible, sur le portail à deux battants condamné par une chaîne et un cadenas, disait : PROPRIÉTÉ PRIVÉE, INTERDICTION D’ENTRER. Sur la voie de l’East Coast Line, cinq cents mètres derrière le hangar, un train qui descendait vers Londres et la gare de King’s Cross passa à vive allure.

Comme il en avait l’habitude à ce stade de sa balade, Gilchrist détacha Peaches. En lisière du bois, à côté de ce terrain plat et dégagé, il n’avait plus besoin de la tenir en laisse. En plus, obéissante comme elle était, elle accourait dès qu’il l’appelait ou la sifflait.

Peaches décampa le long du grillage, le museau au sol, et se glissa bientôt par la brèche qu’il l’avait déjà vue prendre bien des fois – sans doute celle qu’empruntaient aussi les ados du coin lorsqu’ils venaient ici pour jouer au cricket, fumer des joints et essayer de peloter leurs copines. Aujourd’hui, au lieu de se mettre à renifler le béton et les mauvaises herbes de-ci, de-là à travers le terrain, comme elle le faisait d’habitude, Peaches fila droit vers l’entrée obscure du hangar. Et y disparut.

En attendant qu’elle ait terminé ses petites explorations, Gilchrist posa sa canne contre un arbre, prit appui sur le tronc, bras tendus, et entama une série d’exercices simples, pour sa jambe, que les toubibs de l’armée lui avaient montrés. Tous se disaient ravis de ses progrès : quatre mois seulement et voilà qu’il remarchait déjà, alors qu’ils avaient cru sa jambe pour ainsi dire perdue ! Mais son objectif, désormais, était de se débarrasser de la canne, et pour cela il n’y avait qu’une seule solution : reconstruire petit à petit le tissu musculaire endommagé. Sa jambe ne retrouverait peut-être jamais l’apparence qu’elle avait autrefois, mais il était déterminé à ce qu’elle fonctionne aussi bien.

Quand Gilchrist eut terminé ses mouvements, Peaches n’était pas encore ressortie du hangar. Il siffla et cria son nom. Elle répondit en aboyant, tout d’abord, puis en poussant des gémissements sourds. Il l’appela de nouveau, avec davantage d’autorité dans la voix. Elle gémit de plus belle mais ne reparut pas. Apparemment, elle était décidée à rester là où elle se trouvait. Mince. Que lui arrivait-il ?

Agacé, Gilchrist saisit sa canne et longea la clôture en y cherchant l’ouverture par laquelle la chienne était passée. Il soupira en la découvrant : elle était assez large pour qu’il s’y glisse, oui, mais l’exercice serait pénible et probablement très douloureux. Salissant, par-dessus le marché. Il appela une fois encore Peaches. Elle se remit à aboyer et à gémir. Comme si c’était elle qui l’appelait.

Pour franchir l’ouverture, il devait s’allonger sur le sol détrempé en commençant par tendre les bras devant lui avant de replier les coudes, au-delà du grillage, pour se propulser en avant. Une fois à plat ventre il fut assailli par des sensations familières, et terrifiantes – sans doute celles de quelque mémoire cellulaire ou musculaire –, et il faillit se pétrifier sur place. Mais Peaches se remit à aboyer, l’attaque de panique se dissipa et il réussit à poursuivre sur sa lancée. Pour se remettre debout il dut exécuter une autre manœuvre délicate – il ne pouvait plier la jambe sans éprouver une douleur violente –, mais il parvint à ses fins en se retournant sur le dos et en agrippant les losanges du grillage qu’il utilisa comme des prises d’escalade. Enfin il s’adossa à la clôture quelques instants, reprenant son souffle et examinant les taches d’humidité et de boue qu’il avait sur ses vêtements, avant de ramasser sa canne et de gagner le hangar.

L’intérieur en était sombre, à première vue, mais la lumière pénétrant dans le bâtiment permit à Gilchrist, lorsque ses yeux eurent fait la transition, d’y voir à peu près bien. Peaches se trouvait à une trentaine de mètres de lui, sur la droite, près du mur. Elle aboyait et remuait la queue. Il marcha dans sa direction en se demandant pour quelle raison elle se montrait si têtue et excitée. Son agacement céda à la curiosité.

