Outremer
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Description

C'est un roman de religion et d'hérésie, de loyauté et de complots, situé au Levant au XIIIè siècle. Aimeric, le fils d'un cathare ayant fui la forteresse de Mont-ségur pour échapper aux persécutions religieuses, est envoyé à Acre avec une mission de vengeance mais il découvre sa véritable identité quand il est assailli par les doutes et qu'un médecin le prend sous sa protection.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2005
Nombre de lectures 53
EAN13 9782336268316

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2005
5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris — France L’Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest
9782747576437
BAN : 9782747576437
Outremer

Nabil Saleh
Titre original
Outremer
Editeur original Quartet Books, Londres, 1998.
Copyright : Nabil Saleh, 1998.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Titre original PREFACE Remerciements PROLOGUE FUITE DE MONTSEGUR -1244 CHAPITRE 1 - LA MISSION — MILAN, 1268 CHAPITRE 2 - DE VENISE A ACRE — PRINTEMPS 1269 CHAPITRE 3 - BAÏBARS, LE SULTAN MAMELOUK CHAPITRE 4 - LA MISSION EN DANGER CHAPITRE 5 - BAÏBARS FRAPPE ENCORE CHAPITRE 6 - LES ASSASSINS CHAPITRE 7 - APRES LA TEMPETE CHAPITRE 8 - DEUX CONVERTIS CHAPITRE 9 - DESESPOIR ET JOIE CHAPITRE 10 - ESPOIR ET AMITIE CHAPITRE 11 - UN AUTRE CONVERTI CHAPITRE 12 - UNE JUSTICE TRES PARTICULIERE CHAPITRE 13 - REUNION DE FAMILLE CHAPITRE 14 - LE MEDECIN D’ACRE CHAPITRE 15 - MAUVAISES NOUVELLES DE MILAN CHAPITRE 16 - CRAINTE ET TRAGEDIE CHAPITRE 17 - A GIBELET CHAPITRE 18 - GUERRE INTESTINE CHAPITRE 19 - UNE TREVE CHANCELANTE CHAPITRE 20 - LE PATRIARCHE EN GUERRE CHAPITRE 21 - UN FOYER ILLUSOIRE CHAPITRE 22 - UNE PAIX DIFFICILE A ATTEINDRE CHAPITRE 23 - BAISSER DE RIDEAU Ecritures - Collection dirigée par Maguy Albet
PREFACE
Outremer . Une belle invitation - presque incantatoire - au voyage. Un voyage fascinant, à la fin du XIIIème siècle au Moyen-Orient, au cœur de la Palestine et du Liban.
Le jeune cathare, Aimeric Maurel dont la famille, fuyant l’enfer de Montségur et les espions de l’Inquisition, s’est réfugiée à Milan, a fait une promesse à son père : assassiner un homme. Cet homme s’appelle Philippe de Montfort. Il est Prince de Tyr, puissant Seigneur catholique du Royaume de Jérusalem mais surtout descendant direct de Guy et Simon de Montfort, persécuteurs des cathares dans le Sud de la France. Fils obéissant, Aimeric prend alors la mer, guidé par la conviction d’être « l’instrument de la vengeance de Dieu » .
Outremer. Le récit d’une «conversion», d’une métamorphose : immergé dans cette région qui lui était étrangère, le héros se révèle à lui-même. Comme dans certains romans d’Amin Maalouf, l’identité est en question : l’identité d’un Levant composite et mêlé mais également l’identité d’un individu, une identité mouvante qui se façonne au cours de la vie grâce aux voyages, aux exils, aux découvertes, aux ruptures, aux rencontres, aux chocs culturels ...
En effet, à peine arrivé à Acre, première étape de son aventure, Aimeric est happé par le charme envoûtant et mystérieux de cet Orient mythique et mystique. Dans ce port Méditerranéen, lieu de passage, d’ouverture sur d’autres mondes, d’échanges et de rencontres - il croise la route de Marco Polo - sa curiosité s’aiguise, son imagination se débride. Mais il est aussi précipité dans un univers de violence, malmené par un siècle de croisades, de guerres territoriales entre arabes et francs et de luttes intestines entre sultans. Progressivement, Aimeric s’attache à cette terre, tisse des liens d’amitié, notamment avec un médecin juif qui, à travers l’enseignement de son art, le fascine par sa liberté d’esprit et le convertit à la tolérance. Très vite, Aimeric renonce à la revanche religieuse. Il fonde une famille à Acre. Quelques années après, pour fuir la guerre, il s’installe au Mont Liban, asile dont le relief protecteur offre un refuge aux opprimés. Mais la guerre le rattrape, il se trouve enrôlé dans un conflit armé pour protéger sa famille. Pourtant, au fond de son cœur, Aimeric se sent libre, sans réel parti pris. Il refuse de céder à l’esprit des croisades, à la haine de l’autre, au fanatisme. Cette confrontation à la violence au nom de la religion le conduit peu à peu à perdre la foi.
A travers l’évolution de son personnage, Nabil Saleh confronte en effet le lecteur au monde complexe et bigarré de l’Orient. Un Orient où se mêlent et s’entremêlent les cultures, les religions et leurs schismes — catholiques latins, chrétiens d’Orient, maronites, musulmans sunnites ou chiites, isrnaëliens, druzes, juifs... Un Orient dont la diversité est elle-même porteuse d’oppositions et de rivalités mais aussi d’échanges fructueux. Un Orient où se nouent des alliances improbables : des chrétiens se battent aux côtés de musulmans contre d’autres chrétiens et d’autres musulmans pour conquérir une ville, un royaume, un territoire. Les mêmes alliances inattendues se forment dans le monde du négoce comme parfois au sein des familles - Aimeric épouse une maronite dont la mère est druze.
Outremer. Un roman d’une incandescente actualité: comment ne pas être frappé par la rémanence de l’Histoire, comment ne pas penser aux guerres d‘aujourd’hui, à d’autres «croisades» où la religion est souvent utilisée pour satisfaire la soif de pouvoir et justifier la violence ; les « Martyrs » d’aujourd’hui ne sont-ils pas les « Assassins » d’hier ?
Le Moyen-Orient, à la jonction de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Sud, terre de passages et de dialogues, est une charnière entre tous ces mondes. Le Proche-Orient et l’Occident dont les influences mutuelles, parfois chaotiques, ont jalonné l’histoire gardent des destins inextricablement liés. Ainsi, Aimeric, né en Italie, cathare d’origine, s’exile en Outremer, choisit délibérément d’appartenir à cette terre accueillante où il se sent moins étranger qu’à Milan et plus en accord avec lui-même : Aimeric a enfin trouvé son identité. Il s’impose comme la figure emblématique de la perméabilité de l’Orient et de l’Occident, de leur enrichissement réciproque, de leur idéale «réconciliation». Plus que jamais aujourd’hui, comme Aimeric., l’homme ne doit céder à « l’esprit des croisades » ni succomber à la tentation d’une guerre de civilisation.
Outremer . Un magnifique appel à la tolérance, un message de paix et d’espoir.
Dominique Baudis
Pour ma femme, Nada
Remerciements
J’aimerais exprimer ma profonde gratitude à Antoine Kiwam qui a suivi de près l’évolution de cette histoire, me prodiguant son avis tout au long de ce travail ; à Cecil Hourani, Robert Irwin et Omar Hamza qui ont lu le manuscrit avec bienveillance et contribué à son amélioration grâce à leurs commentaires érudits ; à mon éditeur, Zelfa Hourani dont l’œil attentif n’a laissé échapper aucun des défauts du manuscrit, et à Tahal Farah pour les livres qu’il m’a généreusement prêtés.
J’adresse des remerciements particuliers à Jean Vanderpump pour sa patience, ses commentaires et suggestions pertinents, et pour le vif intérêt qu’elle a porté aux débuts de ce livre — tout ceci fut particulièrement encourageant et constructif.
PROLOGUE FUITE DE MONTSEGUR -1244
Dieu sera vengé de ceux dont la cupidité a fermé les routes et les ports qui mènent à Acre et en Syrie Un troubadour

« Bonsoir, l’ami, puis-je me joindre à toi ? »
Sans attendre de réponse, une silhouette sortit de l’ombre et prit la forme d’un homme de petite taille au regard fuyant et au sourire forcé ; il vint s’asseoir sur le banc en face de Guillaume Maurel dans l’auberge d’Arles, un refuge sûr pour les cathares. Quand l’aubergiste leur apporta à chacun un bol de soupe, l’inconnu fit le signe de la croix sans quitter des yeux son silencieux compagnon de table. Maurel comprit aussitôt qu’il était mis à l’épreuve et, sans regarder l’homme, se signa. Ce n’était pas le bon moment pour qu’un cathare affirme ses convictions et affiche du mépris pour la croix parce qu’elle avait été l’instrument de torture du Christ.
