Ning
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Ning

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Description

Ning, la vie en langue bassa, est un recueil de neuf nouvelles à travers lesquelles dans un mélange de réalisme et d'humour, l'auteur nous fait vivre quelques facettes de la société camerounaise. Une société caractérisée par une jeunesse vulnérabilisée et abandonnée à elle-même. Un univers trouble marqué par la disparition progressive des valeurs morales et dans lequel le fossé entre les classes sociales se creuse un peu chaque jour.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 22
EAN13 9782296678194
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0084€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

NING
Littératures et Savoirs
Collection dirigée par Emmanuel Matateyou


Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs endogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significative dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies empruntées par les populations africaines et au sera très éclairante des nouveaux défis à relever.

La collection Littératures et Savoirs est un espace de promotion des nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits autobiographiques, mémoires… sur l’Afrique sont prioritairement appréciés.


Déjà parus

Edouard Elvis BVOUMA, L’épreuve par neuf , 2009.
Rodrigue NDZANA, Je t’aime en splash , 2009.
Patraud BILUNGA, L’Incestueuse , 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Bâtards ou les damnés, Pièce en trois actes , 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Cacophonies humaines, Poèmes , 2009.
Robert FOTSING MANGOUA (sous la direction de), L’imaginaire musical dans la littérature africaine, 2009.
Mayer ÉTONGUÉ, Hystérique …, 2008.
Robert FOTSING, Les pièges , 2008.
Olivier Thierry MBIH, Le Crépuscule des pleurs , 2008.
Marie Françoise Rosel Ngo Baneg


NING

nouvelles


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www. librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09083-5
EAN : 9782296090835

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A ma défunte mère Ngo Baneg Joséphine,
À mon Bébé, à ma famille et à tous ceux qui me sont chers.
LE CLUB
Si je me retrouve aujourd’hui au club des hôtesses, c’est par curiosité. Charlie m’en a tellement parlé et vanté le bien-fondé que je me suis finalement laissé convaincre. Aujourd’hui chez nous, les âges, les aptitudes intellectuelles, les compétences professionnelles se confondent. Les gens sont si miséreux, si démunis que les stades d’évolution de la vie sont intervertis, tronqués. Le gargouillement hargneux des intestins longtemps sevrés se confond au bouillonnement d’un cerveau de génie en action. Tout le monde est chômeur. Chacun est qualifié pour tous les postes et tous les moyens sont efficaces s’ils peuvent apporter quelque rentrée financière. Moi j’ai abandonné l’université après trois années de stagnation au premier niveau. Depuis lors, je vole d’un emploi de subsistance à un autre. De serveuse de bars de sous-quartier, je suis passée par un poste de secrétaire dans un service de communication, d’agent commercial pour un magasin. Il y a quelques mois que je suis rentrée au quartier et me suis installée derrière un call-box. Le paradis en somme. Je ne manque pas encore de pitance quotidienne. À la maison, j’ai réussi à alléger maman de quelques charges. Sur le loyer, les quittances d’eau et d’électricité… sur Charlie. Charlie, ma petite sœur.
Il existe un amalgame de raisons susceptibles de rapprocher des personnes sans tenir compte des liens de parenté. Ma mère et moi aimons toutes deux Charlie. Elle, parce que c’est le produit de sa chair ; la benjamine de ses deux enfants. Moi, c’est ma petite sœur chérie. Je pense cependant que cet amour est beaucoup plus encré en nous parce que Charlie est belle. Pas seulement de cette beauté qui se limite à un visage adorable, à un corps dispensé d’imperfections, à une peau qui signerait la perte des parfumeries. Charlie est dotée d’une beauté intérieure. Elle a toujours été si obéissante, si attachante ! Elle est une espiègle innée et c’est presque impossible de lui en vouloir. Elle caresse aussi des idéaux très rares de nos jours. Charlie n’appartiendra qu’à un seul homme, son mari. Charlie n’évolue à l’école que grâce à son intelligence. Charlie ne sera riche que si telle est la volonté de Dieu. Si telle est sa destinée. Les repris de justice, les pécheurs sont ceux qui ont un besoin constant de rappel à l’ordre. Des cours de morale, d’étude biblique. Charlie vient de fêter ses seize ans. Elle part en classe de seconde et nous sommes en vacances scolaires. Les hommes ne sont pas encore une préoccupation pour ma sœur et elle fréquente Solange, une jeune fille de son âge avec qui elle sort régulièrement. Ma mère et moi trouvons cette amitié bonne, innocente, inoffensive. Et un jour, Charlie et Solange rentrent toutes deux excitées et nous parlent du club des hôtesses. Leur enthousiasme tout puéril est beau à voir. Leurs yeux d’ébène brillent comme des topazes. Ni ma mère, ni moi n’y trouvons à redire. À ce moment, je ne connais pas grand-chose du club.
