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Mon coin de paradis

De
214 pages

Après le décès de son père, mort à la mine, Jean quitte la région et part vers le Boulonnais où il rencontrera Jeanne, la femme de sa vie. Ils vont connaître ensemble les joies et les peines d'un couple cherchant le bonheur.
Seule ombre à cette belle romance, le passé de Jeanne ! De son histoire, elle n'a qu'une lettre, retrouvée dans son berceau, que les sœurs lui ont remise le jour de ses 18 ans. La maladie de leur fille Marie obligera Jean à reprendre contact avec les siens, perdus de vue au fil des années.
Et si ce retour aux sources pouvait apporter des réponses à Jeanne ?
Toute vérité est-elle toujours bonne à savoir ? Est-il bon de connaître son histoire ?


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-97815-8

 

© Edilivre, 2015

Chapitre I
Jules

Jules, était le quatrième d’une famille de six enfants. La lointaine campagne où il avait été élevé ne lui permit pas de connaître autre chose que les champs à perte de vue, des cheminées d’usine, l’air qui naissait de ces cheminées et qui couvrait des kilomètres à la ronde, et les petits taudis où tout le monde s’entassait pour vivre malgré la misère et la pauvreté.

Ces maisonnettes formaient malgré tout leur foyer, leur nid, leur cocon, où chacun se retrouvait, en couple, en famille plus ou moins grande, et où il fallait souvent cohabiter entre plusieurs générations… mais peu importe ! Qu’ils étaient douillets ces nids !

Il avait eu une jeunesse difficile où les repas n’étaient pas toujours copieux, mais de bonne qualité, préparés avec tout l’amour d’une mère qui restait souvent en cuisine. A l’heure des repas, on la voyait trottiner d’un bout à l’autre de la table, entre son mari et ses enfants, elle posait un plat ici, une casserole là, coupait le pain et distribuait un morceau à chacun, vérifiait la posture des petits, grondait gentiment celui qui mangeait avec les mains.

Elle omettait souvent de s’asseoir et même de manger. « Je mangerai après ! » leur disait-elle souvent. Jules comprenait bien que sa mère passait son repas trop souvent, mais sans jamais se plaindre. C’était comme ça, pourquoi se poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponse, c’était l’évidence !

Il avait appris jeune la nécessité du partage, du respect de soi-même et de l’autre, et la conviction que le lien familial était la seule arme pour vaincre tous les défis, les soucis et la dure loi de la vie.

A l’âge de dix sept ans, Jules entra dans la mine. Il avait remarqué depuis quelques temps que son père n’avait plus une bonne santé pour descendre dans « le trou noir », ses nombreuses quintes de toux venaient troubler son sommeil et la fatigue du travail dur et des longues journées marquaient son visage usé.

Un soir, le jeune homme surprit une conversation entre ses parents :

« Je mourrai dans le trou comme les copains, ce sera ma tombe ! » disait Monsieur Sarazin à son épouse.

Jules entendait sa mère sangloter doucement, il les imaginait se tenant la main et se comprendre dans ce silence de la nuit. Quoi dire, ils avaient connu et vu partir tellement de voisins, d’amis, et parents.

Le lendemain matin, une heure avant que le réveil de Monsieur Sarazin ne sonne, Jules se leva en silence et sans un bruit, sortit de la maisonnette où tout le monde dormait encore. Il avait l’intention de rencontrer le chef d’équipe de son père. Il en avait parlé à un autre ouvrier. Ce dernier, ami et collègue de Monsieur Sarazin, avait compris les angoisses de Jules et il estimait qu’à son âge, il était assez costaud et intelligent pour prendre ses responsabilités. Il avait donc accepté de prendre un rendez vous avec le responsable : Monsieur Patini.

Après tout, combien d’autres jeunes hommes commençaient à cet âge là, sur les pas de leurs aînés, c’était dans l’ordre des choses.