L’homme qui n’était pas encore satisfait, lui demanda: « D’où viens-tu...Où vas-tu ? Qui sait, » poursuivit-il, « peut-être allons-nous dans la même direction ? »
La réponse fut rapide : « J’ai quitté Aix-en-Provence tôt ce matin et ma prochaine étape sera Montpellier. » Maurel ne douta pas l’ombre d’un instant que cet étranger tenace était un espion de l’Inquisition. « Vois-tu, » poursuivit-il, se croyant obligé d’ajouter quelque chose, « je vais chez ma sœur, dans sa famille, pour une heureuse occasion ; ils vont baptiser leur premier enfant, un garçon, » déclara-t-il sur un ton triomphal non déguisé.
Le sourire distant de l’inconnu était plus inquiétant qu’une menace explicite ; il répondit sèchement : « Quelle coïncidence ! Montpellier, c’est là que je vais ; nous voyagerons donc ensemble, tout compte fait. »
Maurel n’avait pas le choix. Les deux hommes projetèrent de partir tôt le lendemain matin ; pendant ce temps-là, les autres clients, quelques voyageurs, mangeaient leur soupe épaisse, les yeux fixés sur le bol devant eux. Ils avaient dû subir le même interrogatoire et avaient réussi à détourner les soupçons. Et ils ne voulaient en aucun cas se mêler à cette conversation.
Seul dans sa chambre, Maurel examina les différentes manières dont il pourrait se débarrasser de ce compagnon de voyage indésirable qui voulait s’imposer. Il était hors de question de précipiter son départ : cela transformerait immédiatement un simple soupçon en certitude. Tuer l’homme sur place rendrait suspects l’aubergiste et son épouse, et leur auberge ne serait plus alors un endroit sûr pour les cathares en fuite. La seule solution serait donc qu’ils partent ensemble et que Maurel improvise en route * 1 . Encore inquiet, il ferma les yeux et chercha le repos mais il fut incapable de chasser de son esprit le souvenir des événements dramatiques qui l’avaient amené en ce lieu, trois jours après la chute de Montségur...
...Il se revit là-bas, au sommet d’un pic rocheux de 1200 mètres d’altitude, sur lequel le château de Montségur, refuge des cathares, dominait, méprisant, les troupes catholiques qui l’assiégeaient, ces troupes que le roi de France avait envoyées du nord pour combattre les hérétiques du sud. Il y avait tout lieu de croire que ce château fortifié était inexpugnable ; il était devenu la capitale du catharisme à la suite de la capitulation de Béziers, de Carcassonne et de presque toutes les villes et villages qui comptaient des cathares parmi leurs habitants. La seule route qu’on pouvait raisonnablement emprunter pour se rendre de la vallée au château était très surveillée et il était impossible de l’emprunter alors que les faces abruptes du pic rocheux représentaient la certitude que personne ne pourrait pénétrer de ce côté-là.
Montségur lui semblait imprenable à moins que la nourriture et l’eau ne viennent à manquer mais cela ne se produirait pas avant de longs mois. Les membres les plus élevés dans la hiérarchie religieuse des cathares, les Parfaits, avaient obtenu d’amples réserves pour cette place en prévision d’un long siège, bien que cette éventualité fût considérée hautement improbable car le comte de Toulouse, ami des hérétiques et opposé à l’hégémonie du roi de France, viendrait à leur secours.
Les Parfaits avaient pris une mesure de sécurité supplémentaire ; ils avaient recrutés quelques cent cinquante mercenaires avec Pierre-Roger de Mirepoix à leur tête. Ces chevaliers et ces soldats qui vivaient au château entourés de leur bruyante famille, tranchaient de manière frappante avec les Parfaits, si calmes, et avec les Credentes, les Croyants, qui constituaient la congrégation des fidèles et menaient une vie humble de tisserands, de gantiers, de paysans et de marchands dans leur village situé juste à l’extérieur du château. Les hommes d’armes et les Croyants demeuraient à juste titre quelque peu inquiets à cause du siège malgré tous les éléments rassurants ; mais les Parfaits ne voyaient pas les choses de la même manière : pour eux, la mort était une délivrance de leur corps terrestre qui est la création du Diable et emprisonne leur âme jusqu’à ce qu’ils puissent être réunis à l’impeccable Esprit après plusieurs réincarnations... En se remémorant ces saints hommes et leur horrible destin, Maurel eut un frisson d’admiration respectueuse.


Au coucher du soleil, un jour d’Octobre dernier, Mirepoix et lui étaient montés à l’échelle qui menait au parapet pour faire une dernière inspection avant de rentrer se coucher tôt ; c’était aussi l’habitude pour les habitants du château et des villages : ils se couchaient avec le soleil et se levaient avec lui.
Malgré la différence de rang et d’âge, ils s’étaient rapprochés par respect mutuel à cause du courage et de la témérité dont ils avaient chacun fait preuve à diverses occasions. Ils se tenaient souvent ensemble au même endroit sans échanger un mot ; ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre.
Après avoir terminé sa ronde et rapporté à son supérieur que toutes les sentinelles étaient à leur poste, il s’était penché par dessus le rempart dans l’angle au sud-est. De cette position privilégiée et dominante, il voyait la petite tour située à environ deux cents mètres à l’est et construite au bord de l’abîme. Avec juste une poignée de soldats pour la tenir, la tour servait de position avancée au château et au petit village cathare coincé sur des terrasses entre le mur sud-ouest du château et le vide, et seulement entouré par une clôture de bois. En cas de danger imminent, les habitants du village et les Parfaits logés dans les humbles chaumières surplombant l’autre côté de la montagne, devaient courir pour se réfugier à l’intérieur des murs du château plus aptes à les protéger...
Il avait contemplé ce village puis la zone rocheuse qui commençait juste en contrebas et se poursuivait par un à-pic d’environ six cents mètres, entourant complètement le pic ; ensuite elle était remplacée par une forêt de petits feuillus. Il se laissa absorber par la contemplation des derniers rayons du soleil qui disparaissaient comme si une main géante s’était tendue pour les ranger avec soin jusqu’au lendemain.
Lui, Guillaume Maurel, était un Croyant de vingt-cinq ans ; il n’était pas grand mais avait une belle carrure. Comme il était originaire de cette région montagneuse, il connaissait tous les sentiers qui menaient en bas à la vallée et bien au-delà et il servait de guide aux Parfaits quand leurs devoirs les appelaient en dehors de la forteresse. Les Parfaits sortaient pour porter le consolamentum aux mourants, pour leurs affaires ou pour n’importe quelle autre bonne raison et il était là pour guider le voyageur et l’amener à bon port. Ses réflexions avaient été interrompues soudain par la voix de Mirepoix.
« Ai-je raison de mettre Esquieu, mon enfant, et ma femme en danger ? » L’ombre d’un sourire apparut subitement sur les lèvres de l’aîné des deux hommes pendant qu’il poursuivait : « Maintenant, on pourrait me considérer moi-même comme un infidèle, un hérétique — pas les Sarrasins, mais mes propres congénères. » L’ironie de la situation avait repoussé toute espèce de découragement.
Maurel avait constaté qu’en réalité, son compagnon n’avait aucune raison de s’inquiéter outre mesure. C’était un fait avéré que le soldat professionnel n’était pas cathare. Il éprouvait de la sympathie pour la secte comme, en fait, la plupart des habitants du Languedoc en avait avant que le roi de France et le Pape ne lancent leur croisade armée contre ceux qu’ils appelaient hérétiques. Après des décennies de persécutions qui s’achevaient souvent par le bûcher pour les cathares qui n’abjuraient pas leur foi, la sympathie des non-cathares envers les membres de la secte s’était non seulement considérablement étiolée mais, en outre, le nombre de délateurs avait augmenté de manière inquiétante.
Les seigneurs féodaux du sud avaient choisi Mirepoix pour protéger les cathares dans leur forteresse de Montségur contre un salaire substantiel qu’il avait accepté. Personne n’aurait pu lui reprocher d’exercer son métier à une époque où rois, papes et autres seigneurs de moindre rang recouraient tous à des mercenaires pour faire leurs guerres à leur place.
