Nib de nib

Nib de nib

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Livres
177 pages

Description

Paris juin 1945. Louis, revenu de stalag récemment, garçon solitaire et nonchalant, va rencontrer Maud, dix-huit ans, plutôt jolie et dynamique, qui vit chez ses grands-parents, oiseleurs quai de la Mégisserie . Malheureusement leur histoire commence plutôt mal. Elle ne l'aime guère, et pire encore, de plus près, il ne lui fait aucun effet… et même nib de nib. Mais il ne va pas se décourager. Récit curieux avec clins d'œil d'époque, hors modes, un brin ringard et poétique .

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Ajouté le 16 juin 2011
Nombre de lectures 47
EAN13 9782748169881
Langue Français
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Nib de nib

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GP Nolorgues
Nib de nib

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6988-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748169881 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-6989-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748169898 (livre numérique)

6 . .

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Des trains remplis de prisonniers, il en
arrivait. Venant d’où ? On pouvait à la rigueur
le savoir, mais quand ? On n’aurait su.
Reine chercha bien à se renseigner, pour
finalement s’en remettre à la providence qui
pourtant était débordée.
En tout cas, quand Louis revint, à la gare de
l’Est des voyageurs, erreur ou exception,
comme s’il revenait de villégiature, elle se
trouvait là à l’attendre.
C’était un coup de pot, un hasard heureux
comme le dossier que l’on cherche et que l’on
trouve sur le dessus du paquet ou dans le
premier tiroir venu.
Bien que sa dernière carte data de cinq mois
et que l’on racontât n’importe quoi, par
exemple : que les schleus en avaient encore
suffisamment dans la culasse pour assaisonner
les premiers convois des retours, elle n’avait
jamais pensé que son fils n’aurait pu revenir.
Louis était indestructible.
Ils étaient des dizaines à descendre du train, à
se trimbaler, à marcher au pas d’une débâcle,
enfin ceux qui le pouvaient encore, et pourtant,
elle l’aperçut presque tout de suite.
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Elle l’attendait en bord de quai, au premier
rang. On l’avait laissé se glisser jusque là. C’était
un peu étonnant, dans ces conditions où l’on ne
devait penser qu’a soi ou aux siens.
Elle le vit à la faveur d’une trouée, et même
si la trouée se referma, elle savait qu’il arrivait.
Quand elle l’aperçut de nouveau, elle le
trouva plus beau et… plus élégant que les
autres.
Elle s’avança, mais sans se précipiter, comme
certaines, et même pour quelques-unes, en
poussant des braillements de basse cour.
Ils se reconnurent et s’étreignirent, mais sans
exagération. Ce n’était pas le genre dans la
famille.
En les évitant , les autres prisonniers
passaient tout droit. Mais il n’aurait pas fallu
désespérer du moment. Dans le tas, ils s’en
trouvaient sûrement pour reluquer les femmes
qui en valaient le coup.
Pas un sur vingt ou trente n’étaient attendus.
Mais tous y pensaient. Ce n’était plus pour eux
qu’une question de temps et de changement de
gare ou de véhicule pour arriver jusqu’à Tours,
saint Pierre de Varangéville, Pont saint Esprit
ou Nevers.
Quant à ceux pour qui ça ne risquaient pas
de leur arriver, ils y pensaient aussi. Mais
autrement. Parce qu’après ne pas rentrer du
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tout, le pire, c’était bien de n’être attendu par
personne.
Louis pensa à Arlette. Elle aurait pu être là
aussi. Mais c’était fini entre eux depuis
longtemps, même depuis avant guerre. Il avait
eu le temps de s’y habituer, d’autant plus
facilement qu’il ne s’était pas passé grand chose
entre eux. Mais c’était quand même la première
femme qu’il avait tenue dans ses bras, avant
même ses deux passes de la rue de Provence.
De table en table, en salle d’attente, de tris en
formalités, de collations en médecines ou
premiers secours, Louis en avait encore bien
pour deux à trois heures avant d’être libre.
On refoula les civils, mais pour ceux qui
avaient retrouvé un des siens, pour Reine, le
temps ne comptait plus.