Le sol du hangar était bétonné, comme le terrain alentour, et tout aussi parcouru de fissures entre lesquelles s’épanouissaient, malgré le manque de soleil, des touffes de mauvaises herbes. La pluie crépitait sur la toiture métallique, très haut au-dessus de sa tête, et le vent circulait en de longues plaintes dans le vaste espace vide. Gilchrist frissonna malgré lui alors qu’il arrivait auprès de Peaches.

La chienne se tenait au bord d’une large tache noire qui ressortait nettement sur le béton en dépit de la semi-obscurité, mais il fallut la lumière de son téléphone à Gilchrist pour découvrir qu’il s’agissait d’une flaque de sang parsemée d’éclats d’os et de grumeaux de matière grise. Réflexe de la mémoire, l’image d’une étendue sableuse rougie par le sang envahit aussitôt ses pensées. Un jet de bile acide lui remonta dans la gorge.

Du calme ! songea-t-il. Pas de panique. Il respira profondément, plusieurs fois, puis s’accroupit pour examiner le sol sous le faisceau du portable. Il n’avait certes pas le flair de Peaches, mais maintenant qu’il avait le nez plus près de la flaque il était certain d’y percevoir le relent cuivré du sang. C’était une odeur dont il ne se souvenait que trop bien.

Une pensée s’imposa alors à son esprit : quelqu’un est mort ici.

 

– Un tracteur volé, putain, se plaignit Annie Cabbot. Bonjour le cadeau ! Je vous pose la question, Doug : c’est pour ça que j’ai trimé toutes ces années pour devenir inspecteur ? Que j’ai risqué ma vie ? C’est ça, notre boulot aux Homicides et crimes majeurs ? Les vols de tracteurs ? Le voilà, le but de mon existence ?

– C’est un crime en milieu rural, dit l’agent Dougal Wilson, et il quitta un instant la route des yeux pour offrir un sourire réjoui à Annie. Or le crime en milieu rural est lui aussi un crime majeur. D’après notre nouveau directeur régional de la police, en tout cas.

– J’y crois pas. À croire qu’on est de nouveau en période électorale.

– Le truc, c’est que ce n’est pas le premier vol de ce genre. Depuis quelque temps il y a eu plusieurs disparitions de véhicules agricoles dans la région. De vaches et de moutons, aussi. Et il faut reconnaître que ce tracteur vaut vraiment très cher.

– Ouais… mais quand même, grogna Annie. Ce fermier que nous allons voir, ce ne serait pas un copain du directeur régional ?

– Non, mais je crois que sa femme est une amie de la commissaire Gervaise. Elles fréquentent le même club de lecture, paraît-il.

– Hmm… Je ne savais pas que Dame Gervaise lisait. Alan et elle doivent avoir des tas de choses à se raconter. Et lui, à propos ? Où est passé l’inspecteur principal Banks, en cette heure difficile ? Je vais vous le dire. Il s’est débiné en Cumbrie pour un week-end sous les draps avec sa copine. Voilà !

– Vous voulez plutôt dire en Ombrie, chef, marmonna Wilson. En Ombrie, qui est une région de l’Italie

– L’Italie ? Encore pire ! Il doit faire grand soleil, par là-bas.

Annie se crispa sur son siège alors que Wilson abordait un étroit pont de pierre en dos-d’âne. Le franchissement de ces édifices la rendait toujours un peu nerveuse, car on ne voyait absolument pas si un autre véhicule arrivait d’en face. La seule solution était de fermer les yeux et d’accélérer franco. Elle ferma les yeux. Wilson accéléra franco. Ils passèrent le dos-d’âne sans souci.