« Ce pic est l’assurance de la pérennité de notre foi, de notre pays, de notre indépendance, de notre langue et chacune de ces idées vaut qu’on meurt pour elle. Mais cela ne sera pas nécessaire à moins qu’il pousse des ailes aux gens du Roi et c’est quelque chose que nous ne verrons jamais . » Lui, Maurel, eut vite fait de le rassurer comme s’il voulait ajauter de la profondeur à ce qui devait se passer dans l’esprit de son compagnon. Mirepoix l’avait regardé mais n’avait pas dit un mot. Il avait été préoccupé : il attendait qu’un message du comte de Toulouse soit envoyé au moyen d’un grand feu allumé sur une montagne éloignée, face à Montségur, dès que la nuit tomberait.
A cette période de l’année, l’obscurité suivait de près le coucher du soleil et à peine eut-il prononcé ces derniers mots qu’on put voir un feu au loin. Mirepoix ne cacha pas sa joie et se réjouit de lui donner la bonne nouvelle. « Une opération de sauvetage est en route. Nos attaquants seront bientôt obligés de quitter la région pour ne pas tomber dans un piège. » C’était le message communiqué par le feu.
Rassurés, ils avaient redescendu l’échelle et regagné leurs quartiers de nuit. Mirepoix avait rejoint sa femme et son fils dans le donjon surpeuplé pendant que Maurel s’en était retourné dans l’une des cabanes construites tout autour de la cour du château. Ces cabanes étaient nécessaires pour abriter les centaines de personnes qui avaient afflué en un nombre qui dépassait grandement la capacité du château.
Comme il était célibataire, il partageait ses étroits quartiers avec un autre soldat qui avait à peu près le même âge que lui et répondait au nom d’Arnaud de Foix. Avant de s’endormir, il avait pensé : « Chaque jour est un jour différent. » Mais il ne devait pas en être ainsi.
Un peu avant l’aube, comme les assiégés ne l’avaient découvert que bien trop tard, vingt mercenaires basques de l’armée du Roi, avaient escaladé en silence la face sud-est abrupte du pic, à l’aide de pitons et de cordes. Ils avaient avancé lentement mais sûrement ; tous leurs mouvements étaient calculés pour qu’ils n’aient pas à communiquer entre eux : l’aide venait avant même d’être sollicitée. Tels une troupe d’acrobates de haut niveau, ils avaient avancé avec un ensemble parfait. Les rochers et les buissons n’étaient pas des obstacles mais des alliés qui les propulsaient vers le sommet.
Le groupe de grimpeurs avait finalement atteint la petite tour située à l’extérieur du mur oriental du château, mais ils étaient encore environ soixante-dix mètres sous la forteresse. Les sentinelles furent rapidement maîtrisées et les soldats restants, qui dormaient, furent fait prisonniers. Les attaquants s’enfermèrent aussitôt dans la tour ; des cordes et des câbles furent solidement fixés, puis déroulés vers la vallée pour aider l’important groupe armé qui les y attendait pour les suivre, à escalader le pic et occuper une arête dangereusement étroite.
Très rapidement, les sentinelles du chemin de mnde* oriental avaient remarqué une agitation inhabituelle du côté de la tour et ils ne perdirent pas un instant avant de sonner l’alarme. Les habitants des deux villages, les Parfaits et les Croyants, se réveillèrent, saisis par l’inquiétude, et quittèrent leur couche en toute hâte. Certains d’entre eux portaient encore leur vêtement de nuit et quelques-uns emportèrent leurs précieuses possessions ; ce n’était pas beaucoup, souvent un exemplaire de l’Evangile selon Saint Jean ou quelque autre livre sacré. Il régnait une confusion totale.
Lorsque tout le monde eut trouvé la protection des remparts, on barricada les deux portes du château, on garnit les échauguettes et tous les soldats, lui, Maurel, compris, rejoignirent rapidement le poste de défense qui leur avait été assigné sur le chemin de ronde. Ils étaient prêts à combattre et à repousser les envahisseurs.
Le silence avait suivi l’agitation et tout le monde essayait de voir ou de deviner ce qui se passait dans la tour. Au point du jour, l’étendue de la catastrophe apparut plus clairement ; la tour était non seulement occupée par des soldats ennemis mais, pire encore, les assiégés pouvaient nettement voir que des hommes du Roi en grand nombre grimpaient en direction du sommet, même s’ils éprouvaient quelque difficulté malgré les cordes et les câbles. Ce n’était pas tout : après le fracas des premiers coups, plusieurs machines de guerre firent leur apparition, alors qu’elles étaient poussées et tirées vers le sommet. Les parties démesurées de ce qui semblait être un mangonneau ou une catapulte géante laissèrent les assiégés sans voix, d’étonnement, de peur, et même d’admiration. Les soldats qui combattaient du côté cathare ne pouvaient envisager une sortie à cause de leur petit nombre et parce que les assaillants bénéficiaient de la protection de la tour avancée et de leurs archers aux aguets derrière ses créneaux. Les quelques balistes et trébuchets dont disposaient les défenseurs ne pouvaient rien contre cette terrible attaque. La meilleure tactique consistait à ne pas bouger et à prier pour qu’un miracle se produise.
Les machines de guerre du Roi, et plus particulièrement le mangonneau enfin assemblé, étaient entrées en action dès que les soldats avaient réussi à prendre d’assaut la barbacane à quelques mètres seulement du château. Cette arme formidable, le mangonneau — selon la nouvelle qui parvint rapidement au château — était l’effort de guerre consenti par l’évêque d’Albi dans cette croisade.
Des pierres et d’autres projectiles s’étaient abattus sur le château ; ils avaient lézardé les terrasses du donjon, fracassé les créneaux et rendu la défense des murs-rideaux impossible alors que, dans ce qui subsistait de la cour, le toit des cabanes de construction légère était déchiré, ôtant ainsi la maigre protection qu’il avait apportée. Tous les coins et recoins regorgeaient de gens, les réfugiés côtoyaient les blessés ; presque tous les projectiles faisaient de nouvelles victimes en atteignant le sol.
Toutes les femmes assiégées, qu’elles soient nobles, Parfaites, simples croyantes ou maîtresses de soldats, s’étaient affairées, apportant de l’aide aux blessés et aux mourants. Certaines avaient même fait fonctionner le trébuchet sur le haut mur en face du fortin, mais elles étaient tombées, les unes après les autres, écrasées par les énormes pierres propulsées par le mangonneau de l’évêque d’Albi.
Malgré les dévastations et les terribles difficultés qu’avaient endurées les survivants à l’intérieur des murs du château, le siège meurtrier devait durer encore cinq mois, jusqu’à ce qu’il apparaisse clairement qu’une reddition inconditionnelle était inéluctable. Suivirent des négociations et une trêve ; on hissa un drapeau blanc. Les soldats victorieux étaient entrés dans la forteresse par les portes désormais grand ouvertes ; sur leurs talons étaient arrivés les frères dominicains chargés d’éradiquer l’hérésie du Languedoc. Les moines avaient établi une cour de justice et on amenait devant eux les prisonniers par groupes de dix. On n’avait pas eu besoin de tribunal pour laisser aux cathares même une semaine pour se rendre puisque tous ceux qui avaient été dans le château étaient prisonniers et de ce fait, tenus pour hérétiques. Ceux qui avaient abjuré et ceux qui avaient nié être cathares avaient été reconduits dans une prison de fortune. La plupart des Parfaits, hommes ou femmes, réaffirmaient leur appartenance à la religion cathare et se préparaient à mourir de façon effroyable, brûlés vifs sur le bûcher. Il s’écoulait à peine quelques minutes entre le moment où un groupe de ces malheureux apparaissait devant les inquisiteurs et celui où la condamnation était prononcée.
