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Nés pour être vivants

De
328 pages

Infirmière spécialisée dans la médecine de première urgence, Juliette travaille depuis six ans au Comité international contre la faim et la souffrance et dans ce cadre elle a déjà participé à de nombreuses missions plus ou moins périlleuses. Mais cette fois-ci, c’est à Bagdad qu’elle doit se rendre et les risques sont encore plus élevés. Arrivée sur place, elle constate que le pays est véritablement en guerre, avec une multitude de militaires partout, des carcasses de véhicules calcinés et des trous de bombes qui déforment les routes. Les enfants ne sont guère épargnés et c’est le cas notamment de Youssouf qui vient de perdre sa petite sœur dans un attentat et dont tous les membres de sa famille ont été tués. Juliette enchaîne les interventions aux côtés de la chirurgienne Moufida Al Tahabi, l’une des rares femmes ayant réussi à s’imposer dans ce milieu masculin et sexiste. Non voilée, certains patients refusent d’ailleurs qu’elle les soigne. Les épreuves se succèdent pour la jeune femme qui voit l’un de ses fidèles amis périr dans une explosion. Juliette tiendra-t-elle le coup dans cette mission particulièrement difficile ?


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Copyright
Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-17627-4
© Edilivre, 2018
Chez Edilivre : - Il est venu demain, 2016.
Du même auteur
Préambule
Même si certains personnages ou évènements de ce roman sont réels, la plupart sont nés de l’imagination de l’auteur. Il convient donc de ne pas faire d’amalgame : une très grande majorité de personnes de confession musulmane se soucie encore aujourd’hui de la vie d’autrui et a un grand respect des femmes. Seule une infime partie de ces personnes s’est ralliée aux milieux islamistes ou terroristes.
L’auteur tient, par ailleurs, à informer les lecteurs que certains passages de ce roman sont susceptibles de heurter les personnes sensibles.
Bagdad
Toi la cité bénie aux multiples beautés, tu meurs dans l’agonie de n’avoir pas tremblé.
Si un homme, tyran, avide de cupidité, t’a menée sans scrupules dans la morosité,
Un pays, qu’on dit grand, par son hypocrisie, dans la guerre t’a plongée et a gâché ta vie.
Le souffle du vent qui caressait ton visage, fait place aujourd’hui à un terrible carnage
Tes parents, insoumis, qui pillent leurs villages, et tes enfants meurtris qui pleurent leur héritage.
Regarde-les là-bas qui se courbent et qui meurent, tués par les soldats et leurs fusils-mitrailleurs.
entraînant avec eux les espoirs d’un pays, qui croyait, en priant, aux vaines prophéties.
Qui les guidera vers un avenir meilleur, si personne ne leur montre ce qui se fait ailleurs ?
Sûrement pas ces bourreaux qui, au nom d’un prophète, Tuent leurs frères innocents pour masquer leur défaite.
Un jour, peut-être, s’interrompra ton agonie, quand enfin, au soleil, s’arrêtera l’hallali.
1
Juliette est en route pour le siège lyonnais du CICFS. Gilles Thévenard, le responsable régional de l’association, l’a appelée dans la matinée pour l’inviter à passer à son bureau. Le mois d’octobre vient tout juste de débuter. Nous sommes en début d’après-midi. L’heure où l’affluence est à son comble sur les trottoirs et dans les tramways de la ville. C’est l’époque de l’année où les jours sont encore agréables pour se promener dans les rues et les parcs en savourant les derniers moments de soleil qui commencent à se faire plus rares : une sorte d’été indien à la française. Il faudra bientôt penser à se couvrir plus chaudement. Partie de la gare de Vénissieux, Juliette remonte la ligne D en direction de la station de Vaise. Une foule hétéroclite se hâte sur les avenues ; certains sont à la recherche d’un restaurant, d’autres retournent à leur travail d’un pas résolu. Il y a aussi tous ces étudiants qui partent pour l’université, un cartable ou une sacoche sous le bras. Juliette a réussi à trouver tant bien que mal une place assise dans le tramway bondé. Il ne lui reste que quatre kilomètres à faire avec huit arrêts avant d’arriver au siège de l’association : c’est encore long, mais après ce sera la délivrance. Cela ne lui prendra que vingt minutes.
