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Description

C'est l'histoire d'amour difficile entre deux êtres qui se croisent, se cherchent, se blessent et qui nous conduit au coeur de notre complexité, de nos contradictions, là où sourd une rivalité souterraine entre nos aspirations les plus hautes et nos penchants les plus charnels. Là même où nous ne voudrions pas aller et où, pourtant, il nous faut accepter de descendre, nus et à dos d'âne.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2009
Nombre de lectures 242
EAN13 9782336271811

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296076495
EAN : 9782296076495
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace
Par d'autres chemins

Hugues Pouye
À Henry, mon père.
Mes remerciements vont à :
Auguste MBonde Mouangue, pour ses encouragements maintes fois renouvelés et ses précieux conseils ;
Fanny Lanthiez, Josiane Papazian et Christine Zumello, mes premières lectrices, pour leur enthousiasme ;
Sylvie Schmitt et Didier Fort, fidèles et patients critiques ;
Philippe Roche, graphiste si spontanément disponible ;
Jacques Ménard, correcteur avisé et plein d’humour !
Adrien s’était installé dans l’un des nombreux fauteuils encore vides qui bordaient le bassin central. Ce jardin, au cœur de Paris, lui était devenu familier. Étudiant, il s’y arrêtait souvent après ses cours. Désormais, il y venait après la classe, une sacoche pleine de livres à la main. On y oubliait presque la ville et on entendait à peine le bruit des voitures. Adrien relisait les premières pages de L’Amant. L’image de la traversée du bac sur le Mékong le fascinait. Il aimait l’écriture de Duras, son style dépouillé, son rythme presque haché. Elle redonnait aux mots toute leur force, déchirait leur syntaxe habituelle, les délivrait. Avec elle, on réapprenait à lire. Étonnamment, cette écriture lui rappelait l’hébreu, étudié quelques années auparavant au séminaire. Une langue forte, chamelle, dépourvue du raffinement et de la fluidité du grec, mais vive.

« À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé... » Adrien s’arrêta de lire et murmura ces quelques mots de nouveau, comme pour se laisser toucher par leur pouvoir : « À dix-huit ans j’ai vieilli... » N’avait-il pas été frappé, lui aussi, comme elle et avant l’heure, par cette poussée du temps ? N’était-ce pas arrivé, brutalement, comme pour Duras ? Il fut tenté de répondre que oui. Non pour se grandir de ressembler à un prodige de la littérature, mais parce qu’il le croyait. Un événement l’avait, lui aussi, comme la jeune fille au chapeau d’homme, fait vieillir prématurément.
Adrien finissait sa licence de philosophie à la Sorbonne. Après avoir raté Normale sup, il avait renoncé à refaire sa khâgne et préféré poursuivre à la fac. Le mois de juin approchait et avec lui les examens. Il ne s’en souciait guère. Il savait qu’une fois encore il réussirait sans trop d’efforts, même si ce ne serait pas avec brio. Et puis, à quoi bon s’investir dans ce qui depuis quelques semaines lui paraissait futile, inutile même? N’avait-il pas le sentiment d’avoir été choisi pour une vocation bien plus grande, la plus belle des vocations, celle de servir Dieu ? C’est en tout cas ce qu’il tenterait d’expliquer au père de Charvin, ce fameux soir de mai 1988 où le cours de sa vie devait s’infléchir pour de longues années.

Adrien revenait de la fac à pied. La chambre qu’il louait à une vieille dame, près de la rue Mouffetard, n’était pas si loin et il n’était pas pressé de se remettre dans les bouquins. C’était finalement assez bon de perdre du temps à quelques jours des examens, une sorte de défi lancé à l’ordre de la nécessité. Comme il marchait tranquillement, il eut, une fois encore, la même sensation éprouvée de manière fugace et inattendue depuis quelques semaines. Bien des fois plus tard, il avait essayé de se la raconter, de mettre des mots sur ce qu’il avait longtemps appelé sa rencontre du Christ, une formule qui maintenant lui semblait convenue, prétentieuse presque, comme une formule apprise dont on pense être l’auteur. En tout cas, la sensation d’une présence divine fut si forte ce soir-là qu’il lui fallut sans plus attendre la partager avec quelqu’un.