Dans la confusion des premières heures qui suivit la reddition, le vieil évêque cathare, Bertran Marty, avait pris Maurel à part, avec Mirepoix, Arnaud de Foix et un autre cathare du nom de Renaud de Laurac. Il s’était d’abord adressé au commandant vaincu :
« Mirepoix, tu as servi les cathares honorablement bien que tu ne sois pas l’un d’entre nous ; tu ne seras pas inquiété plus que nécessaire par les inquisiteurs. Quant à vous, » il s’était tourné vers les autres, « je vais vous confier une mission capitale. Vous faites partie de la poignée des nôtres qui connaissent l’endroit où est enterré notre trésor. Je veux que vous vous souveniez de son emplacement précis et que vous transmettiez ce savoir à votre premier-né ou, sinon, à votre plus proche parent, afin qu’il fasse de même jusqu’à l’avènement de temps meilleurs.» L’évêque Marty avait gardé le silence pendant quelques secondes avant de reprendre : « Il est une autre mission que je veux que vous accomplissiez : protéger notre Eglise en détruisant ses ennemis chaque fois que vous en aurez l’occasion. Punir ses persécuteurs et leurs descendants évitera d’autres persécutions. Ne dirigez pas votre colère contre des vauriens et des malfaiteurs sans envergure qui dénoncent leurs voisins parce qu’ils ont peur et qui font du mal à nos frères et à nos sœurs de quelque manière que ce soit. Frappez ceux qui exercent le pouvoir réel et frappez leurs descendants. Mirepoix sait comment vous faire sortir du château. Allez vous préparer, laissez-moi ; il me faut méditer et prier avant d’être délivré de ce corps qui emprisonne mon âme. »
Avant le lever du jour à l’insu des sentinelles et des gardes qui accomplissaient leur devoir avec beaucoup de relâchement puisque les prisonniers ne pouvaient aller nulle part, Mirepoix les avaient guidés jusqu’à un passage souterrain situé sous le vieux donjon. Son accès était caché sous la citerne et le passage s’ouvrait sur un abîme. Mirepoix et l’évêque Marty étaient seuls à connaître son existence. Mirepoix n’avait, à aucun moment, envisagé de s’échapper par ce chemin, car cela aurait signifié l’abandon de sa femme et de son jeune fils qui n’auraient pu entreprendre une descente aussi périlleuse.
Comme ils étaient des montagnards expérimentés, ils eurent tôt fait de descendre avec l’aide des cordes qu’ils avaient emportées et ils furent bientôt dans la vallée. Protégés par la faible lumière, à une distance suffisamment éloignée de l’ennemi pour se sentir en sécurité, ils s’étaient arrêtés pour partager, en parts égales, tout leur argent, et ils s’étaient tenus embrassés pendant un long moment. Puis ils avaient rapidement pris des chemins différents afin d’augmenter leurs chances d’éviter les soldats et les espions qui étaient partout. Parce qu’ils étaient des guides très bien entraînés qui escortaient les Frères qui avaient besoin de voyager, ils avaient d’excellentes chances de s’échapper. Et il était également très probable qu’ils ne se reverraient jamais plus.
Maurel, lui, connaissait tous les refuges et toutes les auberges sur le chemin dans sa fuite vers la Lombardie, car telle avait été sa destination. Il n’avait su alors précisément où il s’installerait mais il avait le sentiment qu’il serait en sécurité en Lombardie, car cette partie de la péninsule italienne n’avait jamais montré d’empressement à appliquer les décrets du Pape à l’encontre des hérésies religieuses.
Après avoir marché pendant deux jours et deux nuits harassants, il avait enfin atteint les faubourgs de Perpignan. Il n’était pas entré dans la ville mais était allé directement dans une ferme appartenant à un couple de sympathisants cathares. Il put s’y laver, manger et dormir mais seulement après avoir raconté à ses hôtes atterrés les événements dramatiques qui s’étaient déroulés à Montségur. Tous trois ne purent qu’imaginer la tragédie qui avait du s’ensuivre : une tragédie qui s’était terminée, comme toujours, par l’immolation par le feu des Parfaits et des cathares impénitents, des êtres innocents consumés par les flammes pour leur foi.
Dès les premières lueurs du jour, le matin suivant, il avait quitté ses hôtes et avait pris la direction d’Arles. En entrant dans la ville le lendemain, il n’avait pas perdu de temps et avait cherché cette auberge tenue par un couple marié. Il avait pu s’y reposer car la femme, bien qu’elle fût cathare, était mariée à un homme qui lui servait de couverture. On lui donna une chambre et un seau d’eau pour faire ses ablutions. Il aurait pu prendre son repas, seul, dans sa chambre mais, comme cela aurait attiré l’attention, il s’était joint aux autres clients au rez-de-chaussée, en espérant passer une soirée tranquille et prendre un bon repas. C’est ce qu’il avait espéré jusqu’à ce qu’un client importun et inquisiteur l’abordât...


La tête encore pleine des événements récents, Maurel ne parvint pas à dormir, redoutant le voyage à venir avec ce compagnon peu avenant.
Alors qu’ils cheminaient vers Montpellier et qu’ils se trouvaient loin de toute habitation, Maurel proposa une halte ; le paysage était accidenté et assez rocailleux et l’on n’y voyait âme qui vive. Ils s’assirent sous un pin et se mirent à manger les provisions que l’aubergiste leur avait fournies. Une bouteille de vin retint l’attention du compagnon de Maurel ; il se servit puis la passa au cathare qui fit seulement semblant de boire. L’espion, après avoir bu goulûment tout le vin qui avait été prévu pour deux, finit par tomber dans un profond sommeil. C’était exactement le moment que Maurel attendait. Il tira un couteau de montagnard dissimulé sous sa chemise et trancha la gorge de l’homme, d’une oreille à l’autre, comme il avait coutume de le faire aux animaux blessés à la chasse. Sans perdre un instant et sans un regret, il partit en tournant le dos à Montpellier. Il ne pouvait se permettre aucune hésitation ni aucun scrupule ; l’enjeu était trop important : ce n’était pas sa propre vie, qu’il accepterait de sacrifier, mais son secret et la mission qui lui avait été confiés étaient beaucoup plus considérables.
Après plusieurs jours, il atteignit le col de Larche dans les Alpes de Provence. Il y faisait un froid glacial ; il était couvert de neige ; elle tombait sans discontinuer ; bientôt, il ferait nuit. S’il ne trouvait un abri avant qu’elle n’arrive, il mourrait sûrement de froid. S’il survivait jusqu’au lendemain, il pourrait alors poursuivre son chemin vers la Lombardie, vers la sécurité et la liberté. Alors qu’il avançait à grand peine dans les ténèbres qui s’épaississaient, Maurel décida de s’installer à Milan, si jamais il y parvenait...
Dieu, dans sa grande miséricorde, n’avait pas ordonné la mort de Maurel dans cet endroit désolé, sans aucun espoir de recevoir le consolamentum. Epuisé, sur le point d’abandonner le combat et de se coucher dans la neige épaisse pour y attendre que la mort ne le délivre, il imaginait que son corps était enterré sous une couverture blanche et qu’on le retrouverait des années plus tard seulement. Perdu dans ces lugubres pensées, il aperçut une faible lueur au loin. Lentement et à grand peine, il continua son ascension vers une cabane en bois qu’il distinguait au bord de la vallée. Rassemblant ses dernières forces, il se traîna jusqu’à ce dernier espoir. Il n’eut que la force de frapper à la porte avant de s’effondrer par terre, sans connaissance.
Quelque temps plus tard, il n’aurait su dire combien de temps — plusieurs heures, voire un jour ou deux — il s’éveilla et se trouva couché sur un lit de paille sur le sol d’une étable ; les seuls animaux qu’il voyait autour de lui étaient des chèvres. Au même instant, la grande silhouette d’un homme entra dans l’étable et lui souhaita la bienvenue en arborant un sourire chaleureux et réconfortant.
Maurel se sentit totalement rassuré quand l’homme s’adressa à lui en piémontais, un dialecte qu’il comprenait et parlait, pour l’avoir appris lors de ses nombreux voyages en Lombardie. Il comprit qu’il était en sécurité parmi des gens qui ne voulaient pas sauver son âme de force en brûlant sa chair et ses os.
Une pensée plus terre à terre et plus immédiate lui traversa l’esprit. Possédait-il encore l’argent et les objets de valeur qu’il tenait cachés sous sa chemise ? Hors du regard de l’autre homme, il chercha en tâtant sa bourse et la trouva et la palpa à travers le tissu de sa chemise. Profondément soulagé, Maurel leva un visage rayonnant vers son sauveur qui lui offrit un morceau de fromage, une miche de pain et une cruche de vin. Il mangea et but ces offrandes et se rendormit, plein de reconnaissance.
CHAPITRE 1
LA MISSION — MILAN, 1268
« Aimeric, j’aimerais bien faire une petite promenade. Veux-tu m’accompagner ? »
Le fils de Guillaume Maurel, un beau garçon de vingt ans, posa son livre à regret ; il leva les yeux vers Blanche, sa mère, dans l’espoir qu’elle lui fournirait une raison de ne pas interrompre sa lecture ; au contraire, elle l’encouragea à sortir prendre l’air.
« Si tu le souhaites, père. Donne-moi un instant...Agnès, » il appela leur fidèle servante, tout en se préparant, « mon manteau. » Déçue, Agnès exécuta ce qu’on lui demandait. Elle détestait que la maison ne soit pas pleine de gens et ne bruisse pas de conversations. Si tous les membres de la famille avaient été présents, elle aurait pris plaisir à écouter une discussion animée et, qui sait, peut-être une amorce de dispute bien que ce ne fût pas souvent le cas dans le foyer paisible de Guillaume Maurel
Vingt-quatre ans après sa fuite de l’enfer de Montségur et des espions de l’Inquisition, Maurel était un drapier prospère établi à Milan, une cité de 200 000 âmes qui comptait un très grand nombre d’églises et plus d’un millier de boutiques.
