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Ne change rien...

De
153 pages
Guillaume aime les filles, comme on aime la bière ou le pastis. Sans se poser de questions. Antoine aime les garçons et ne songe qu'au moment où il pourra exprimer son identité sans contrainte. Tania, l'incendiaire bombe sexuelle rêve du grand amour… Quoi de plus banal, en somme ! D'autant qu'un gars qui aime les filles et un gars qui aime les gars, a priori cela n'a grand chose à partager ni à disputer. A moins que l'un des trois disparaisse et que le gars qui aime les gars décide de devenir une fille… Une transsexuelle, donc. Dès lors plus rien ne s'oppose à une incroyable histoire d'amour fou sur laquelle Lancelot et Bardolino, les deux anges en charge des missions « coup de foudre », veillent attentivement…
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François Pelletier
Ne change rien…






Roman
5Éditions Le Manuscrit

Les maquettes de l’ouvrage et de la couverture sont
la propriété exclusive des éditions Le Manuscrit.
Toute reproduction est strictement interdite.

© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-
2007
ISBN : 2-7481-9432-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748194326 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9433-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748194333 (livre numérique)
6


7 Antoine et le portrait chinois



1.
ANTOINE ET LE PORTRAIT CHINOIS

– Et si tu étais un métier ?
– Je danserais à l’Opéra…

Je m’appelle Antoine Bisserant et j’ai treize
ans. J’habite un appartement modeste, sans
charme ni désagrément particulier à La Garenne
Colombes, Hauts de Seine.
Je le partage avec Maman, le week-end et
pendant les vacances, quand je rentre du pen-
sionnat.
Avec Papa aussi, naturellement, quand il veut
bien se donner la peine de venir faire un tour
chez nous. Ce qui lui arrive de plus en plus ra-
rement.

– Et si tu étais un sentiment ?
– Je serais la tendresse…

Je suis fils unique. C’est dommage.
J’aurais adoré, je pense, avoir quelques frères
et sœurs avec qui j’aurais pu grandir et décou-
vrir le monde.
C’est comme cela.
9 Ne change rien…
Je ne peux pas refaire l’histoire, ni ma vie en
particulier. Je le regrette, car j’aurais certaine-
ment changé bien des aspects de mon existence.
Maman essaye de m’apprendre avec patience
et douceur à accepter.
C’est un mot encore compliqué pour moi.
J’en perçois bien le sens à présent, mais il im-
plique tellement de choses avec lesquelles je ne
suis pas d’accord que j’ai du mal à me
l’approprier.

– Et si tu étais une pensée ?
– Je serais la tolérance…

Il paraît que je suis un enfant sage, calme,
sensible et secret. Je manque de points de re-
père pour avoir une opinion sur le sujet.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que je
n’aime pas le bruit, la foule, tout ce qui est ta-
pageur.
La violence encore moins.
Nous n’avons pas beaucoup d’argent mais
nous tenons le coup. Le seul luxe de Maman,
c’est la musique. La musique classique. Elle
adore Bach et Mozart qu’elle écoute en boucle
dès qu’elle met les pieds à la maison.
J’ai grandi avec cela. D’aussi loin que je me
souvienne, il y a toujours eu une cantate, une
messe, un aria, un opéra pour bercer mes jours
10 Antoine et le portrait chinois
ou me soulager la nuit quand il m’arrive de me
réveiller en sursaut.
Maman est insomniaque. Elle essaye d’en
plaisanter en disant que c’est parce qu’elle ne
veut gaspiller aucune minute de sa vie mais
j’observe en silence son regard bistre et ses yeux
cernés au lever du jour pendant que nous parta-
geons le petit-déjeuner.
Et je sais clairement qu’elle donnerait cher à
cet instant pour aller se recoucher et soulager
pendant quelques heures le fardeau de sa fatigue
et de sa solitude.

– Et si tu étais un aliment ?
– Je serais du miel…

Je n’ai pas beaucoup d’amis.
J’ai du mal à faire confiance aux autres.
Et puis, les jeux de ballon ne m’intéressent
pas vraiment. Encore moins les virées en bande
dans lesquelles on a voulu, en vain, m’entraîner
à quelques reprises pour aller défoncer un flip-
per ou tenter d’amadouer une fille du quartier
jusqu’à ce que, complaisante, elle accepte à
l’abri d’une cave ou d’un hangar désaffecté de
montrer ses seins ou même, pour les moins fa-
rouches, d’enlever leur culotte en coton blanc
de façon fugace. Pour essayer, sans doute, de
prouver qu’elles sont déjà affranchies.
11 Ne change rien…
On me l’a raconté et j’ai haussé les épaules,
feignant l’indifférence.
En réalité cela me répugne.
Je trouve ces histoires obscènes et dégradan-
tes. Je ne connais rien aux choses du sexe et je
m’en méfie, même si l’évocation du mot me
trouble parfois au-delà de ce que je veux bien
m’avouer.

