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Nous n'avons pas fini de nous aimer

De
144 pages
“Le lendemain du 13 novembre, je suis sortie, comme des milliers d'autres, avec une fleur pour les morts. Là, un micro s'est tendu et j'ai dit, simplement, ce en quoi je crois. J'ai dit, Paris est une fête, le roman d'Hemingway, est une belle réponse à Daech. J'ai dit, nous fraterniserons avec cinq millions de musulmans et nous nous battrons contre dix mille barbares. C'est sorti comme ça, c'était l'évidence, la fraternité d'abord.”
 
D. M.
 
En 28 secondes d'interview télévisée, instantanément relayées dans le monde entier, Danielle Mérian, 78 ans, est devenue l’incarnation d’un sursaut vital, d’une résistance généreuse aux puissances mortifères qui ont attaqué Paris le 13 novembre 2015. 
Avocate, militante infatigable contre la torture, la peine de mort et l'excision, Danielle Mérian raconte son parcours de femme libre. Elle montre que l'engagement est le meilleur moyen de tenir bon face à l'adversité et de reprendre en main notre destin, ensemble, debout, inlassablement.
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Couverture : Danielle Mérian, Tania de Montaigne, Nous n’avons pas fini de nous aimer, « C’était en novembre, on pleurait, et au milieu du carnage multi-rediffusé, une femme parlait de civilisation, de livres et d’amour… », Grasset
Page de titre : Danielle Mérian, Tania de Montaigne, Nous n’avons pas fini de nous aimer, Bernard Grasset Paris

« Ceux qui pensent qu’il est impossible d’agir sont généralement interrompus par ceux qui agissent. »

JAMES BALDWIN

« Seigneur, désarme-moi,

Seigneur, désarme-les. »

CHRISTIAN DE CHERGÉ

Des fleurs

« Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs. »

MONTAIGNE

Le lendemain du 13 novembre, comme des milliers d’autres, je suis sortie avec une fleur pour les morts. Je suis sortie parce que, ce jour-là, c’était pour moi la seule chose à faire. Éteindre la radio qui disait en boucle l’impensable, reprendre Paris à la mort, refuser la terreur, marcher parmi la foule, croiser d’autres regards, y lire la même sidération, la même peine. Remonter le boulevard Richard-Lenoir jusqu’au Bataclan pour rendre hommage aux victimes. Je le connais bien, ce boulevard, je l’arpente chaque jour depuis des années. Quand Adrien, mon mari, s’en est allé, j’ai choisi de vivre dans le XIe arrondissement, justement parce qu’il y avait ces terrasses ouvertes jusque tard dans la nuit. Bastille, République, la Roquette… J’aimais le bruit de ce quartier, la joie de vivre, le son des rires.

Mais ce matin-là, tout flottait dans un silence que je n’avais plus entendu depuis mon enfance, quand Paris était occupé. Plus un bruit. Dans les rues devenues muettes, vieux, jeunes, pauvres, riches, seuls ou en famille, nous marchions avec nos fleurs et nos larmes. Pourtant, dès qu’un regard en croisait un autre, un sourire timide se formait sur les lèvres. Manière de dire, on a eu mal, mais on est là, ensemble. Oui, les gens se regardaient et se souriaient. Il y avait une évidence, une même envie de partage.

J’avançais avec ma fleur, je l’ai déposée au milieu des autres.

Et un micro s’est tendu.

 

« Madame, accepteriez-vous de nous dire pourquoi vous avez apporté des fleurs ? » m’a demandé le journaliste. Avec ma tête de vieille dame comme il faut, bourge, catho, il a certainement pensé qu’il allait en avoir pour son argent. Ça allait être un beau spectacle, avec un peu de haine, un peu de bien-pensance, beaucoup de peur. Il s’est sûrement dit, celle-là, elle a dû en faire des manifs pour tous, elle a dû hurler contre les homos, contre Christiane Taubira, avec la conviction de protéger la tradition, de faire ce qui doit être fait, en toute bonne conscience.

M’imaginer parmi ces fous qui manifestent pour empêcher les homosexuels de se marier, de faire une famille. Cette foule de conservateurs qui pensent que la famille, c’est eux et seulement eux. Quelle idée. Je n’ai jamais compris qu’on puisse être conservateur, la vie est tellement belle, elle est faite pour inventer et aller de l’avant. Mais le journaliste, lui, s’est dit, cette femme, du haut de ses soixante-dix-huit ans, avec son petit foulard, son petit manteau, elle fait sûrement partie du club, elle va nous servir un discours bien comme il faut, ça va être saignant, parfait.

Le micro s’est tendu, et j’ai dit ce qui m’est venu, simplement, ce en quoi je crois.

J’ai dit, c’est très important d’apporter des fleurs à nos morts.

J’ai dit, Paris est une fête, le roman de Hemingway, est une belle réponse à Daech.

J’ai dit, nous fraterniserons avec cinq millions de musulmans qui exercent librement leur religion et nous nous battrons contre dix mille barbares qui tuent soi-disant au nom d’Allah.

C’est sorti comme ça, c’était l’évidence, la fraternité d’abord. La fraternité, c’est la clé de tout, c’est ce que l’on peut opposer de plus fort à ces massacres, à toute violence, d’ailleurs. Il y a la liberté, bien sûr, l’égalité, bien sûr, mais sans la fraternité, tout ça n’a pas de sens.

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