Nopal : une balafre mexicaine

-

Livres
187 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Nopal, c’est le nom donné au figuier de Barbarie géant du Mexique. C’est le nom qu’a choisi Pedro Gonzalez, fils illégitime de Don Diego Gonzalez de Villaplana, descendant des conquistadors, et d’une Indienne, la belle Lupe de Malincha.
Son père, le chef des Cristeros qui ensanglantèrent le Mexique des années 1930, trouve la mort dans un baroud d’honneur. Le jeune Pedro gardera le souvenir de cette mort. Son enfance et son adolescence seront consacrées à la vengeance. Lorsqu’il l’aura accomplie, il devra fuir aux États-Unis.
Déchiré par son double destin de métis – Pedro est-il un Indien ou un Espagnol ? – , il se réfugiera dans la guerre et la violence : la Corée puis le Vietnam. Officier dans les Marines, responsable du massacre d’un village, le fils de Don Diego abandonne l’armée après un procès.
Le capitaine Gonzalez retraverse le Rio Grande, et redevient le fils de la Malincha, l’Indien qui va s’enfoncer dans la forêt pour rejoindre ses frères, les Chamulas, une tribu à qui des intellectuels venus d’Occident tentent de porter la parole révolutionnaire. C’est le dernier combat du Nopal.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782849241974
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Nopal
Une balafre mexicaineCollection Roman francophone
dirigée par Élodie Descamps, Denis Emorine et Annie Verdelet-Lamare
Dans la même collection :
Le pont des râles, Tiécoro Sangare
Chamsa, fille du soleil, Malika Madi
Le conseil de discipline, Jean-Pierre Paulhac
Nos coeurs s’étaient filé rancard, Amélie-Grossmann-Etoh
La révoultion des montagnes, Frédéric Delorca
J.T., Sébastien Boussois
Le pèlerinage en Géorgie, Jean-Francçois Soulet
La porte du non retour, Jean-Pierre Paulhac
La Joconde noire, Elvire Maurouard
Le chant de Soledad, Maggy De Coster
Image de couverture : © Fervio Velázquez
© Éditions du Cygne, Paris, 2010
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-197-4Georges Goubert
Nopal
Une balafre mexicaine
Éditions du CygnePrélude
Pedro Nopal existe.
Je l’ai rencontré ; c’est que, pour certains hommes, l’aventure
ne finit jamais, même lorsqu’ils veulent se détourner d’elle.
Pedro Nopal, une belle figure de desperado, un pittoresque
manieur de poignards, un meurtrier aux mains parfaitement
soignées, était sur le point de s’ennuyer lorsque des hommes
discrets et ombrageux vinrent d’Amérique du Sud et lui
demandèrent d’enseigner là-bas la révolution et l’art des explosifs à des
troupes fraîches.
Il « poursuivit sa route qui n’était autre que celle que voulait
sa monture. Car il était persuadé qu’en cela consistait l’essence
des aventures », comme le dit Cervantès qu’il connaît par c œ ur.
La monture était une grosse américaine de six mètres
cinquante de long et l’aventure la rencontre d’un homme au
bord du Rio Grande.
Le Dieu des rencontres tient une place importante dans la
mythologie personnelle du Nopal. Le métis et l’exilé ont passé
ensemble des semaines exaltantes.À mes ancêtres, qui ont versé tant de larmes de sang, pour que ce
Pays que j’aime soit la source de cette aventure et de ce Roman.
À mes enfants qui retrouveront ainsi l’empreinte de leurs racines.
À mon épouse qui, dans l’ombre, a su être à mon côté.
À Maryse, qui a pu me donner le courage de poursuivre ; elle était
présente avec sa plume, ses indications justes et son appui.
À mes amis, qui avaient la foi que je n’avais pas.
À l’Histoire du Mexique, car elle est belle, belle comme la Liberté.1
La liberté n’existe vraiment que dans la révolte.
Celui qui ne s’est jamais révolté, celui-là est le vrai mercenaire.