Quand Louis sortit, deux gars
l’accompagnaient, un qui cherchait toujours sa
femme dans la foule et un autre qui se grattait
tout le temps dans le cou.
En leur montrant Reine, Louis leur dit qu’elle
était sa mère. Mais les deux gars, un peu
paumés, flottaient cramponnés à leur sac.
C’était pourtant là, à cet endroit, à ce
moment, où les taches kaki ou sans couleurs de
leurs accoutrements se mêlaient à ceux des
civils, que s’en était enfin fini pour eux.
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Louis salua ses copains, sans autre
démonstration inutile, il les connaissait depuis
peu.
Enfin ils se retrouvaient, rien que tous les
deux, la mère et le fils.
Elle lui arrivait à peine au niveau du biceps
de son bras gauche, et encore, parce qu’elle
portait le chapeau.
Paris était gris, c’était son air naturel, et
même franchement noir crasseux autour de ses
gares ; mais jamais triste quand on en sortait, à
cause des bruits et de la vie qui vous sautaient
dessus.
Un bus les frôla. La plate forme était
bourrée, on n’y aurait pas glissé une gaule
debout.
A l’intérieur des gens regardaient au dehors
en jouant à saute mouton dans leurs pensées.
Mais tous savaient. C’était écrit dans le journal.
On l’avait assez dit aussi à la radio : les
prisonniers rentraient en masse.
– On descend jusqu’à Strasbourg saint
Denis, y’a bien trop de monde ici, dit Louis
Elle lui demanda :
– T’es pas fatigué ?
Il haussa les épaules.
Ce n’était vraiment pas leur genre, les
transports, les grands effets, les effusions.
Ils n’étaient pas mère et fils pour rien.
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Mais elle le tenait par la manche, celle qui
s’abandonnait sur son sac en bandoulière et qui
n’était qu’une musette flasque. A un moment,
elle lui demanda :
– Qu’est ce que t’as là dedans ?
Il répondit :
– Ce que j’ai ? mon gilette, j’ai réussi à le
garder, tu te rends compte ! et puis des biscuits,
une boite de singe, des souvenirs
Des souvenirs ?
– Un ou deux trucs en bois sculpté, qu’est ce
que ça peut bien te faire ?
Elle n’insista pas, ce n’était pas le moment de
le contrarier.
Comme elle remarquait qu’il regardait un peu
partout, elle lui demanda :
– T’es content Louis ?
Il répondit que c’était plus tout à fait comme
avant
– Pourtant ils ont eu vite fait d’enlever les
panneaux en allemand. De toute façon, ils ont
toujours paru provisoire. Tu sais Louis,
Strasbourg - saint Denis ça nous arrange pas, ça
nous fait peut être bien un changement de plus,
fit-elle
– Qu’est ce que ça peut faire, m’man
Elle le regarda. Il pouvait tout se permettre.
Un peu, comme quand il avait failli se noyer
à dix ans, en se baignant en baie de Somme.
13 Nib de nib
Ils arrivaient sur les boulevards. Au fond
c’était peut être ce qu’il avait toujours rêvé :
Rentrer, revenir par les boulevards.
A un moment, il demanda :
– Qu’est ce qu’on entend le plus, en ce
moment à la radio ?
– Comment ça ?
– Comme chanteur ou comme orchestre ?
– Je sais pas, jacques Hélian peut être
– Ah bon, j’aurais pas cru !
Un peu plus loin, à cause d’un banc qui les
avait accueillis un soir , Il pensa de nouveau à
Arlette.
– y’a moins de voitures, fit il, y’a aussi des
boutiques qui sont fermés.
– Celles de juifs, ça fait déjà trois quatre ans.
Tu peux peut être y rajouter quelques-unes de
b.o.f, depuis peu. Mais à mon avis, faut qu’elles
aient sacrément abusé pour que ça leur arrive
Le buste bien droit, marchant à petit pas, un
peu ridicules pour sa taille conséquente, Louis
avait l’air de se pavaner.
Depuis son adolescence il offrait à tous cette
apparence de grande andouille.
Reine, elle, le voyait grand, amaigri et…
distingué.
Dans le métro, les gens montraient comme
d’habitude leur mine triste, mais en plus lasse
ou fatiguée.
On était le soir.
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Des regards les effleurèrent avant de se
glisser dans le noir du tunnel pour y égrener Du
Dubo Dubonnet, toutes les vingt secondes.
Peut être que l’on pensait : En voilà un qui
revient, qu’à eu du pot, ou d’autres
commentaires moins charitables.
Comme le train grillait la station saint -
Martin, il demanda :
– Ils ont fermé des stations ?
– Oui, répondit Reine, mais je sais pas très
bien pourquoi.