Le père de Charvin était à n’en pas douter la personne qui convenait. Adrien l’avait rencontré quand il était arrivé à Paris. Après des années passées dans des pays où le temps s’écoule avec lenteur, où le soleil est prodigue, il se sentait alors étranger à Paris. Perdu dans une capitale inconnue, peu sûr de lui, il avait favorablement accueilli, un dimanche après la messe, la proposition que des jeunes lui avaient faite de se joindre à eux. La paroisse organisait un week-end et Adrien, même s’il ne s’était jamais vraiment engagé dans des activités de ce type, trouva assez bonne l’occasion de se faire des relations. Elles lui rendraient familière Paris, la citadelle encore obscure.

Le père de Charvin animait, selon la formule consacrée, ce temps fort. Adrien ne fut pas totalement conquis par sa personnalité, trop assurée, un peu brutale même, mais il avait trouvé quelque saveur à ses propos sur l’Évangile et la vie du Christ. Une sorte d’évidence rassurante se dégageait de ses paroles. Mieux encore, une force du verbe, une vérité des images qui sonnaient juste. Pourtant, malgré la bonne impression conservée, il avait poliment décliné les invitations devant faire de ce week-end le premier d’une longue série. Il voulait garder sa liberté entière et n’aimait pas vraiment s’engager sur le long terme. De son père, il avait hérité une certaine forme d’asociabilité ou du moins une méfiance à l’égard de tout ce qui se présentait comme des convictions trop ancrées. Il n’avait pas son cynisme mais sûrement son sens de la relativité des choses.
Après quelques hésitations - il savait, en effet, que cette conversation l’engagerait - Adrien composa le numéro de la paroisse avec une certaine appréhension. Au bout de la cinquième sonnerie, une voix de femme répondit. « Pourrais-je parler au père de Charvin ? », demanda-t-il. Son interlocutrice, probablement la gouvernante de ces bons pères, parut étonnée : « Qui le demande à une heure pareille ? » Il réalisa qu’il était plus de 10 heures. Il devait être un peu tard pour déranger le presbytère mais maintenant il lui fallait aller jusqu’au bout. « C’est personnel et j’ai quelque chose de très important à dire au père de Charvin ! » répliqua Adrien, enhardi. Le ton devait être convaincant et la femme, en fidèle servante, osa transmettre l’appel.
« Allô, oui... »
La voix du prêtre lui sembla plus douce que lors de leur première rencontre et cela acheva de le convaincre de parler.
« Bonsoir père. Peut-être vous souvenez-vous de moi. Je suis Adrien Halluin. Nous nous sommes rencontrés l’année dernière à un week-end spirituel organisé par la paroisse.
- Oui, tout à fait, je vois qui vous êtes. Qu’est-ce qui vous amène ? »
La question appelait une réponse claire et sans détours.
« Je veux être prêtre.
- Eh bien, voyons-nous cette semaine, on pourra en discuter.
- Est-ce que ce ne serait pas possible plus tôt ? Ce soir peut-être ?
- Où êtes-vous ?
- À vingt minutes, en métro.
- Alors venez, mais en arrivant sonnez à l’interphone qui porte mon nom, sans quoi vous réveilleriez tout le monde.
- D’accord père, à tout à l’heure. »
Adrien enfila une veste en jean, rejoignit la station Jus. rieu en hâtant le pas et s’engouffra dans le métro qui ne se fit guère attendre. Le plus dur était fait, la parole était lâchée. Il avait surmonté sa peur de dire à voix haute ces mots maintes fois répétés en secret depuis quelques semaines : « Je veux être prêtre. » Il faudrait maintenant affronter les questions que ne manquerait pas de lui poser le père de Charvin. Il eut à peine le temps d’esquisser ses premières réponses et la rame arriva à la station Sèvres - Babylone. Cinq minutes plus tard, il se retrouvait devant la porte du presbytère, un ancien hôtel particulier qui ne dépareillait pas dans ce quartier cossu. Il suivit la recommandation du père de Charvin et ce dernier descendit, lui-même, lui ouvrir.
« Bonsoir, Adrien.
- Bonsoir, père.
- On va s’installer dans mon bureau, si tu veux. » Adrien fut impressionné par l’aspect majestueux de l’escalier et par tous ces portraits d’évêques et de cardinaux qui jetaient sur vous un regard grave.
« Comme tu vois, nous sommes plutôt bien logés. Vivent les lois scélérates ! », ajouta le père de Charvin en faisant allusion à ces textes qui, certes, dépossédaient l’Église de ses biens, mais du même coup en transféraient l’entretien à l’État.
Adrien ne saisit pas bien le sens de la remarque. Il est vrai que le père de Charvin, comme il se le rappelait, avait l’art de la formule elliptique. Ce dernier l’invita à entrer dans son bureau situé au premier étage. L’intérieur était stylé, peut-être quelques meubles de famille reçus en héritage. Une photo vieillie trônait sur le bureau. On y discernait un jeune prêtre en soutane remettant un présent à celui qui, de toute évidence, était le souverain pontife de l’époque. Le jeune prêtre devait être le père de Charvin mais concernant le pape, Adrien n’osa pas poser de question, de peur de paraître ignare. En tout cas, il le comprit, bien des années avaient passé depuis que cette photo avait été prise. Le prêtre pouvait avoir trente ans à peine, il était grand, très mince, plutôt beau et manifestement très en révérence devant le pontife.
Cela ne ressemblait guère à l’homme qu’il avait devant lui, toujours grand, certes, avec de beaux yeux bleus, mais le visage très marqué, le ventre plutôt replet et une tenue vestimentaire assez peu soignée. Un polo sans forme à la couleur passée, comme ceux que portait le missionnaire hollandais, curé de la paroisse de Jakarta où enfant il allait en famille à la messe, un banal pantalon gris et une paire de pantoufles. Ce relatif laisser-aller étonna Adrien, non qu’il fût sensible à l’apparence mais cela ne correspondait pas vraiment à l’idée qu’on pouvait se faire d’un curé du septième arrondissement, aristocrate de surcroît. Pourtant, n’était-il pas normal, après tout, d’accorder si peu d’importance à l’image de soi, quand on a choisi pareille vie ? Cette pensée fit revenir Adrien à l’essentiel.

