Ombres et Lumières, l

Ombres et Lumières, l'histoire de sa vie

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112 pages

Description

C’est l’histoire d’un homme simple et bon. L’histoire d’un homme dont l’enfance a été écourtée par la rudesse de la vie dans cette Espagne du début du XXe siècle, celle du village de Peñaparda, province de Salamanca. C’est l’histoire d’un homme dont la pugnacité a permis à tout un village de bénéficier de l’électricité plusieurs dizaines d’années avant les autres.

Marie-José LOPEZ Hernandez raconte avec une infinie tendresse, un brin de nostalgie, et une grande fierté, l’histoire de son Père. Une vie dure et honorable qui ressemble à celle de nombreux ouvriers espagnols au cours du vingtième siècle.


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Date de parution 01 août 2018
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EAN13 9791020320285
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Marie-José LOPEZHERNANDEZ
Ombres et lumières, l’histoire de sa vie
Éditions Baudelaire
© Éditions Baudelaire, 2018
Envois de manuscrits : Éditions Baudelaire – 27, place Bellecour – 69002 Lyon
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C’est l’histoire d’un homme simple et bon dont l’enfance fut écourtée par la rudesse e de la vie dans l’Espagne du début duXXsiècle. C’est l’histoire d’un homme dont le courage et la force de caractère l’aidèrent à survivre à plusieurs années de guerre en Afrique puis à l’éloignement de l’autre côté des Pyrénées. C’est l’histoire d’un homme dont la pugnacité permit à tout un village de bénéficier de l’électricité plusieurs dizaines d’années avant les autres. Son histoire est aussi la mienne, celle de mes enfants et petits-enfants, et tout autant, celle de Peñaparda. Cet homme exceptionnel dont je m’apprête à vous compter l’existence s’appelait Feliciano Lopez Hernandez, mais pour moi, à tout jamais, son nom est papa.
Feliciano serait bien étonné s’il était encore en vie de voir avec quelle obstination je souhaite lui rendre hommage, peut-être même terriblement gêné, lui qui était si discret. Il est vrai qu’il s’intéressait plus aux autres qu’à lui-même. Lorsque j’étais enfant, je l’accompagnais parfois dans les champs et il me livrait alors quelques souvenirs du temps où lui aussi était enfant, un enfant pauvre devenu grand trop tôt. Mais ça, papa ne le racontait pas. Non, il préférait me raconter en chantant l’histoire de ce fameux torero, Joselito, mort dans l’arène de Talavera en 1920. Un homme qui avait tant compté dans l’histoire taurine de l’Espagne tout comme lui allait tant compter dans la mienne. Finalement, quand j’y repense, papa me disait peu de choses sur lui. C’est surtout à ma grand-mère, Sebastiana, et à son meilleur ami, Victor, que je dois d’en savoir un peu plus sur la vie de mon père.