Le club des hôtesses surclasse de loin toutes les images projetées par mon imagination. Comme les églises qui naissent aujourd’hui jusque dans des salons familiaux, l’association de Joël Olinga n’a pas dérogé à la règle. Le long bâtiment aux murs écaillés qui tient lieu de salle de réunion pourrait convenablement servir de dépotoir à quelques sacs de provende. Des bancs disposés en deux rangées servent de parterre. Le podium est une table bancale toute tachetée de chaux, posée au fond de la salle. Le plus impressionnant ici est la quantité de jeunes filles qui s’y entassent comme des boîtes de conserve depuis notre arrivée. Charlie est belle. Mais aujourd’hui, je ne saurais comment la qualifier parmi la panoplie de visages ravissants qui m’entourent.
La mode a été conçue pour rendre gloire aux femmes. Et les femmes sont si encastrées dans cette envie maladive de l’épouser qu’elles en deviennent simplement des esclaves. Esclaves dans la tête, asservies dans l’âme, enchaînées toute la durée d’une vie. La femme vit dans l’ombre de la mode. Les fripiers, les tailleurs, l’industrie de l’habillement doivent leur fortune à la femme. Les salons de coiffure, les parfumeries lui sont redevables de leur souffle de vie. Et la femme africaine aujourd’hui est balayée par le vent violent de la mode venant de l’Occident. Vues de si près, toutes ces filles ont dû dépenser leurs derniers avoirs pour venir à cette réunion. Cette pièce sordide est noyée dans un océan de pantalons jeans, de courtes jupes collées à la peau et de petits bustiers assez osés. Les cheveux qui caressent en majorité le creux des reins ont une teinte jaunâtre ou une variance de bordeaux. Les lèvres connaissent de toutes les teintes jusqu’au vert citron. C’est une foule de jeunes filles extravagantes qui attendent avec impatience l’arrivée de monsieur Olinga. Expectative dans le chahut, dans des regards envieux et condescendants. Attente dans des silences hautains.
Ce silence qui depuis un certain moment enrobe la salle n’est plus de ceux simulés ou belliqueux. C’est un apaisement vrai. Un calme instauré par le respect et la concentration. Joël Olinga est enfin arrivé et depuis, c’est le sérieux. Ce sont des rappels sur la déontologie du club, sur ses fondements, sur son arbre généalogique dont les racines s’étendraient jusque dans des résidences de ministres. Les filles ne sont plus que sagesse. Pas de murmure, pas de concertation qui pourrait rapprocher des êtres appelés à ne partager que des relations de travail précaires. Le respect de la morale, du règlement du club, de la vie privée de chacun ; surtout celle de Joël Olinga pourra produire de nouveaux cadeaux comme ceux remis aujourd’hui à trois filles exemplaires. À côté de moi, Charlie et Solange tremblent de plaisir et de respect. Leurs yeux braqués sur les trois filles sont envieux. De temps à autre, elles jettent le regard sur le président des hôtesses.
Dans sa veste trois-pièces et ses chaussures en peau de crocodile, Joël Olinga inspire le respect. Il s’est donné une trentaine d’années. Il s’est présenté comme diplômé de l’université. Mais dans ses cheveux rares artificiellement frisés et gorgés de teinture noire, les débuts de vieillesse réclament leurs droits. Son large front et la commissure de ses lèvres sont ridés comme de vieilles serviettes essorées. Son œil brille pareil à celui d’un inspecteur de police devant un présumé coupable. Son langage est celui des grands discours des personnes ministrables. La peau brunie par les décapants tend les veines sur ses phalanges noires. Ses poignets et son cou portent une panoplie de bijoux mélange d’or et d’argent.