« Assieds-toi, je te prie », lui dit le père de Charvin.
Ils étaient maintenant l’un en face de l’autre, installés dans des fauteuils en cuir, un peu usés mais au confort demeuré intact.
« Alors, raconte-moi, cette idée d’être prêtre, ça t’est venu comment ?
- Depuis quelques semaines, à des moments où je m’y attends le moins, dans la rue, à la fac et même en soirée avec des amis, j’ai l’impression que le Christ vient me visiter. C’est comme si... d’un seul coup, y’avait plus que Lui qui comptait. »

Adrien hésitait, cherchait ses mots. Traduire l’indicible de la rencontre semblait impossible, presque inconvenant.
« Dans ces moments, poursuivit-il, je suis comme ailleurs, retiré du présent. Je me sens... heureux et aimé. »
Le père de Charvin avait pris une pipe qu’il emplit de tabac avec les gestes aguerris du fumeur. Cela donnait de l’importance aux paroles d’Adrien et, loin de distraire le prêtre, l’apprêtait sans nul doute à écouter plus profondément encore ce récit de vocation. Il releva la tête, aspira une longue bouffée et, comme pour encourager son jeune interlocuteur à poursuivre, inclina la tête en signe d’approbation.
« Et puis, ce soir, ça s’est passé quand je suis rentré de la fac, mais c’était plus fort encore. Quand je suis arrivé chez moi, il m’a paru évident que je devais consacrer ma vie à Jésus. Vous êtes la première personne à qui j’en parle.
- Et il ressemble à quoi Celui qui vient comme ça, à l’improviste ?
- J’sais pas vraiment. Mais y‘a un souvenir, ça va vous paraître bizarre, qui me revient à l’esprit. Celui de ma rencontre avec une moniale dans un carmel, près d’Alep. Je devais avoir douze ans. J’ai discuté avec elle, je revois son visage, pas ses cheveux, ils étaient dissimulés sous son voile mais mes yeux d’enfant l’ont trouvée belle. Y’avait une grande douceur dans sa voix. Et puis j’étais intrigué par cette vie cachée. Je lui ai posé plein de questions, des questions de gosse, si elle pouvait sortir, si elle voyait sa famille, pourquoi elle s’était pas mariée... Et elle, elle me répondait en me parlant de Jésus, comme si c’était une personne vivante, là, dans sa vie, à ses côtés. Il doit ressembler à ça, Celui qui vient vers moi.
- T’as vécu en Syrie ?
- Non, mais on voyageait beaucoup avec mon père et mes frères. Enfant, j’étais curieux et je me souviens que, ce jour-là, je les avais laissés se balader dans le jardin autour du couvent. J’avais aperçu des sœurs derrière le mur ajouré de l’enceinte, je suis revenu sur mes pas à l’entrée et j’ai poussé la porte. Elle était assise derrière les grilles du parloir. Elle m’a salué, je me suis approché et on a parlé. À l’époque mon père était en poste à Ankara. J’ai passé mon enfance à l’étranger et l’été on revenait en France, dans le Limousin chez les parents de ma mère.
- Avec elle ?
- Avec ma mère ? Non, elle est morte, j’avais dix ans.
- Elle a dû te manquer ?
- Au début oui, terriblement, et après j’ai grandi sans elle. Mais on n’oublie jamais. Y’a un vide en soi, une tendresse qui manque.
- Et tu crois qu’on pourrait en donner si on n’en manquait pas ? Ton malheur, c’est peut-être aussi une chance, Adrien.