Il est en croix, mon copain.
Attaché par les poignets et par les pieds. De fines cordelettes
de chanvre le relient à ce poteau de torture d’un genre inusité.
Le torse barbouillé de sang coagulé se soulève péniblement
sous l’effet de l’insupportable torsion. De la bouche tuméfiée
sourd par saccades une écume rosée, et la respiration haletante
se mêle au bourdonnement de dizaines de grosses mouches
bleues.
Nopal, mon ami, ils t’ont bien arrangé !
Et pourtant, tout avait si bien marché jusque-là. Tu leur avais
prouvé que tu étais le plus fort, le plus rapide. Grand puma
indomptable, tu croyais avoir imposé ta loi à ces hyènes. Ils ont
dû t’avoir par traîtrise...
Nopal, mon ami, qui es-tu maintenant sur ta croix ?
Le bon larron, le guerrier vaincu ou le dernier Indien sacrifié ?
Mais tu n’as pas perdu la dernière manche, va ! Je suis arrivé
à temps. Je vais te tirer de là. Et, à nous deux, nous ferons
passer la bonne et belle justice. La nôtre. Courage, Pedro !
Encore quelques secondes et la vie recommence...
Mais que de chemin parcouru avant d’arriver au pied de cette
croix ! Tout est gravé dans ma mémoire.
Il faut que je vous raconte l’extraordinaire histoire de Pedro
Nopal, le métis, mon frère en dignité.
À Houston, ce jour-là, il n’y avait pas d’avion pour le
Mexique. J’avais pourtant hâte de m’y rendre. Je me fis
7rembourser le billet et, pour neuf cents dollars, j’achetai une
monumentale voiture : huit cylindres, cinq mètres soixante de
long. Elle me servira d’hôtel, pensais-je, heureux de me caler
dans ce monstre de ferraille.
Et en vrai bohémien, je me lançai sur la route... à soixante à
l’heure !
La première nuit fut tiède et bienfaisante. Je fis coulisser
mon siège et dormis, à la belle étoile. Au petit matin, dans la
fraîcheur délicieuse, je pénétrai à l’intérieur des terres.
Les villes défilèrent : Sealy, Columbus, Weimar, Seguin, San
Antonio.
Je traversai le Rio Nueces. Là le paysage changeait : les
maisons étaient plus basses, moins luxueuses ; les hommes,
presque tous vêtus de blanc, plus petits, plus silencieux. Il y
avait beaucoup de piétons sur cette route frontalière.
Probablement des péons mexicains qui rentraient chez eux
après avoir travaillé toute la semaine aux États-Unis. Pas un seul
ne faisait de l’auto-stop. Je ralentissais parfois et, par gestes, en
invitais quelques-uns à monter dans ma Buick. Ils me
dévisageaient avec méfiance et ce n’est que lorsque je prononçais
quelques mots d’espagnol qu’ils se détendaient et me souriaient.
Mais ils ne montaient quand même pas.
Sans regrets, je continuai ma route de plus en plus
difficilement. Je consultai ma carte : tout droit, Laredo et Nievo
Laredo, villes frontières, l’une côté U. S. A., l’autre dans l’État
mexicain de Tamaulipas. À ma droite, une autre route :
direction l’État de Nuevo Léon. La circulation était moins dense. Je
m’y engageai et bientôt une entêtante odeur d’humidité me
saisit aux narines : le fleuve n’était pas loin.
Et quel fleuve ! Le Rio Grande de légendaire mémoire.
Je ne le voyais pas encore, mais la carte me l’indiquait, il était là,
tout près, sur ma gauche. Je quittai la grande route et empruntai
une piste. Quelques minutes plus tard, je longeai la rive du fleuve.
Ma voiture n’en pouvait plus. Elle était au rouge. Je dus m’arrêter.
De toute évidence, elle avait soif. Moi aussi d’ailleurs.