Je dois l’avoir regardé fixement car subitement, il lève les yeux sur moi et pour la première fois, m’adresse la parole.
Je ne vous ai jamais vue ici avant. C’est votre première réunion ?
Un peu embarrassée, je me lève lentement et je baisse piteusement la tête.
Oui, monsieur.
Joël Olinga vient juste de mettre un terme à la réunion. Ce n’est ni trop tôt, ni trop tard. Je ne peux pas dire que je m’y suis ennuyée. Il n’y avait pas matière. J’ai d’abord dû passer une trentaine de minutes à décliner mon identité, à présenter ma famille. Le nombre de mes relations a aussi dû satisfaire la curiosité de plus d’une centaine d’âmes. Malheureusement peut-être, je ne connais, ni de ministre, ni de directeur de société. Ma famille n’est non plus célèbre. Ce n’est pas une nouveauté. C’est aussi la mode du moment ; vérité encore plus crue parce que le club semble disposer d’un arbre généalogique impérial. Le malheur s’est ensuite étendu sur les filles trop intéressées par la vie de monsieur Olinga, par les fondements de son club. Jamais il m’a été donné de voir un homme aussi fâché que le président des hôtesses. Comparaître devant une cour martiale aurait été mieux. Les pauvres filles ont dû tarir la source de leur sueur légitime par une corbeille de kleenex. Puis, sont montées sur l’échafaud les filles jugées sales. Celles qui souffrent de problèmes d’haleine incurables, d’overdoses de transpiration ; celles mal habillées. Les bains de vapeur sont incontournables pour toute bonne hôtesse. Joël Olinga les offre gratuitement à ses filles pour une minable somme de sept mille francs. Mais, il fallait impérativement que les bonnes nouvelles supplantent les déceptions. Le club a fêté ce jour la dixième intégration de l’une de ses filles dans une grande école d’esthétique parisienne. De grandes manifestations sont prévues pour les mois à venir et les partenaires occidentaux auront besoin des filles bien formées. C’est une preuve que les filles ne doivent pas baisser les bras. La sortie des filles de la salle a été l’exemplaire de moutonnement de tous les temps. Les démarches ont été copiées sur celles enseignées aujourd’hui au cours de mannequinat.
Depuis que nous avons emprunté le taxi, Solange et Charlie ne cessent de parler de la réunion, des avantages du club, de la personnalité du président. Moi, je suis calme. Mon statut d’aînée m’y oblige. L’anguille que je tente de chercher dans cette association trop parfaite m’y conforte.
Je ne peux même pas encore dire si oui ou non, j’y retournerai. Entre mes emplois temporaires, de grandes rentrées financières ponctuelles et une formation en Europe, je suis tiraillée. Je ne sais même pas, s’il s’agit d’un canular.
J’ai finalement décidé d’intégrer le club. Cela a été la fête avec Charlie, la fête à la maison. J’ai aussi réussi à convaincre notre mère de son bien-fondé. Les réunions du club ne sont pas incompatibles avec mon call-box. Deux à trois heures d’absence les dimanches ne lui seront pas fatales. Charlie a repris les cours au lycée. Mais outre la beauté de ma sœur, elle est de ceux qui ne savent pas cacher leurs succès, leurs probabilités de réussite. Au quartier, tout le monde nous sait déjà dans un grand club d’hôtesses et c’est avec une lueur d’envie que les autres filles nous lorgnent désormais. Nous sommes invitées à toutes les fêtes d’anniversaire, de mariage. C’est le bonheur pour ma sœur, pour moi, pour notre famille.
Ce vendredi cependant, le marché n’a pas été particulièrement bon. Je n’ai même pas eu la force d’attendre la tombée de la nuit pour adosser mon coffret à un coin de la maison et aller retrouver maman à la cuisine. Elle lève la tête de la marmite de Sanga {1} qui cuit à feu doux sur les braises rougeoyantes et me regarde. Quelques gouttelettes de sueur perlent sur son front. Sa main serre mollement la spatule avec laquelle elle remue la préparation. Un mélange de surprise et de ravissement s’est peint sur ses traits.
J’ai cru un instant que c’est Charlie qui revient de l’école. Solange est déjà passée et m’a dit qu’elle n’a pas pu terminer la journée. Elle ne se sentait pas bien.