- C’est pour ça que je veux être prêtre. Pour donner de l’amour.
- Et en recevoir aussi ! »
La conversation se poursuivit jusque tard dans la nuit. Quand Adrien perçut quelques signes de fatigue chez son hôte, il prit congé de lui. Il rentra en taxi, heureux d’avoir livré cette expérience intime à un homme qui pouvait la comprendre et l’avait sans nul doute prise au sérieux. Il s’endormit tôt le matin. Tant de propos du père de Charvin lui revenaient à l’esprit. L’importance de la Parole de Dieu, de sa lecture régulière, les bienfaits des sacrements, la chasteté, la nécessité impérieuse de ne pas fuir la réalité... Il ne comprenait pas tout mais ces paroles semblaient justes et la part de mystère contenue était stimulante. « Et en recevoir aussi ! » , lui avait dit le prêtre. Anodine mais abyssale remarque dont Adrien se souviendrait... plus tard ou trop tard peut-être.
Quelques coups de sifflet annonçant la fermeture imminente du parc retentirent. Une fois encore, Adrien s’était laissé rattraper par son histoire. En fait, ces dernières semaines, il avait cessé de lutter contre les souvenirs qui lui revenaient si nombreux. Mieux valait finalement les accueillir. Avait-il compris qu’il ne servirait à rien de faire l’impasse sur dix années de vie retirée du monde ? Probablement. Il avait bientôt trente-trois ans ; un tiers d’existence parcouru déjà et un tiers décisif, celui où l’on prend les décisions qui engagent l’avenir. Après deux années passées à oublier ce qui lui était arrivé, à se jeter à corps perdu dans des aventures sans lendemain, feignant de croire que le temps se rattrapait, il acceptait de comprendre le chemin parcouru, de faire le deuil.
Il avait même renoué avec l’écriture. Aux pires moments de la crise, elle l’avait aidé à rester en vie. Aujourd’hui, elle devait lui servir à répandre de la clarté sur ce qui lui était arrivé. Il avait conservé ces pages, noircies dans la douleur d’une extrême solitude. Maintenant, il pouvait les relire sans dégoût malgré ce style mystique et trompeur qu’il n’aimait plus. Un baume qui recouvrait les plaies sans les guérir ! Il y parvenait sans plus penser s’être trompé ou avoir été abusé par une structure vieillissante cherchant désespérément à se reproduire.
Il rentra tranquillement à pied chez lui. Toujours ce même besoin de traîner quand il avait des choses à faire ! Ses quelques dizaines de copies à corriger pourraient bien attendre encore un peu. Il lui suffirait, une fois de plus, de veiller jusque tard dans la nuit, de jouir du secret plaisir de s’affranchir du temps. Il était 8 heures quand il rejoignit son appartement. Il posa négligemment le courrier dans l’entrée, se dévêtit et alla chercher quelque chose à manger. Des spaghettis réchauffés feraient l’affaire. Il les avala en lisant le sommaire du dernier numéro de la revue Esprit puis se plongea dans la lecture d’un article consacré à Althusser.
Quand il gagna sa chambre, avec la ferme intention d’en finir avec ces foutues copies, il ne put résister au désir de relire les quelques lignes rédigées la veille. Elles traînaient encore sur le bureau.

