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Monstres

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98 pages
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Description

Les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit, ni si monstrueux, finalement.
Ceux-là nous démontrent que les idées toutes faites ont la vie dure, mais qu’il arrive qu’on les bouscule, pour peu qu’on s’approche d’un peu près : deux sœurs siamoises empoisonnent l’existence de toute une famille, une mère aimante défend bec et ongles le tueur fou qu’elle a enfanté, la femme la plus grosse du monde cache un cœur amoureux, un jeune homme défiguré essaie de surprendre son visage, un cyclope prend les traits d’un agriculteur pour passer à la télé, un maître finit par ressembler à son chien, un professeur frustré s’en prend à tout ce qui roule.
Ni vraiment bons, ni vraiment méchants, ni anges ni brutes, mais hors-norme en tout cas, ces sept personnages nous entraînent dans des lieux familiers où ils promènent leur bizarrerie : des maisons de banlieue, un salon de coiffure, une fête foraine, un hôpital, une ferme, une autoroute.
À croire que les monstres se cachent partout.

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Ajouté le 30 septembre 2014
Nombre de lectures 513
Langue Français
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MONSTRES
Dominique Lebel
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionRecueils. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-132-6
Inséparables
Entre nous, tout allait plutôt bien avant qu’elles n’arrivent. J’étais entré en sixième au collège, j’avais très vite fait partie de ce qu’on appelle « les populaires », ceux qui font la loi. J’étais respecté et craint des binoclards du premier rang, en même temps les professeurs m’aimaient bien, je les faisais rire et je sais qu’ils me trouvaient plutôt mignon. Mes parents se vantaient auprès de leurs amis et relations d’avoir un fils à peu près parfait, dont ils n’avaient pas à surveiller le travail et qui était d’un naturel plutôt gai, à condition qu’on aille dans son sens – ce à quoi ils veillaient, généralement. Pendant l’année scolaire, mon emploi du temps se déroulait selon un rythme immuable qui me rassurait : tous les mercredis, j’allais au judo en début d’après-midi et, le dimanche matin, mon père m’accompagnait au foot. On pouvait dire que ma vie ressemblait à beaucoup d’autres, si l’on se fiait au nombre d’enfants inscrits sur les listes des clubs de judo et de foot de Saint-Germain-en-Laye, banlieue huppée s’il en est. Quant aux vacances d’été, j’allais les passer chez mes grands-parents paternels, à Nice. Je m’ennuyais ferme avec eux parce que je les trouvais vieux ; ils ne faisaient pas grand-chose, se fatiguaient vite. Mais je les aimais suffisamment tous les deux pour supporter les journées blanches que je passais là-bas. — Tu t’amuses bien ? me demandait ma mère quand elle téléphonait. — On est allés à la plage, mais il faisait trop chaud, on est rentrés. On a joué aux cartes dans le salon. — Ah, mais c’est formidable ! Je vois que tu es bien occupé ! — Demain on va en Italie, juste après la frontière. On ramènera des pizzas. — Quelle chance tu as, mon chéri ! Je n’étais pas si exigeant, tout compte fait, en ce qui concernait le bonheur dont je n’avais à cet âge qu’une très vague idée. J’aimais plonger dans la mer depuis un rocher, manger des pizzas sans anchois, boire de l’Orangina glacé. J’ai compris ce que ces plaisirs signifiaient quand tout s’est arrêté, brutalement. C’était une semaine après la réunion parents-professeurs de mon lycée. Ma mère était bien entendu restée à la maison, étant donné son état. C’est mon père qui était allé recevoir tous les compliments qu’on avait préparés sur moi. Il était rentré à neuf heures du soir, épuisé d’avoir attendu des heures dans des couloirs avec les autres parents, mais heureux d’avoir enfanté un