Charlie sera sûrement là d’un moment à l’autre. On ne trouve pas facilement de taxi à l’heure de pointe.
Ma mère reporte son attention sur la marmite et se met à remuer activement la sauce pâteuse.
Et toi, pourquoi fermes-tu si tôt ?
Je hausse les épaules en la rejoignant près du feu. Du doigt, elle me montre le petit tabouret en rotin sur lequel j’aime m’asseoir quand je l’assiste aux fourneaux.
Le marché n’a pas été bon aujourd’hui. C’est comme si tout le monde s’était acheté un téléphone portable dans ce quartier.
Ou n’a plus les moyens pour s’offrir un appel.
Comme plusieurs personnes, maman est consciente de la pauvreté ambiante ; de la crise économique qui semble s’éterniser. L’on peut facilement subvenir à ses besoins au début du mois. Mais après la quinzaine, les gens commencent à se regarder en chiens de faïence.
Hier encore, c’était notre voisine qui se plaignait auprès de ma mère de n’avoir rien à cuire à ses enfants. Son mari est un instituteur principal à la retraite depuis deux ans.
Je ne trouve rien à répondre à la remarque de ma mère. Cela ne m’ôte cependant pas la sensation d’échec que j’ai promenée toute la journée durant. En silence, je tends mes deux mains de part et d’autre de la marmite et me laisse pénétrer par une chaleur bienfaisante. Par moments, je guette les grains de maïs qui mijotent dans un mélange de sauce de noix de palme et de feuilles de manioc. Cette recette, je l’apprécie particulièrement, de même que Charlie. Depuis notre enfance nous avons toujours partagé nos repas et j’ai hâte de la voir arriver.
J’espère que Charlie sera contente de manger le Sanga quand elle rentrera, dit alors ma mère comme si elle venait de suivre le cours de mes pensées.
Charlie vient juste de rentrer. Elle aurait dû le faire, il y a cinq heures. Lasses de l’attendre, ma mère et moi avons mangé et quitté la cuisine. Mais, personne n’a eu le courage d’aller se coucher avant son retour. Maman s’est pelotonnée dans le canapé vétuste du salon et a essayé de se souvenir des vieilles anecdotes qui ont bercé son enfance. Dehors, le concert d’odeurs nauséabondes des latrines du quartier, des eaux stagnantes des rigoles et caniveaux, s’est levé, s’infiltrant jusqu’à nous. Des trous pour défécation aussi profonds qu’une tombe de nouveau-né et auxquels il faut parfois accéder en passant par le salon du voisin. Un empire de moustiques échappés des coins obscurs de la maison nous a aussi improvisé un récital de musique classique. Hymne du paludisme, chansonnette annonciatrice de furieux accès de fièvre. Ce sont des odeurs et les mélodies de tous les jours. Imperturbable, maman m’a beaucoup conté. J’ai retrouvé la femme gaie et joyeuse qui, du vivant de mon père, me faisait encore entrevoir une vie où beaucoup de choses se ramassent. Mais derrière cette insouciance, j’ai su ma mère anxieuse, déboussolée, terrifiée. Il n’y a aucun doute qu’elle a voulu par cette tactique m’empêcher de m’alarmer de l’absence prolongée de ma sœur…
Et maintenant, Charlie est là. Comme toujours, elle est nette, claire, belle. Ni son uniforme bleu ciel, ni ses deux nattes faites le matin n’ont souffert de quelque agression. Quand elle entre dans la pièce et nous aperçoit qui l’attendons, seule une lueur de surprise emplie de compassion traverse fugacement ses prunelles. Elle n’est ni terrorisée, ni fébrile. Je la dirais même auréolée d’une joie intérieure qui n’a rien à voir avec notre présence, notre attente. Elle nous salue posément, se laisse tomber sur une chaise et entreprend de se défaire de sa paire de tennis. Maman rompt finalement le silence qui s’est faufilé dans la pièce à son arrivée.
Charlie, les autres élèves sont rentrés chez eux depuis des heures.
La voix de ma mère ne cache ni reproche, ni demande d’explication. Elle énonce simplement un fait. Elle a aussi perçu la gaieté non exprimée de ma sœur. Charlie finit de se débarrasser de ses chaussures et les repousse doucement dans un coin. Elle n’est ni étonnée ni sur la défensive.