Trois ans après avoir quitté la vie religieuse et être entré dans la vraie vie, la question du sens de tout cela demeure la plus aiguë des questions pour moi. S’éloigne - t - on de soi quand on cherche à prendre le rythme des hommes, à cesser de penser l’idéal et l’absolu ? Peut - être ai - je négligé d’habiter l’espace intérieur, de passer d’un paysage à l’autre, de dialoguer avec les parts de moi - même qui se dérobent et se dessèchent si un verbe ne vient les irriguer ? Il me faut maintenant reconquérir cet espace, le reconquérir en sorte qu’il n’exclue rien ni personne, qu’il soit le lieu d’où une lumière nouvelle se porte sur tout ce qui est. Ces années passées à revenir au monde, à pénétrer l’épaisseur du temps et de l’espace, à gagner ce qu’il faut pour vivre décemment, à chercher à aimer, n’ont pas été vaines. Elles doivent simplement me mener vers un nouvel état.
Adrien n’était jamais convaincu de la justesse de ses propos et ce soir encore, il ajouta quelques lignes.

J’ai parlé de la question du sens mais c’est une question sans réponse ou plutôt une question dont la réponse se dérobe toujours. Qu’importe ! Il faut chaque jour lui apporter quelques bribes de réponses, quelques modestes bribes. Je le ferai à travers les mots, retrouvant l’écriture avec qui j’ai un temps cheminé, avant de la délaisser pour me consacrer à l’épaisseur du quotidien. Je vais la retrouver, me laisser guider par elle, la laisser me proposer ses chemins. On n’écrit rien, on est écrit. Le mouvement de l’écriture, celui qui emporte, charrie, comme emporte et charrie le « fleuve de Duras », c’est à lui que je veux revenir. Il va cristalliser une multitude de désirs, d’attentes. Par les mots, je vais donner forme, figure à des états vécus et restés jusqu’à maintenant comme suspendus dans l’entre-sens.
Adrien s’interrompit, mit de côté les quelques pages écrites et sortit enfin ses copies. Il en avait corrigé une vingtaine quand la sonnerie du téléphone retentit. Certains de ses amis appelaient tard mais pas à 3 heures du matin. Il laissa sonner trois ou quatre fois avant de répondre.
« Adrien ? »
La voix venait de loin mais demeurait audible.
« C’est moi.
- Comme je suis heureux de t’avoir, c’est Malcolm. »
Adrien resta quelques secondes sans répondre tant il était surpris d’entendre Malcolm.
« Malcolm, ça alors !
- Eh oui, tu vois, j’t’ai pas oublié. Je suis sur le point de voyager en France et j’ai pensé que je pourrais passer quelques jours chez toi. En fait, les derniers mois aux États-Unis ont pas été... très faciles. »
Malcolm cherchait ses mots, semblait hésiter.
« Je manque la France et toi aussi, beaucoup » ajouta-t-il avec un de ces anglicismes qui trahissaient ses origines.
Il y a quelque temps encore, ces propos, venant d’un garçon habituellement si pudique sur ses sentiments, l’auraient fortement ému. Aujourd’hui il voulait se montrer plus raisonnable.
« Tu sais l’appartement est pas très grand et...
- Et t’as peur de se revoir ?
- Mais non, tu sais bien que je serai très heureux de te revoir.
- Alors, t’inquiète pas pour la taille de l’appartement, on s’arrangera.