Arrivé bien à l’heure au rendez vous, Jules expliqua de son mieux au responsable qu’il désirait prendre le poste paternel. Sans détours, il lui fit part de ses craintes quant à la santé de son père et ce qu’il adviendrait de sa famille, si malheur arrivait. Il osa lui révéler la conservation qu’il avait surpris quelques nuits précédentes.

Monsieur Patini, avec son expérience savait qu’un homme qui descend avec la peur au ventre était dangereux pour lui-même et pour les autres. Non pas que cet homme se mettait en danger ou qu’il était moins prudent ou moins compétent, mais c’était comme quelqu’un qui perd la foi, il y avait cette impression de mort. Cette ombre, ce nuage lugubre rodait et attendait son heure pour prendre, au moment choisi, la victime qu’il avait repérée et qu’il allait posséder. Ce n’était pas qu’un pressentiment (il avait entendu dire que les marins ou les montagnards ressentaient la même chose).

Combien oh oui, combien, il avait vu partir comme ça. Il avait tenté un soir bien arrosé de les compter, mais c’était trop lugubre, ce qu’il savait c’est qu’à ce moment précis, et à chaque fois que l’on savait qu’un homme du trou prenait peur avant de descendre, devant lui repassaient tous les visages de ces pauvres ouvriers usés par leur dur labeur, et avalés par le souffle de la mort qui les avait emmenés dans ce gouffre qui devenait leur tombe.

Monsieur Patini, était conscient qu’il restait à Monsieur Sarazin cinq enfants à élever, et il comprit d’autant plus les craintes et les doutes de Jules. Il donna son accord. Jules prendrait la place de son père. Il avait l’air courageux et brave et Monsieur Patini savait qu’il avait été bien élevé et qu’il serait honnête… Comme son père l’était.

« Tu seras donc une gueule noire, mon garçon, félicitations ! » ils se serrèrent la main et Jules ressentit en lui une grande fierté. Il avait craint que son père ne comprenne pas, mais maintenant qu’il avait été pris au sérieux par le chef d’équipe, il se sentait fort, il était un homme qui avait fait un choix de vie, sa vie !

Quand Jean Sarazin arriva à la pointeuse, pour prendre son tour, il se vit convoquer au bureau. Chose qui le surprit, car en trente années de bons et loyaux services, jamais il n’avait été obligé de se présenter au bureau, d’ailleurs, il ne se rappelait pas y être entré. Il pensait alors à une restriction du personnel, le marché n’était plus si porteur qu’il l’avait été, et vu son âge… mais comment aurait-il alors nourri sa famille ? Il angoissait un peu à l’approche de la porte du responsable.

Monsieur Patini le reçut alors d’une solide poignée de main, et le fit asseoir. Il lui dit alors :

« Écoute Jean, je sais que tu aimes ce métier, tu as toujours été un ouvrir modèle, et un bon exemple pour tes collègues, nous apprécions tous ton professionnalisme et ta conscience du travail bien fait. Ton fils Jules est venu ce matin. »

Jean sursauta à l’annonce du prénom de son fils,

« Jules, comment ça Jules… mais qu’est-ce qu’il voulait ?

– Il m’a fait part de ses craintes pour ta santé, et la peur qui te gagnait à présent en descendant. Tu sais ce qu’on dit chez nous, si tu descends la peur au ventre, toi ou les autres sont en danger…

Tu sais de quoi je veux parler Jean.

Ton fils m’a demandé de prendre ta place et j’ai accepté, le croyant tout à fait apte à te remplacer. »

Jean eut la gorge serrée, il était abasourdi, il ne sut quoi répondre.

« Ton gamin est brave, Jean, tu peux être fier de lui. Il fera du bon boulot, je le mettrai avec tes gars, ils veilleront sur lui. Il te reste encore des enfants à élever. Essaie de trouver un emploi en ville peut être, jardinier ou gardien, mais prends toi en main. Vois ton médecin et occupe-toi de ta santé ! »

Jean n’en croyait pas ses oreilles, il était assommé par les informations qu’il venait d’entendre. Comment son fils de dix sept ans, qu’il prenait encore pour un gamin, avait pu se rendre compte de l’état de santé de son père, comment avait-il pu découvrir son désarroi, ses craintes, ses angoisses ? Il ne put répondre tellement son cœur débordait d’émotion. Il aurait pu être en colère, mais non, bien au contraire, il était tellement fier, honoré et grandi par cette conversation.