– Elles ont quoi de plus, ces Italiennes, en fait ? reprit-elle. D’abord il y a eu Joanna Passero, celle avec qui il est allé en Estonie…

– Elle n’est pas italienne. Elle est écossaise. Et depuis son divorce elle a repris son nom de jeune fille. Maintenant c’est tout bonnement Joanna MacDonald, précisa Wilson, qui rougit avant d’ajouter : Enfin non, pas tout bonnement, mais… heu, vous voyez ce que je veux dire. Et puis c’est une étoile montante ! Elle a été affectée au QG du comté. Au Renseignement criminel.

– Mouais. J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de criminel au QG du comté. Même si ce n’est que le renseignement, dit Annie, et elle jeta un regard intrigué à Wilson. Comment vous savez tous ces trucs, vous ?

– C’est un des avantages qu’il y a à être simple flic, répondit-il en remontant ses lunettes sur son nez. Privilège des sans-grade, si vous voulez. On capte tous les bons potins.

– Je me souviens. Vaguement, dit Annie avec un léger sourire. N’empêche. Un tracteur, putain. On croit rêver.

Elle plissa les yeux. Elle distinguait un panneau de signalisation à travers le pare-brise inondé de pluie que les essuie-glaces balayaient avec frénésie.

– Je crois que nous y sommes, Doug. La ferme Beddoes. Voilà le chemin.

– J’ai vu.

Wilson prit le virage de façon si abrupte que la voiture dérapa et faillit basculer dans le fossé. Le chemin de terre, détrempé, semblait avoir la consistance d’une bouillie visqueuse. Et les ornières s’y succédaient. Annie s’accrocha au bord de son siège et Wilson agrippa le volant à deux mains tandis que la voiture brinquebalait sur les trois ou quatre cents mètres qui les séparaient de la ferme, les amortisseurs couinant sans interruption contre cette séance de gymnastique dont ils se seraient bien passés. Annie se félicita qu’ils aient fait le trajet avec une voiture du commissariat et pas dans sa nouvelle Astra rouge.

Wilson s’engagea dans la cour de la ferme, où la boue n’avait pas l’air plus accueillante, pour se ranger à côté d’une BMW gris perle derrière laquelle se trouvait une Range Rover manifestement flambant neuve. L’agencement de la propriété était des plus classiques : une maison d’habitation à deux niveaux, avec des murs en pierre calcaire et un toit en lauze, et plusieurs bâtiments répartis autour de la cour : une grange, elle aussi en pierre, dotée d’une imposante double porte en bois dont la peinture verte s’écaillait ; une remise, ou ce qui semblait être une remise, en tôle ondulée ; une porcherie dont les résidents avaient l’air ravis de se vautrer dans la boue ; un poulailler, enfin, si bien fortifié que les renards du coin devaient tous en repartir la queue basse.

Des odeurs caractéristiques de ferme assaillirent les narines d’Annie quand elle descendit de voiture. Bien sûr, se dit-elle, les cochons devaient contribuer pour une large part à cet arôme puissant. À la composition de la boue, aussi. Quand on pataugeait dans la cour d’une exploitation agricole, on ne savait jamais vraiment dans quoi on mettait les pieds. Elle porta son regard au-delà de la grange et de la maison. Les champs de colza ondoyants, que la floraison parerait au mois de mai d’un somptueux jaune d’or, paraissaient maussades, sinon menaçants, sous le ciel gris ardoise. Les nuages roulaient lentement sur eux-mêmes en lâchant presque sans discontinuer tantôt des averses violentes, tantôt un simple crachin, tandis que le vent sifflait à travers la campagne. Pas de doute, le spectacle est digne des Hauts de Hurlevent, pensa Annie – même si l’action de ce roman se situait en fait à des kilomètres d’ici.

Pour parer au froid et à l’humidité de la campagne – prévisibles, après tout, car on était seulement en mars –, Annie avait enfilé des bottes en caoutchouc rouges par-dessus son jean et une parka épaisse sur un pull en laine. Elle s’était aussi coiffée d’un chapeau de pluie en plastique à motif floral. Doug Wilson, avec son complet Marks & Spencer, son chapeau mou et son imperméable marron clair à épaulettes, la ceinture solidement nouée autour de la taille, faisait plus sérieux. Il a même un peu l’allure d’un détective privé dans un film des années cinquante, se dit-elle en le regardant faire le tour de la voiture. Si l’on oubliait ses lunettes, bien sûr. Et dès qu’il retirait son chapeau il retrouvait toute sa ressemblance avec Daniel Radcliffe dans le rôle de Harry Potter.