8Je m’éloignai, un jerrycan vide à la main, et cherchai un accès
facile pour le remplir et me désaltérer.
J’étais sur le point de me faufiler à travers les escarpements
qui bordent le Rio Grande lorsqu’un claquement de portière me
surprit.
Je ne savais pas pourquoi, mais un drôle de frisson me
parcourut l’échine. Comme naguère, tout au long de mon
existence mouvementée, je la sentis, Elle, la vieille compagne de tous
mes jeux dangereux : la Mort... Oui, cette sensation... cette odeur...
je les reconnaissais... elles avaient réveillé un instinct animal plus
développé chez moi que chez la plupart des autres hommes.
Je me glissai dans la broussaille jusqu’à un surplomb, une
petite falaise bordée de buissons et me penchai prudemment. À
six ou sept mètres en contrebas, presque d’aplomb, à l’extrémité
d’un chemin étroit et rocailleux, une voiture était arrêtée au
bord de l’eau.
Un homme aux cheveux noirs coiffés en brosse était en train
de changer de vêtements. Il ôta sa chemise qu’il jeta à l’intérieur
de l’auto. J’aperçus les muscles puissants de son dos et de ses
épaules qui jouaient sous une peau cuivrée. Il enleva lentement
une chaîne qu’il portait au cou, contempla longuement la
médaille qui y était accrochée et posa le tout sur le capot.
De mon observatoire, je pus reconnaître la médaille : c’était
une plaque militaire américaine.
Ensuite, ce fut au tour de la montre et du portefeuille dont
il retira une liasse de billets. Ainsi dépouillé de ses effets
personnels, il ouvrit la portière arrière et sans ménagements, tira de la
voiture le corps disloqué d’un homme.
L’odeur de la mort m’envahit à nouveau. Tu ne t’étais pas
trompé, José ! Ton vieux flair est intact. À présent, dévoré de
curiosité, je fixai intensément la scène.
C’est à un cadavre, j’en suis sûr, que l’homme brun remet sa
chaîne, son portefeuille, sa montre... Pourtant il lui prend le
pouls. Après un instant de réflexion, il tire de sa ceinture un
couteau mexicain et fait près du cou une légère incision.
9Pourquoi tant de scrupules ? Il est mort et bien mort cet
homme aux cheveux blonds dont je peux, de ma place, vérifier
le regard vitreux. Rassuré, l’homme brun prit le cadavre à
brasle-corps et le replaça à l’intérieur du véhicule mais cette fois-ci
sur la banquette avant, face au volant.
Il desserra les freins et la lourde voiture devenue corbillard
se mit à glisser très lentement vers le fleuve.
Un nouveau claquement de portières. L’homme s’était
dégagé. Les bras croisés, il observait l’étrange immersion.
À ce moment précis, qu’ai-je voulu faire ou ne pas faire ?...
Je n’en sais toujours rien. Une branche craqua. Je dégringolai
les six mètres de la falaise et atterris aux pieds de l’inconnu.
Entre ses jambes, je regardai, stupide, la voiture plonger
doucement. Cela ne dura pas. Bientôt je ne distinguai plus que
ses longues jambes gainées de véritables mocassins d’indiens
d’Amérique du nord et le reflet éclatant d’une lame nue qui
m’éblouissait.
L’angoisse me pénétra. Une vraie angoisse que j’essayai de
dominer. Sans brusquerie, je relevai la tête. Il était là, au-dessus
de moi, impassible.
Au premier coup d’ œil, je sus qu’il ne fallait pas bluffer.
C’était un Indien avec un menton de conquistador.
Celui qui arrive à contrôler ses gestes et à garder une
physionomie indéchiffrable, celui-là est un homme dangereux ou bien
un sage.
Il n’y a qu’avec ces deux sortes d’êtres qu’il est impossible de
savoir jusqu’ou peuvent aller leurs réactions.
L’homme qui me dominait de toute sa taille faisait partie de
cette minorité.