Il sortit du bureau, serra la main de son chef d’équipe avec tout le respect et l’honneur qu’il pouvait lui témoigner, et alla se changer une dernière fois, pour enfiler ses habits de mineur, ses beaux habits, jamais ils ne lui avaient semblés si beaux qu’aujourd’hui.

Il voulait descendre encore une fois, une dernière fois pour sentir, toucher et caresser la roche de ces doigts usés et déformés par la douleur, et embrasser son fils qui, lui, était déjà descendu avec la première équipe. Qu’allait-il faire ? Lui serrer la main, lui donner une tape sur l’épaule ? Oserait-il le serrer dans ses bras ? Bizarrement, il se sentait penaud car il ne savait pas. Mais non, devant ses collègues on sert la main d’un homme, et son fils était à présent un homme, il l’avait prouvé. Oui c’est cela qu’il ferait !

Quand il descendit à la fosse quarante, il le chercha des yeux parmi les gars de son équipe. Il l’aperçut plus loin, il écoutait bien sérieusement, les ordres qui lui étaient donnés. Alors Jules tourna la tête et aperçut son père, Jean remarqua alors qu’il fronçait les sourcils, et comprit ses craintes.

Ils s’avancèrent l’un vers l’autre, et Jean tendit une main franche et directe à son fils. Ce dernier tendit sa main fébrile mais quand les deux paumes se touchèrent, Jean attira son fils près de son cœur et l’étreignit. Jean pensait que c’était la première fois depuis longtemps qu’il tenait son fils ainsi. C’est alors que plusieurs gars, se mirent à applaudir, l’émotion qui passait à ce moment là au fond du trou, éclairait le cœur de chacun. Pour l’avoir vécu, ou pour ceux qui l’auraient à vivre un jour, pas besoin de dire quoi que ce soit, c’était là, un moment fort, puissant, à prendre, un moment d’amour intense, et chacun en grappillait un petit bout parce que c’était bon et que ça leur faisait du bien, tout simplement.

Jean leur cria alors :

« Je vous confie mon fils, les gars, c’est un brave garçon, courageux et sérieux, faites gaffe à lui, je vous préviens »

Dans un écho commun, tous les gars s’étaient réunis pour dire combien ils étaient fiers et contents d’accueillir ce nouveau venu, et souhaitèrent bonne chance à leur ami sortant. Au fond d’eux, chacun pensait : tu as de la chance, profites-en, au moins tu es en vie !

Jean remonta avec le premier chargement, repassa au vestiaire et reprit le chemin de chez lui. Il se rendit compte, qu’il n’avait jamais fait le chemin en plein jour, il avait l’impression de découvrir la route pour la première fois.

Il avait le cœur léger et quand il entra chez lui, il retrouva sa femme à qui il raconta avec grande fierté, l’aventure du matin, et les grandes qualités de leurs fils.

*
*       *

Au fil des jours, Jean s’habituait timidement à sa nouvelle vie, le docteur avait bien décelé et diagnostiqué les séquelles du dur métier, sur les poumons usés. Jean restait donc chez lui pour l’instant en convalescence. Il avait gardé derrière la maison une ancienne parcelle de jardin, qui était à l’abandon faute de temps pour l’entretenir correctement. C’est donc avec plaisir, qu’il se mit à labourer, semer, et cultiver ce petit coin de potager. Son épouse et ses enfants appréciaient les fruits et légumes frais produits par cette terre et le courage de leur époux et père. Les quelques volailles achetées et bien nourries permettaient aussi de belles économies sur le panier alimentaire de la famille. Les repas dégustés en famille étaient toujours des moments privilégiés, et c’était au tour de Jules à présent de raconter les petites anecdotes de sa journée de labeur.

