81 pages
Français

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Monsieur Klein

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Description

À la fin des années soixante, dans une petite ville de province, on ne parle qu’à mots couverts des liaisons illégitimes. On pardonne encore moins qu’elles puissent donner vie à des enfants.


Parce que son père est député, et qu’il se partage entre deux familles, Jean-Luc Braunschweig-Klein s’est heurté plus fort encore au mystère de sa filiation. Mais ce père entrevu, qui ne lui donne jamais le temps de la rencontre, était habité par une force différente. Quelque chose d’inhabituel. Une sorte de mystère.


Alors, quand un inconnu, qui se dit ancien compagnon de ce père énigmatique, l’invite à remonter le fil du souvenir, l’enfant refuse d’abord, puis hésite, cède enfin... Et puis, rapidement, on ne peut plus l’arrêter. Il veut tout savoir, tout apprendre.


Au contact de cet adulte enfin disponible, il veut tout découvrir des secrets de son père. De sa soif de vie et de pouvoir. De sa désarmante simplicité. De sa générosité insatiable. Des sources de sa force. De sa faiblesse aussi. De tout ce qui le relie à sa génération.


Œuvre de fiction nourrie de faits réels et de la propre vie de l’auteur, Monsieur Klein est un roman-enquête au souffle singulier, mêlant intimement les souvenirs d’enfance de l’écrivain et l’histoire des “Malgré-Nous” alsaciens et mosellans emprisonnés en Russie sous l’uniforme allemand.


On revit alternativement les années les plus noires du nazisme et les luttes politiques des années soixante, avec une justesse de ton rare, qui ne s’apesantit jamais ni n’élude rien.



Un texte émouvant et fort.