Il avait gagné une petite fortune en achetant du tissu à ses coreligionnaires cathares et en leur vendant de la laine brute qu’il achetait à des éleveurs de moutons. Il avait épousé la pieuse et délicate Blanche qui était toujours remarquablement belle ; c’était la fille de Mabille et Loup de Durfort, membre éminent de son Eglise. Leur fils unique, Aimeric, à l’inverse de son père, était cultivé ; il était d’une nature sensible et délicate qu’il tenait de sa mère. Il n’aimait pas beaucoup les jeux violents pour lesquels il fallait faire usage d’armes. Son père avait fini par lui enseigner à les manier, non sans difficulté, mais Aimeric était malgré tout rempli de cette forme de courage et de détermination qui viennent de la réflexion et non de la précipitation.
A près de cinquante ans, ses contemporains auraient pu considérer Maurel comme un vieil homme. Il avait cependant conservé toute la vigueur de sa jeunesse et, chaque fois qu’on le lui le demandait, il n’hésitait pas à conduire un Parfait en Languedoc pour consoler un mourant de la communauté ou pour mener quelque transaction ordinaire.
Tout comme ses parents, Aimeric était un cathare fervent ; aussi lorsque les anciens de leur Eglise se réunissaient pour passer une soirée autour de la cheminée, écoutait-il, avec beaucoup d’attention, le récit des persécutions que le Languedoc avait subies ; il versait quelques larmes et serrait les poings. Maurel observait ses réactions avec un sourire approbateur et un profond soulagement car il avait, au cours des années, vu tant de jeunes gens abandonner la religion de leurs parents pour retourner dans le sein de l’église catholique ou devenir des incroyants. Aimeric n’était pas comme cela et son père savait, d’instinct, qu’il pourrait lui faire confiance pour exécuter le plan qu’il avait conçu pour lui.
Et c’est ainsi que, par cette fraîche journée de novembre 1268, Maurel et Aimeric, bien emmitouflés dans leur manteau, quittèrent la modeste maison que Guillaume avait obstinément refusé de quitter pour une autre qui serait plus conforme au niveau de prospérité qu’il avait atteint pendant son exil. Ils se dirigèrent vers une des portes de la cité, à travers un enchevêtrement de ruelles et d’allées minuscules qui ne cessaient de se ramifier et qui, au milieu des charrettes pleines de marchandises, grouillaient de dizaines de gamins qui excitaient les animaux et importunaient les passants.
Ils faisaient cette promenade pour parler plus librement, à l’abri du regard attentif et de l’ouïe fine d’Agnès. Leur servante était une bonne cathare mais ce que le père avait à dire à son fils ne devait être entendu par personne d’autre, pas même Blanche, du moins pas encore, car ce qu’il allait dire serait difficilement acceptable pour le cœur d’une mère. Dès qu’ils eurent laissé les murs de la cité derrière eux, ils se trouvèrent dans la paisible campagne. Soudain Maurel s’arrêta, forçant son fils à s’arrêter lui aussi, et il le regarda avec une profonde tendresse.
« Aimeric, mon cher fils, je veux que tu gardes toujours, dans un coin de ton esprit, ce que je t’ai dit lorsque tu avais quatorze ans, au sujet du trésor de notre Eglise. Souviens-toi toujours de l’endroit où il se trouve mais ne le révèle à personne, pas même à celle qui sera ta compagne pour la vie. C’est seulement lorsqu’un conseil des Parfaits les plus élevés dans notre hiérarchie se réunira et convoquera devant lui les gardiens du secret toujours en vie, c’est seulement alors que la cachette du trésor sera révélée, et devant ce conseil uniquement. » Il demeura silencieux un instant puis reprit : « Tous nos puissants protecteurs ont été anéantis par le pape de Rome et Charles d’Anjou. Bientôt plus aucun endroit ne sera sûr pour nous, pas même Milan. Je suis inquiet pour notre sécurité et... il y a quelque chose d’autre. »
Arrivé à ce point, Maurel hésita et regarda intensément son fils dont il avait piqué la curiosité.
« Ecoute attentivement, Aimeric. Il y a autre chose dont je veux te parler. Il y a des années, on m’a canfié une mission qui n’a pu être menée à bien pour diverses raisons, dont certaines pourraient être mes propres faiblesses.
« Je ne crois pas une seconde que tu aies failli à mener à bien une mission qu’on t’aurait confiée. »
Son père le regarda affectueusement et continua : « Tu dois te sentir totalement libre d’accepter ou de refuser ce que je vais te proposer, car tu n’as aucune chance de réussir si tu ne crois pas à cette mission et si tu n’es pas prêt à risquer ta vie pour elle. Je n’attends pas de réponse précipitée. Prends ton temps pour réfléchir à ce que tu vas entendre. Crois-moi, mon fils, quelle que soit ta réponse, je l’accepterai sans discuter. »
« Père, ai-je jamais mis en doute tes décisions et tes projets me concernant ? Dis-moi ce que tu veux. Ordonne-moi de le faire et je le ferai. »
« Cette fois-ci, c’est différent, car c’est ta vie qui pourrait être en jeu. Je te demande de nous quitter, ta chère mère et moi, pour aller en Terre sainte, à Saint Jean d’Acre plus précisément. Tu y retrouverais mon vieil ami Arnaud de Foix. Tu te souviens qui il est, n’est-ce pas ? »
«Bien sûr, comme si je l’avais rencontré de nombreuses fois. »
« Après que nous avons fui ensemble le massacre de Montségur, » poursuivit Maurel, « Arnaud est parti en Terre sainte. Maintenant que la plus grande partie du Royaume de Jérusalem est entre les mains des infidèles, il a ouvert une boutique à Acre, la capitale de ce qui subsiste de ce royaume. Il fabrique des épées qui sont très recherchées. Tu t’en doutes : tu n’irais pas là-bas en pèlerinage ; ta mission consisterait à venger nos frères et nos sœurs assassinés par les forces des ténèbres, notre religion tuée par le fanatisme et notre pays, le Languedoc bien aimé, violé par les barbares venus du nord. »
« Père, dis-moi seulement ce que je dois faire. »
Lentement et solennellement, vint la réponse. « Il te faudra tuer un homme, le descendant d’une famille mauvaise. C’est le fils de Guy de Montfort, frère de Simon de Montfort. Simon et Guy, comme tu le sais, furent les plus grands persécuteurs des cathares. Simon fut tué comme il le méritait par notre peuple, il y a cinquante ans et Guy quelques années plus tard. Le nom de cette maison continue cependant à briller et cela, nous ne pouvons l’accepter. La cible est Philippe de Montfort, prince de Tyr. Comment tu y parviendras, je n’en ai aucune idée ; ce dont je suis sûr c’est qu’Arnaud sera prêt à t’aider de toutes les manières possibles. Philippe de Montfort est probablement le seigneur le plus puissant du royaume de Jérusalem. Il règne sur le fief de Tyr, sur la côte syrienne, mais il ne devrait pas être impossible pour quelqu’un comme toi de l’approcher, sous un quelconque prétexte. Ceci, évidemment, si tu décides, de ton plein gré, d’accomplir ce que ton père n’a pas réussi à faire. Réfléchis-y, mais n’en parle pas encore à ta mère. Il serait trop cruel de la confronter de manière prématurée à ce dilemme : avoir à choisir entre son devoir de cathare et son amour de mère. Si, cependant, dans un ou deux jours, tu me dis que la tâche est au-dessus de tes forces, nous n’en parlerons plus et, au moins, tu auras épargné à ta mère une angoisse inutile. Mais si tu consens à la chose, nous aurons encore du temps pour le lui annoncer. »
Aimeric demeura silencieux un long moment puis annonça avec fermeté et avec un air déterminé : « Père, je suis prêt à aller où il te semblera bon de m’envoyer. Je suis prêt à faire tout ce que tu m’ordonneras de faire et tout ce que ma religion, la religion que ma mère et toi, vous m’enseignez depuis mon enfance, me dictera. »
Maurel le prit dans ses bras, trop ému pour parler. Père et fils rebroussèrent chemin à travers le labyrinthe de ruelles, de cours et d’habitations, perdus dans leurs pensées, l’esprit probablement occupé par la même affaire. Quelle serait la réaction de Blanche quand elle apprendrait que son fils unique s’apprêtait à quitter le confort d’un foyer aimant pour une mission dont il n’avait pratiquement aucune chance de revenir en vie ?