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tel miracle d’intelligence et de gentillesse. Moi son fils, premier de la classe et futur premier prix de latin et de maths. — Tes profs t’adorent, m’avait-il dit en arrivant. Ça se voit tout de suite. Ils parlent de toi avec enthousiasme. — Ça ne m’étonne pas, avait ajouté ma mère, en se tenant le ventre comme elle le faisait depuis des mois, les deux paumes bien à plat. Elle rayonnait et je la trouvais encore plus jolie qu’avant. Elle n’arrivait plus à apercevoir ses pieds quand elle baissait les yeux, mais elle paraissait très heureuse et ce bonheur lui allait bien. Mes résultats, mon application et l’attente des jumelles, tout cela semblait la combler et lui donnait de belles couleurs. Avec ça, mon père était aux petits soins pour elle, ne la laissant plus toucher à quoi que ce soit dans la maison. — Laisse ça, s’écriait-il dès qu’il entendait un bruit de vaisselle ou d’aspirateur. Laisse, tu vas te fatiguer ! Je peux bien m’en charger, j’ai le temps. — Tu es un amour, répondait ma mère en retournant s’asseoir dans son fauteuil, qu’elle ne quittait plus beaucoup. C’est après la visite à l’hôpital que tout s’est compliqué. Mes parents étaient partis tôt le matin afin d’éviter les embouteillages sur la Nationale, à leur retour ma mère avait les yeux
rouges comme quelqu’un qui a beaucoup pleuré et mon père avait sur le visage une grimace que je ne lui avais jamais vue. Le genre de grimace qui laisse présager le pire et que j’ai souvent retrouvée sur son visage, depuis. — Qu’est-ce qui se passe ? ai-je demandé. Mais j’avais déjà compris que je n’apprendrais pas grand-chose ce jour-là. — C’est au sujet des jumelles, a fini par articuler mon père. Il y a un problème avec les jumelles. Nous en sommes restés là, car ma mère s’était enfermée dans leur chambre et qu’il s’était installé devant la télévision, un verre de whisky à la main, l’air suffisamment buté pour que je n’aie plus envie de l’approcher. Avec les jumelles, il y avait un sacré problème. * * *L’une de mes sœurs se tient droite, l’autre a la tête penchée, et c’est la première chose que les gens remarquent, avant le reste – cette nécessité dans laquelle Danielle se trouve de laisser aller sa tête, de tout voir à l’oblique pour accorder sa place à Maria. Et c’est ainsi depuis leur naissance.
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— L’une de tes sœurs doit s’incliner devant l’autre, m’a dit mon père le jour où j’ai découvert l’horreur qui nous était tombée dessus. C’est drôle, non ? Maria a bien de la chance, Danielle fait tout pour qu’elle se trouve bien. Là-dessus, vois-tu, bien des personnes de notre entourage auraient des leçons à recevoir de nos bébés. Je ne sais plus ce que j’ai trouvé à répondre. De tout ce qui s’est passé et de ce qui a été dit ce jour-là, j’ai surtout retenu le regard si abattu de ma mère, qui paraissait observer un point très loin vers l’horizon – une observation qui amenait son regard à nous traverser, mon père et moi, comme si nous étions transparents. Finalement, Danielle ne perçoit le monde qui l’entoure que le long de cet axe-là, incliné à trente degrés. Et elle ne voit jamais le visage de sa jumelle, sinon dans une glace. Les choses s’en trouvent-elles changées pour elle ? Pas tellement, d’après Maria. — Danielle n’en a jamais fait une montagne, elle tient sa tête de travers, et alors ? Elle te voit aussi bien que moi.
J’ai mille fois incliné ma tête pour me placer dans son axe, mais mes efforts n’ont réussi qu’à les énerver toutes les deux. — C’est vrai, pour être tout à fait honnête je ne peux pas dire que ça me gêne vraiment. Alors, arrête avec ça. Tu vas te faire des crampes et c’est exaspérant, à la fin. Pour Maria, le monde est droit, mais comme la Terre est ronde, quelle importance qu’on se tienne le long d’un axe vertical ou oblique ? Rien de cela n’empêchera la Terre de tourner sur son axe à elle. Danielle le sait, elle ne s’est jamais formalisée de ce que le jugement des autres peut prendre pour une infirmité. — Infirme, moi ? Sûrement pas. J’ai un cerveau, un bras et une jambe, un cœur, un poumon et un sens aigu du partage, que la nature m’a donné en me collant à ma sœur. Je les ai plusieurs fois entendues, à travers la porte de leur chambre, se lancer dans de grandes déclarations qui me consternaient. — Je ferais n’importe quoi pour toi. Je me roulerais par terre de chagrin si l’on touchait à un seul de tes cheveux. — Je ne peux pas imaginer une seconde ma vie sans toi. Demande-moi ce que tu veux. Tu veux un morceau de mon éclair au chocolat ? La moitié ? Tu veux que je coupe le gâteau en deux et que nous dégustions chacune notre part ? Et que nous nous léchions les doigts ensuite, l’une comme l’autre ? Je n’ai jamais rien obtenu de l’une ou l’autre de mes sœurs, ni une miette d’éclair au chocolat, ni la moindre marque réelle d’affection. Je crois bien qu’elles ont toujours été heureuses d’avoir un frère pour ne pas se retrouver seules face à nos parents, mais que