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Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782845742420
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Jean-Luc Braunschweig-Klein
Monsieur Klein roman
Collection Sentinelles
Ce récit s’inspire de faits réels, mais l’auteur prévient le lecteur qu’il a pris quelques libertés avec la réalité, sa réalité. Certains personnages se reconnaîtront, d’autres pas. Certains en seront incommodés, d’autres pas. Par avance, je les prie de bien vouloir m’en excuser.
À mon père que j’ai si peu connu, aux Malgré-nous que j’ai cherché à connaître, à ma mère et à mon épouse qui me connaissent si bien.
Le bilan du père
Samedi 18 octobre 1980 À CINQUANTE-SIX ANSje me retrouve comme Michel Piccoli dans un film de Claude Sautet, à me rappeler mes deux femmes, ma fille, un fils, mes amis, quelques ennemis coriaces, les combats difficiles, les victoires, les échecs, mes rêves les plus fous, les joies, les désillusions, toutes ces choses de la vie qui défilent alors que l’ambulance arrive. Mais je n’ai eu que trois secondes pour penser à tout ça. Trois petites secondes avant de percuter le camion Volvo. Mon corps n’est pas allongé sur l’herbe au soleil, à côté d’une Alpha Roméo en feu, il est bêtement coincé dans une Peugeot sous la pluie. Ma chair est broyée, prisonnière d’un amas de tôles froissées et ma tête repose sur le volant dressé à travers le pare brise. Je sens un liquide épais et chaud couler sur mon visage, il imprègne doucement ma chemise et se répand le long de mes jambes torsadées. L’air frais d’octobre s’engouffre dans mon front, il emplit mon crâne, mais ce n’est déjà plus mon crâne. Je flotte au dessus du lieu d’impact, au delà des véhicules dispersés en travers de la route, loin des badauds qui se regroupent. J’entends le pimpon du SMUR qui se rapproche, je vois au loin son gyrophare bleu trouer la nuit. Je me sens léger, si léger. Les gendarmes vont rédiger un constat. Ils vont en faire une tête quand ils découvriront que je suis député. Pardon, que j’étais député. Mon suppléant aussi, il n’en dormira pas de la nuit, cette nuit et beaucoup de celles qui suivront. Et Riehl qui n’a pas voulu me suivre une quatrième fois. « Trois élections de perdues ça suffit, je n’y crois plus ! Trouve toi un autre suppléant, je jette l’éponge ! » Alors je suis allé voir Germain et il a dit oui de suite, simplement, sans trop réfléchir, sans savoir que sa vie allait en être bouleversée. Maintenant il gagne le gros lot, même si je sais que ce ne sera pas facile pour lui. On ne lui fera pas de cadeau, j’imagine déjà les hyènes se pourlécher les babines devant mon épigone sans défense. Ainsi donc ce paysan s’imagine qu’avec son air benêt il va ramasser la mise ? Et comme ça, par l’opération du Saint-Esprit, sans avoir fait campagne, sans nous demander notre avis, à nous les militants de toujours, nous qui attendons notre tour ? J’entends les gaullistes, les centristes et ces arrivistes du parti Républicain ruminer quelque chose comme « profite bien de ton mandat Germain, c’est peut-être le dernier ! »
Le préfet va se précipiter chez mon épouse qui préviendra ma fille. Ma fi-fille va regretter ce qu’elle m’a dit quand nous nous sommes quittés, et moi je suis triste qu’elle m’ait fait tous ces reproches. Elle ne pouvait pas savoir que c’était la dernière fois qu’on se voyait. Elle va devoir vivre avec ça, c’est injuste. Quant à ma veuve, avec les assurances vie de l’Assemblée Nationale et du Conseil général elle a de quoi voir venir, je ne me fais pas de souci pour elle. Et qui va prévenir Lilette ? Qui va lui expliquer que j’aurais tant aimé la rendre heureuse ? Elle a été si patiente. Vingt-cinq ans à attendre que je me décide à divorcer. Et je m’en vais sans même en avoir parlé à un avocat. Lilette s’en sortira, je suis tranquille pour ça. Moi vivant elle devait déjà se débrouiller seule, elle n’a jamais vraiment pu compter sur moi. Mes promesses, elle n’y croyait plus vraiment. Elle faisait semblant. Elle se disait fatiguée, fatiguée de m’aimer. Ses colères vont me manquer. Il faut être mort pour dire des choses pareilles. Et mon fils ? Qui va lui annoncer ma mort ? Il a seize ans et si peu connu son père. Nous nous sommes si peu parlé, il ne sait rien de moi. J’ai tant aimé lui mordiller le lobe de l’oreille quand il était petit, il poussait des cris de souris, ça le rendait fou, il se tortillait comme un lombric. Est-ce qu’il s’en rappelle comme je m’en rappelle maintenant face au Volvo ? Je lui ai à peine dit au revoir hier soir en partant, à travers la vitre de la portière, alors que je sortais si vite de la cour et qu’il me faisait un petit signe de la main.
