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Nouveaux cahiers François Mauriac nº09

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258 pages
Ce volume est le neuvième de la série des Nouveaux cahiers François Mauriac.
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PRÉSENCE DES MYTHES DANS L'ŒUVRE DE FRANÇOIS MAURIAC
UNE MYTHOCRITIQUE DE MAURIAC EST-ELLE POSSIBLE?
I
La mythologie n'a rien d'un ornement pour Mauriac. Loin de grandir le personnage romanesque, elle contribue à accentuer le trait caricatural dans Le Baiser au lépreux, quand Jean Péloueyre voit passer au pas de course Fernand Cazenave suivi par sa mère (la future Genitrix), souffrante :
Son grand corps tout en jambes, son buste sphérique, sa tête de vieille Junon attachée à ses seins - toute cette forte machine détraquée, usée, obéissait aux injonctions du fils bien-aimé, comme s'il eût, en pressant un bouton, mis en branle un mécanisme1
.
On attendrait une déesse, mais les dieux vieillissent-ils ? Et est-elle elle-même une femme, cette créature réduite à une mécanique détraquée? Le relais, dans le texte, dans le texte seulement, est pris par le fils, Fernand, qui essaie d'obtenir encore quelque chose de cette machine. Mais il n'est qu'une « divinité renfrognée », vite transformé en machine à son tour, avec ses « mécaniques yeux ». Ce quinquagénaire n'est qu'un fils tyrannisé par une genitrix caduque.
De là à penser que la mythologie n'est qu'une forme vide dans ce premier roman de Mauriac, composé durant l'été de 1921, il n'y a qu'un pas qu'on est tenté de franchir. Découvrant un volume de Morceaux
choisis de Nietzsche dans la chambre du fils Pieuchon, Jean Péloueyre n'assiste pas aux échanges de l'apollinien et du dionysiaque tels qu'ils étaient décrits dans La Naissance de la tragédie. Pris entre l'apologie de la force, de la volonté de puissance et le mépris de la faiblesse, il se voit pire que jamais, avec sa « pauvre figure de Landais chafouin », ou plutôt de « landousquet »2. Jean Péloueyre n'est même pas un Momus, il est un de ces esclaves que Nietzsche a dénoncés dans l'aphorisme 260 de Par-delà le bien et le mal; il est voué à la défaite, il est même vaincu déjà.
Jean Péloueyre, il est vrai, est pourtant socialement un maître. Dans son jardin, un beau garçon, le petit-fils de Cadette la servante, arrose les laitues, et en le regardant, Jean Péloueyre est « honteux d'être le maître ». Et Mauriac écrit : « n'aurait-ce pas été à lui, chétif, de servir ce triomphant et juvénile dieu potager ? »3
. Fixée ou inventée, la mythologie sert et dessert à la fois ces sous-produits de l'humanité que commence par nous offrir la création romanesque de Mauriac. Ce qu'on pourrait appeler « l'effet mythos » demeure : des Cazenave, et on a vu combien ils étaient peu brillants, Jean Péloueyre a peur, comme son père, Jérôme.
A-t-il un instant la velléité de réagir contre la terreur, – et en particulier contre la peur des femmes, de « s'échapper du troupeau des esclaves et d'agir en Maître », Jean Péloueyre parviendrait tout au plus à « devenir un homme »4, et ce ne serait pas si mal. Comme grisé par la lecture de quelques pages de Nietzsche qu'il n'a guère comprises, il croit avoir le pouvoir de prendre une décision, de crier : « Je suis un Maître, un Maître, un Maître ! »
Mais un souvenir de l'Esther
de Racine passe alors dans le texte du Baiser au lépreux.
Par quels secrets ressorts - par quel enchaînement
Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
Dans un contexte antique, on attendrait, à défaut de tel ou tel de ces dieux qui se disputaient au-dessus d'Ulysse, ce Destin, cette Moira qui les dominait tous. Un autre roman de Mauriac, Destins, portera ce titre en 1927-1928, où la critique, comme le rappelle Jean Touzot, a voulu retrouver le couple Roméo et Juliette ou le « mythe de Phèdre »5
. Mais peut-on longtemps penser en termes de destin, et retrouver comme un climat de mythologie grecque dans 1'œuvre de Mauriac ? La désignation classique de Dieu, celle qu'on trouve dans les tragédies de Racine et tout aussi bien dans le Dom Juan de Molière, « le Ciel » vient se substituer au « Destin ». La situation de Jean Péloueyre n'est alors, pas plus que celle des premiers héros de Claudel, dans Tête d'or, entre force et faiblesse, mais entre désespoir et foi. Faible de naissance, Jean Péloueyre l'est sans doute, mais protégé par « l'ombre aimée », par le « refuge » de la religion. « Au laideron orphelin, elle avait ouvert une nuit consolatrice »6. Il a reporté sur la Vierge la dévotion dont sa mère aurait pu bénéficier.