– Et si tu étais une fleur ?
– Je serais une rose multicolore pour incarner tous les
sentiments.

Je passe beaucoup de temps à rêver. Trop,
pense Maman. Mais les rêves sont comme mes
livres. Ils me libèrent de ma rue, de mon quar-
tier, de mon internat. Ils sont mes compagnons
attentifs et fidèles, toujours disponibles et à
l’écoute.
Ce sont eux qui m’ouvrent les yeux,
m’apprennent ce qu’est le monde, la vie, la belle
vie.
Pas celle que je respire chaque jour par obli-
gation. Celle-là pue. Elle ne m’apporte pas de
soleil, pas de joie, pas d’espérance. Pas de ré-
confort.
Pourtant, je ne crois pas au Prince charmant,
je ne crois pas davantage aux fées. Mais je ne
veux pas de ces rudesses, des moqueries, des sa-
12 Antoine et le portrait chinois
lissures, de la tension que je capte en perma-
nence autour de moi.
Je suis peut-être différent des autres. C’est
possible, vraisemblable même.
Et alors ? Et après ? Qu’est-ce que cela
change ?
Moi aussi, je voudrais sourire, m’amuser,
danser, m’étourdir. Je voudrais partager quelque
chose d’important.
Mais il n’y a personne, jamais, pour
m’écouter.

– Et si tu étais un arbre ?
– Je serais plutôt l’ombre apaisante d’un feuillage, où
tu viendrais te reposer…

Aujourd’hui, c’est samedi.
Il est quinze heures trente et je suis seul à la
maison. Maman s’est absentée pour aller faire
quelques courses parce que son travail ne lui
laisse jamais la liberté de le faire pendant la se-
maine.
Il y a plus d’un mois que je n’ai pas vu Papa.
Tant pis.
Je commence à m’habituer petit à petit à son
absence. Les murs aussi d’ailleurs, tout comme
les tissus et les vêtements.
Son odeur s’évanouit insensiblement. Celle
du tabac blond et de l’eau de Cologne bon mar-
ché que Maman lui offre à la moindre occasion.
13 Ne change rien…
Tout cela s’estompe et s’est presque effacé à
présent. Seule la salle de bains s’obstine à rete-
nir une empreinte bien particulière où se mêlent
des senteurs de mousse à raser, de dentifrice,
d’after-shave et, bien entendu, d’eau de Cologne
citronnée.

– Et si tu étais un animal ?
– Je serais une biche.. ou un aigle, peut-être, pour
pouvoir m’élever très haut dans le ciel.

Mais ce n’est pas plus mal après tout.
C’est comme si Maman retrouvait peu à peu
sa place. Quand Papa est là, elle n’est le plus
souvent que l’ombre d’elle-même. Discrète, ef-
facée, presque soumise, comme absente.
Je suis près de la fenêtre, je regarde sans le
voir le spectacle de la rue en tenant son châle
dans mes bras. Il sent bon la lavande et, plus
subtilement, l’odeur d’amandes douces de sa
crème de soins.
J’aime l’odeur des savons, des onguents, des
pommades, des poudres et démaquillants, des
sels de bain aussi que Maman achète dès qu’elle
en a l’occasion.
Ses parfums, bien sûr, me grisent par-dessus
tout. Maman voue une passion à Guerlain : Jic-
ky, L’heure Bleue et L’instant sont ses trois préfé-
rés.
14 Antoine et le portrait chinois
J’y puise des senteurs de citron et de jasmin,
je m’enivre du magnolia ou d’une note de ber-
gamote.
Je viens de découvrir qu’il existait des « nez »
en parfumerie. C’est fascinant.
Cela ou la danse, ce sont actuellement les
deux seuls sujets dont j’aimerais pouvoir faire
plus tard un métier.

– Et si tu étais un personnage célèbre ?
– Ah, ah ! Je serais Cléopâtre, cela va de soi…

Maman tarde à rentrer. Les cloches de l’église
viennent de sonner cinq coups. Je m’ennuie un
peu tout en marchant de long en large dans le
salon.
Je passe devant le miroir.
Celui qui trône au-dessus de la commode de-
puis dix ans, témoin muet de bien des doutes,
de larmes, de regrets et de dévotions. Face à lui
Maman s’est recomposée bien des fois une ap-
parence digne et impassible.
Mon ombre m’a fait sursauter. Je suis ridi-
cule. Pour un peu, j’aurais peur de moi. Cela n’a
pas de sens.
Je m’en rapproche à le toucher et j’observe
avec détachement un visage aux traits lisses, une
arête de nez droite et fine, des yeux en amande,
des lèvres délicatement ourlées.
15