- T’arrives quand ?
- Vendredi, à 10 heures à Roissy. Tu veux me chercher ?
- Tu aurais dû me prévenir plus tôt ! Je travaille vendredi.
- Tu fais quoi maintenant ?
- Je suis prof.
- T’étais fait pour ça, c’est super ! Alors, on fait comment ?
- On fait que tu te débrouilles pour arriver jusqu’ici.
- Génial, je prends de quoi écrire ton adresse. »
Adrien lui communiqua ses coordonnées et voulut lui conseiller un itinéraire.
« T’inquiète pas, je trouverai. Paris, c’est pas New York, c’est un petit village !
- Très bien mais n’arrive pas avant 4 heures, sinon tu poireauteras devant la porte.
- Tu quoi ?
- Tu attendras devant la porte.
- Pas de problème ! À vendredi, alors !
- À vendredi, Malcolm, je t’embrasse.
- Moi aussi, je t’embrasse très fort. »
Deux ans avaient passé depuis que Malcolm était reparti aux États-Unis et pourtant, en quelques minutes, cette conversation, apparemment si anodine, avait fait resurgir l’une des périodes les plus contrastées de sa vie. Il se souvint des circonstances de leur rencontre.
Ce soir-là, Adrien revenait d’un dîner chez des amis. Il avait emprunté la voiture de la communauté comme il avait l’habitude de le faire quand il rentrait tard. Arrivé à la porte Maillot, il ne put s’empêcher de prendre la direction de la porte Dauphine. Il ressentait l’impérieux désir de s’y rendre une fois encore. À pareils moments, il avait le sentiment d’entrer dans un état second, d’être attiré de tout son être par des scènes obsédantes. Une sorte de fascination dont on ne se délivre qu’en y succombant. Il aurait pu, dans une ultime rébellion de sa volonté, renoncer à prendre la direction fatale. Mais l’attrait était là, puissant. S’il parvenait à le surmonter, ce ne serait qu’une brève victoire et il faudrait résister encore et encore sans que cela lui apportât la paix. Il était las de lutter contre une évidence aujourd’hui démasquée : il désirait les garçons.
Longtemps, il avait cru ce penchant, ce mauvais penchant, surmontable. Dieu serait plus fort que son désir. Il saurait même dissiper, extirper jusqu’à sa racine ce mal profond. À l’instar de Paul, l’apôtre converti sur le chemin de Damas, il avait supplié le Seigneur de lui ôter cette épine de la chair. Il avait bien fini par comprendre, de guerre lasse, que la blessure resterait mais longtemps il devait croire encore qu’elle contribuerait à un bien plus grand. Celui d’une abondance de grâce déversée dans de pauvres vases d’argile. Désormais, il avait tout simplement perdu le sens du combat, la volonté de le mener. Pourquoi lutter infiniment contre soi-même ?
Dès son entrée au couvent, il s’était ouvert à ses directeurs de conscience de cette attirance pour les garçons, mais aucun n’avait vraiment voulu entendre. Aucun n’avait voulu interrompre un aussi beau chemin ! Si prometteur ! Par excès de confiance en la grâce, en la force d’Adrien ? Peut-être. Ou bien par pure lâcheté ? Peut-être aussi. Trop dérangeante sûrement, cette mystérieuse inclination qu’Adrien n’était pas le seul à ressentir mais dont personne dans l’Église ne parlait.