C’est à Peñaparda dans la province de Salamanque, à la lisière de l’Extremadure et à seulement quelques kilomètres à vol d’oiseau du Portugal que mon père vit le jour le 11 juillet 1901. Un enfant pauvre né dans un village comme il en existe des milliers dans l’Espagne de cette époque, tout aussi pauvre et isolé. Peñaparda n’est qu’à trente-cinq kilomètres de Ciudad Rodrigo, la sous-préfecture de la région, mais ces quelques kilomètres en 1900, étaient encore « le bout du monde. » Mon père était le premier né de mes grands-parents, Rafael, ouvrier agricole, et Sebastiana, une femme aimante et solide. Solide, il lui fallut l’être plus que d’autres tout au long de sa vie. Tout d’abord, onze mois seulement après la naissance de mon père quand Rafael décéda subitement, l’abandonnant à une existence encore plus difficile. Sebastiana dut désormais travailler pour élever son fils. Le bouche à oreille fonctionnant à merveille à l’époque, elle apprit que la jeune épouse d’un médecin de Cilleros, à plusieurs kilomètres de là, ne pouvait allaiter sa petite-fille. Sebastiana devint alors sa nourrice et confia mon père à sa grand-mère paternelle, Maria, qui s’occupa de lui pendant plusieurs mois. De cette époque, Sebastiana garda des liens très forts avec la famille du docteur de Cilleros et plus encore, avec leur petite fille qui n’eut sans doute pas survécu sans son lait. Ni le temps, ni les longues heures de voyage à dos d’âne qu’il fallait pour se rendre à Cilleros, ne parvinrent à rompre le contact. De retour à Peñaparda, Sebastiana s’occupa à nouveau de Feliciano. Elle était encore une très jeune femme et personne dans le village ne se résolut à la voir veuve pour le restant de ses jours. On lui présenta alors un célibataire d’une trentaine d’années qu’elle épousa rapidement. De cette union naquirent deux enfants, Francisco en 1906
et Maria quatre ans plus tard.Ànaissance de Francisco, mon père n’était encore la qu’un petit enfant de cinq ans qui serait bientôt confronté au monde des adultes. Peu de temps après la naissance de Maria en 1910, le second époux de ma grand-mère décida de partir pour l’Argentine. L’Amérique du Sud était alors un Eldorado pour beaucoup d’Espagnols. Sans doute comptait-il y trouver une meilleure situation et faire venir sa famille plus tard. À vrai dire, personne ne connut jamais ses réelles intentions puisque du jour de son départ, ma grand-mère n’eut plus aucune nouvelle, ignorant même s’il était encore en vie. Le destin frappa à nouveau Sebastiana. Elle se retrouva une fois de plus abandonnée, avec cette fois, trois enfants à charge. À nouveau, un homme était passé dans la vie de mon père et avait disparu aussitôt. Et c’est ainsi, entouré de femmes, que mon père vécu ses premières années sur terre. Dès lors, il devint « l’homme » de la famille, vivant son enfance dans un monde d’adultes dont il devinait déjà les difficultés. Ma grand-mère, quant à elle, n’abdiqua pas. Elle se mit en quête d’un nouveau travail. Très vite, elle fut employée de manière régulière chez les différents notables du village. Ménage, lessive, courses, autant de tâches qu’elle effectuait sans rechigner pour le compte des épouses des gendarmes, du receveur des postes ou encore pour l’instituteur, Juan, un personnage qui allait compter dans la vie future de mon père. Ainsi la vie s’écoulait-elle à Peñaparda, rythmée par les saisons et les rares événements qui s’y rapportaient. Il en est un dont je me souviens personnellement et qui devait, j’imagine, créer chez mon père la même attente : la transhumance. Inexorablement, deux fois par an, en été et en hiver, Peñaparda, sur le chemin de « la cañada real de Estramadura », était traversé par de longs troupeaux de chèvres que leurs propriétaires menaient vers les pâturages ou l’étable. Le village entier entrait alors dans une effervescence rare et bien méritée après de longs mois de calme absolu. Les femmes collectaient le lait pour en faire du fromage et les bergers qui campaient le long de la rivière faisaient, pour quelques jours, partie du village. Mais l’événement qui allait changer la vie de mon père est tout autre. Peñaparda se trouve au cœur de ce que l’on appelle « El Rebollar », une région ainsi nommée à cause de ses vastes forêts de chênes des Pyrénées. Des chênaies qui comptent parmi les plus grandes de toute la péninsule ibérique. « El Rebollar », qui compte, outre Peñaparda, douze autres villages dont El Payo, Villar de Flores, Agallas ou Posadillas, est composé de paysages variés, mêlant harmonieusement la montagne et la plaine, granit et ardoise, ruisseaux et rivières. Un paysage qu’il fallut un jour adapter pour rendre la vie plus facile à ceux qui y vivaient. Et c’est justement cette adaptation qui changea la vie de mon père.