Livide, Blanche écoutait les plans du voyage à venir. Devant l’insistance d’Aimeric, Maurel lui avait laissé le soin d’annoncer la nouvelle à sa mère, ce qui l’empêcherait de reprocher à son père de mettre la vie de leur fils unique en danger ; Aimeric avait donc décidé d’en assumer l’initiative et la responsabilité.
Blanche, semblant plus résolue que jamais, se leva de sa chaise, prit son fils dans ses bras et le regarda droit dans les yeux. « Je suis la fille de Loup et de Mabille de Durfort. Tous deux, comme leurs parents, ont été massacrés par les soldats du roi de France, avide de conquêtes, et par les inquisiteurs du pape, aveuglés par le fanatisme. Je veux moi aussi les venger, eux et tous les frères et soeurs qui sont tombés, victimes innocentes, à cause de cette folie meurtrière. Si mon fils est l’humble instrument de la vengeance de Dieu, comment puis-je remettre en question Son décret ? »
Les deux hommes étaient stupéfaits ; ils ne s’étaient pas attendus à une telle réaction. Ils écoutèrent en silence la diatribe passionnée de Blanche et, après un moment particulier pendant lequel tous trois étaient en totale communion spirituelle, Maurel leur dévoila que le projet de tuer Philippe de Montfort n’était pas le sien propre. Tous les Parfaits de Lombardie et de Sicile avaient délibéré en conseil et lui avait signifié leur décision, en espérant qu’il concevrait un plan viable.
Les Parfaits avaient interdit à Maurel d’entreprendre la mission lui-même, car ils ne pouvaient se permettre de le perdre. Après tout, c’était un guide très sûr et sa présence continue parmi eux était d’une importance vitale. Quand Maurel suggéra au Conseil que son fils soit l’instrument de leur décision, il lui fut demandé de consulter Aimeric lui-même ; non seulement pour mesurer sa réaction mais surtout, pour éviter que son propre respect pour le Conseil ne soit pour lui une pression supplémentaire. Tous ceux qui avaient participé à l’élaboration du projet reconnaissaient que sa chance de réussite reposait sur la foi de quiconque accepterait de l’exécuter.
Ce soir-là, les Maurel mangèrent en silence le dîner que Blanche avait préparé et qu’Agnès avait servi avant qu’ils ne l’invitent à se retirer dans sa chambre. Ils étaient tous perdus dans leurs pensées qui tournaient autour du voyage imminent d’Aimeric, voyage plein de danger, et autour de la mission qui lui coûterait peut-être la vie.
Maurel, toujours pragmatique, établissait mentalement une liste de tout ce dont son fils aurait besoin pendant ses déplacements. Ceci lui permit momentanément d’évacuer le sentiment de culpabilité qui le rongeait puisqu’il était directement responsable du danger de mort auquel son fils serait exposé. Maurel avait un autre problème à résoudre : il lui faudrait confier l’endroit exact où se trouvait le trésor cathare à une personne en qui il avait la plus grande confiance puisqu’il se pourrait qu’Aimeric ne revienne jamais de Terre sainte.
Blanche s’apprêtait à pleurer son fils unique ; dans son esprit et dans son cœur, une période de deuil avait déjà commencé. Elle avait l’absolue certitude que, dès qu’Aimeric se retournerait pour lui faire ses adieux après s’être arraché à sa dernière étreinte, seul un miracle pourrait le ramener. Avec la désinvolture de la jeunesse face à la mort - les jeunes refusaient de la considérer comme une éventualité - et avec un engagement déjà total pour un projet dont il ignorait encore tout le matin même, Aimeric échafaudait et rejetait un plan après l’autre, en s’évertuant à trouver celui qui le mènerait au succès.
Enfin Maurel brisa le silence, comme s’il pensait à haute voix.
« Il vaudrait mieux que tu t’embarques à Venise, puisque c’est elle désormais qui protège Saint Jean d’Acre après que Gênes a été battue dans la guerre qu’elle menait depuis plus de vingt ans dans les rues d’Acre.
« Avec l’aide de Dieu, » poursuivit-il en se tournant vers son fils, « tu échapperas aux dangers de la mer, mais tu seras confronté à de plus grandes menaces. Les infidèles sont aux portes de ce qui subsiste d’un puissant royaume et il y a la mission à accomplir. » Maurel poussa un profond soupir et se mit à donner des instructions. « L’atelier d’Arnaud est situé rue de la Carcasserie, près du port. Il est très connu et on me dit que tu n’auras aucune difficulté à le trouver à Acre. Il vit au-dessus de la boutique et tu pourras habiter avec lui. Il te présentera comme son neveu. »
« D’après ce que tu m’en dis depuis mon enfance, on peut lui faire entièrement confiance. »
« Absolument. Arnaud était, et reste, l’un des nôtres. Il t’aidera dans ta mission et réunira tous les moyens dont il dispose pour qu’elle réussisse, même au prix de sa propre vie ; il est le représentant des cathares en Terre sainte. Il ne se présente évidemment pas comme tel, car la persécution nous guette sans cesse. Il est plutôt connu en tant qu’artisan habile qui fabrique de merveilleuses épées. Un chevalier croisé de quelque réputation est forcément le fier propriétaire d’une lame sortie de son atelier. »
Blanche qui était demeurée silencieuse pendant que les deux hommes parlaient, intervint.
« De toute évidence, tu as un plan ; alors pourquoi ne le révèles-tu pas à notre fils ? »
« Il n’existe encore aucun plan précis, du moins pas à ma connaissance, » répondit Maurel sentant qu’il devait un peu rassurer son épouse. «Tout ce que je sais, c’est qu’Arnaud a envoyé un message oral par l’intermédiaire d’un frère originaire du Languedoc aux Parfaits pour les informer qu’il était parvenu à faire entrer un espion à la cour de Montfort. Lui-même est trop connu pour prendre le risque de quitter Acre pour Tyr ; c’est pour cela qu’il a demandé de l’aide : pour quoi exactement, je n’en sais rien. Mais ce que je sais avec certitude c’est qu’Arnaud est loin d’être stupide ; il doit avoir un plan en tête. Ne t’inquiète pas : notre fils ne sera pas seul dans un pays lointain et hostile. Bien au contraire. Il recevra de nos frères toute l’aide dont il aura besoin et il aura le soutien de toute la communauté du Languedoc qui ignore tout, et doit continuer à tout ignorer, de cette mission. Il ne devra rien faire qui soit dangereux à moins d’avoir un maximum de chances de s’en tirer sain et sauf. »
Malgré ces paroles rassurantes, aucun des Maurel ne put dormir cette nuit-là, le père d’Aimeric encore moins que les autres.
CHAPITRE 2
DE VENISE A ACRE — PRINTEMPS 1269
Dans l’auberge qui donnait sur le port de Venise, où cent galères pouvaient mouiller en même temps, preuve visible que Venise était la plus grande puissance navale du treizième siècle, Aimeric Maurel regardait par la petite fenêtre de la chambre qu’il avait louée pour attendre l’autorisation d’embarquer sur le Santo Stefano en partance pour Acre. Le Sauto Stefano était un gros bateau rond avec une seule grande voile carrée. Il avait deux châteaux, à l’avant et à l’arrière, qui lui permettaient de se défendre efficacement et de repousser les attaques de pirates ou de concurrents Italiens.
Ces ennemis représentaient un plus grand danger pour le pavillon vénitien que les navires de guerre mamelouks qui, normalement, ne s’aventuraient pas loin des côtes syriennes ou égyptiennes et qui, de plus, étaient mal pourvus en matériel et en hommes. Face à une menace omniprésente, Venise ne prenait aucun risque ; la loi exigeait que tous les marins soient armés et que tous les navires aient à leur bord des soldats.
Non sans difficulté, malgré les pots de vin judicieusement distribués, Aimeric avait trouvé à se loger dans la cité des doges ; on lui avait dit que toutes les auberges et toutes les chambres à louer étaient déjà occupées par des marchands et des pèlerins qui attendaient soit l’ordre d’embarquer, soit des arrivages de galères qui revenaient de pays étrangers. L’ordre d’embarquer sur le Santo Stefano serait transmis d’auberge en auberge et de maison en maison dès que sa cargaison de bois, de métal et d’alun serait bien disposée dans la cale et dès que tous les hommes d’équipage seraient à son bord.