Jean continuait cependant à passer régulièrement près de la mine, espérant apercevoir son fils à la descente ou remontée de l’ascenseur, avec son visage propre du matin, et les couleurs grisâtres de fin de journée. Quelle fierté de les avoir portées sur sa peau ces couleurs… tel un sportif qui porte les couleurs de son pays lors des compétitions et la remise des médailles.

Un après midi, après la sieste, et avant de se rendre au jardin, il décida de faire un détour, pour profiter de cette belle journée ensoleillée.

Tout à coup, il entendit l’alarme de l’entrée C.

Cette alarme, ce bruit, ce son qu’il connaissait tant, qu’il appréhendait tant, qu’il avait tant redouté aussi… il l’entendait là, maintenant, distinctement.

L’entrée C, c’était l’entrée de Jules. Il y avait été affecté depuis qu’il était dans une nouvelle équipe. N’écoutant que son cœur de père, il accourut prés de l’entrée et surveilla tous les hommes qui essayaient tout en titubant de sortir, manquant d’air. Il décida alors de se mêler à la foule.

Monsieur Patini était présent et l’avait aperçu au loin.

Quand Jean s’avança près de lui, il le supplia de le laisser descendre, il lui répondit alors :

« Je comprends, mais fais gaffe, je veux vous voir tous les deux ici en haut, le plus vite possible »

Sans tarder Jean courut près de ses anciens collègues, qui comprirent (car ils en auraient fait autant) et l’aidèrent à descendre pour rejoindre son fils et sortir de là le maximum de gars, amis, parents qu’ils pouvaient sauver. Sa présence ne semblait gêner personne, les liens qu’ils tissaient entre eux étaient très forts, et chacun savait qu’il avait vécu ou vivrait la même situation à un moment ou un autre.

Quand il arriva au plus profond par un chemin de traverse, il chercha au milieu de cette fumée, le visage de son fils ; il suffoquait dans ce four béant, il n’était pas descendu depuis six mois, et la violence de cette odeur lui donnait la nausée ; il avait l’impression que son torse allait s’écarquiller de douleur. Il passerait au-dessus, la vie de son fils à cet instant présent primait sur tout le reste.

Au bout de quinze minutes, il l’aperçut. Il était en train d’aider un pauvre gars Gilles, d’une quarantaine d’années, qui semblait avoir été assommé. Jean avait travaillé avec Gilles, il savait que Jules avait été muté dans son équipe et en avait été rassuré. Au milieu des cris, de cette poussière, de cette odeur qui lui étaient si familiers, Jean ne voyait que Jules. Comme si ce dernier se sentait observé, il se retourna sur son père, et leurs regards se croisèrent. Comment son père était-il donc arrivé ici ? Pourquoi ? Il lui fit signe que tout allait bien, et lui indiqua qu’il remontait avec Gilles. Ils devaient se rejoindre en haut ; Jean acquiesça et se retourna pour prendre le monte charge qui attendait les gars disponibles.

A ce moment là, une nouvelle poutre se rompit et une partie du plafond s’écroula. Un nuage épais de poussière enveloppa Jean, et Jules vit son père disparaître, happé par cette main béante.

Une équipe se mit de suite à nettoyer les dégâts dus à l’éboulement, les gravas de pierres, des morceaux de bois s’empilaient dans tous les coins.

Le nuage s’éclipsait petit à petit, et alors Jules aperçut le corps inerte de son père. Ce dernier était allongé sur un autre collègue et avait reçu tout le poids de la poutre sur son dos, son corps avait protégé la chute et sauvé la vie de l’autre.