En 1911, les autorités décidèrent de construire un nouveau pont pour désenclaver « El Rebollar », et c’est à Peñaparda, point de convergence de la région, que l’on décida de le construire. Par rapport à la transhumance, cet événement fit l’effet d’une « révolution » dans le village. Pour les besoins du chantier, on fit venir des dizaines de travailleurs de l’extérieur et l’on embaucha également des gens de la région. Une bouffée d’air dans une époque économiquement très dure. Feliciano, mon père, n’avait que dix ans à l’époque mais il était déjà courageux et connaissait les difficultés financières de sa mère. Il décida de se présenter sur le chantier pour travailler. On lui confia, en égard à son jeune âge, une tâche à la hauteur de ses forces. Il devint « pinche », c’est-à-dire porteur d’eau, chargé toute la journée durant de ravitailler les ouvriers. Ma grand-mère, qui accepta ce choix, ne souhaitait pas pour autant que son fils abandonna ses études. Malgré sa situation, elle souhaitait vivement que ses enfants
reçoivent un minimum d’éducation pour affronter la vie, et elle imposa à mon père de poursuivre ses études en parallèle. Chaque jour, durant les quatre années que dura le chantier, Feliciano travailla matin et après-midi, étudia le soir avec Juan, son instituteur, puis seul à la maison. Un programme, dirait-on aujourd’hui, très « chargé » pour enfant de cet âge ; le prix à payer pour un avenir meilleur. Mais cette vie n’effrayait pas mon père. Ce qui l’ennuyait réellement, c’était d’apprendre dans la quasi-pénombre, à la seule lueur d’une petite lampe fonctionnant à l’huile d’olive. Tout cela lui paraissait anormal et il devait sûrement y avoir une solution à ce problème purement matériel. Dès lors, la recherche de « la » solution devint une obsession pour lui. Sur le chantier, durant ses heures de travail, il interrogeait les ouvriers pour savoir si ailleurs, on avait trouvé comment faire pour éclairer dignement les populations. « Oui, cela existe, petit » lui répondait-on, « mais seulement dans les grandes villes, grâce à l’électricité. » « L’électricité », c’était donc ça la solution ! Fort de ses nouvelles connaissances, et s’étant préalablement renseigné sur la manière dont on pouvait produire cette fameuse énergie, mon père se mit à expérimenter sur la rivière et à petite échelle, ce qui deviendrait un jour, grâce à lui, une réalité grandeur nature pour l’ensemble du village. Plus qu’un rêve, cette quête donna un sens à sa vie d’adolescent, et plus tard, orienta chacune de ses décisions de jeune adulte car pour lui, sans aucun doute, Peñaparda serait un jour éclairé comme les grandes villes.
Les années qui suivirent, mon père prit du galon sur le chantier et devint contremaître en charge de superviser les autres ouvriers. Le travail ne manquait pas. Après le pont qu’il avait fallu construire pour enjamber la rivière, il fallait à présent donner à la région des routes dignes de ce nom. Des kilomètres et des kilomètres de chemins poussiéreux allaient progressivement devenir de véritables routes qui permettraient d’accéder plus facilement et plus vite aux villes et villages alentour. Peñaparda continuait ainsi de vivre au rythme du chantier et comptait alors 1520 habitants dont beaucoup participaient aux travaux. Les principales distractions auxquelles mon père avait accès en dehors de ses heures de travail et d’études se résumaient à peu de choses. Lire tout d’abord. Un passe-temps solitaire qu’il aimait tout particulièrement et qu’il devait à l’éducation qu’il avait la chance de pouvoir recevoir malgré sa condition modeste. La lecture lui ouvrait de nouveaux horizons, loin de son petit village, mais surtout, l’instruisait sur ce qu’il faudrait avoir pour faire un jour aboutir son projet de lumière. Au fond de lui, et plus les années passaient, plus il se rendait compte qu’il lui faudrait quitter les siens pour acquérir les connaissances nécessaires à sa réussite. Parcourir d’autres chemins, vivre d’autres expériences, aller puiser ailleurs l’indispensable savoir et savoir-faire. L’hiver, c’était également les soirées dansantes qui occupaient de temps à autre les jeunes du village. Pour ce faire, et le village ne disposant pas à l’époque de locaux adéquats, ce sont les villageois eux-mêmes qui procuraient l’espace de danse en mettant une de leurs pièces à disposition. Sebastiana, ma grand-mère, accueillait souvent ces soirées chez elle. Elle était en effet, une des rares à posséder dans sa maison une pièce suffisamment grande pour y danser. L’été venu, ce problème d’espace n’était plus de mise. Les gens vivaient dehors et les soirées dansantes se transformaient en bal sur la place du village. Des heures durant, les villageois dansaient au son des tambourils et des flûtes. De ces quelques plaisirs, il en est un que mon père me racontait avec humour, et qui ne concernait que les garçons du village : les parties de football ! Feliciano qui était plus âgé que mon oncle Francisco, avait noué des liens