L’errance du fils
Vers 1972 ou 1973 À Ciasdve,ejifsluitorhuavoirapnimneteroc,oinsosoumetETÉOPUQTEèreétaiE,monp neuf ans quand j’ai pu me dire voilà, je traîne dans la rue, comme un grand, seul avec mon vélo, et je n’ai de comptes à rendre qu’à ma mère, occupée la journée à laKrankenkass1. J’erre libre et insouciant dans les rues de Sélestat et je suis loin d’imaginer un horizon plus vaste que celui de mes promenades à vélo.
Avec le temps, je me suis approprié ce gros bourg fourmillant d’Alsaciens mollement affairés, allant et venant à pied, à bicyclette ou à moteur. Agrippé au guidon de mon vélo, je côtoyais aussi bien les Renault quatre, celles qu’on appelait les « mottes de beurre », que les Simca mille compactes, trouées de phares ronds, les Peugeot quatre cent quatre des maraîchers, dont le plateau arrière était recouvert de légumes, les 2CV Citroën brinquebalantes, les lourdes FordTaunuset lesCaprilégères. De temps à autre j’apercevais la maman d’Alfred, majestueuse dans sa DS noire qui glissait sur l’asphalte telle une fusée silencieuse. Il y avait aussi cette Renault huitGordiniqui circulait dans un bruit de gros cube en arborant sa double rayure blanche sur fond bleu.
Je me moquais des vieux en mobylette. Je suivais d’un œil narquois les silhouettes au buste droit comme un I sur leurs noirs Solex, ou courbées comme un Z sur une Motobecane bleu horizon ou orange carotte, avec le flanc du réservoir chromé, les sacoches de cuir brun derrière la selle et ce bruit poussif qu’on reconnaît entre mille. Je raillais le parcours assidu des pochetrons, de la maison au jardinet, du jardinet au bistrot et, le ventre plein de bière l’été, plein de vin l’hiver, le retour hésitant au bercail, et ainsi de suite, jour après jour, saison après saison, jusqu’à ce que le foie se bloque et que la cirrhose les emporte.
J’admirais les blousons noirs, cesGagges2 occupés à tuer le temps, à rouler sans but, cheveux au vent sur une motocyclette dont le guidon resserré leur alignait coudes et poignets. Les gosses de riches frimaient sur desMalaguttinerveuses, desFlandriaau design rital, desGitane TestiQuelques majeurs paradaient sur une pétaradantes. 750 Honda Four massive, jaune ou bleue métallisée, uneYamahacouleur lie-de-vin ou uneKawasakiverte de gros calibre.
Le samedi matin, posté au pied de la Tour Neuve, devant le comptoir du Crédit Agricole, je guettais le passage d’uneTriumph Scrambler 900, celle de Steve Mc Queen dans « La Grande évasion ». Mais celle-ci avait un réservoir bicolore bleu et blanc, un bouchon chromé, des jantes à rayons, un gros phare rond, une selle plate en cuir noir sur une double sortie d’échappement. Je patientais en observant la peinture murale de la tour, le Christ au milieu, cloué sur la croix, les femmes à sa droite, la Sainte Vierge, Sainte Foy, les hommes à sa gauche, Saint Jean et Saint Christophe. Sous le toit en bulbe d’oignon de la tour, avec sa tourelle garnie d’une girouette, se trouvait une immense horloge. Le pilote déboulait de la taverneSchützenbergervers dix heures. Il mettait la gomme sur les pavés de la rue du Président Poincaré, puis il pilait net à hauteur de la Caisse d’Épargne, débrayant avant d’obliquer devant moi pour traverser l’arche de la tour à pleins gaz. De lui on ne voyait qu’un bolCromwellrentré dans un blouson. Sur son dos, il avait cousu un as de pique avec l’inscription «Motörhead».
J’aimais cette bourgade, la diversité de sa circulation, ce mélange hétéroclite dans lequel je m’insérais avec délice, ce tissu urbain dont je connaissais chaque fibre, un maillage irrégulier de ruelles entrelacées, d’artères à ramifications divergentes, de boulevards extérieurs bordés de marronniers, de caniveaux proprets le long des trottoirs, de culs-de-sac ombragés dans lesquels je me réfugiais l’été pour rêver.