Le corps fut remonté par l’équipe sous le regard de Jules qui semblait ne pas comprendre ce qui était arrivé. C’était la première fois qu’il vivait cela de l’intérieur. Comment son père avait-il pu descendre au milieu d’un coup de grisou ? Qui l’avait laissé passer ? L’avait-on vu ? Pourquoi n’avait-il pas attendu là-haut ? Il suivit le service de secours jusqu’à l’infirmerie. Son père était allongé au milieu de tous ces hommes ensanglantés sur des civières. Chacun toussait, crachait, tentait vainement de reprendre un peu de souffle qui semblait à cet instant avoir disparu de la terre toute entière. Dehors il pleuvait, et un orage s’abattit sur le gouffre béant, dans une violence inouïe. Chacun courait dans tous les sens, il faisait sombre, les femmes pleuraient.

Cinq corps avaient été remontés inanimés et une vingtaine de blessés.

Après une demi-heure d’attente, le docteur s’approcha de Jules pour lui confirmer que son père était décédé, écrasé par la poutre. La cage thoracique avait été écrasée et il n’avait pas souffert, cela avait été trop rapide pour qu’il puisse s’en rendre compte. Il lui confirma que son père avait protégé un ami, le poids de la poutre ayant été amorti par le corps de Jean.

« Pourquoi me dites vous cela, cette phrase est stupide, est-ce que cela change quelque chose ? »

Jules sentait ses nerfs le lâcher, sa voix se mit à trembler, ses jambes n’arrivaient plus à le porter, les sanglots lui serraient la gorge, il voulait crier, hurler son chagrin, sa rage, sa douleur… mais il n’en fit rien, il serra les poings au point de blanchir ses jointures et s’excusa auprès du docteur qui venait de lui annoncer la nouvelle. Ce dernier lui dit qu’il comprenait, il l’avait annoncé la mort, malheureusement, tellement de fois.

Quand il sortit de l’infirmerie, il comprit alors que c’était à lui que revenait la délicate et difficile mission d’annoncer la nouvelle à sa mère, ses frères et sœurs. Comment annonçait-on la mort de quelqu’un ? Qui plus est de son père ? Quels mots employer ? Comment sa mère réagirait-elle ? Il la savait forte, elle cachait ses angoisses, ses peurs, ses craintes, elle portait le poids de la charge familiale sur ses épaules. Mais là, il s’agissait de la mort de son époux, cet homme si malade avec lequel elle pouvait finir sa vie, au milieu de leurs enfants.

Il avait évité la mort lors de sa carrière si difficile de mineur, et maintenant qu’il ne descendait plus, la mort l’avait retrouvé, son travail venait enfin de s’accomplir ; Cette mort avait rempli son contrat, elle avait eu sa proie, malgré tout !

Quel avenir pour cette famille à présent, tout cela paraissait bien sombre aux yeux de Jules.

Tout en étant plongé dans ses interrogations, Jules se trouvait à présent devant la porte d’une pièce réservée aux familles. A chaque accident et dès que l’alarme sonnait, les villageois accouraient près des chantiers en activité, car chacun avait un des siens sur le site. Ils se rejoignaient tous là et chacun attendait les bonnes ou tristes nouvelles au fil des heures. Chacun prenait aussi part à la douleur des autres. Ils se connaissaient tous.

Il ouvrit la porte, et vit sa mère les yeux embués de larmes. Il comprit à ce moment là, qu’elle avait peur pour lui, il ne s’était pas rendu compte que lui aussi avait été en danger. Tout cela avait été si vite et brutal. Mais savait-elle que son père était venu sur le site le rejoindre ?

Elle le serra près de son cœur de maman.

« J’ai eu si peur, mon garçon, mon grand garçon.

– Papa… Est-ce que tu sais ?

– Oui, je l’ai appris en arrivant ici. Je le croyais dans le jardin, et quand j’ai entendu l’alarme, j’ai couru pour le prévenir. Je ne l’ai vu nulle part alors j’ai compris. Monsieur Patini m’a averti à l’instant, mais je n’avais pas de tes nouvelles.

– Je suis resté près de lui, mais au moment où ça s’est effondré, je n’ai rien pu faire…

– Mais Jules, personne n’y peut rien, c’est la fosse, c’est comme ça, ton père connaissait les risques, il a passé sa vie là-dedans.