Comme il avait du temps libre, Aimeric prenait plaisir à observer le tohu-bohu du port depuis sa fenêtre du deuxième étage de l’auberge. Toutes sortes de gens s’affairaient sur le quai : quelques hommes enturbannés avec leur vêtement oriental coloré et quelques esclaves noirs, torse nu, se détachaient de la foule ; des portefaix déchargeaient des sacs d’épices de la cale des navires, laissant sur leur passage des parfums exotiques qui faisaient rêver ceux qu’ils rencontraient à de mystérieux endroits. D’autres portefaix chargeaient une galère prête à lever l’ancre de toutes les marchandises que l’âme marchande des Vénitiens pouvait vendre à l’étranger. Des caisses en bois, subrepticement montées à bord, pouvaient bien contenir des armes et des munitions dont l’exportation était censée être interdite par la Sérénissime de crainte qu’elles ne tombent entre des mains ennemies.
Notre jeune cathare était à Venise depuis dix bons jours : il avait déjà visité la basilique Saint Marc, l’église de Saint Jacques du Rialto et l’Arsenal et il avait vogué tranquillement sur les canaux qui quadrillaient la cité et en constituaient la ligne de vie. Il avait éprouvé de l’intérêt pour le palais du doge et le pont de bois du Rialto qui s’ouvrait par le milieu pour permettre le passage des bateaux. Il avait même été témoin d’une exécution sur la piazetta où un échafaud avait été érigé entre deux colonnes rapportées comme butin de Constantinople, l’une surmontée du lion de saint Marc, l’autre de la statue de saint Théodore. Au moins l’homme qui avait été exécuté n’avait pas été accusé d’hérésie mais condamné pour un meurtre qu’il avait avoué.
Comme il avait épuisé presque tout ce que la cité pouvait offrir à la curiosité d’un voyageur, Aimeric décida de rester dans sa chambre plus longtemps et de reprendre ses observations. De son poste, il en vint à remarquer un jeune garçon d’une quinzaine d’années assis sur un muret qui était absorbé par l’activité qui se déroulait devant lui. Voir trois jours de suite le garçon au même endroit, occupé de la même manière, piqua la curiosité d’Aimeric. Il sortit de l’auberge et s’approcha nonchalamment du jeune observateur. En s’avançant, il perçut une ombre de tristesse dans le regard par ailleurs attentif du jeune homme qui était mince mais robuste et soigné.
« Je m’appelle Aimeric Maurel. Et toi ? » lui demanda-t-il.
Tiré abruptement de son rêve, le jeune homme répondit poliment : « Marco, fils de Nicolo Polo. »
« La mer et les activités du quai te fascinent-elles tellement que tu ne manques pas un seul jour de monter la garde ? » lui demanda son aîné avec un large soutire qui lui permettrait, il l’espérait, de lier conversation.
« Mon père et mon oncle sont partis il y a bien des mois pour Constantinople, leur première escale avant de s’aventurer en territoire tartare, » fut sa réponse. « Bientôt, la mer me les ramènera. Un jour, elle m’emmènera aussi vers des contrées lointaines parce qu’ils ont promis de m’emmener avec eux lors de leur prochaine expédition. »
« Et que font-ils, si je puis me permettre ? »
« Ils commercent avec des émirs et des sultans puissants. Je ferai de même un jour et je raconterai au monde entier les merveilles que je rencontrerai lors de mes voyages. »
Aimeric sourit au discours hâbleur du jeune garçon et lui dit : « Mon voyage s’arrêtera à Acre ; il commencera dès que le Santo Stefano sera prêt à appareiller, d’un moment à l’autre. Je ne pense pas voir de merveilles à Acre ; on dit que la moitié de la ville a été détruite par les guerres qui font rage depuis des années entre des gens d’une même race et d’une même religion, alors que l’ennemi est aux portes de la cité, attendant son heure pour en raser les murs et passer ses habitants au fil de l’épée. »
« Pourquoi alors veux-tu aller vivre dans un tel endroit ? » demanda le jeune Vénitien, l’inquiétude perçant dans sa voix.
« Mon oncle, qui est artisan, prend de l’âge ; il n’est pas marié et n’a personne pour l’aider. Il veut que j’aille le rejoindre pour apprendre son métier, la fabrication d’épées. »
Les deux nouveaux amis bavardèrent un moment et firent un peu mieux connaissance. A un certain moment de leur conversation animée, Marco se tut un instant, comme si une idée lui était soudain venue à l’esprit, puis il reprit la parole : « Nous avons un voisin, un marchand, qui a son passage assuré sur le même bateau que toi. Il va aussi à Acre. Je l’ai entendu dire qu’il avait besoin d’un compagnon de voyage et qu’il était prêt à le payer généreusement. Je suis sûr que tu pourrais faire l’affaire. Viens, suis-moi. »
Sans attendre de réponse, le jeune garçon le conduisit rapidement à travers un dédale de ruelles étroites. Aimeric le suivit docilement, aussi intrigué par l’offre qu’il était intéressé par l’argent. Après avoir marché d’un bon pas pendant quelques minutes, les deux compagnons atteignirent ce qui devait être leur destination car Marco fit halte devant une maison à deux étages aux fenêtres en ogive ; son balcon en retrait était encadré par une étonnante dentelle de pierre. Tous deux s’approchèrent de la porte d’entrée par une cour, fait inhabituel dans cette cité construite sur pilotis ; cette cour était certes petite mais il y avait suffisamment d’espace pour que quelques cyprès et un grand parterre de fleurs ajoutent à l’impression d’opulence qui se dégageait de l’ensemble du bâtiment.
« Nous aimerions voir le signor Favretto, si c’est possible, » déclara Marco avec assurance au portier à l’élégante livrée qui ouvrit la porte et paraissait le connaître.
L’homme inclina la tête en signe d’assentiment et conduisit les deux visiteurs imprévus dans une vaste antichambre qui n’était meublée que d’une table massive et de deux chaises au dossier droit. Au fond de la pièce, une volée d’escaliers menait à l’étage supérieur. De l’antichambre, ils furent invités à entrer dans le bureau du signor Favretto, autre vaste pièce, aux murs tapissés de belle soie bleue, qui contenait des meubles de chêne foncé ornés d‘ objets d’art* hauts en couleur qui adoucissaient la gravité ambiante. De derrière son bureau, le signor Carlo Favretto, un homme robuste qui approchait la quarantaine, les accueillit en souriant ; il les invita à prendre place dans les fauteuils qui se trouvaient devant lui et demanda à Marco des nouvelles de son père et de son oncle.
Lorsqu’il fut mis au courant de l’objet de leur visite, le marchand vénitien se montra vivement intéressé par la proposition de Marco. Il offrit à ses hôtes du vin dans des verres de couleur et des fruits posés sur un somptueux plateau d’argent qu’apporta un autre serviteur — un noir enturbanné qui portait une riche livrée multicolore — et, pendant près d’une heure, il interrogea Aimeric avec discrétion pour le mieux connaître. En apparence satisfait — ou plus probablement parce qu’il n’avait pas de meilleure solution — il confirma les dires de Marco mais cette fois-ci, il mentionna la somme d’argent qu’il était prêt à verser à son compagnon de voyage. Il n’en dit pas beaucoup plus sur ce qu’il attendait en retour et Aimeric, trop heureux d’accepter cette offre, ne posa pas de questions ; il n’avait pas grand chose à perdre, puisqu’il serait, de toute façon, coincé dans un endroit exigu, sans rien à faire, pendant trois longues semaines ; il avait beaucoup à gagner avec la perspective d’une petite somme d’argent pour commencer sa vie dans un pays étranger.
L’affaire conclue, Aimeric et Marco quittèrent leur hôte après s’être mis d’accord pour que les deux compagnons de voyage se retrouvent le jour du départ à l’auberge où séjournait le cathare qui était commodément située à proximité du port.
Les deux amis passèrent les jours suivants heureux d’être ensemble malgré la différence d’âge. Quand le capitaine du Santo Stefano fit circuler la nouvelle que son bateau lèverait l’ancre le lendemain, à cause des vents et d’une marée favorables, Aimeric dit adieu à son ami vénitien en le serrant fort contre son cœur ; ils promirent de se retrouver un jour, quelque part. Puis Aimeric se consacra aux derniers préparatifs de son voyage. Il n’avait, à aucun moment pendant son séjour à Venise, loin de toute influence familiale, mis en doute la nature ni la pertinence de sa mission. Il était non seulement prêt à l’accomplir au nom de sa religion et pour venger ses pères, mais il s’apprêtait également à mener, en même temps, une vie normale, car il était convaincu que cela ferait de lui un homme plus à même de faire face à ce qui l’attendait. Sa conviction et sa foi étaient profondément enracinées en lui ; elles n’étaient pas le produit d’idées inculquées par d’autres.