Mon territoire de prédilection, la portion Est de Sélestat, se situait entre les routes de Strasbourg et de Muttersholtz, délimité au sud par la frontière bleue duSchiffgraben. Le plus souvent, je furetais seul dans les recoins extérieurs des églises Saint Georges et Sainte Foy, pédalant sans bruit entre ces édifices religieux construits en grès rose des Vosges et figés depuis
les époques romane et gothique. Je faisais des haltes régulières entre la place Gambetta et l’inquiétante Tour des sorcières. Depuis la Halle aux Blés, je me rendais au portail renaissance de l’Hôtel des Abbés d’Ebersmunster, rue de l’Église, à deux pas de la Bibliothèque Humaniste. Je restais assis là, l’esprit vide, à contempler cette ruelle calme et déserte, avant de terminer mon circuit dans le parc du boulevard Castelnau.
Parfois, il m’arrivait de rôder sur les hauteurs de la forteresse Vauban. Je prenais position à l’angle du bastion qui surplombe la fosse, cet immense trou dans lequel on avait aménagé la piscine découverte. L’hiver, j’y épiais les couples énamourés qui se frottaient et s’embrassaient goulûment sur la courtine. L’été, du haut du rempart, je reluquais le défilé multicolore des bikinis qui se trémoussaient aux abords du bassin.
1Caisse Primaire d’Assurance Maladie, littéralement la « caisse des malades »
2« Voyous » en alsacien
La photographie
UN JOUR, alors que je pédalais rue de la Couronne, un homme agita sa canne en l’air pour m’arrêter. Je me souviens de sa jambe de bois sur laquelle flottait un pantalon démodé, d’un tissus gris souris assorti à l’embout en caoutchouc de sa prothèse. « Viens voir petit, j’ai quelque chose à te montrer ! » Il sortit fièrement une photo de sa poche et me la tendit. Sur le cliché jauni on distinguait trois hommes qui posaient devant un hangar. Je n’ai reconnu personne, mais l’homme insistait : « À gauche c’estKleinageorges». Et comme je ne réagissais pas il ajouta : « Georges Klein ditKleinageorges, ton père! Au milieu en uniforme c’est Victor, ditWickes3, et à droite c’est moi, René. Trois amis pour la vie. C’était en quarante-trois à Urloffen, on partait pour le front russe ». Je fus intrigué par le brassard deWickes, que j’avais vu dans des films de guerre. Un tissu rouge que la photo noir et blanc rendait gris bleu, avec une croix tordue logée dans un cercle blanc, une croix gammée, l’emblème des nazis !
« Monsieur, vous faites erreur, mon père s’est battu au côté des américains. Même qu’il a repoussé les Boches à coups de pied au cul ! » L’homme me fixait, incrédule. Il remit son doigt sur la photo en faisant desGodverdammi4, mais je pédalai loin de lui sans me retourner, comme si j’étais poursuivi par Hans Trapp5.
3Wickes, diminutif de Victor 4Godverdammi!: Juron préféré des alsaciens. Veut dire « Dieu damne moi ! » 5Hans Trapp ou Rupeltz : le père fouettard alsacien.
Les premiers doutes
« AH BON ? René t’a montré une photo ? » Assis devant son assiette, mon père prit un air flou que je ne lui connaissais pas, levant ses yeux au loin, par-dessus la femme assise en face de lui. Cette femme blonde avec laquelle il partageait un dîner sur deux, qu’il mettait parfois en joie, souvent en peine. Sa maîtresse depuis dix-huit ans. Ma mère. Il promit qu’on en reparlerait, qu’il m’expliquerait. Tout ça prendrait du temps, c’était si compliqué, si particulier. Les mots risquaient de manquer. On parle peu de ces choses là, on ne sait pas expliquer ce qu’on faisait là-bas, pourquoi on y était, comment on a pu se laisser embringuer dans ce traquenard. « Si tu veux vraiment en savoir plus, mon minet, il nous faudra nous organiser. Je couperai les souvenirs en tranches, en fines lamelles, j’en ferai de petits épisodes digestes pour un garçon de ton âge. Chaque soir, après Nounours de «Bonne nuit les petitsavant que tu ne t’endormes, je te », raconterai un morceau de l’histoire, comme la cigogne blanche apporte la becquée à son cigogneau. Je veillerai à ne pas te traumatiser, à ne pas encombrer ton esprit avec un fatras d’histoires pathétiques même si, mises bout à bout, elles seules peuvent t’éclairer sur ce qui s’est vraiment passé. »
Mon père qui d’ordinaire me parlait peu allait donc me faire des révélations. Je mesurais mon bonheur de partager ses souvenirs même si, au fond de moi, je doutais de la réalité d’un tel projet car chaque soir, à l’heure de me coucher, soit il n’était pas venu dîner, soit il était déjà reparti.