Maman, j’avais un devoir et j’ai été le faire chez un camarade de classe. Les taxis sont rares à cette heure.
Je suis certaine que tout comme moi, maman aurait voulu obtenir de plus amples explications, des détails, des éclaircissements. Mais, c’est Charlie sa petite fille chérie, ma vertueuse petite sœur. L’âge de la puberté est l’une des périodes délicates où beaucoup de parents perdent l’affection de leurs enfants, leur confiance, leur respect. Nous devons faire confiance à Charlie.
Nous sommes contentes que tu sois rentrée saine et sauve. J’ai préparé le Sanga pendant ton absence.
Pendant que se taisant, maman redresse son habit pour se lever, Charlie met une main dans la poche et en sort un billet de dix mille francs qu’elle lui tend. Un billet neuf, tout violet. Maman la regarde ahurie, bouche bée. Moi-même, j’en suis coite. Sûrement impatientée, ma sœur se lève et vient le lui fourrer dans une poche.
Je l’ai trouvé sur le trottoir à l’endroit où j’empruntais le taxi, nous lance-t-elle en s’éloignant vers la cuisine.
Quelques minutes plus tard, son rire frais nous parvient de là.
Depuis ce fameux soir, le rayonnement qui irradie Charlie ne fait que croître. Elle brille, on dirait un rayon de soleil, un éclat de diamant. Son corps, sa perception de la vie, sa personne. Au quartier, à l’école, au club des hôtesses, elle a forcé l’admiration de tout le monde. Pour seulement trois mois d’adhésion à une association comme le club, Charlie ne devrait pas mériter autant d’attention de la part de Joël Olinga. Aujourd’hui, je le sais sévère, rigoureux, intransigeant. La beauté de ma sœur se trouve noyée dans la foule de perfections physiques qui entoure le président. Mais, elle réussit à s’attirer sa sympathie aux moments les plus inattendus.
Aujourd’hui par exemple, ce sont les dernières préparations de la fête organisée en l’honneur des plus vieilles adhérentes du club qui nous ont accaparées. Ces filles ont atteint la phase terminale de leur formation et elles doivent faire leur entrée dans le monde des sollicitations professionnelles. Il y a deux semaines, des billets d’aide et d’invitation nous ont été distribués. Le partage d’éventuelles rentrées financières a été programmé équitable entre l’hôtesse et le club. Un certain taux est attendu de chacune de nous. Très peu de filles aujourd’hui ont eu le courage de se pointer au club, les mains vides. Sur l’allée menant à la salle de réunion, j’ai tremblé avec ma trentaine de mille dans le sac. Charlie, toute imperturbable et joyeuse n’y a amené que sa petite personne. Elle a finalement eu gain de cause. La jeunesse, l’école, la famille restreinte peuvent faire éviter beaucoup de remontrances. Comme toutes les filles, j’ai admiré l’aplomb de ma petite sœur. Solange n’a pas cessé de lui jeter des coups d’œil envieux avant notre sortie de la salle de réunion. Puis, toutes deux, nous l’avons perdue de vue. Nous ne pouvons pas rentrer sans elle.
Nous sommes immobilisées sur ce trottoir depuis un bon moment quand je me décide d’aller à la recherche de Charlie. Mon pas est lourd sur le sentier. Les filles que je rencontre ne paraissent nullement étonnées de me voir revenir sur mes pas. Certaines affichent une mine légèrement boudeuse. D’autres apposent un sourire moqueur, un petit air entendu ; mais personne ne me demande la raison de ma volte-face. Cela asphyxie en moi toute envie de me renseigner. J’ai presque atteint la porte de la salle de réunion quand je prends conscience du lourd silence qui enveloppe les lieux. Plus aucune ombre d’hôtesse ne se projette sur les murs écaillés du bâtiment. La porte devant moi est fermée à clé. Où a bien pu aller ma sœur ? Jamais elle n’est déjà rentrée sans nous. Figée là sur le sol poussiéreux, j’attends un peu, un cruel vent frais s’infiltrant sous mon tee-shirt en coton léger. J’ai presque perdu tout espoir quand je discerne au loin, un bruit de sanglots. Non, pas au loin. Il me parvient d’à côté, mais il est étouffé. Je m’élance dans cette direction et je ne suis vraiment pas étonnée de reconnaître la silhouette de Charlie recroquevillée dans un coin. C’est sa voix qui m’est parvenue. Le visage de ma sœur est détrempé de larmes. Ses vêtements froissés sont sales de poussière. Aux figures concentriques tracées sur le sol, je jurerais ce soir qu’elle aurait pu gagner une médaille d’or de gymnastique. Elle ne me reconnaît même pas quand, sûrement alertée par le bruit de mes pas, elle lève les yeux sur moi pour la première fois. Au second essai, ayant réussi cet exploit, elle se lève avec difficulté et se précipite dans mes bras où elle libère une nouvelle fois tout son chagrin. De toute ma vie, je ne l’avais jamais vue dans un pareil état. En moi, mon cœur saigne, se fend. Mon pouls change. Charlie ne le sait pas. Elle veut que je partage sa souffrance.