La voilà enfin arrivée à la station Saxe-Gambetta qui fait la jonction avec la ligne B. C’est là qu’elle doit descendre. Elle remonte rapidement les deux cents derniers mètres qui la séparent de l’immeuble du siège et pénètre essoufflée dans le hall. Elle salue l’hôtesse d’accueil, s’engouffre dans l’ascenseur et appuie sur le numéro deux, l’étage du bureau de Gilles. La porte est entrebâillée, vraisemblablement par souci de commodité, ou peut-être pour éviter que la chaleur qui s’est concentrée dans la pièce ne rende l’atmosphère trop étouffante. Juliette frappe pour signaler son arrivée et, sans attendre de réponse, entre avec un grand sourire. — Salut Gilles ! Que m’as-tu réservé cette fois-ci ? demande-t-elle en embrassant son interlocuteur sur la joue.
En six ans, leur relation a bien évolué. La poignée de mains comme le vouvoiement ne sont plus de mise entre eux. Les épreuves qu’ils ont traversées ensemble en ont presque fait des amis. Juliette a cependant tenu à maintenir une certaine réserve pour ne pas créer d’ambiguïté dans leurs rapports. — Je te préviens tout de suite, ce n’est pas un cadeau et je comprendrai aisément que tu refuses ! lui répond Gilles, mais je n’ai que toi de disponible et j’espère bien que tu vas me donner ton accord. Je te mets en garde cependant : c’est dangereux, alors réfléchis bien. Je pense d’ailleurs que tu vas devoir en parler avec Luc pour avoir son avis avant de prendre ta décision.
Juliette ouvre grand les yeux. Elle a déjà effectué des missions périlleuses dans le passé, dont elle s’est toujours bien tirée, alors pourquoi cette prise de gants de la part de son responsable ? — Tu en as trop dit ! C’est où aujourd’hui ? questionne-t-elle. — C’est Bagdad ! Un silence pesant s’installe dans la pièce durant quelques instants. Gilles reprend : — Tu comprends, avec les tensions interethniques qu’il y a là-bas, nous devons rapidement renforcer les services médicaux des forces de la coalition. Ils ont besoin d’un sérieux coup de main. Hier, l’hôpital Ali Ben Ali Talib a été la cible d’un attentat suicide. Il y a, une fois encore, de nombreuses victimes : soixante-huit morts, d’après les communiqués de presse. Les autorités ont dispatché les victimes sur les autres hôpitaux, mais eux aussi sont surbookés.
Juliette, qui était restée debout, recule pour s’asseoir. Elle réfléchit quelques secondes, le
temps de se remettre de cette annonce, et s’exclame : — Tu parles d’une surprise ! Je dois effectivement en parler avec Luc ! Ce n’est pas un petit déplacement dans une clinique de province que tu me demandes là, et je ne suis pas certaine que cela lui fasse spécialement plaisir de me voir partir pour un pays et une ville en guerre ! — Je comprends ta réaction, mais réfléchis vite, je dois obtenir tous les accords administratifs en moins de vingt-quatre heures pour pouvoir préparer ton départ. — Ne t’inquiète pas, je t’appelle dans la soirée pour te faire part de ma décision.
Ils s’embrassent une nouvelle fois pour se saluer, puis elle tourne les talons et repart d’un pas assuré vers l’ascenseur. Elle patiente quelques secondes en regardant le voyant des étages qui reste figé. « Il doit être bloqué au sous-sol, je vais passer par l’escalier », pense-t-elle en regardant une dernière fois le voyant qui ne bouge pas d’un poil. Elle s’engouffre dans la cage d’escalier, descend les marches deux par deux, traverse le hall, et débouche sur le trottoir où elle prend une grande bouffée d’air pour digérer ce que vient de lui annoncer Gilles. Il lui faut reprendre ses esprits. Que va penser son époux ? « Je suis sûre qu’il ne va pas vouloir que je m’engage dans une telle galère : il aurait d’ailleurs raison, c’est trop risqué. » Ne souhaitant pas prendre le tramway avec son atmosphère confinée, elle remonte à pied le cours Gambetta, préférant réfléchir à l’air libre. Pour Luc et elle, la décision qu’elle va prendre dans les heures à venir aura un impact très important sur les semaines et peut-être les mois qui s’annoncent. Elle aimerait tellement accepter cette proposition et partir pour aider tous ces malheureux qui viennent une fois encore d’être frappés dans leur chair, mais en a-t-elle le droit ? A-t-elle le droit de faire subir ça à son mari et à ses parents, qui vont une fois de plus trembler pour elle ?