– C’est ma faute, il est venu pour moi, et il n’est pas remonté !

– Non je te défends de dire ça, il voulait te sauver, et ton devoir aujourd’hui c’est de te battre et de vivre pour lui, tu n’as pas le droit de penser ça, tu m’entends ? »

Il s’écroula dans les bras maternels, et laissa enfin sortir ses sanglots, cette douleur, ce mal qui lui brûlait la poitrine. Non seulement sa mère était forte face à ces évènements, mais en plus elle prenait la peine de son fils. Il savait qu’il se reprendrait après, mais pour l’instant, il était effondré à ses genoux, il voulait tellement rester dans les bras de sa mère, sentir son cœur de maman battre et résonner dans son oreille, et sentir ses larmes couler le long de ses joues.

Ils restèrent blottis ainsi dans un coin de la pièce, pour partager leur peine et s’offrir l’amour niché au fond de leur cœur. Ils savaient l’un et l’autre que ce moment était unique, après, la vie reprendrait ses droits et ce moment était leur moment.

*
*       *

Après l’accident, c’est Jules qui prit la charge du foyer, il donnait son salaire à sa mère. Ses deux sœurs plus âgées avaient trouvé du travail.

Blanche était « petite main » à la filature du village voisin. Elle logeait chez une tante, et ne revenait au foyer que tous les quinze jours.

Après dix huit mois, Blanche annonça à sa mère qu’elle avait rencontré un jeune homme charmant, et qu’ils pensaient se mettre en couple. Madame Sarazin aurait souhaité un mariage, mais le jeune homme, très correct et avec une bonne situation, était de religion différente, et ne tenait pas trop à un mariage catholique. Pour ne pas froisser sa fille, Madame Sarazin accepta, et Blanche s’installa donc au printemps suivant avec son amoureux. Elle semblait heureuse, c’est ce qui comptait le plus. Elle continuait à venir chez sa mère, mais de moins en moins, les occupations du jeune couple prenaient trop de place, et c’était leur vie à présent.

Rose était employée à la ville comme femme de ménage, elle s’occupait de l’école, la mairie, et faisait un peu de travaux ménagers pour quelques voisines. Après six mois, elle eut l’occasion d’être placée chez les « de La Branche », une famille noble et propriétaire de plusieurs propriétés agricoles dans la région. Ce travail lui plaisait énormément, elle avait la passion du propre et du rangement, sa patronne l’avait surnommée affectueusement « ma petite fée ». Elle était très appréciée. Bientôt, sa maîtresse lui proposa de passer des diplômes pour devenir nourrice. Elle réussit avec brio, et Madame de la Branche, lui confiait ses enfants en toute confiance. Elle était tellement belle et épanouie à l’aube de ses vingt ans.

Courageusement, Jules continuait à faire vivre sa famille. Son frère Raoul était un peu rebelle et jaloux de Jules. Il n’acceptait pas que ce dernier prenne la place du père. Quelques conflits avaient quelque peu abîmé l’atmosphère de la maisonnette, et les fréquentations de Raoul n’étaient pas toujours au goût de Jules, ni de sa mère d’ailleurs.

Raoul avait eu un peu d’histoires avec la police. Par deux fois, Jules avait été convoqué pour venir le rechercher au poste.

Quand une offre se présenta pour un poste à la S.N.C.F. Raoul voulut absolument passer le concours. Il espérait parcourir la France, le monde, il voulait partir, n’importe où mais partir. L’angoisse de vivre dans l’attente de la mort l’indisposait, il n’avait jamais aimé la mine et ne l’aimerait jamais. Elle lui avait pris son père, sa jeunesse, avait fait vieillir sa mère, fuir ses sœurs et détesté son frère, c’en était trop !

Henriette était plus réservée, elle ne pensait qu’au bien être de sa mère, elle était chétive, très timide. Elle ne voulait pas sortir, n’avait pas d’amis. Elle disait volontiers à qui voulait l’entendre « je resterai avec Maman je serais son bâton de vieillesse ».