Joël m’a menti, je ne suis pas la seule. Il est enfermé là avec une autre fille. Que vais-je faire de cette grossesse ?
Là, c’est le coup de grâce. C’est sûrement la grande lumière qu’aperçoit un mourant avant de s’éteindre. Je serre convulsivement Charlie dans mes bras, les yeux résolument fermés pour ne pas pleurer. Je ne me rends même pas compte que je me suis mise en marche pour nous éloigner de là. Pour nous éloigner de ces lieux maudits.
Charlie est aujourd’hui en salle d’accouchement. La formation en Europe, les hôtesses de grandes manifestations, les trophées d’excellence ne sont plus que des rêves qui se dissipent dans le rétroviseur de nos vies comme un nuage de fumée. Il y a des mois que maman avait voulu aller en prison pour homicide volontaire. Des mois que le club a perdu sa saveur dans la bouche de ma sœur. Charlie a eu enfin le courage de nous dévoiler tout le chantage dont a dû faire preuve Joël Olinga pour en faire sa maîtresse. Des menaces de renvoi du club, des promesses de participation à des grandes cérémonies, des promesses de mariage. Pendant que maman envisageait de venger l’honneur de ma sœur dans le sang, j’ai été voir le président du club. Il ne m’a pas reconnue. Il ne m’a jamais vue. De Charlie, il ne connaît ni d’acte de naissance, ni de certificat de décès. Il ne se souvient même pas de lui avoir remis un billet de dix mille francs le jour qu’il en a fait une femme avec la promesse d’officialiser leur union au besoin et en arrière-plan, la menace de l’exclure du club si elle en parlait. La faute ne lui revient aucunement. Les fadaises se font très facilement oublier. Plus vrai encore, les élucubrations d’un cerveau dérangé ne méritent pas plus de cinq minutes d’attention. Après ce laps de temps, j’ai vite fait de me retrouver seule devant la porte verrouillée de Joël Olinga, une future mère célibataire de seize ans sous la main. Mais, un enfant est un don de Dieu. Il faut le fêter quel que soit l’instant de sa venue. Charlie a besoin de soins. Elle doit être encadrée, elle doit être choyée pour oublier. Maman est descendue au marché Mfoundi {2} où elle s’est ouvert un comptoir de tomates et d’épices. Mon call-box a aussi fourni pas mal de rentrées financières ces derniers mois. Ainsi, Charlie a pu respecter ses visites médicales, une layette lui a été apprêtée.
Et en ce moment, Charlie est en salle d’accouchement. L’arrivée du garçon s’annonce délicate. Le jeune corps de ma sœur ne s’y était pas préparé. Son état psychologique tout au long de la grossesse n’y a non plus été favorable. Il aurait été bénéfique que la porte de sortie de la parturiente soit fréquemment étendue. C’est la catastrophe, c’est un accouchement par césarienne. Les infirmiers n’ont pas voulu d’un membre de la famille dans la salle d’accouchement. Ils ont été formels et stricts là-dessus. Restées avec moi dans la salle d’attente déserte et triste, ma mère, tante Justine la sœur de maman, Solange ; personne parmi nous ne tient plus en place. Nous nous levons successivement du banc en fer forgé, arpentons quelque peu la pièce, y revenons nous installer. Nous tapons du pied de temps à autre, nos coiffures et nos vêtements ne sont plus que des spectres de leur ancienne apparence. Je ne saurais compter le nombre de fois que chacune d’entre nous a été se soulager à l’urinoir, certainement atteinte de pollakiurie. À nous voir, on nous croirait enfermées dans un bain à vapeurs. Le bruit d’une porte ouverte nous fait sursauter dans notre angoisse. Le médecin vient de faire irruption dans la salle. À travers la porte refermée, nous parviennent des pleurs étouffés d’un nouveau-né. Mais, le visage du praticien est sombre.
