Mourir deux fois

Mourir deux fois

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Français
116 pages

Description

Olivier et Stéphane sont frères, mais ils ne le savent pas. Ne leur restant que six mois à vivre, ils vont choisir deux chemins bien différents entremêlant optimisme, joie de vivre et cadavres.


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Date de parution 16 février 2018
Nombre de lectures 1
EAN13 9782414157150
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-15713-6
© Edilivre, 2018
Chapitre 1
Par où je commence ? Comment je commence ? Et même pourquoi ou pour qui je commence ? Ça fait trois fois que j’efface ces premières lignes et que je les récris. Qu’est-ce que ça changera de toute façon ? On dit qu’écrire c’est répondre à un besoin. J’espère que c’est vrai car j’ai besoin d’exorciser certaines choses, et d’en expliquer d’autres. Par où je commence ? Par la salle d’attente du docteur Petit. Une douleur chronique, des sensations étranges, quelques examens complémentaires. Trois fois rien, juste pour confirmer que tout va pour le mieux. Perdu, ou plutôt gagné vu que j’ai, en quelques sortes, tiré le gros lot. J’étais confiant en rentrant dans le cabinet, la tronche du médecin m’a fait viré au livide. A la fin de sa première phrase mes oreilles bourdonnaient tellement que je me serais cru au Hellfest à côté des enceintes. Pas de cancer non, cela aurait été trop simple et potentiellement soignable. Au lieu de cela, elle m’a annoncée une maladie génétique, j’avoue ne pas avoir retenu le nom, pourquoi faire ? Ça ne se soigne pas et je n’écris pas un épisode de Docteur House. J’aurais pourtant préféré un lupus en conclusion d’un diagnostic différentiel mêlant professionnalisme, vannes et problèmes personnels. Ou Scrubs à la limite, plus marrant, jamais très grave et assister à un sermon de Cox en vrai aurait pu valoir le détour. Pour en revenir à la maladie : mortelle bien sûr, durée de vie estimée : 6 à 8 mois. En général les médecins ne se ratent pas sur le restant à vivre. Ils devraient être plus considérés comme des thanatologues que comme des docteurs en médecine vu la précision de leurs prédictions. Vous feriez quoi avec, en moyenne, 7 mois à vivre ? Moi j’ai fait ce que tout le monde fait ou presque en pareille occasion (je me suis documenté après coup) : rien. J’ai accusé le coup, fait semblant d’y croire, accepter une carte de psy pour le soutien psychologique, pour me retrouver déambulant dans la rue (après avoir payé mes 29€ de consultation tout de même, un condamné devant s’acquitter de ses frais avant de mourir) en ayant l’impression d’être sorti d’une salle de ciné. Mais non ce n’était pas un mauvais film français mais bien ma vie ou ce qu’il en reste. N’y voyez aucun signe dans ce palindrome horaire mais ce n’est que vers 21h12 que j’ai commencé à réaliser. J’ai pleuré toute la nuit, et le lendemain je suis parti bosser. Je me nomme Stéphane Vounier au fait.
Chapitre
Je m’appelle Olivier Kermin, et ça fait 10 minutes. 10 minutes, à peu près, que je cherche une belle manière de commencer ce journal. Une belle punchline pour une belle intro, vu que la conclusion est déjà connue et que je ne suis pas sûr d’être en mesure de l’écrire moi-même, car voyez-vous je vais décéder sous peu. Plus que six mois, à peu près, à patienter. Une maladie mortelle mais un truc original attention. Pas un petit cancer dont tu meurs après six mois de traitements intensifs en ayant l’air d’y croire. Une maladie rare, génétique. Bien heureux, pour une fois, de n’avoir ni enfants, ni frères, ni sœurs. Quant à mes parents : adoptifs. Complétons la fiche signalétique : cadre dans une société de service informatique. Ma première décision suite à cette nouvelle ? Donner mes DVD de Dr House. Ma seconde : Contacter tout ce que je pouvais d’amis pour une grosse soirée. Je me suis creusé la tête pour trouver comment leur annoncer. Un par un ? Magistralement ? Y-a-t-il seulement une bonne manière de le faire ? Nous savons tous la difficulté de réunir une trentaine de trentenaire (pure coïncidence) pour une soirée : entre les fatigués du taf, les enfants à garder, les promesses de nouvelles conquêtes ou les visites de famille… Il a fallu que j’insiste lourdement pour qu’ils fassent l’effort et décommandent ce qu’ils avaient déjà prévu, que je fasse miroiter une annonce importante. J’ai fait les choses en grand, je ne suis pas un manche en cuisine mais vivant seul j’ai rarement l’occasion de me motiver à sortir plats et recettes plus compliquées que les