Depuis son arrivée au CICFS (Comité international contre la faim et la souffrance), il y a six ans, Juliette a participé à de nombreuses missions : quelques-unes en France, et une bonne dizaine à l’étranger. Elle fait maintenant partie de ce que l’on peut appeler « les cadres » de cette association humanitaire qui œuvre auprès des populations défavorisées en manque de moyens sanitaires, techniques ou logistiques. Née à Clermont-Ferrand, elle y a vécu durant toute son enfance et une grande partie de son adolescence. Elle est ensuite venue finir ses études d’infirmière à Lyon, à la fin des années quatre-vingt-dix. Trois années qui lui ont surtout permis de se spécialiser dans la médecine de première urgence. Un drame personnel l’a malheureusement contrainte à quitter, en 1999, la clinique lyonnaise où elle travaillait pour se diriger vers le CICFS et y proposer ses services. Elle a été victime d’une 1 violente agression en novembre 1997. Un soir, alors qu’elle passait dans une traboule de la ville pour se rendre à son travail. Un individu, qui n’a pas été arrêté et ne le sera vraisemblablement jamais puisque huit années se sont écoulées, s’est jeté sur elle et l’a rouée de coups avant de la violer.
Les mois qui ont suivi l’agression ont été très durs à vivre pour elle, mais ses changements de travail et d’employeur ont été l’occasion de s’éloigner de Lyon où s’est déroulé ce drame affreux. Elle a ainsi pu mettre à profit les études qu’elle avait faites, notamment en venant en aide aux victimes de catastrophes naturelles, parfois très loin de la France. Sa première mission s’est déroulée en Turquie, lors du tremblement de terre de 1999 qui a fait plus de vingt-sept mille victimes : elle en reparle souvent avec nostalgie. Puis ce fut une grave épidémie de rougeole dans l’archipel des Marquises. Bien d’autres missions se sont ensuite enchaînées à un rythme effréné : les deux tempêtes du siècle en France « Luther et Martin » de Noël 1999, puis des tremblements de terre en Arménie et à Haïti, et un séisme important à Chuetsu dans la province d’Ojiya au Japon survenu il y a un an, en octobre 2004. Toutes ces missions lui ont permis de se forger une réputation de compétence et de sérieux au sein de son association.
Elle est aujourd’hui mariée avec Luc, qu’elle a rencontré aux Marquises au cours de sa
mission liée à l’épidémie de rougeole. Ils vivent ensemble depuis un peu plus de trois ans. Il est cadre dans un établissement bancaire de la ville. Avec les missions de Juliette, leur vie n’est pas toujours une partie de plaisir. Ils se croisent souvent en coup de vent ou sur le palier, mais ils sont heureux ainsi. Luc, non plus, n’a pas été gâté par la vie car il a perdu très tôt sa première épouse, Isabelle, décédée à vingt-sept ans, lors d’une intervention chirurgicale.
* * *
Juliette s’arrête dans une librairie pour acheter le dernier hebdomadaire relatant les combats et les attentats à Bagdad qui sont à la une de nombreux journaux. Elle s’assied sur un banc à la croisée du cours Gambetta et du boulevard des Tchécoslovaques et commence à parcourir des yeux les articles qui traitent du conflit en Irak.
Irak : 21 morts dans des attentats dans des quartiers chiites de Bagdad
Trois voitures piégées ont explosé dans le quartier de Sadr City (nord), une quatrième à Al-Amin, une cinquième à Al-husseiniyah et une sixième à Kamaliyah, trois secteurs de l’est de la capitale. On enregistre une autre explosion causée par une bombe posée dans la matinée sur le bord de la route dans le quartier de Kerrada (centre)… Ces attaques ont fait 21 morts et plus de 120 blessés, a-t-on précisé. Un bilan précédent faisait état de 15 morts et 80 blessés.
Ces attaques, comme celle de dimanche, n’ont pas été revendiquées mais les insurgés sunnites, en particulier ceux d’Al-Qaïda, prennent régulièrement pour cibles des dirigeants et forces de sécurité ainsi que des magistrats.
Bagdad : double attentat au nord de la ville
Double attentat à Taji, au nord de Bagdad (voiture piégée plus attentat suicide durant l’intervention des secours). D’après une source proche du dossier, les informations recueillies pourraient confirmer une double attaque : une attaque effectuée afin d’attirer les forces de police et les secours sur les lieux de l’attentat, suivie d’un attentat suicide visant ces derniers.
Ce double attentat aurait fait au moins 10 morts et 15 blessés.
Surprise par le bruit d’une moto qui passe en trombe, Juliette sursaute. Elle referme l’hebdomadaire et le range dans son sac à main. — Pourquoi toutes ces victimes ? murmure-t-elle.