Louis n’avait pas été étonné le moins du
monde que sa mère soit présente, à sa descente
du train.
C’est le contraire qui l’aurait plutôt inquiété.
C’était une femme dont l’homme avait été
tué le 10 novembre 1918. Louis, était né le
lendemain. Un journaliste, qui avait eu
connaissance de ces coïncidences en cascade,
s’était même fendu d’un article patriotique, un
des dernier, un peu facile, dans son canard.
Par la suite, la vie de Reine était devenue
celle de son fils, sans autre choix possible de
n’être plus qu’une mère.
Ce n’était pas rare à cette époque, c’était
même très fréquenté et bien vu.
Et puis la suivante de guerre était venue vingt
ans après. Avec Louis en participant avec les
jeunots de sa classe .
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Il avait été fait prisonnier à saint Lo, une ville
que Reine avait toujours pensé en bord de mer.
Ce qui n’est pas dommageable , tant qu’on y va
pas pour pécher ou s’y baigner .
Elle se serait fait tuer pour son fils, c’est en
général une clause de style, mais dans son cas
c’était pourtant bien vrai.
Elle avait écrit plusieurs fois à Pierre Laval
pour que Louis fasse partie de la relève,
manifestée silencieusement avec une poignée
d’irréductibles aussi déterminées qu’elle, et
n’avait cessé de titiller ou d’emmerder les
employés de la poste ou de la mairie, pour qu’ils
l’assurent que ses colis arrivaient bien à
destination et en entier.
Louis ignorait tous ces détails, mais il aurait
très bien pu les deviner.
Comme la petite réception qu’elle avait déjà
préparée chez elle et conservée dans le garde -
manger, sans oser l’étaler, pour ne pas tenter le
mauvais sort : un gâteau de semoule, plus une
demi-tablette de chocolat dans du papier
d’argent une bouteille de muscadet et même du
café, du vrai, trouvé évidemment par combine
et acheté bien sur à prix d’or.
Le costume de Louis, couleur clair de pêche,
et une chemise blanche, fraîchement repassée,
accrochés derrière la porte d’entrée,
l’attendaient, pour le cas bien improbable où il
aurait voulu déjà ressortir
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Ils habitaient sur les extérieurs, boulevard
Soult pas loin de la porte de Vincennes, dans un
solide immeuble HBM, qui datait du début des
années trente, au cinquième, sans ascenseur,
dans une pièce plus un couloir et une cuisine de
poche.
De la fenêtre de la pièce principale, en se
penchant, on pouvait apercevoir le haut des
colonnes de la place de la Nation.
Elle le laissa entrer le premier, exprès.
Il n’était pas bien causant.
On va arroser ça, fit - elle, en le débarrassant
de sa vareuse chiffonnée.
Louis ne buvait pas. Uniquement par soif
naturelle. Là bas, quant il s’en trouvait un qui
sortait, Dieu sait comment et d’où, une
bouteille de sa manche il leur laissait toujours sa
part.
On aurait dû l’en remercier, au contraire, on
le charriait, à la fin on ne lui en offrait même
plus, on savait.
Personne ne ressemble jamais à personne,
mais lui, il n’était pas tout à fait comme les
autres.
Son regard s’attarda alentour.
C’était comme avant. La pièce principale était
occupée par un lit de 120 que bordait un cosy
avec plein de livres lui appartenant ; une table
carrée et un buffet à portes sculptées, aussi
massif et costaud l’une que l’autre ; quatre
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