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n’importe qui aurait fait l’affaire ; et j’ai appris à ne pas m’en formaliser. — Il faut les comprendre, m’expliquait ma mère. Elles vivent en autarcie, tellement proches l’une de l’autre. Comment peux-tu imaginer une seconde te placer entre les deux ? Je crois qu’il n’y a de place pour personne, chez elles. Collées l’une à l’autre, si étroitement unies, à la vie à la mort, ma sœur. Une nuit, j’ai rêvé que je fendais ce corps unique en deux avec le grand sabre recourbé que mon père avait accroché au mur de l’entrée. J’avais déjà vu ma mère couper un homard vivant et je m’étais appliqué à retrouver ses gestes. L’élan du bras, le coup porté, rapide et sec. Mais dans mon rêve, les deux moitiés s’étaient aussitôt recollées l’une à l’autre et mes deux sœurs avaient éclaté de rire en une synchronisation parfaite – des éclats absolument identiques. Leurs joues étaient plus roses qu’à l’ordinaire et leurs petites dents plus blanches, on aurait dit deux poupées de porcelaine fardées dans l’atelier. Je me suis réveillé en sursaut. J’ai toujours préféré Maria, sans doute parce que sa tête est droite et que, de ce fait, elle paraît plus normale. J’aurais aimé avoir quelques conversations avec elle de temps en temps, surtout quand j’ai grandi et que j’ai compris certaines choses importantes de la vie. Qu’il était indispensable de ne jamais dire vraiment ce qu’on pense.
Qu’il était inutile de s’appliquer comme un malade au judo si le professeur n’avait pas décelé le moindre talent chez nous. Qu’il valait mieux se résoudre à demeurer assis en tailleur sur le tapis, dans un coin du gymnase, pour attendre que les minutes passent. Qu’il était urgent d’essayer de comprendre le comportement si particulier des filles. Les raisons de leurs refus, le contenu de leurs conversations secrètes. Sur ce dernier point, je pensais pouvoir compter sur Maria pour m’éclairer. J’aurais aussi aimé, puisque j’avais dix ans de plus que les jumelles, lui faire part de mon expérience, la conseiller, l’avertir de quelques dangers comme le font la plupart des grands frères. Mais Danielle écoutait tout, j’ai donc toujours préféré me taire. — Tu devrais faire un effort avec tes sœurs, me reprochait ma mère. Avoir un grand frère est une chance dans la vie, moi-même j’aurais tellement aimé en avoir un, mais je n’ai eu que des sœurs. Regarde ton père avec Josie, cette complicité entre eux, est-ce que tu ne trouves pas ça formidable ? Mon père et ma tante Josie ont été inséparables durant toute leur enfance. Ensuite l’adolescence les a séparés, mais à peine mariés chacun de leur côté, ils se sont retrouvés et se voient régulièrement. C’est d’ailleurs Josie qui s’est occupée de moi à la naissance des jumelles. Elle m’a accueilli chez elle et a passé la matinée avec nous, quand mes parents sont revenus de la maternité. Je revois encore sa tête, devant le berceau double que mon père avait
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commandé aux Nouvelles Galeries. — Elles sont si mignonnes, a-t-elle fini par articuler. — Arrête, Josie, a lancé mon père en lui saisissant le bras. Ce n’est pas la peine, ça ne sert à rien. Et Josie n’a plus jamais rien dit à propos de mes sœurs. * * *Je n’ai jamais trouvé que les jumelles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Elles m’ont toujours paru différentes, en dépit des efforts de ma mère, qui s’est longtemps obstinée à les coiffer de la même façon. Des couettes hautes ridicules, attachées avec des élastiques de couleur, quand leurs cheveux ont atteint une longueur suffisante. Puis une queue-de-cheval quelques années plus tard. Une coiffure plus simple, qui prenait moins de temps le matin et à laquelle elles sont restées fidèles. — Ne dis jamais tout haut une chose pareille ! a