Elle regarde sa montre : l’après-midi est déjà bien avancée. Elle décide de prendre un bus pour terminer le trajet. La gare de Vénissieux n’est plus qu’à quatre stations. Après un quart d’heure, elle pénètre enfin dans son appartement. Sa décision est prise : malgré le danger qui entoure cette nouvelle mission, elle va y aller. Elle doit partir, car elle sent au plus profond d’elle-même que son devoir est là-bas. On a besoin d’elle et elle s’en voudrait de refuser ce challenge. Luc ne va pas rentrer de son travail avant dix-neuf heures. Elle décide donc de préparer sa valise en l’attendant. Son mari l’appuiera vraisemblablement dans sa démarche. C’est sûr, cela ne va pas l’enchanter, mais il lui a toujours fait confiance, alors il lui donnera certainement son aval.
Même si les débuts n’ont pas été faciles : elle, avec le poids de l’agression qu’elle porte au plus profond d’elle-même, et lui, avec le souvenir d’Isabelle, partie beaucoup trop tôt, ils se sont soutenus, chacun apportant à l’autre l’expérience de sa propre peine. Juliette a quand même beaucoup hésité avant de s’engager, craignant de ne pas être à la hauteur, mais Luc a tellement été persuasif qu’elle s’est enfin lancée et ne le regrette pas aujourd’hui. Depuis qu’ils vivent ensemble, ils se sont créé leur petit nid où ils aiment se retrouver quand Juliette n’est
pas en mission. Il ne leur manque plus qu’un bébé, mais cela n’est pas d’actualité.
Elle vérifie une dernière fois qu’elle n’a rien oublié. Avec l’expérience des missions passées, elle limite la taille et le poids de son bagage, et n’emporte que ce qui lui est indispensable, tant en termes de vêtements que de produits pour les soins d’urgence : bandes, pansements, alcool à 70°, Arnica et ciseaux multifonction. En revanche, elle n’emporte pratiquement rien pour son usage personnel : pas de produit de beauté, à l’exception d’un lait de toilette et d’un dentifrice. Là où elle va, elle n’en aura pas l’utilité. Outre son passeport et son carnet de vaccinations, elle prévoit également des tenues adaptées à cette nouvelle mission (saharienne multipoche, blouson, etc.) mais également son sac de couchage.
Quelqu’un frappe à la porte. Juliette se retourne pour regarder la pendule. Elle marque 19h30. Elle scrute l’extérieur par le judas. C’est bien son mari qui, une fois encore, a dû oublier ses clés. Elle lui ouvre la porte et s’exclame en riant : — Alors chéri, tu finiras bien par oublier ta tête un de ces jours !
Puis elle l’enlace et l’embrasse tendrement avant de reprendre : — Comment s’est passée ta journée ? — Bien, et toi mon amour ? questionne-t-il en accrochant son imper sur le portemanteau de l’entrée. — Ça peut aller. Je suis rentrée il y a à peine une heure. Gilles m’a fait venir cet après-midi. Il souhaite m’envoyer sur une nouvelle mission et je t’attendais pour en parler. Viens t’asseoir près de moi sur le canapé. Tu n’es pas trop fatigué de ta journée ? — Non, ça va. J’ai un peu mal à la gorge, mais ça va passer. Par contre, je boirais bien quelque chose. Est-ce qu’il y a des bières au frigo ? — Je crois que oui. Reste assis, je vais en chercher deux.
Juliette part dans la cuisine, et revient au bout d’une minute, un décapsuleur entre les dents, deux bières dans une main et deux verres dans l’autre. — Tu ne pouvais pas me demander un coup de main ? interroge Luc en la voyant revenir ainsi.
N’attendant pas sa réponse, il se lève et la libère du décapsuleur et des deux bouteilles. Il les ouvre et remplit avec précaution les verres en les inclinant pour ne pas faire trop de mousse. Juliette est revenue s’asseoir à ses côtés et pose sa tête sur son épaule. — Oui, comme je te le disais, Gilles m’a proposé une nouvelle mission, mais je te préviens tout de suite, c’est risqué.
Luc se recule et la fixe dans les yeux. — Et c’est où cette fois-ci ? — Je n’ose pas te le dire.
Quelques secondes de silence. — C’est à Bagdad. Tu comprends, chéri, avec les attentats suicides et les bombardements des forces de la coalition, il y a de nombreuses victimes là-bas. Hier, il y a même eu un attentat contre l’hôpital Ali Ben Ali Talib avec soixante-huit morts et de nombreuses victimes. J’ai beaucoup réfléchi cet après-midi : je dois y aller. Je sais, c’est dangereux, mais il faut que j’y aille. Il y a beaucoup d’enfants blessés ou complètement paumés qui m’attendent là-bas.