Comme lui, j’essayais d’être, moi aussi, sage et si possible
dangereux.
– Il étaitmort, dis-je en me relevantet en m’adossant à la rocaille.
Je m’étais exprimé en mexicain.
– Tu parles bien le mexicain mais tu n’es pas de ce pays,
répondit l’homme en faisant un pas vers moi.
10– Je ne suis pas américain, j’arrive d’Espagne.
Ces quelques mots jetés à la hâte m’avaient probablement
sauvé la vie. Je connaissais bien ces hommes-là : guerriers des
temps modernes, professionnels de l’aventure dangereuse.
La lame scintillante et effilée m’aurait proprement saigné si
je n’avais pas prononcé le nom de mon pays natal. Pour quelle
mystérieuse raison ?
Tel un félin, il recula de deux ou trois mètres, rengaina son
couteau d’un geste précis et, sans me quitter de l’ œ il, tourna
légèrement la tête vers le fleuve.
– De l’autre côté, c’est le Mexique, dit-il.
– Je peux vous y emmener, ma voiture est garée au-dessus.
Il ne répondit pas. Je me décontractai lentement.
Le moment critique était passé.
Il prit sa guayabera (chemise d’homme typique de Cuba et du
Mexique), sa sacoche et m’examina à nouveau. Qu’étais-je pour
lui sinon un témoin gênant de ce côté-ci du Rio Grande... Nous
remontâmes jusqu’à ma voiture. Pendant que je ravitaillais
celleci en eau, il fumait tranquillement installé à côté du volant.
Nous roulâmes, sans dire un mot. À l’entrée du pont, quelques
autos me précédaient, noyées dans la foule des péons qui
défilaient devant une douane endormie.
Prestement mon compagnon ouvrit la portière et se perdit
parmi les piétons en criant : « À plus tard ! »
Ayant passé la douane sans encombre, je fis le plein. J’étais
sur le point de démarrer lorsque mon Indien à tête de soldat
réapparut. Il s’installa près de moi.
– Vamos ? (On y va ?)
– Vamos !
Il était détendu, sûr de lui, et, ma parole, me grimaça une
esquisse de sourire.
Nous roulâmes pendant près de deux heures au milieu d’un
paysage aride, totalement désolé s’il n’y avait eu les cactus.
Des cactus magnifiques, imposants, fascinants, des cactus
candélabres qui nous saluaient ou nous menaçaient dans la
11chaleur accablante. Je me déshydratai de minute en minute. La
voiture donnait des signes d’épuisement. À côté de moi, la voix
ordonna :
– Arrête...
Je regardai l’Indien. Il ne transpirait même pas.
J’obéis et stoppai.
Les immenses cactus profilaient une ombre séduisante qui
me donna une fausse sensation de fraîcheur.
La couleur dorée des figues de Barbarie m’attirait.
Je remis mes gants, pris mon couteau et, faisant bien
attention de ne pas me piquer aux longues et fines épines, je choisis
un fruit ;
Mon compagnon me l’arracha des mains.
– Ne mange pas le premier fruit de l’année, dit un proverbe
de chez nous, vieux de quatre mille ans.
– Pourquoi, il est indigeste ?
– Non, mais sur la terre mexicaine, il est nourri de sang
humain...
– Bah ! Encore une légende !
Il broya la figue dans sa main brune et large aux phalanges
puissantes. Son visage ne frémit même pas.
Pourtant, des milliers de petits piquants minuscules
blessaient son épiderme et lui injectaient un poison inoffensif mais
très désagréable.
Ce geste symbolique était le prélude d’une longue
confidence.
– Qu’est ce que tu es venu chercher au Mexique ?
me demanda-t-il.
Puis il enfonça l’index de sa main droite dans la terre
rougeâtre et suça avec une religieuse délectation.
– En Europe, on dit que la société mexicaine est composée
de quinze pour cent de descendants de conquistadors
espagnols...
– Des gachupinos (transformation par l’auteur du mot
péjoratif « gachupín » qui désigne un espagnol).