hurlé mon père le jour où j’ai hasardé une comparaison. Si elles t’entendaient ! C’est déjà bien assez difficile comme ça, si nous nous mettons nous-mêmes à créer des problèmes, alors où irons-nous ? Droit dans le mur ! Tes sœurs ont exactement la même tête, c’est une réalité et j’aimerais autant que tu t’en persuades. — Je suis un peu toi et tu es un peu moi, si l’on en croit l’image que nous renvoyons. Pourtant nous sommes si différentes, comment deux sœurs élevées sous le même toit peuvent-elles se distinguer à ce point l’une de l’autre ? Je suis têtue comme une mule et tu es tellement plus conciliante, plus ronde de caractère. Tu es littéraire et je préfère les maths, de loin. Tu récites des poèmes auxquels je ne comprends rien et les chiffres me parlent alors qu’ils te consternent, toi. Tu es plus sociable que moi, c’est à toi que les gens sourient, quand ils s’approchent de nous. Je n’ai pas ton fameux entregent, on me dit plus secrète, sauvage même, forcément. Mais tu connais tous mes secrets, comme je connais les tiens. — Nous sommes très heureuses, ne vous inquiétez pas pour nous. Nos parents nous chérissent et nous partageons toutes deux des expériences inouïes. Mes sœurs partagent ce qu’elles mangent. Elles ont bien chacune leur estomac, c’est ensuite que se simplifie l’acheminement de tout ce qu’elles avalent. Et comme elles n’ont pas les mêmes goûts en matière de nourriture, je n’ai jamais osé imaginer ce qu’elles pouvaient bien rejeter, à la fin. Des betteraves au chocolat, du poisson au chorizo, du café frappé à la limonade. Mes sœurs rejettent des mélanges immondes. Maria chipote dans son assiette tandis que Danielle avale d’énormes bouchées qu’elle prend à peine le temps de mastiquer, et, à la fin, tout s’achemine en même temps jusqu’à…
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Mes sœurs me dégoûtent, par moments. Maria est plutôt salé, du genre camembert et saucisson. Pour moi, c’est tout le contraire et je me damnerais pour une Häagen-Dazs au chocolat fondant. Heureusement, Maman prend soin de s’adapter aux goûts de chacune quand elle fait les courses et il est bien rare qu’elle nous prépare la même chose. Il faut vraiment qu’elle soit bousculée pour ne pas poser sur la table ce que nous avons demandé. Hier soir par exemple, Maria a eu droit à son assiette de merguez-frites, un plat que je déteste. Les frites, passe encore, mais cette saucisse tordue et rougeoyante, franchement ! Je me demande par moments comment elle peut avaler des choses pareilles. J’en ai des haut-le-cœur, certains jours. — Laisse-la, me dit papa, elle mange ce qu’elle veut ! D’après lui, je devrais suivre son exemple parce qu’on ne peut pas se nourrir de glaces et d’éclairs au chocolat. D’abord, je ne mange pas que ça, ensuite, je peux tout aussi bien arrêter de me nourrir, il sera alors bien embêté. Certaines filles le font, je le sais et je peux bien les imiter, si la fantaisie m’en prend. Il y en a deux au lycée qui sont maigres comme des coucous. Elles ne vont pas à la cantine et les garçons les regardent de travers. Elles aussi. C’est vrai, je peux aussi arrêter de manger. * * *— On entendait leurs deux cœurs battre, répétait maman à son retour, le jour de l’hôpital. Comment aurais-je imaginé une seconde… ? Et puis elle se taisait, avant de reprendre sa question, en boucle. — Arrête ! a crié papa, à la fin. Arrête avec ça ! Je ne les ai plus jamais entendus se plaindre, ensuite, ni l’un ni l’autre. Au contraire, ils ont paru plutôt contents, très fiers même d’avoir engendré un phénomène pareil – des jumelles qui ne ressemblaient pas du tout aux autres. Des jumelles collées. Et si intéressantes, si étonnantes. — Nos filles sont les reines du compromis, dit mon père à qui veut l’entendre. Il leur suffit d’un regard pour se mettre d’accord, je crois bien qu’elles ont établi un tour de rôle, chacune devant se plier, tout à tour, au désir de l’autre. C’est une machine parfaitement huilée ! Évidemment, avec deux cerveaux et une seule jambe chacune, il y a de quoi s’emmêler les pinceaux, si l’on n’y prend pas garde. Je sais ce que les gens peuvent se demander, je connais les questions qui peuvent leur traverser l’esprit en les observant : mais comment font-elles pour marcher ?