Luc ne sait pas quoi lui répondre. Il a toujours laissé Juliette libre de ses décisions et de mener sa carrière comme bon lui semble, mais cette fois-ci ça va trop loin. — Je te rappelle que tu es mariée mon amour ! Qu’est-ce que je deviens dans tout ça ? Qu’est-ce que je deviendrais s’il t’arrive quelque chose ? Je ne veux pas que cela se reproduise. J’ai assez souffert du départ d’Isabelle.
— Mais Luc, il faut me comprendre, je dois y aller. Et puis je vais être secondée par les collègues de l’association. Je te promets : je me limiterai au seul trajet « hôtel-hôpital et hôpital-hôtel ». Nous allons aussi être escortés par l’armée. Et si ça tombe, je vais même dormir sur place à l’hôpital. Gilles ne m’a pas encore donné tous les détails puisqu’il attend ma réponse, mais tu le connais, il n’est pas homme à mettre la vie de ses collaborateurs en danger. — Tu te rends compte des risques ? Gilles ne sera pas là-bas s’il t’arrive quelque chose ! C’est facile pour lui. Il suffit d’une bombe perdue ou d’une mine en bordure de route. Tu me fais peur Juliette. Même si je sais que ton boulot représente beaucoup pour toi, tu sembles avoir oublié que je suis là et que j’ai besoin de toi ! J’existe et je ne veux pas te perdre comme j’ai perdu Isabelle. Et puis il y a aussi tes parents ! Tu y as pensé ? — Luc, s’il te plaît, ne rends pas les choses plus dures qu’elles ne le sont. Pour moi aussi ça va être difficile de partir loin de toi, mais je dois y aller. À quoi servirait tout ce que j’ai fait ces dernières années si j’abandonne aujourd’hui ?
Luc reprend, résigné : — Je vois que je ne pourrai pas te faire revenir sur ta décision, ma chérie. Promets-moi seulement de faire très attention et de m’appeler tous les jours pour me tenir au courant. Même la nuit, si tu n’y arrives pas dans la journée. Et puis tu vas devoir prévenir tes parents, eux aussi vont s’en faire pour toi. — C’est promis. Tu me connais, je ne pars pas là-bas en villégiature, j’y vais pour aider et soigner. C’est ancré au plus profond de moi et je ne peux m’y soustraire. Et si j’ai la chance de trouver une webcam, je me servirai du PC pour te joindre ou t’envoyer des messages. On pourra même se voir en direct. — OK, fais comme tu le sens, mais je te le répète, fais très attention à toi.
Luc prend la tête de Juliette et la pose sur son épaule. Elle le regarde, l’embrasse tendrement dans le cou puis lui chuchote à l’oreille : — Je te remercie de ta compréhension. Je t’aime mon amour.
Après dix minutes passées à se lover contre lui, Juliette se lève et prend le combiné du téléphone. Elle compose le numéro de ses parents à Clermont-Ferrand. Luc part dans la cuisine pour y préparer le repas. — Allô maman, c’est Juliette ! Comment allez-vous papa et toi ? — Ça va bien ma chérie, un peu mal au dos, mais il y a eu pire le mois dernier. Le médecin m’a prescrit un anti-inflammatoire, alors je tiens le coup. Et vous, comment allez-vous avec Luc ? — Nous aussi ça va. J’appelle pour vous prévenir que je pars pour une nouvelle mission. Cette fois-ci, je vais à Bagdad. — À Bagdad ! s’exclame sa mère. Mais ma chérie, tu te rends compte du danger qu’il y a à partir là-bas ? Et tu m’annonces ça comme si de rien n’était ! Qu’en pense Luc ? — Oui maman je sais, c’est risqué ! J’y ai réfléchi tout l’après-midi et nous venons justement d’en parler avec Luc. Mais je dois partir, c’est important pour moi, et Luc est d’accord.
La mère se retourne vers son époux. — Stéphane, c’est ta fille ! Elle m’annonce qu’on l’envoie en mission à Bagdad !
Juliette entend son père murmurer quelque chose à son épouse, mais elle n’arrive pas à saisir ce qu’il dit. — Que dit papa ? — Il dit comme moi que c’est dangereux, mais que tu es assez grande pour décider sans nous et que tu n’as de comptes à rendre qu’à Luc ! C’est toujours pareil, quand il s’agit d’être contre moi, vous êtes toujours d’accord ton père et toi.