Il y brille de la tristesse. Quand il ouvre la bouche, nous imaginons déjà ce qu’il va nous annoncer. Son regard est empli de compassion.
Le garçon est né et se porte bien. Mais, sa mère n’a pas pu lui survivre. Nous sommes sincèrement désolés.
Nos cris et nos pleurs se répercutent sur les murs épais de l’hôpital.
Le marché Mfoundi n’a pas toujours été aussi délirant que ce samedi, veille de la fête de la nativité. Brouettes vieillottes renforcées par des morceaux de bois ou des barres de fer, véhicules, badauds et vendeurs ambulants se déchirent dans les ruelles étroites qui subdivisent le marché en quartiers. Dans les yeux noirs et avides des femmes qui promènent encore des paniers et des sacs vides, se lit l’envie de rompre la monotonie de ces repas de subsistance avalés stoïquement pendant plusieurs mois.
Abritée sous un parapluie multicolore, je donne son biberon à Aristide âgé de trois mois. Depuis sa naissance, c’est aujourd’hui que maman lui a permis de se présenter au marché. Pas parce que le malheur qui a frappé ma famille s’est enfin dissout. Nous aimions trop Charlie. Il faudra plusieurs années pour cela. Mais, tout comme ses croyances religieuses ont empêché maman de trancher le cou à Joël Olinga, les cloches de la nativité lui ont donné le courage d’affronter les sarcasmes et les railleries des autres vendeuses de tomates qui attendaient depuis longtemps la venue d’Aristide avec une impatience perfide. Elles lui ont donné le courage de brandir fièrement son premier petit-fils. En plus, aujourd’hui est un jour très particulier pour tout commerçant. Une de ces rares journées de l’année au cours desquelles, si on ne parvient pas à vider son stock, on doit faire fi des recommandations des saintes Écritures la nuit tombée et se rend chez un initié pour un lavage complet.
La présence d’Aristide, bien qu’un peu osée est incontournable. Je suis devenue la mère du petit et maman a besoin de mon assistance.
Aristide vient tout juste de s’endormir et avec d’infinies précautions, je lui retire le biberon de la bouche. Je le fais reposer sur mon épaule et me lève pour lui improviser une couche dans un panier jonché de vieux pagnes de ma mère. Maman est accaparée par un groupe de femmes qui la confondent au père Noël distributeur de jolies tomates toutes rouges. Mon neveu est si beau ! Un petit sourire plane sur mes lèvres lorsque l’enfant couché, je me redresse pour m’occuper de la cliente qui, depuis quelques minutes, s’est arrêtée devant mon comptoir. Je me souviens l’avoir déjà vue. Mais où ? À son expression, je jurerais qu’elle par contre se rappelle parfaitement de moi. Je la regarde fixement. Les cheveux laqués et plaqués sur le crâne en un chignon sévère ressortent l’ossature fine de son jeune visage. Elle est plus jeune que Charlie. Charlie…
Je tressaille et sens mes yeux me picoter. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne sais pas quand j’ai rencontré cette fille et ce qui justifie son émoi.
Je suis désolée pour Charlie, avance finalement la fille légèrement craintive.
Mais, bien sûr ! C’est une des hôtesses du club.
Le président a voyagé, le club s’est aussi dissout, reprend-elle, n’obtenant aucune réponse.
