Nouayel de Rabat - Chroniques d'un quartier

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« J’ai parcouru tous les méandres de mes couvertures en une plume. J’étais tellement léger que j’ai manqué de me suspendre dans mes vapeurs éthyliques. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose que j’ai manquée dans ma vie. Je me réveille encore ce matin avec la certitude de n’avoir été qu’un souffle le long de mon sommeil. La pesanteur m’accapare aux premiers pas du jour ; elle incline mes attentes de réveil en réveil. Dans ma chambre, les objets n’ont pas encore pris leur forme habituelle. Ils chancellent autour de moi dans leur silence et dans leur manque d’éclat. L’indifférence commence avec le jour, et de ma chambre en plus. Et puis, c’est le matin, d’habitude j’y suis sans consistance verbale. Peut-être que tout à l’heure ?... Ou l’après-midi ?... Ou bien demain ?... Tiens ! un passage de mouettes, elles saluent le jour dans le cri celleslà. L’Atlantique est tout près de nous, nous n’en sommes séparés que par une maigre route côtière, une épaisseur d’immondice et un honteux mur en grès. Ah ! le mur de la honte, dressé pour cacher la laideur de notre quartier Nouayel… »

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Date de parution 07 novembre 2018
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Langue Français

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DL : 2012 MO 2445 ISBN : 978-9954-429-75-4
Editions AÏNI BENNAÏ 2013 131, Boulevard d’Anfa 20000, Casablanca, Maroc
Tél. : + 212 (0)5 22 27 09 07 Fax : +212 (0)5 22 20 54 93 E.mail : eds.aini.bennai@wanadoo.net.ma
Réalisation : ABER Tél : + 212 (0)5 22 94 38 38 pour les Editions Aïni Bennaï, 2012
NOUAYEL DE RABAT Chroniques d’un quartier
SAÏD OUJEDDI
NOUAYEL DE RABAT Chroniques d’un quartier
EDITIONS AÏNI BENNAÏ Casablanca
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J’ai parcouru tous les méandres de mes couvertures en une plume. J’étais tellement léger que j’ai manqué de me suspendre dans mes vapeurs éthyliques. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose que j’ai manquée dans ma vie. Je me réveille encore ce matin avec la certitude de n’avoir été qu’un soue le long de mon sommeil. La pesanteur m’accapare aux premiers pas du jour ; elle incline mes aentes de réveil en réveil. Dans ma chambre, les objets n’ont pas encore pris leur forme habituelle. Ils chancellent autour de moi dans leur silence et dans leur manque d’éclat. L’indifférence commence avec le jour, et dema chambre en plus. Et puis, c’est le matin, d’habitude j’y suis sans consistance verbale. Peut-être que tout à l’heure ?... Ou l’après-midi ?... Ou bien demain ?... Tiens ! un passage de mouees, elles saluent le jour dans le cri celles-là. L’Atlantique est tout près de nous, nous n’en sommes séparés que par une maigre route côtière, une épaisseur d’immondice et un honteux mur en grès. Ah ! le mur de la honte, dressé pour cacher la laideur de notre quartier Nouayel, et pour que les graves silhouees derrière les volants sur la route côtière ne voient qu’un trait à la place. Mais, il dégage des relents insupportables ce trait !... Alors, fermez tout, les silhouees de la route côtière. En plus de cee couleur de l’injustice qu’il a acquise avec la durée, il s’est enraciné dans le sol de notre quartier, tel un arbre en pierre, pour faire partie de notre histoire. Et tout cela ne l’empêche pas, pour autant, d’être victime du piétinement du temps et de l’insouciance... Voilà que ça me reprend encore ce matin ! Le matin, c’est le matin... Tous les matins du monde doivent s’unir pour réclamer silence... Seuls les chants seront permis... Tous... Ceux des oiseaux, des baleines, des sirènes et même ceux des estropiés. Sauf, ceux des coqs qui ont monopolisé le matin depuis la nuit des temps... Ils n’ont qu’à prendre le soir, histoire de changer... Je me sens encore si lourd. Mes humeurs résonnent en moi comme un martèlement incessant, accentuées par mes pas dans la maison familiale. Ils renâclent encore dans la torpeur sédimentaire, les autres membres de ma famille. Et si je retourne moi aussi dans mes sédiments ?... Mais, que peut faire un soldat, un simple soldat du
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travail comme moi ?... Même si je ne suis pas le seul. Tous ceux qui se lèvent le matin avec une masse au bout de chaque orteil et des cordes qui tirent sur l’occiput qu’ils ne sachent d’où vient le vent ni o partent les nuages, sont des reîtres du travail. Les temps modernes sont de vrais champs de bataille. On a beau dire, on a beau faire, on reste toujours les appointés de quelque chose. C’est notre conduite, elle est écrite à la base de chacun de nos cils. On a qu’à vérier. Et puis l’aventure commence avec l’aube...Et ses fragrances nous poursuivent sur tous les chemins. En parlant de chemin, je dois me dépêcher. J’ai une longue route à faire à pied avant d’arriver au Ministère: lieu de mes garde-à-vous. Le café, je le prendrai en cours de route. La première nourriture terrestre du jour, je ne l’ai jamais partagée avec les autres sujets de ma famille, même bien avant mon départ pour l’armée... Je crois. En ouvrant le semblant de porte de notre maison, je reçois en plein pupilles les grandes nappes de tôle ondulée, avec leurs croûtes oxydées, qui enveloppent tout le grand marché «Joutea» de notre quartier. Il faut dire que je suis bien entouré. Mais, un jour de bruit et de fureur, je m’exilerai dans ma chambre ; et là je combarai toutes les laideurs du monde. Il y a juste une petite montée qui longe le marché pour arriver au premier café du coin. Les premières