d’amitié très forts avec des cousins éloignés qui avaient le même âge que lui. Anselmo et Rosindo, avec lesquels il formait un « trio » bien connu ; mais aussi, Gregorio, José et Feliciano, le frère cadet d’Anselmo, qui avait été baptisé du même prénom que mon père en raison, paraît-il, d’un ancêtre commun. Une jolie bande d’adolescents qui ne demandaient qu’à se défouler. Et c’est Don Justo, le curé du village, qui trouva la solution. De connivence avec Don Juan, l’instituteur, ils organisèrent régulièrement des matchs de football. Le village ne possédait pas de stade et les parties se déroulaient sur un terrain appartenant à la commune ; une vaste prairie dédiée à l’origine au triage des moissons. Aujourd’hui, ce terrain a gardé sa « vocation sportive » puisque s’y dresse désormais la piscine municipale. Reste que ces matchs, aussi défoulants, furent-ils, devinrent un jour source de conflit entre les participants. Comme de coutume, deux équipes étaient formées, l’une menée par l’instituteur et l’autre par le curé. Très rapidement, l’équipe de l’instituteur comprit que le combat était inégal. Don Justo possédait une arme secrète. Vêtu de sa soutane, celui-ci parvenait irrémédiablement à stopper le ballon et avantageait ainsi son équipe. À chaque rencontre, les garçons demandaient à faire partie de l’équipe de Don Justo et le problème était insoluble puisqu’il eut été mal venu de demander à cet homme d’église de se dévêtir ou de s’affubler d’un vêtement plus « réglementaire. » Une fois de plus, la solution se présenta d’elle-même. Dans les villages avoisinants, on avait entendu parler de ce problème qui révoltait la jeunesse masculine de Peñaparda. Et c’est ainsi que les curés des autres paroisses décidèrent d’intervenir en se joignant spontanément aux matchs pour rétablir un semblant d’égalité. Soutane contre soutane, le match pouvait se jouer ! Cette histoire, digne d’un épisode de « Don Camillo », amusait beaucoup mon père. Sans doute était-ce à cette époque un des précieux moments d’innocence qu’il lui était encore permis de vivre.
Vingt et un ans, le bel âge. Mon père était désormais devenu un jeune homme dont le destin se mêlerait bientôt à celui tourmenté de l’Espagne. De l’autre côté du Détroit de Gibraltar se trouvait le Maroc et son Rif. Depuis 1912, cette étroite bande côtière située au nord du Maroc méditerranéen, était sous domination espagnole, le reste du pays étant sous protectorat français. En 1920, un homme, Abdelkrim El Khattabi, né à Ajdir dans la tribu berbère des Beni-Ouariaghi, décida de remettre en cause cette occupation espagnole. Il parcourut alors le Rif pour sensibiliser les populations locales à son combat politique. Il dénonça l’oppression coloniale et se mit à rêver à l’indépendance du Maroc. Abdelkrim El Khattabi souhaitait faire du Rif une république moderne, développer l’économie et l’éducation, et la faire reconnaître par la Société des Nations. Un projet qu’il désirait mener à l’origine sans violences, en bonne intelligence avec l’Espagne. Mais cette dernière refusa et la guerre devint inévitable quand les tribus berbères exigèrent que les Espagnols quittent le Maroc. Vingt et un ans, le bel âge, l’âge de tous les possibles en temps normal. En 1920, l’Espagne envoya une armée de 100 000 hommes commandée par le général Sylvestre. L’intervention espagnole fut suivie d’une importante politique de répression qui renforça l’adhésion des Rifains à celui qui était devenu leur chef. Au fil des mois, Abdelkrim El Khattabi remporta de nombreux succès dont le plus grand fut sans doute la bataille d’Annual. Le 22 juin 1921, après plusieurs jours d’attaques et de sabotages divers, Abdelkrim El Khattabi et ses partisans décidèrent d’attaquer la ville d’Annual. La victoire fut écrasante. Près de 20 000 soldats espagnols trouvèrent la mort et plusieurs milliers furent fait prisonniers. Une victoire éclair qui eut pour effet immédiat
de redonner confiance aux rifains qui intensifièrent leur combat. Annual reste dans les mémoires un désastre en ce jour de juillet 1921, un sol baignait de sang et de larmes. Progressivement, les troupes espagnoles furent repoussées sur les côtes. 1922 marqua un tournant dans ces affrontements. Cette année-là, Abdelkrim El Khattabi proclama la République du Rif, Feliciano avait vingt et un ans, et ce n’était plus le bel âge puisqu’il était incorporable.