spaghettis au pesto. Il y a une chanson d’Aston Villa (le groupe de rock Français, pas le club de football) Slowfood, qui m’a toujours mis l’eau à la bouche. Je m’étais juré de l’utiliser pour un repas de réveillon. Vu que niveau timing on risque d’être un peu court, c’est l’occasion ou jamais. Pour les paroles ça donne ça (merci Internet) Pascaline d’omble chevalier, fine escalope pochée dans une infusion d’herbes fraîches, au poivre de Madagascar. Gelée au vin de paille, bouquet d’écrevisses liées d’un sabayon au cédrat. Millefeuille croustillant au château Climace 1995, pressé de chou, cœur de bœuf, et chair de tourteaux assaisonné d’un beurre fondu, cerfeuil et miel d’arbousier, une déclinaison d’asperges vertes et blanches. Pigeon Gaultier rôti entier, puis terminés à l’étouffé dans un poivron rouge, galette d’oignons cebettes aux fruits sec, miroir cassili de vin, échalotes confites et trait de chocolat amer. Les poissons bleus : Pavé de boni, cuits en cocotte, terminé dans un jus de Lisay au Vadouvert, escabette de sardines à l’aubergine, poêlée de thon rouge, lié d’un suc de crevettes grises, pissaladière d’anchois frais, au pool de chou. Les langoustines : Trois préparations de langoustines bretonnes grillées, terre de sienne, en tartare et en mousseline, infusion de crustacés aux girolles liées au caroube, salade de morgiboule, tuile, amandes et citron vert La charcuterie fine : Ballottine de fois de canard aux graines de moutarde, râpée de chorizo, pâté de veau truffé, chiffonnade de poirées rouges, bouillon cultivateur belota tartinée d’une pâte de figues au Xérès, lomo portugais, coppa corse, et oreilles craquantes de cochon, tarte fine au lard colonna, tomates et poires sèches au romarin, boudin noir maison à la cannelle. Le biscuit soufflé à la vanille : vanille de Tahiti, cascade napolitaine, spirale de caramel à l’angélique, petit biscuit tiède Le homard en trois services, petit homard bleu, poché au moment, puis simplement enrobé d’un beurre noisette, gingembre et citron bergamote, boconcini, haricots, viande et pinces, en salpicon, consommé glacé à l’amande verte, foccachia couraillée.
Le bar : Bar de ligne cuit entier en papillote au citron de menton, jus de cuisson “Jodhpur” à l’orge perlé, pulpe glacée de pommes vertes, coriandre fraîche et coco râpé Le biscuit soufflé à la chartreuse : Liqueur verte des pères chartreux, chartreuse jaune, paillettes et en gelée. Trois petites pâtisseries célestes : un sacristain, une religieuse, un capucin. Accompagné du double d’alcool nécessaire pour trente comas éthyliques. Au fait ? Pourquoi je vous impose ma prose ? Une idée de mon psy. Il parait que ça va m’aider à ne pas péter un plomb trop vite. Autant laisser une trace de qui j’étais, au moins pour les trente amis. Mais avant la fête, le boulot, j’aurais pu annoncer ma démission via la lettre recommandée d’usage, mais ça aurait manqué de panache, et puis une occasion comme celle-ci ne risquait pas de se présenter à nouveau. Sauf si on croit en la réincarnation bien sûr. Une société de service informatique, ça cherche à rendre service en se mettant au service de son client. Dans mon cas une grosse société du Cac40. Elle nous donne beaucoup de devoirs et peu de droits et comme l’univers aime l’équilibre, on lui donne l’exact inverse. Bon, nous ne sommes pas philanthropes non plus, on ne fait pas ça pour la beauté du geste. Mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais rencontré de client pleinement heureux de travailler avec nous. Je pense que l’être humain préfère l’autarcie. Alors, lors de la grande messe mensuelle, théâtre habituel des plus belles séances d’autocongratulation et, au passage, de la signature de la facture, lorsque j’ai dû parler de l’avancement des projets en cours, il se peut que j’ai un tantinet balancé que j’attendais depuis un an et demi, les plannings, documentations, validations des procédures et autres livrables et que le défaut de management de leur côté commençait à peser lourdement. Tout cela aurait pu passer sans mon dernier slide Powerpoint affichant une photo des toilettes une énième fois bouchées (mais tout de même utilisées) avec la mention: Pour Avoir une petite idée du sérieux d’une entreprise, visiter ses W.C Stupéfaction et mutisme, regards plongeants vers la table des deux côtés. Balbutiements et début d’explications foireuses du côté de mon management coupées par l’annonce de ma démission. Et je parti tel un prince fier de sa propre magnanimité après avoir épargné des condamnés à mort. Un remake de « au revoir, au revoir président. » J’ai fait un dernier détour par mon bureau, tandis que mes responsables tentaient de rattraper ce qui pouvait l’être. J’ai prévenu mes proches collègues en leur rappelant de ne pas manquer ma petite soirée. Suis allé voir les plus casse-couilles, pour qu’enfin quelqu’un leur dise à quel point ils l’étaient (vu qu’en général personne ne leur dit de peur de les rendre encore pire) et ai joué un remake de mon départ princier.