pluies automnales ont pétri toute la nuit les détritus de « Joutea », qu’ils ont ni ensemble à rendre indigestes tous les chemins de Nouayel. J’ai marché donc sous le charme d’une pluie qui boite jusqu’au seuil du café. « Toi ça va.... Moi ça va... Tout ça va ... Tout va bien... Temps va bien... Il pleut... Il a plu toute la nuit... Toute la nuit, il a plu... Dieu merci... Tout ira bien... » Ah !... les mots du garçon, ils sont de cee blancheur usée de son tablier à force de passer entre les tables. Dieu seul sait comment il arrive à chanter les jours, et de bonne heure trente en plus. Il m’a raconté une fois qu’il a des problèmes. Je m’en souviens encore:des problèmes de conjoncture. Une télévision drapée phagocyte juste au-dessus de la porte d’entrée du café. La cage d’aisance tient le côté gauche du comptoir, en face de la caisse qui récure avant le prochain assaut. La seule fenêtre du lieu gêne la bonne conduite de la réfraction, et tout le café tient le
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nécessaire en haleine. Passer ou ne pas passer le temps, passer ou être dépensé par le temps : Ce sont là mes vraies interrogations. Je me hâte de nir mon café qui prend aussitôt un arrière-goût d’appel. Le Ministère aend. J’échange vite quelques sourires livides avec ceux du café, comme pour renouer encore une fois notre complicité, et j’aaque la grande marche pour l’autel. Le chemin pour le Ministère, je l’égrène avec une telle délité que mes jours se raidissent d’une uniformité amicale et scintillent comme les jours joyeux des long délés. C’est un chemin ardu, fait d’une multitude d’escarpements et de cavités fumantes pour brigandage, bien que je garde mes regards rivés sur mes pas, que mes pas s’alourdissent en aval et que le matin guee mes bâillements. C’est un chemin de toutes les saisons à la renverse, qu’il inverse les gures géométriques utilisées comme repères géodésiques pour la cartographie de la ville. Il est d’une langueur aquatique qu’il fait des milliers de lieues marines, de mégots et de crachats des mal-réveillés. Il est la croisée de tous les autres chemins qui nous mènent vers les lieux qui nous évitent. Avant d’entamer le fossé des chemins de fer avec ses carences d’aiguillages, le Ministère apparaît majestueux en excès de chaux dégoulinante après toute une nuit de première pluie. Des rides comme de cire bordent ses fenêtres écarquillées, lui donnant de loin l’apparence d’une foule de graves pêcheurs en cee matinée sacrée de bruine. Il est caché en partie par un bois de mimosacées qui eurissent en automne. Avant, toutes les terres après les chemins de fer étaient couvertes de mimosacées de printemps et de eurs sauvages. C’était l’époque o le pollen, les abeilles et les oiseaux irradiaient comme des lucioles, et où les enfants jouaient au chasseur. Mais, l’administration s’y échoua. Et depuis, les quelques arbres restants ne eurissent qu’en automne. Ma surprise est grande une fois devant le Ministère, et que seul un rempart en lances de fer peint en vert nous sépare. Tout le bâtiment, avec toute sa masse volumique, est entassé dans un silence de n de fête. Tout est simplement fermé ! Je saurai plus tard qu’on était dimanche !
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La brise de l’enfance me soue droit dans les yeux, chaque fois que je me mets tout près de la bougie dans la cabane du père. Une cabane de raccommodage et de rapiéçage, elle-même faite de plusieurs tâches de bois, de tôle et de carton ; où père exerce ses fonctions de tailleur toute la journée, et que j’occupe moi le soir après mon travail au Ministère. A peine vaste pour quatre personnes, elle dépasse le chire le plus haut, quand le soir aux humeurs de la bougie elle s’épanche dans les ots de la nuit et devient un simple halo laissant absolument tout à deviner : les visages, les pensées et les couleurs. Seul le murmure éclot pour rejoindre sa dernière demeure ! Le jour, elle reprend ses haillons, puis prend la main de la laideur pour la grande excursion de Nouayel sous une lumière complice. C’est au fond des loques du marché « Joutea » qu’elle sommeille avec d’autres cabanes semblables ; accolées toutes ensemble pour tromper leur présence: formant ainsi le quartier des tailleurs. Père l’a acheté juste après notre arrivée à Rabat. Il l’a eu en même temps que la bonne vieille machine à coudre, qui avait fait ses jours ailleurs et nit ses nuits dans une baraque rue des tailleurs, tout près du mur de la honte ; comme quoi l’histoire des humains s’enchaîne et se relaie par les objets ! Nous avons fui les ténèbres des montagnes de l’Est pour la ville illuminée par le tungstène et les étincelles océanes. J’étais très petit pendant la conquête que je ne garde que quelques images de notre lieu d’origine. Mon enfance, c’est plutôt à Rabat qu’elle a voltigé dans la lumière des bougies et appris ses vrais pas dans les sentiers de Nouayel, qui était et qui reste encore pour moi toute la ville. Notre quartier était la dernière station de Rabat, la zone éloignée et interdite d’où naissaient les barbaries. Nous avons vécu en ce temps-là dans une autre maison, derrière celle que nous occupons actuellement. Nous avons déménagé, par la suite, d’un espace de dix pas indécis. Nous étions dans une petite ruelle fermée aux courants d’air et électrique. Et nous sommes aujourd’hui, face à toute la partie nord du marché « Joutea » : la partie des grandes récupérations et des braderies fantasques ! Vous trouverez d’une rondelle du siphon d’un lavabo Italien, jusqu’aux trois octaves d’un orgue électrique russe.
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