Depuis plusieurs mois déjà, chaque famille de Peñaparda ayant un garçon en âge de partir, tentait l’impossible pour éviter cette affreuse guerre. Certains se rendirent en cortège à Ciudad Rodrigo pour réclamer que l’on épargnât leurs fils. D’autres, les plus fortunés, n’hésitèrent pas à payer de fortes sommes sous la table. Ma grand-mère crut un moment que mon père avait eu, pour une fois dans son existence, de la chance. Trop pauvre pour soudoyer les autorités militaires, elle s’en était remise au destin et plus exactement au tirage au sort que ces dernières organisaient. Chaque garçon tirait un numéro. Ceux qui en décrochaient un entre un et dix partaient au Maroc pour combattre, les suivants devaient effectuer leur service militaire en Espagne. Et ce jour-là, mon père tira le numéro vingt ! Le soulagement fut si grand pour Sebastiana qu’elle organisa une de ces soirées dansantes pour célébrer la providence. Pour l’occasion, on mit les petits plats dans les grands, et l’on servit aux convives du pain à l’anis et des beignets. C’est également ce soir-là que mon père posa pour la première fois son regard sur Josefa, ma mère, une jolie jeune fille brune, mince, aux grands yeux marrons. Un coup de foudre qui ne le quitta pas et dont ma mère ignora tout pendant trois années. Il l’aima en secret, pour lui seul jusqu’à son retour au village. Une autre jeune fille avait convoité mon père. C’était en octobre, un moment important dans la vie du village à cette époque. L’événement réunissait sur la place de Peñaparda un large public venu de tout le Rebollar. Au cours de cette journée, les jeunes filles célibataires dansaient « l’Ofretorio » avec les hommes de Peñaparda ; des danseurs expérimentés qui maniaient les castagnettes comme des professionnels. Les tambourins et les flûtes rythmaient la danse. La tradition voulait que les jeunes hommes prêts à partir à l’armée achetaient aux enchères un gâteau, « le roscon », pour l’une des quatre jeunes femmes sélectionnées. Sur chacun des « roscon », on inscrivait le nom de ces demoiselles. Cette année-là, celle de son départ au service militaire, Feliciano avait remporté les enchères et donc le gâteau de l’une de ces jeunes filles. Il faut dire que mon père était séduisant, grand, le regard vert clair et un charme tel que celle-ci avait espéré un temps qu’il la demanderait en mariage. Mais l’intention de mon père ce jour-là était toute autre. Pour lui, il s’agissait seulement de perpétuer la tradition et de profiter d’un moment gourmand entre amis.
Le spectre de la guerre rôdait, il était bien là, plus présent que jamais, bien décidé à ne pas laisser Feliciano de côté. Du numéro vingt, et consécutivement aux multiples exemptions obtenues grâce à l’argent des notables, mon père passa dans le peloton de tête, inévitablement destiné au front marocain. Ce destin, il l’accepta sans révolte, bien qu’il...