Après la fuite de Charlie ce soir-là, je me suis sentie si sale, si méchante ! Je n’ai pas eu à poser la question au président pour tout comprendre. Une folle envie de lui courir après et de lui présenter les excuses s’est emparée de moi. Mais en même temps, je me suis demandé si j’avais vraiment eu la capacité de faire autrement. Et par la suite, en écoutant les conversations des autres filles, j’ai compris que la majorité d’entre nous avait été bernée. Beaucoup de filles ont perdu plus que leur dignité. Des vins capiteux pour éblouir le président, des repas dans les restaurants, d’importantes sommes d’argent. Mais jusqu’à la fin, Joël a été plus intelligent que nous toutes. Ce n’est qu’après son départ que nous avons compris qu’il cherchait juste des fonds nécessaires pour s’envoler vers l’Europe tout en profitant de notre naïveté.
Pendant tout le temps que dure son récit, la fille n’offre à ma vue que le bout de son petit chignon renforcé par quelques mèches de cheveux artificiels. Je jette un regard apeuré du côté de ma mère et me rassure en la voyant toujours aux prises avec ses clientes. Ainsi, je me trouve en présence de la fameuse rivale de ma sœur. Celle qui a rendu cauchemardesques les derniers mois de sa vie ! Une envie subite d’étrangler quelqu’un s’empare de moi. Je fixe la jeune fille un instant, une lueur meurtrière dans l’œil. Sa jeunesse me frappe, je l’imagine aussi vulnérable que l’avait été ma sœur. Elle était peut-être aussi innocente et impressionnable que l’avait été Charlie devant Joël Olinga.
Lentement, je retrouve mon bon sens et me ressaisis. Non, ce n’est pas elle qui mérite ce châtiment. Aurait-il même été le cas que l’histoire ne réécrirait pas. Je m’empare de quelques tomates et entreprends de les disposer en petits tas sur la tôle nue du comptoir.
Je suis contente que tu m’aies tout dit.
J’ai réussi à contrôler ma voix et à la dénuer de toute animosité. La jeune fille relève doucement la tête et me guette en coin.
Il est toujours bon de se serrer les coudes dans le malheur…
La fille s’interrompt subitement, apercevant le petit Aristide endormi dans son panier. Son visage s’éclaire instantanément.
… c’est son enfant dans le panier ?
Je vois une flamme maternelle la consumer et une lueur d’admiration naître dans ses yeux. J’acquiesce malgré moi.
Qu’il est beau ! Ce n’est pas Joël…
Embarrassée et toute noire de honte, elle finit par se taire. Devant elle, j’ai continué d’étaler ma tomate en silence. Mon visage s’est refermé. Au bout de quelques minutes, je délaisse mon activité et me tourne aussi vers mon neveu. Malgré son jeune âge, Aristide est la photocopie conforme de sa mère. Sa bouche ourlée, son nez légèrement épaté, son front haut, sont bien les siens.
Tu as parfaitement raison. Ce n’est pas Joël le père de mon neveu, je lui réponds finalement en reprenant ma place sur le petit tabouret en bois.
L’ombre d’un sourire frôle mes traits crispés.
Et si tu me faisais la recette maintenant ? Tu auras ainsi tout le temps de faire un bon marché.
Oh ! Tu as sans doute raison, s’écrie la fille avec un soulagement évident.
La fine silhouette de la jeune fille a depuis longtemps fondu dans la foule impénétrable du marché, quand je réalise que je regarde fixement devant moi comme sous l’effet de l’hypnose. Je ne sais pas, si la remontée fulgurante de tous ces sentiments nocifs que je traîne en moi depuis ce fameux soir au club en est la cause. La mort de Charlie n’avait fait que les renforcer. J’ignore même si cela n’est pas l’effet secondaire de ce plaisir égoïste que j’éprouve maintenant à savoir que plusieurs filles ont été aussi naïves que nous. Mais, ce dont j’ai la profonde certitude est qu’Aristide et le souvenir de Charlie seront toujours là pour me rappeler le club.
LA DEUXIÈME EPOUSE
Je vais épouser la plus belle fille du monde.
… qui ? Matha ?
Ah non ! Elle est trop vieille pour ça, oncle. Et au cas où tu l’aurais oublié, nous sommes mariés depuis trente-quatre ans. Je parle d’Anna
Mmm
La bouche remplie par la bonne chair de vipère, le vieux Libom manque de s’étrangler quand son neveu engage la conversation avec entrain. Depuis toujours, il sait que la vipère est une viande que l’on se réserve pour les grandes occasions. Un régal des notables interdit aux femmes et aux filles.