Une femme peut-elle en bénéficier, cette femme qui jusqu'ici lui a été refusée? Les références qui viennent à l'esprit de l'écrivain, ici très présent dans son texte, pourraient difficilement venir à celui de son pauvre personnage même s'il se récite à lui-même un vers de Baudelaire : Chateaubriand, qui jamais n'hésita à jouer son éternité contre une caresse; Barbey d'Aurevilly qui tant de fois trahit le Fils de l'Homme pour un baiser, - et le motif, annoncé par le titre, est déjà là, au début du chapitre II du roman
7.
Texte révélateur, décidément, que ce départ du Baiser au lépreux. La mythologie est convoquée, mais grimaçante, dans la représentation d'une société dévote, dominée par le curé, qui devrait l'exclure. La religion catholique a le pouvoir de tout baigner, de tout relier. Or, de même que le Ciel tend à se substituer au Destin quand on passe de la tragédie grecque à la tragédie racinienne, le personnage principal, qu'une Providence devrait guider, est, nous dit Mauriac, tiré de ses ténèbres par le destin8
. II a suffi, pour cela, du déclic déclenché par les mots de Nietzsche, le philologue bâlois tout plein de l'esprit des Grecs. Mais où le conduit ce destin? Devant l'autel où le jour de ses noces avec Noémi d'Artiailh, élue à son intention par la parentèle, il accroche ses mains au velours du prie-Dieu et sent frémir à ses côtés le corps mystérieux d'une femme, alors que le curé lit, lit, et fait un discours qui semble ne devoir jamais finir.
Bonheur, non point. Et avant même que son union avec Noémi ne soit consommée, Jean Péloueyre la vit comme une pénitence. La phrase de Mauriac se calque en tout cas sur le psaume pénitentiel par excellence, le De profundis, comme celle de Rimbaud dans Une saison en enfer.
Continuant à décrire la cérémonie du mariage, le romancier note que «Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages »9. Plus haut déjà, quand le mariage n'en était qu'à ses apprêts, on lisait : « Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh puissent être, à cause de lui, enviés10. »
Un bon catholique comme lui, une bonne catholique comme Noémi peuvent-ils être protégés lors de la nuit des noces ? Tandis que par la fenêtre le bassin d'Arcachon exhale des odeurs de poisson, de varech et de sel, à l'intérieur de la chambre, dans les rideaux de cretonne, « deux anges gardiens voil(ent) leurs faces honteuses »11. On dirait que Raphaël est mis au placard. Après la mythologie gréco-latine, voici, également humiliée, l'imagerie religieuse, qu'on ne saurait pourtant mettre sur le même plan. La prière de Noémi ne sauve rien : ce n'est pas Dieu qui est
redoutable, c'est le lit dans lequel elle va se soumettre au devoir conjugal avec cet homme laid dont elle doit vanter le cœur et l'âme. Elle se livre à lui comme les vierges chrétiennes suppliciées étaient abandonnées aux fauves.
Jean Péloueyre n'est qu'un fauve doux. Et s'il lui arrive de se sentir fauve, il n'est qu'un « triste fauve »12, qui se rend bien compte qu'il n'est que repoussé, qu'il ne peut être que repoussé par la chair désirée. Il est à peine attiré, lorsqu'il se trouve à Paris, par les professionnelles dispensatrices de caresses. II fuit, avant d'avoir cédé, la prostituée qu'il a suivie dans un hôtel de passe derrière la Madeleine. C'est Noémi qu'il veut, c'est de son corps qu'il rêve, c'est le « Non ! » qu'elle lui oppose qu'il veut briser. L'imagination de Jean Péloueyre ne remonte pas dans l'antérieur du mythe, elle suit la pente qui conduit à un