Alfred était le plus jeune de la famille. Lui, contrairement à Raoul était passionné par tout ce qui l’entourait ; il avait toujours dit qu’il serait mineur comme son père et les hommes qu’il connaissait, il leur vouait une admiration sans borne. Il était toujours à l’affût des histoires qui traînaient à droite à gauche sur ce qui se passait dans la fosse ou dans la vie des mineurs. Il ne comprenait pas les gens qui fuyaient cette vie, pour lui il n’était pas nécessaire d’aller chercher ailleurs, ce qu’il avait là chez lui, à portée de main. Il considérait qu’il ne lui manquait rien. Et que la vie à l’extérieur de son village, ses amis, sa famille n’était pas pour lui. Il s’imaginait bien reprendre un jour une petite maison, épouser une fille du village et faire un copier-coller de la vie de ses parents, ça ne le dérangeait pas et le disait volontiers à qui voulait l’entendre.

Les années passant, les gars descendaient de moins en moins, à sa grande déception. Mais il se vit, pour commencer prendre un poste au déchargement. Il ne descendrait pas de suite, mais il ne lâchait pas prise, et demandait régulièrement au responsable si son statut pouvait être changé.

Madame Sarazin était fière de sa petite famille. Ses enfants avaient trouvé chacun leur place, elle savait que Jean aurait été fier de toute cette réussite. Jules l’avait bien aidé financièrement et humainement à porter chacun sur sa route, sans jamais rien demander.

Un matin, Jules préparait son panier repas pour le midi, et au moment de partir, comme il le faisait tous les jours, passa la tête à la porte de la chambre parentale. Souvent sa mère, lui faisait un sourire et lui souhaitait bonne journée.

Ce matin là, pas de bruissement de drap, ni de sourire, Jules s’approcha timidement, et aperçut alors la pâleur du visage de sa mère. Cette dernière s’en était allée pendant son sommeil. Elle était merveilleusement belle, reposée et sereine. Elle semblait avoir attendu la mort doucement, puis l’avait suivie calmement pour rejoindre son époux, qui lui manquait depuis de si nombreuses années.

Jules la couvrit du drap, et aperçut dans sa main une note. Il déchiffra les mots laissés d’une écriture tremblante :

« Mon Jules chéri,

J’ai essayé de survivre à la mort de ton père pendant toutes ces années, pour vous aider au mieux, toi, tes frères et sœurs. Tu les as pris sous ton aile, de ton mieux, comme tes propres enfants, Dieu te bénisse, et que chacun d’eux te soit reconnaissant. J’ai peur à présent d’être une charge pour vous tous.

Je sens que la mort me réclame depuis quelques temps. Je crois que mon heure est venue. Je vous aime tellement tous si fort, vous avez été le plus beau cadeau de ma vie, soyez tous heureux,

Votre maman qui vous aime et qui vous protégera. »

Jules annonça à chacun de ses frères et sœurs le décès de leur maman, et s’occupa des formalités et démarches pour les obsèques.

Quelques mois plus tard, Henriette fit part à la fratrie de son intention de reprendre la maison familiale. Chacun accepta, Raoul était assez pressé car il avait besoin d’argent. Ses dettes de jeu avaient repris au grand désespoir de Jules. Il tenta à plusieurs reprises de raisonner son frère. Mais ce dernier était déjà tellement acculé par les créanciers et les problèmes judiciaires, qu’il était complètement fermé à toute discussion censée et raisonnable. Blanche, enceinte de quatre mois et radieuse dans ce rôle, et Rose firent comprendre à Jules que Raoul était son frère et non son fils, et qu’à présent ce dernier devait prendre sa vie en main, et ses responsabilités, quoiqu’il advienne. Jules fit confiance à ses sœurs, et se dit qu’après tout, elles n’avaient pas tort.

Alfred fréquentait depuis quelques temps une fille du village, comme il l’avait toujours rêvé. Il annonça à ses frères et sœurs son prochain mariage. Les quelques économies que leur avaient laissé les parents, lui permettaient alors de faire une petite acquisition pour s’installer avec sa future épouse. Il en était ravi, et son bonheur faisait plaisir à voir.