Il arriva, ce soir-là, à la place Dauphine et fit quelques traditionnels tours de repérage. Les jeunes prostitués qui s’y trouvaient le fascinaient. On était en juillet et certains avaient dénudé leur torse. Ils étaient nombreux. Il faut dire qu’il était tard et la clémence du temps facilitait leur commerce. Certains attendaient leurs clients seuls, d’autres se regroupaient. Certains restaient aux abords de la place, d’autres s’enfonçaient dans les allées attenantes. Les races se mêlaient : il y avait des garçons du Maghreb, d’Afrique noire, d’Europe et même quelques-uns d’Asie. Tous étaient guettés, observés. Les clients potentiels entamaient, au volant de leur véhicule, une ronde incessante, ralentissaient, s’approchaient pour mieux voir, s’arrêtaient un instant pour les moins craintifs, puis repartaient et refaisaient le même manège, aussi longtemps que leurs fantasmes n’avaient pas trouvé à prendre chair. Certains jamais ne s’arrêtaient, par honte, par peur ou parce que seule une pulsion de voyeur les animait. Ceux-là repartaient après quelques tours, saoulés d’images érotiques, frustrés ou satisfaits de ne pas être passés à l’acte.
Et Adrien était là aussi. Adrien faisait comme eux. Il était l’un d’eux. Il en éprouvait de la honte. Comment lui, le prêtre, pouvait-il être impliqué dans ce vil commerce des corps, côtoyer ces êtres en manque de chair, se mettre en chasse comme eux ? Comment lui, le prêtre, celui que ses paroissiens saluaient à la sortie de la messe d’un courtois « Bon dimanche, mon père » ou encore d’un aimable « Merci pour votre sermon ! », comment pouvait-il descendre si bas, se mêler de la sorte à cette fange avide de sexe ?
Pourtant à cette honte, se mêlait un sentiment de libération. Enfin, il acceptait ce qu’il était. Sa présence ici n’était pas insensée. Elle était juste nécessaire.
Il avait repéré un garçon métis, seul et qui semblait toutefois plus âgé que les autres prostitués. Il l’avait regardé, timidement, comme pour lui montrer du respect, mais intensément. Le jeune homme fit un signe discret pour l’inviter à s’arrêter. Adrien approcha sa voiture du trottoir et l’immobilisa. Il en sortit et vint à sa rencontre.
« Bonsoir, tu t’appelles comment ?
- Malcolm, et toi ? répondit le métis avec un léger accent américain.
- Adrien. On peut discuter ensemble ?
- Si tu veux. Où ? Dans ta voiture ?
- Oui. »
Ils s’installèrent dans la voiture qu’Adrien déplaça de quelques dizaines de mètres dans une zone moins exposée aux passages et aux regards indiscrets. Il arrêta le moteur et se tourna vers Malcolm qu’il regarda avec attention. Son visage était fin, la peau, foncée sans être noire, était belle mais ce fut surtout la couleur et la forme des yeux qui le frappèrent. Ils étaient noisette, presque verts, légèrement dessinés en amande. Le regard le rassura. Il n’était ni triste ni violent et n’exprimait rien de ce qui se jouait habituellement dans ces rencontres. Aucune marque de séduction factice.
« C’est bizarre d’être là, comme ça... à côté d’un inconnu qu’on trouve beau, qu’on a envie de prendre dans ses bras, dit Adrien.
- C’est surtout estrange de payer pour ça ! »
Adrien était ramené à la dure réalité de l’endroit. Non, il avait dû rêver, ça ne pouvait pas être ça, le lieu de la rencontre. Ici, on paie, on achète les mots, on soudoie le désir. Il eut envie de fuir, fuir pour rester intègre. Et pourtant, retenu par dieu sait quelle force, il ne le fit pas.
« T’as raison, on n’achète pas la tendresse, répondit-il, presque machinalement.
- T’inquiète, j’te ferai rien payer. »
La réponse était inattendue. Elle pouvait signifier bien des choses, mais Adrien, étonnamment, craignant que tout, là déjà, maintenant et si tôt, s’interrompît de manière prématurée, préféra parler de lui.
« Tu sais, Malcolm, je suis prêtre.
- Je vais pouvoir te dire mes péchés, alors ! répliqua Malcolm sur un ton espiègle.
- C’est plutôt moi qui devrais me confesser, répondit Adrien, comme pour se disculper d’être là.
- Pourquoi ? Manquer la tendresse, c’est un péché ? » La conversation prenait un tour nouveau. Il se passait quelque chose.
« Oui, mais tu comprends pas, j’ai fait une promesse, promis d’être chaste par amour pour Lui, Dieu.
- Alors laisse-Le tomber Lui !
- Mais c’est pas possible ! On laisse pas Dieu tomber !
- Vous êtes vraiment étonnants, vous les prêtres.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que vous avez la peur au sexe.
- Tu veux dire la peur du sexe ? Non. Au contraire, c’est tellement beau qu’il ne faut pas le pervertir.
- Tu parles comme un livre, Adrien ! »

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