12– ...de vingt pour cent de descendants d’Aztèques,
Zapotèques, Chamulas (Indiens de Chiapas, Mexique) et autres
tribus...
– Los Indios ! (Les Indiens)
– ...et que le reste, c’est le mélange des deux races
précédentes.
– Los Mexicanos !
– Et moi, comme je m’intéresse aux hommes, je suis venu
les voir de près.
– Un conseil : si tu veux être accepté et respecté par les
hommes d’ici, respecte leurs traditions et leurs coutumes et
montre-leur que tu aimes la terre, toutes les terres mexicaines,
que ce soient les frías (froides), les templadas (tempérées) ou les
calientes (chaudes). Et surtout, ne mange pas devant eux le
premier fruit de l’année. Ce n’est pas une légende. Notre sol
depuis des millénaires n’a cessé d’être abreuvé du sang de ses
enfants. Les Mexicains se sont toujours battus entre eux avant
et après Cortés. Notre histoire est une très longue suite de
guerres civiles. La terre mexicaine en est restée colorée à jamais.
L’homme m’étonnait avec son allure indienne, son profil
castillan, ses gestes de fauve et ses paroles de sage. Je n’osai pas
l’interrompre.
– ...Après avoir combattu victorieusement les Espagnols, les
Anglais, les Français et les Américains, les gens d’ici ont lutté
entre eux pendant des générations. Les haines séculaires
inexplicables que le métissage des deux races avait suscitées se sont
perpétuées jusqu’à nos jours. Dans chaque Mexicain, il y a un
Indien violé, persécuté, qui se révolte et un Espagnol déchu qui
méprise l’ « autre ».
– Mais toi, tu es quoi, au juste ?
– Qui je suis, moi ?... aujourd’hui je ne suis et veux n’être
qu’un Indien, répondit-il après un long silence.
– Et l’autre, le mort de la bagnole, qui était-il ?
– Pedro Gonzalez de Villaplana ! s’exclama-t-il comme s’il
avait attendu ma question, lui... des hommes comme lui ne
13doivent pas rentrer au Mexique. Il était l’incarnation de la haine
et la vengeance historique... Il suffirait d’un petit nombre de son
espèce pour que le sang recommence à nourrir les racines des
cactus. C’est pour ça que je l’ai tué !
– Tu l’as donc tué !
– Sans regret.
– Il n’était pas mexicain, j’ai vu ses cheveux blonds.
– Lorsqu’on le trouvera, il n’aura plus de cheveux, plus
grand-chose d’ailleurs... son auto, ses vêtements et au cou sa
plaque d’immatriculation des Marines.
– Il était Américain ?
– C’était un drogué au bout du rouleau.
Il se tourna vers moi. Une lueur inquiétante passait dans son
regard sombre.
– C’est le Mexique qui t’intéresse ou les États-Unis ?
– Le Mexique.
– Alors, écoute, je vais te raconter l’histoire des Mexicains.
Après tu comprendras mieux ces hommes et ces femmes et
pourquoi aussi j’ai tué Pedro Gonzalez de Villaplana.
– Mais toi, comment t’appelles-tu ?
– Pedro.
– Pedro comment ?
Il réfléchit, puis il me montra les cactus géants qui nous
entouraient.
– Tu connais le nom mexicain de ces plantes ?
– Oui... des nopals.
– C’est mon nom de famille : Nopal, Pedro Nopal, né
quelque part de ce côté-ci du Rio Grande et pour toi,
aujourd’hui, la voix du Mexique.
Un long moment, les fortes mains brunes continuèrent à
caresser le sol.
... Depuis des millénaires, la terre a pour nous un sens
mystique. Chez nos anciens aztèques, toucher le sol avec la
14main puis porter celle-ci à la bouche était un geste sacré.
Un geste d’amour. Le mot « terre » a toujours été l’épi de la
révolte et de la guerre, le grito (cri) le plus significatif des
révolutions.