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Nous avons deux cœurs qui battent, mais une jambe chacune, quand l’une veut s’élancer en courant à travers le parc de Saint-Germain alors que l’autre n’aspire qu’à la sieste au pied d’un arbre, comment faire ? La seule solution est de se mettre d’accord. Quant à la coordination de nos mouvements, avec ce corps quasi unique, elle a nécessité plusieurs années d’apprentissage, mais nous y sommes parvenues. Nous avons marché plus tard que les autres enfants, soit, mais regardez-nous à présent, n’est-ce pas renversant ? Mes sœurs ont fêté leurs dix-sept ans la semaine dernière et maîtrisent parfaitement les règles de la synchronisation, depuis un bon moment. On se demande comment elles y arrivent, mais elles y arrivent. Et c’est une curiosité, je sais. — Si seulement les gens pouvaient arrêter de les regarder, dit encore quelquefois ma mère. Et puis elle me fait un grand sourire quand elle se rend compte que je l’ai entendue. Un genre de sourire Hollywood qui me rend bien malade. — Droite, gauche, droite, gauche, nous pouvons jouer au piano, courir, attraper un ballon, plonger dans l’eau de la piscine. Un pas, deux pas, jambe droite, jambe gauche. Je sais bien que ma mère ne s’y fera jamais, que les regards de curiosité, si discrets soient-ils, la plongent dans le désarroi le plus total. — Droite, gauche, droite, gauche, nous pouvons courir dans l’appartement, nous pouvons danser devant la grande glace du salon. — C’est ça ou les cacher pour toujours, dit mon père quand il sort la voiture du garage. Je crois bien que nous n’avons pas le choix. Que nous ne l’avons jamais eu. Alors nous allons partir en ville, tous ensemble. En ville, c’est la rue principale de Saint-Germain, où l’on trouve la quincaillerie et le marchand de légumes. Quand mes sœurs sont avec nous, nous n’allons pas au-delà. Je dis « nous » parce que je rentre encore régulièrement à la maison. J’essaye d’être là à peu près tous les week-ends, je fais des pieds et des mains pour me libérer, parfois, mais comment faire autrement ? Comment les laisser seuls tous les quatre ? On entendait leurs deux cœurs, comment aurait-on pu imaginer… ? Avec sa tête penchée, Danielle a l’air vraiment stupide, mais Maria est ravissante, elle pourrait rendre dingues la moitié des garçons de son lycée. C’est ce que je me dis parfois, quand elle me regarde arriver en souriant. Mais bon, elle n’est jamais seule, c’est bien le problème. — Il faut qu’elles aient une vie normale, a dit mon père quand elles ont commencé à grandir. Il faut qu’elles aient la vie de toutes les petites filles de leur âge.
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Mes sœurs ont donc eu très tôt leur propre console de jeux, leur propre ordinateur et elles ont appris à nager à l’âge de dix ans à la piscine de Saint-Germain. Il a fallu des heures. Des mois. Je les ai quelquefois accompagnées à leur leçon. — Tu peux nager dans la ligne d’à côté en attendant, m’a dit le maître-nageur la première fois. — Non, c’est bon, je regarde. Regarder le corps de mes sœurs qui se débattait dans l’eau était certainement la chose la plus stupide à faire, mais je ne pouvais pas me sortir de ce spectacle. On aurait dit une grosse tortue de mer, le genre de tortue qui grossit démesurément et devient carnivore. Les deux petites pattes arrière étaient les deux jambes de mes sœurs, qui ne s’en sortaient pas avec le plié-serré. Aujourd’hui, je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles sont comme deux sirènes, mais elles nagent à peu près bien la brasse et elles vont encore de temps en temps à la piscine. Mon père les dépose à l’entrée et vient les rechercher quand elles en ont assez. Il est évident que l’apparition de mes sœurs à la sortie des douches provoque chaque fois une énorme curiosité, que d’aucuns pourraient juger malsaine, mais honnêtement, je me mets à la place des gens. Leur démarche est hésitante, elles ont une peur bleue de glisser sur le carrelage mouillé. Le balancement de leur bras est plutôt brutal, Danielle fixe le sol tandis que Maria regarde vers la baie vitrée. — Je te vois dans la vitre, arrête de faire cette tête. Que se passe-t-il encore ? — Je déteste que tout le monde nous regarde, tu le sais bien. — Tout le monde nous regarde depuis que nous sommes nées, qu’est-ce qui te prend, tout à coup ? C’est nouveau, Mademoiselle est gênée, à présent ! — En maillot, c’est différent. En maillot, nous sommes presque nues. — Et tu trouves que nous ne sommes pas belles, nues ? C’est ce qui te dérange ? — Oui, un peu. Comment nous trouves-tu, toi ? — Euh… différentes, comme d’habitude ! Mais pas laides, non. Pas laides. Ce n’est pas le mot. Ma mère leur a commandé un haut de maillot sur mesure, qui puisse couvrir leurs deux torses. Elles ont beau ne pas avoir beaucoup de poitrine, quelque chose comme deux noisettes, la multiplication par deux produit un volume assez gros. Moi qui les ai vues cent fois toutes nues quand elles étaient petites, je peux vous dire qu’on a du mal à s’y faire. Pour le bas, on leur a trouvé un modèle classique au Monoprix, une culotte bleu marine qui leur cache le ventre. Il ne s’agit pas pour elles de s’exhiber, non.
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