Au lever du soleil, le jour dit, le signor Favretto, accompagné de deux serviteurs qui portaient ses bagages, passa chercher Aimeric à l’auberge. Le petit groupe se dirigea vers le quai pour monter à bord du navire où ils auraient leurs quartiers pendant les semaines à venir ; grâce à l’argent généreusement distribué, on donna aux deux voyageurs une petite cabine privée sur le pont. Elle offrait à peine suffisamment de place pour deux couchettes étroites et pour les bagages que les serviteurs entassèrent aussi bien qu’ils le purent. Une fois qu’ils eurent accompli leur devoir, leur maître les renvoya. Après lui avoir baisé la main, ils quittèrent le navire.
Depuis le pont, au milieu de la multitude de pèlerins et de voyageurs qui se bousculaient, Aimeric et le signor Favretto regardaient les dernières phases des préparatifs avant l’appareillage. Les arbalétriers affectés au navire prirent position sur les châteaux, on envoya des pavillons et des bannières colorés, on hissa la voile et on largua les amarres. Depuis le rivage, un prêtre bénissait le navire et ses occupants. La foule à bord le voyait officier mais n’entendait pas un mot de sa prière à cause des cris et des acclamations de ceux qui étaient restés sur le quai.
Quand le navire atteignit la haute mer, le signor Favretto se confia à son jeune compagnon. « Je suis bijoutier et banquier. Je transporte des pierres précieuses et des bijoux, sur moi, dans une bourse qui ne me quitte jamais, de jour comme de nuit. Cependant, il me faut parfois dormir et c’est précisément à ces moments-là que j’attends de toi que tu sois vigilant. Nous dormirons à tour de rôle. »
Le Vénitien, estimant probablement que la mention de contacts avec des personnalités de haut niveau en Terre sainte pourrait lui donner plus d’importance aux yeux de son compagnon et, ainsi, l’amener à le mieux protéger, poursuivit : « La précieuse marchandise en ma possession est destinée au consul général de Venise à Acre, aux barons de la cité et à la noblesse de Tyr et de Sidon. Je résiderai au palazzo du consul général qui est situé dans le quartier vénitien, près du port, à côté de l’église Saint Marc. Tu m’y trouveras si tu as un quelconque problème. On ne sait jamais ce qui peut arriver dans un pays étranger.
« Ah, au fait, si je ne suis pas chez le consul, essaie le château du grand maître des Templiers. Tu as certainement vu le petit coffret dans ma cabine ; il contient des lettres de change qu’on m’a confiées pour les escompter aux Templiers. Je ne crois pas que ces papiers tentent des voleurs mais il vaut mieux ouvrir l’œil quand même.
« Peut-être t’es-tu demandé pourquoi, malgré toutes mes relations, je n’ai pas engagé une personne que je connaissais déjà pour m’accompagner pendant ce voyage, ou pourquoi je n’ai pas demandé à l’un de mes domestiques de me servir alors que c’est à toi, un parfait étranger, que j’ai fait confiance ? »
Aimeric avait en effet retourné ces questions dans sa tête. Le signor Favretto l’obligea en fournissant les réponses.
« Ce bateau fera escale à Bari et en Crète avant d’arriver à destination. Si la nouvelle du voyage que je projetais se répandait, si l’un de mes domestiques commettait une indiscrétion ou pire, s’il y avait une conspiration entre quelqu’un de mes gens et des criminels notoires, je pourrais finir assassiné juste avant d’atteindre Bari alors que quelques passagers sauteraient du bateau à la première escale. C’est la raison pour laquelle Marco t’a choisi, toi, un étranger à Venise sans relations. »
Comme le Vénitien continuait à se vanter en se confiant à Aimeric, celui-ci se sentit de plus en plus convaincu que son employeur temporaire, avec ses fréquentations puissantes, pourrait bien lui être utile pour approcher la cour de Tyr ; aussi décida-t-il de révéler à son employeur juste ce qui était nécessaire pour leur permettre de rester en contact à leur arrivée à Acre. Avec une admiration et une modestie feintes, il dit : « Avec votre permission, j’irai vous présenter mes respects dès que vous serez installé ; de toute façon, si jamais vous aviez besoin de moi avant ma visite, vous n’aurez qu’à me faire porter un message à l’atelier de mon oncle dans la rue de la Carcasserie et j’accourrai aussitôt. Au fait, mon oncle s’appelle Arnaud de Foix et il fabrique des épées ; il sera plus qu’heureux de vous rendre service. »
Satisfait de l’impression qu’il croyait avoir faite sur son jeune interlocuteur, le signor Favretto mit fin à la conversation avec condescendance : « Quand j’aurai besoin de toi, je saurai certainement où te trouver. »
Si le signor Favretto était si pressé de quitter son jeune compagnon, c’est que, quelques jours à peine après leur départ, il avait rencontré deux individus dont Aimeric avait immédiatement pensé qu’ils avaient l’air louche ; et c’est leur compagnie que le Vénitien attendait avec empressement. En vérité, ses deux nouveaux compagnons firent preuve de déférence à son égard, et lui offrirent divers services allant de la confection d’un repas correct à son introduction auprès de personnages puissants en Terre sainte. Ce n’était pas tout : ils lui présentèrent une jeune et belle fille qui, disaient-ils, leur avait été confiée par ses parents pour la traversée jusqu’à leur arrivée à Acre, où elle rejoindrait sa tante qui était nonne.
Margherita était en effet très séduisante et il n’y avait rien d’étonnant à ce que le signor Favretto fût envoûté, encore plus après l’avoir vu rire et rougir à ses histoires pleines d’esprit, dont certaines étaient quelque peu osées. Il s’ennuyait et désirait sa compagnie qu’il trouvait très plaisante ; qui sait, peut-être accepterait-elle de venir dans sa cabine.
Il s’en ouvrit à Aimeric qui, prenant sa tâche de gardien au sérieux, le supplia de ne laisser personne s’approcher trop près de lui ni entrer dans sa cabine. Aimeric alla jusqu’à le prier de lui accorder un ou deux jours pour faire une enquête sur ces deux individus. L’autre, magnanime, accepta.
Aimeric interrogea les membres de l’équipage et d’autres voyageurs et fut bientôt en mesure de rapporter à son employeur impatient ce qu’il avait découvert.
« Ces deux-là sont bien connus de certaines personnes à bord ; ils font souvent la traversée vers Acre. Ils dupent des femmes perdues en leur promettant une nouvelle vie en Terre sainte et à l’autre bout, elles découvrent qu’elles vont augmenter le nombre des prostituées d’Acre, déjà très élevé. Ces pauvres créatures n’ont personne vers qui se tourner dans un pays étranger et elles sont obligées de faire ce qu’on leur dit. En réalité, la tante de Margherita, la prétendue bonne sœur, est très certainement une prostituée sur le retour à la tête d’un bordel.
« Ces deux ‘gentilshommes’ accompagnent quatre autres filles dont le sort sera le même que celui de Margherita ; ils ne demeurent pas non plus oisifs durant leurs voyages ; ils utilisent les femmes dont ils ont la charge comme appâts pour tromper et voler les voyageurs trop confiants. »
« J’avais des doutes, » dit le signor Favretto sans se décontenancer. « C’est pour cela que je t’ai demandé d’enquêter. » Après cela, vexé, il ne parla pas à Aimeric de toute la journée ; mais parce qu’il avait bon cœur, sa bouderie ne dura pas plus longtemps et ils reprirent leur commerce amical.
Le reste des trois semaines de voyage se passa sans incident notable. Enfin, un matin, un marin perché en équilibre instable au sommet du mât, cria : « Terre, terre. » Tous les passagers, très excités, se précipitèrent sur le pont.
Avec adresse, le pilote passa à environ trois milles de l’église gothique Saint André, élancée et gracieuse ; il évita le récif aussi haut que ce bâtiment et maintint le cap du navire droit sur la Tour des Mouches érigée à l’entrée du port. Quand il fut à l’intérieur, le Sania Stefano gagna lentement mais majestueusement son point d’amarrage, la voile amenée.
Les sentinelles de la tour signalèrent l’arrivée du navire ; puis les cloches des églises se mirent à sonner et des gens de toutes sortes accoururent vers le port pour accueillir des amis, des parents, des connaissances, de futurs clients pour les boutiques de la cité ou de futures victimes pour les escrocs ; ils se mêlaient tous à la foule parmi les simples badauds. Le pavillon de Saint Marc qui flottait en haut du mât signalait que le navire appartenait à la cité des doges, ce qui lui donnait des privilèges commerciaux, et pendant q