L’enfant, à peine né, est tout de suite emmené aux champs,
enveloppé dans le châle de sa mère. Le sein qui le nourrit exhale
les parfums de la terre labourée.
Son premier spectacle c’est celui de ses parents, de ses frères
et s œ urs, penchés sur les sillons. Ses premiers jouets sont les
cailloux que ses doigts fragiles arrachent à la motte. Dès que ses
bras et ses jambes le lui permettent, il apprend à manier le coa,
outil primitif des travaux de l’hacienda. Les saisons lui
enseignent à tirer le maximum de ce sol ingrat auquel il appartient.
Toute sa vie est liée à lui, comme l’ont été celles de son père et
de ses aïeux.
Je crois que ce terrible attachement est dû à la rareté des
terres cultivables dans cet immense pays fait surtout de
montagnes et de déserts. Je peux affirmer sans crainte de me tromper
que le Mexicain d’aujourd’hui quitterait volontiers le confort de
la ville où il travaille huit heures par jour en usine, s’il possédait
une parcelle de bonne terre, dût-il la labourer et la cultiver du
matin au soir. Oui ! l’ambition suprême du Mexicain c’est « sa »
récolte. La récolte du maïs, notre blé à nous.
Le maïs, le maïs... En Europe ou de l’autre côté du Rio
Grande, le maïs ce n’est que du grain pour la volaille. Au
Mexique c’est de l’Histoire, de la souffrance et de l’espoir...
Cet amour pour notre terre, beaucoup de nos anciens chefs
de révolte le ressentaient profondément mais il n’y en eut
vraiment qu’un seul qui eut le courage de le placer au-dessus de
tous les autres sentiments : Cardenas. Lui seul sut en terminer
avec les intrigues, les guérillas et les erreurs dans lesquelles se
débattait notre peuple, déchiré, meurtri par ses luttes internes
attisées par des hommes comme le Senior Don Diego
Gonzalez de Villaplana...
– Le père du mort ?
15– Oui, le mort de la bagnole était son fils... illégitime mais
son fils. Et leur histoire est celle de l’enfantement du Mexique
moderne.
Au son de la voix, je devinai que l’on approchait du vrai
commencement de ce récit.
... Pedro Gonzalez de Villaplana et le fils de Lupe la
Malincha étaient un seul et même homme.
Ceux qui n’avaient pas peur de son père lui donnaient même
du « Don Pedro » mais pour la plupart des gens de son pays, il
n’était que le « fils de la Malincha »... (La Malinche était une jeune
Indienne offerte comme esclave à Cortés, le chef des conquistadores. Elle
devint sa maîtresse, son interprète et une redoutable confidente politique
pendant toute la conquête).
– Et comment sais-tu tout ça ?
– Un destin capricieux nous fait naître dans la même ville et
la même année, une année de troubles sanglants. Lui naquit
dans la casita (maisonnette) du senior Gonzalez de Villaplana,
grand hidalgo de la ville de Guanajuato où le blason de noblesse
avait été accordé à un de ses ancêtres par un roi d’Espagne,
ébloui sans doute par les fabuleuses mines d’or et d’argent qu’il
possédait dans la région. Lupe, la mère de Pedro, était une
Indienne aztèque, fille d’un dinamitero lieutenant de Pancho
Villa et mort dans une attaque à l’explosif contre les troupes du
général Carranza.
Lupe, comme tous ses frères indiens, ne possédait
strictement rien, ce qui s’appelle rien. Elle était née dans la propriété
de Don Diego. Elle était belle et orgueilleuse malgré sa
pauvreté. Un jour, son maître la remarqua, la fit venir dans sa
chambre et la viola.
Enceinte, elle se soumit avec adoration. Sa beauté, sa
jeunesse et sa docilité lui valurent une casita et tous les avantages
qui s’y rattachaient. Et bientôt ses frères, ses s œurs, ses amis ne
l’appelèrent plus que « la Malincha ».
16