Chapitre
Putain mais pourquoi je suis parti bosser ? Je vais mourir putain ! Bon comme tout le monde, mais plus vite que la plupart. Classer des dossiers papier à raison de 8h/jour à mesure qu’ils sont demandés et rendus par les juristes… Dans dix ans mon métier aura lui aussi disparu, mon successeur remplacé par un bras mécanique piloté par une application qui bug. Putain de boulot No Brain, répétitif au possible qui t’empêche de réfléchir à quoique ce soit. On pourrait croire l’inverse, pas de réflexion donc dérivation des fonctions cognitives vers des sujets plus intéressants. Ben mon cul ! La première semaine à la limite. Arrive très vite la démotivation suivie de la démoralisation et suivant votre caractère : résignation, dépression ou rienAfoutration. J’écris ces lignes durant ma pause de 10h et je viens de réaliser que je suis en train de perdre le peu de temps qu’il me reste. Bon tentons d’optimiser ce peu de temps justement. Je ne sais pas ce que je vais en faire, mais je vais avoir besoin de thunes ça c’est sûr. Allez direction RH ! Pleurer est un talent, émouvoir peut être un métier. Ça me rappelle un bouquin que j’ai lu étant môme, le premier qui m’a donné envie de lire autre chose que des Tintin et des Spiderman. «Au Bonheur des Ogres » de D.PENNAC : l’histoire de Benjamin Malaussene, salarié pour encaisser les plaintes des clients du grand magasin qui l’emploie. S’il chialait assez, le client retirait sa plainte et il était payé. Ben va falloir s’en inspirer pour repartir avec une rupture conventionnelle et un chèque intéressant. Mais ce talent je ne l’ai pas et pour la première fois de ma vie professionnelle j’envisage d’aller voir notre syndicat pour un coup de main. Je suis un français moyen, je ne me syndicalise pas, je rie d’eux ou les conspue (surtout durant les grèves) mais dès que j’en ai besoin je rampe à leur bureau. Et Michel le syndiqué aux trois lettres m’écoute, l’œil endormi, la face léthargique, et les lèvres prêtes à ronfler. Lorsque je termine mon histoire (très courte) il ne réagit pas. Ma mort semble être d’un ennui… Je me prépare à l’insulter comme il se doit lorsqu’il se redresse vers moi. Me regarde dans les yeux et pars dans un monologue sur la lutte des classes où chaque phrase le réveille un peu plus. Il m’explique que ce qui me tue c’est l’oppression, que ma maladie n’est que conséquence de l’asservissement du petit peuple que je représente. Il s’illumine à l’évocation de Marx et Engels. Il rajeuni de 50 ans (alors qu’il n’en a pas 40) se remémorant un printemps 68 qu’il n’a connu que dans les livres et les tracts. Il parle de ma condition, me promet le combat et la victoire. Il détaille ma vie dans la société, détaillant les victoires obtenues et les échecs qu’on m’a collé injustement sur le dos. Harcèlement moral, ambiance délétère maintenue à dessin entre les employés. Immaturité et tyrannie du management m’ayant poussé à la porte de la dépression à de multiples reprises. Rabaissement ininterrompu de mon faible ego (sic). Seul petit bémol, je ne me reconnais absolument pas dans son récit. Il attendait un prétexte pour en faire un cheval de bataille, il est en train d’harnacher un poney d’une armure de guerre. Bah, si son imagination, sa démagogie et son sophisme peuvent m’avoir deux, trois chèques vacances en plus, allons-y ! Je veux bien être en première ligne pour une fois. Napoléon nous voilà ! Espérons que le bureau des ressources humaines sera Austerlitz et non Waterloo. Mon Michel est remonté comme en 1936 (période qu’il n’a bien évidement pas connue non plus) lors des grèves pour l’obtention des premiers congés payés. Pas de préparation, trop longtemps qu’il est sur le banc de touche de la revendication. Les RH on y va maintenant ! Je frappe trois fois à la porte, comme au théâtre. Première erreur, ça va se voir que je sur-
joue… quoique je vais mourir, j’ai même un mot du docteur ! Comment je pourrais sur-jouer ? Et puis à coté de Michel je suis sûr de faire sobre. On investit le bureau et Michel dégaine, calme toi mon grand tu en vas pas tenir 5 minutes. Je...