Un porche voûté encadrait la porte de la maison. À l’abri de la pluie, Annie se libéra de sa parka tandis que Wilson en faisait autant avec son imperméable. Ses cheveux châtains retombèrent sur ses épaules quand elle enleva son chapeau en plastique. Annie la blonde, c’était terminé. Elle avait laissé ses cheveux repousser dans leur teinte naturelle et elle pouvait aujourd’hui certifier que les blondes ne s’amusaient pas plus que les autres femmes.

Quand Doug eut sonné, la porte s’ouvrit sur un homme de grande taille, très mince, au visage hâlé et à la belle chevelure grise, qui était vêtu d’un jean et d’un pull rouge, à col en V, par-dessus une chemise bleu pastel. Annie lui donna autour de cinquante-cinq ans. Malgré sa tenue décontractée, il avait davantage l’air d’un cadre supérieur, ou même d’un magnat des affaires, que d’un fermier. Il respirait trop l’argent et le pouvoir.

– Vous êtes la police, je présume, dit-il avant qu’elle ait pu se présenter.

Il ouvrit la porte en grand et fit un pas de côté.

– Vos vêtements sont mouillés ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil aux portemanteaux du porche. N’hésitez pas à les apporter à l’intérieur, si c’est le cas. Nous allons les mettre à sécher.

– Ce n’est pas grave, dit Annie, frottant ses mains l’une contre l’autre, pour les réchauffer, avant de tirer sa carte de police de sa poche. Je suis l’inspecteur Cabbot. Et voici l’agent Wilson.

– John Beddoes. Entrez, je vous en prie.

Chez la plupart des fermiers auxquels elle avait jamais rendu visite – ils se comptaient certes sur les doigts d’une main –, Annie avait humé d’appétissantes odeurs de gâteaux et autres préparations à la pâte d’amandes, à la cannelle, aux clous de girofle. La maison de Beddoes ne sentait que le désodorisant parfum citron.

– Allons nous installer au salon, dit-il. Vous considérez sans doute cette histoire comme une immense perte de temps. Et un vrai gaspillage des ressources de la police. Mais depuis un an et quelques, voyez-vous, nous avons eu plusieurs vols de ce genre dans le Yorkshire.

– Nous ne l’ignorons pas, monsieur. C’est la raison de notre venue.

Le salon était aménagé avec goût. D’un geste, Beddoes leur signifia de prendre place sur le canapé ou l’un des fauteuils assortis – un ensemble qu’il n’avait manifestement pas acheté chez un discounteur. Puis il appela sa femme :

– Pat ? La police est arrivée, chérie !

Patricia Beddoes apparut sur le seuil de la cuisine. Elle était vêtue d’un jean moulant de créateur, d’un tee-shirt orange et de baskets fashion. Ses cheveux bruns étaient coiffés avec art. C’était une femme séduisante, distinguée, qui avait une bonne dizaine d’années de moins que son époux. Alors qu’elle revenait tout juste de vacances au soleil, son bronzage avait l’air faux – badigeonné au spray, comme celui des filles de Coronation Street. Annie lui trouva aussi un côté un peu froid et sévère, sans doute à cause de son physique anguleux. Son sourire de maîtresse de maison avenante semblait toutefois sincère, et elle avait une bonne poignée de main. Elle proposa de préparer du thé. Annie et Wilson, qui n’avaient pas encore pris de véritable petit déjeuner, acceptèrent de bon cœur. Des bourrasques, dehors, précipitaient la pluie sur la maison, les voitures et la remise en tôle. Les gouttes crépitaient sur les carreaux des fenêtres comme si quelqu’un y jetait de pleines poignées de gravier.

– Quel temps affreux, n’est-ce pas ? dit John Beddoes. Et ça va continuer, paraît-il.