Et voilà comment, chacun avait repris le cours de sa propre vie. Jules avait soudain l’impression de sortir d’un monde, avant d’entrer dans un autre… Comme dans ces films à la télé, où un tourbillon vous fait sortir d’un endroit, en vous projetant.

Premier volet, terminé ! On passe au suivant.

Il ne savait pas dire s’il aimait cela, mais avait-il seulement le choix ; c’est ainsi que chacun continue son chemin.

Il rassembla alors ses quelques objets personnels, il avait demandé à garder le portefeuille de son père et sa plaque de mineur, et avait emporté la lettre d’adieu de sa mère.

Il serra affectueusement ses sœurs en espérant les revoir bientôt.

Il prit le premier train qui le conduirait vers sa nouvelle vie, une autre vie, ailleurs, comment et avec qui ?

Le deuxième volet s’ouvrait…

Chapitre II
Nouveau départ

C’est à Boulogne sur Mer, qu’il trouva un premier emploi. Il se vit embauché dans une usine de métallurgie et il aimait ce qu’il apprenait.

Son maigre salaire d’ouvrier lui permit de louer une petite chambre de bonne à petit loyer. Il y avait un coin toilette, un bon lit et un bureau. Il estimait qu’il en avait largement assez pour lui seul. Il déjeunait régulièrement à l’auberge-brasserie au coin de la rue. Le patron n’était pas regardant sur la part qu’il donnait aux ouvriers de l’entreprise. Il savait que le travail était dur et les salaires difficiles, pour y avoir travaillé quelques années auparavant.

Ils commencèrent à sympathiser et Jules prenait ses marques. Il se sentait bien dans cette ville.

C’est aussi dans cette ville, qu’il rencontra la femme de sa vie : Jeanne !

Dés le premier regard, son cœur s’enflamma.

Jeanne était employée à la librairie du quartier sud de la ville, tenue par Madame Dubois ; il s’agissait d’une petite boutique très ancienne avec poutres apparentes, et posters défraichis. Les piles de livres donnaient l’impression d’être là depuis des décennies, non pas faute d’être mal rangés, mais tout ce bric-à-brac faisait partie du charme de l’endroit. « Chaque objet a sa place, et chaque place a son objet » disait souvent la propriétaire. Les clients passaient rendre ou prendre un livre et régulièrement, Madame Dubois leur offrait un café ou une tasse de thé, et les voilà qui passaient une heure voire plus dans cet endroit insolite. Tout le monde connaissait cet endroit sorti tout droit d’un conte de fée. A l’intérieur, on ne voyait plus la rue, l’éclairage semblait d’une autre époque, et l’on était retiré du monde, chacun venait confier ses petites misères ou inquiétudes du moment, et repartait soulagé car Madame Dubois avait ouvert ses portes, écouté et soulagé les petits maux de l’âme ou du cœur de l’un ou l’autre. C’était comme ça depuis de nombreuses années.

Jules habitait près de la librairie, et le comptable lui avait demandé de rapporter un livre pour la comptabilité. C’était sur son chemin. C’est Madame Dubois qui fournissait la plupart des sociétés et usines locales.

Quand Jules pénétra la première fois dans cet endroit, il fut frappé d’abord par l’ambiance qui y régnait. « C’est comme à la petite école ! » pensa-t-il. Une bouffée d’odeur d’encre, de papier, de vieux journaux lui remirent en mémoire de merveilleux souvenirs, ce qui le fit sourire.

C’est alors qu’il aperçut Jeanne qui lisait prés d’une petite table. Elle se tenait près de la fenêtre et le soleil reflétait dans ses longs cheveux auburn. Elle était tellement belle. Il restait là à la regarder, sans que son regard puisse se détourner. Il ne se rendit pas compte que quelqu’un lui parlait :

« … Monsieur… Puis-je...