Nathalie Sarraute

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Français
131 pages
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Description

« Maman a la peau d'un singe ». Dérouler ce que contient cette phrase
d'Enfance et l'étendre sur l'ensemble de l'oeuvre de Nathalie Sarraute, c'est
montrer comment la mise à mal de la peau de maman et de ses substituts
parfois méconnaissables conduit l'auteur à détruire inlassablement le
personnage, la personne et l'identité individuelle. La peau de maman est d'abord un lieu, interface où se produisent les échanges blessants entre le dehors et le dedans. C'est aussi une substance dorée et veloutée que contredisent cruellement ses paroles pétrifiantes.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 46
EAN13 9782296451964
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Nathalie Sarraute
La Peau de maman































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-14006-6
EAN : 9782296140066








Nathalie de Courson








Nathalie Sarraute
La Peau de maman



























L’Harmattan

Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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L’écrivain est quelqu’un qui joue avec le corps de sa
mère […] pour le glorifier, l’embellir, ou pour le
dépecer, le porter à la limite de ce qui, du corps, peut
être reconnu.
RolandBarthes










Avant-propos

A Pétersbourg au début du siècle dernier, une enfant de
huit ans, Natacha, marche dans la rue en tenant la main de
sa maman et tombe en arrêt devant une poupée de coiffeur
qu'elle trouve « plus belle que maman ». Que se passe-t-il
là ? En apparence peu de chose. Ce qui s'appelle rien,
dirait Nathalie Sarraute. En réalité, vient de naître la
première des idées autour desquelles une œuvre va se
construire pendant soixante ans.

Cette maman s'appelle Pauline Chatounovski et brille
par son charme, son originalité. Appartenant à une famille
d'intellectuels juifs, auteur prolixe de romans paysans, de
cape et d'épée, d'aventures à succès, sous un pseudonyme
masculin qui signifie « Ouragan » et qui préservera
toujours son incognito, elle a le tempérament d'une de ces
femmes exceptionnelles ou qui se disent telles, mêlant
avec art le masculin et le féminin, qui jalonnent l'histoire
des femmes des deux derniers siècles. On sait aussi par
Enfancece personnage qui se tient comme par que
enchantement au-delà de toutes les contingences est une
mère distraite, froide, et qu'elle laissera en 1909 sa fille
Natacha à Paris chez son ex-mari, Ilia Tcherniak, sans
jamais revenir la chercher.

Il ne va pas être dans cette étude directement question
du sentiment douloureux d'abandon qu'a pu éprouver
Natacha Tcherniak et que Nathalie Sarraute n'aborde
ellemême qu'avec sa méfiance habituelle pour le « tout cuit »,
les mots préfabriqués : abandon, malheur. On ne cherchera
pas à montrer non plus comment Nathalie Sarraute a
retourné la situation en composant—ou moins plus

sciemment mais très visiblement— une œuvre aux
antipodes de celle de sa mère.

On partira plutôt de ce qui à première vue peut passer
pour un détail, une simple particularité physique : la
maman d'Enfancese caractérise par la qualité de sa peau,
une peau rosée, rayonnante, tiède et soyeuse au toucher,
une peau-paysage qui se confond avec la lumière dorée
qui enveloppe Natacha lors de ses promenades au jardin
du Luxembourg.

En mettant à l'arrière-plan l'histoire familiale de
l'auteur, on va donc parler d'une mère-peau. Plus qu'une
figure humaine, cette mère-peau est à la fois un lieu—un
dehors-dedans— etune substance organique qui,
cinquante ans avant d'apparaître dansEnfance sousles
traits d'un personnage, est une toile invisible que l'écriture
ne cesse depuisTropismesde tisser. Loin d'être une froide
abstraction, la maman dépersonnalisée qui va émerger ici
relie le tissu de l'écriture de Nathalie Sarraute à une
expérience intime et archaïque, à la « région vicieuse
1
jamais apaisée» avec laquelle, selon Henri Michaux, tout
écrivain reste en contact. Maman sera anonyme, peu
figurative, mais concrète, palpable, source de la sensation
sur laquelle l'œuvre s'est bâtie, source même de la Maman
qui dansEnfanceapparaît comme personnage.

Si Nathalie Sarraute n'avait pas écritEnfance,le lecteur
n'aurait jamais eu la moindre idée de cette peau maternelle
constitutive de l'œuvre, car elle figure partout sous des
formes et des textures qui la rendent à première vue plus
ou moins reconnaissable : velours, soies, duvets, fourrures,
mais aussi : coques, enduits, vernis, digues, étuis, parois…

1
HenriMichaux,Passages,Œuvres complètes II, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 348.
10

Une lecture minutieuse permet de déceler entre ces
greffons ou ces mues des « parentés secrètes » selon
2
l'expression de Mallarmé reprise par Jean-Pierre Richard ,
de lesassembler en réseaux qui les mettent à l'intersection
de plusieurs niveaux d'expérience : le contact, l'identité,
l'activité créatrice d'écriture et de lecture… On découvrira
aussi qu'ils sont porteurs de dualités essentielles : la
surface et la profondeur, le dehors et le dedans, le vide et
le plein…

C'est l'autobiographie qui nous permet de prendre
l'œuvre à rebours pour assigner une origine commune à
toutes ces substances et nous faire découvrir ce que l'on
pourrait appeler la pie-mère du monde imaginaire de
Nathalie Sarraute.Enfance estune clé qui va nous ouvrir
ce monde et nous faire entrer dans un lieu de torture qui
est en même temps l'atelier d'un tanneur et le « for
intérieur » d'un écrivain.


2
Jean-Pierre Richard,L'Univers imaginaire de Mallarmé, Editions du
Seuil, 1961, p. 25.
11

Chapitre 1. Peauxd'enfance

Entrons donc dansEnfance parla scène où trois
attaques successives à la peau maternelle coïncident avec
1
la naissance des « idées » chez l'enfant.

La peau des idées

La séquence débute comme souvent chez Nathalie
Sarraute au moment de la perturbation : « Comme elle est
belle… je ne peux pas m'en détacher, je serre plus fort la
main de maman ». On ignore encore qui est belle et de qui
l'enfant ne peut se détacher ; serait-ce maman, dont
l'enfant serre la main ?

Quelques lignes plus bas on comprend qu'il s'agit d'une
poupée, décrite ainsi :

Je ne parviens à revoir que son visage assez flou, lisse et rose…
lumineux… comme éclairé au dedans… et aussi la courbe fière
de ses narines, de ses lèvres dont les coins se relèvent…

Ce flou, ce rayonnement, ces courbes appartiennent en
principe au visage et à la peau de maman, évoqués peu
après avec une emphase excessive qui ressemble déjà à un
dédommagement :

J'aimais ses traits fins, légers, comme fondus… je ne trouve pas
d'autre mot… Sous sa peau dorée, rosée, douce et soyeuse au
toucher, plus soyeuse que la soie, plus tiède et tendre que les
plumes d'un oiselet,que son duvet… La courbe que formait sa


1
Cetteséquence se situe aux pages 1038 à 1048 d'Enfance,Œuvres
complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996. Toutes les
citations de l'œuvre de Nathalie Sarraute seront empruntées à cette
édition.