Tout le monde disait qu’on n’avait jamais recensé mois de mars plus pluvieux depuis l’existence des relevés météorologiques. Annie voulait bien le croire. Par-dessus le marché, les températures restaient bien froides ; ils n’avaient eu que trois ou quatre petites journées relativement douces fin février. On annonçait même de la neige dans la semaine ! Tout ça à la suite d’un hiver épouvantable – particulièrement pénible pour les éleveurs qui avaient perdu beaucoup de moutons bloqués sur la lande par les congères.

– Vous revenez de vacances, je crois ? demanda-t-elle.

– En effet, répondit Beddoes. Nous étions au Mexique. Je précise tout de suite, au cas où vous penseriez que c’était un moment étrange pour partir – si tant est qu’il y ait jamais un bon moment pour prendre des congés quand on est fermier, évidemment –, que nous n’avons pas de bétail chez nous. Nous n’avons donc pas à nous préoccuper de l’agnelage ou du vêlage.

Beddoes fit un signe de tête en direction de la cuisine :

– Et puis Patricia avait besoin de changer d’air.

– C’est très sympa, dit poliment Annie.

Elle aurait été étonnée que beaucoup d’agriculteurs aient les moyens de se rendre au Mexique, eux qui semblaient toujours se plaindre des taxes accablantes de l’Union européenne, des prix trop bas des produits laitiers et de tout le tintouin. D’un autre côté… avec la multitude de vols low cost et les séjours bonne-affaire-tout-compris que les voyagistes proposaient aujourd’hui, le Mexique n’était peut-être plus si cher. Elle, en tout cas, n’avait aucune envie de tenter l’expérience : l’idée de côtoyer des hordes de beaufs en maillot de bain léopard, badigeonnés d’huile de coco et bourrés à la bière pisseuse, l’enthousiasmait à peu près autant que la perspective d’un dimanche de pluie au pays de Galles. Ou même dans le Yorkshire.

– Et donc, vous venez tout juste de rentrer ? relança-t-elle.

– Hier soir. Vers vingt-trois heures trente. Nous aurions dû être ici hier matin, mais comme notre premier vol, de Cancún à New York, a été retardé, nous avons manqué la correspondance. Et alors là ! Vous savez ce que c’est. Coincés toute la journée dans un salon Classe affaires.

Annie ne savait pas, non, n’ayant jamais eu le privilège d’attendre son avion dans un salon Classe affaires.

– C’est donc hier soir que vous avez constaté le vol ?

– Voilà. Dès notre arrivée j’ai vu que la porte de la remise avait été forcée. Et j’ai aussitôt téléphoné à la police. Je dois dire que vous avez réagi au quart de tour. Vous êtes bien plus réactifs qu’autrefois. Et puis le petit gars en uniforme qui est venu hier soir m’a fait très bonne impression.

– L’agent Valentine ? Vous avez raison, monsieur, c’est un jeune homme très compétent.

– Et maintenant ? Que fait-on pour retrouver mon tracteur ?

– Nous avons sa description – c’est un Agrotron vert de la marque Deutz-Fahr, si je suis bien informée – et un certain nombre de personnes se chargent déjà de le rechercher. En ouvrant l’œil, notamment, dans les ports. Nous sommes en contact avec les douanes qui ont l’immatriculation du véhicule, le numéro de série de son moteur et tous les détails nécessaires. Bien sûr les voleurs ont sans doute pris des mesures pour modifier ces informations, mais il arrive que les criminels soient paresseux ou commettent des erreurs. L’expérience montre, hélas, que la plupart des engins agricoles volés sont sortis du pays dare-dare.

John Beddoes soupira.

– À l’heure qu’il est, alors, il est sans doute déjà en Albanie. Et merde ! Cet engin vaut plus de cent mille livres, vous savez.

Sa femme reparut avec un plateau. Pendant qu’elle servait le thé à tout le monde, Annie entendit que la radio diffusait, dans la cuisine, l’émission de vieux succès musicaux de Ken Bruce. Elle connaissait le titre de la chanson qui passait à l’instant, « Runaway », mais ne parvenait pas à retrouver le nom du chanteur.

Voyant Doug Wilson remonter ses lunettes sur son nez et se pencher sur son carnet de notes, elle demanda :

– Je suppose que vous ignorez quel jour et à quelle heure, au juste, votre tracteur a pu être dérobé ?

– Aucune idée. Mais nous n’avons été absents qu’une semaine, dit Beddoes, et il soupira de nouveau, l’air mécontent. Notre exploitation, voyez-vous, n’est pas très étendue. Nous avons surtout des cultures. Un peu de céréales, quelques légumes, de la pomme de terre, et puis le colza qui est, de loin, notre plus important produit. Nous fournissons un fabricant d’huile de colza haut de gamme. Comme vous l’avez sans doute remarqué, nous avons aussi quelques cochons et des poulets pour l’approvisionnement des restaurants de qualité de la région. Les poulets sont élevés en plein air, bien sûr, dans la mesure du possible. Quant aux cochons, ce sont des British Landrace qui donnent une viande succulente. Tout ça pour dire qu’il n’y avait pas grand-chose à faire ici la semaine dernière.

– Il paraît que certaines espèces porcines peuvent coûter cher. Est-ce le cas de vos cochons ?

– Ils ont leur prix, en effet.

– Je me demande pourquoi ils n’ont pas été emportés avec le tracteur.

– Je présume que ces gens sont spécialisés, ne croyez-vous pas ? Écouler un tracteur volé et revendre des cochons, ce n’est pas du tout le même travail. Avec les cochons, en plus, il faut savoir s’y prendre. Quand ils le veulent, ces bestiaux peuvent être très désagréables. Méchants.

– J’imagine, dit Annie en dépit du fait qu’elle ne savait absolument rien sur ces animaux – sinon qu’ils sentaient mauvais, couinaient de façon atroce, et qu’elle ne mangeait pas leur viande. N’empêche, les voleurs du tracteur doivent avoir remarqué que vous possédez des cochons. Ils pourraient avoir envie de revenir. Peut-être devriez-vous envisager de sécuriser un peu mieux votre propriété…

– Et comment suis-je censé faire, à part passer la nuit devant la porcherie, un fusil de chasse entre les mains ?

– Je vous conseille d’oublier le fusil, monsieur Beddoes. Les armes à feu ne créent que des problèmes. Il doit exister certaines solutions. Des barrières spéciales, des systèmes d’alarme, des groupes de surveillance de voisinage…

– Hmm, j’étudierai la question.

– Où se trouvait la clé ?

Beddoes détourna les yeux.

– Quelle clé ?

– Celle du tracteur. Je suppose qu’un véhicule moderne et coûteux comme l’Agrotron a diverses options de sécurité. Une clé de contact, pour commencer.

– Bien sûr.

– Alors ? Où se trouvait cette clé ?

– Elle… elle était suspendue à un crochet dans la remise.

– Et les clés de vos voitures, la BM et la Range Rover, où sont-elles ?

Beddoes tapota une poche de son pantalon.

– Avec moi, sur mon porte-clés.

– Mais vous n’avez pas emporté la clé du tracteur ?

– Êtes-vous venue ici pour m’interroger ou pour m’aider à retrouver le bien qui m’a été volé ?

Annie échangea un regard avec Wilson.

– Pour le moment, monsieur, nous essayons de comprendre les circonstances du vol. Si les voleurs ont eu la possibilité de démarrer le tracteur sans effort… cela me paraît important. Il doit être difficile, tout de même, de pousser un engin de ce calibre jusque dans un camion. Non ?

– Comment aurais-je pu imaginer qu’il arriverait un truc pareil ? protesta Beddoes, qui piquait un fard, en gesticulant des bras. Nous étions en retard. Pat n’en finiss… Le taxi nous attendait, bon sang ! Je n’ai pas pensé à cette saleté de clé. Et de toute façon la remise était verrouillée !

– John, dit son épouse. Calme-toi. Pense à ta tension.

Beddoes inspira profondément et se passa une main sur les cheveux, du front jusqu’à la nuque.