Parler de lui

Parler de lui

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Français
152 pages

Description

Maroc. Casablanca, 1960.
Le frère fait son service militaire en Algérie. Le cadet découvre dans ses lettres un quotidien que son imagination repeint de couleurs fraîches : la vie de caserne, une chute de neige, la visite du général de Gaulle, la belle Anne-Marie qui tient l’épicerie du village.
La famille prépare son déménagement pour la France.
Elle attend le retour du frère.
Chacun tente de s’acclimater à l’hiver alpin.
En Algérie, la situation s’aggrave.

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Date de parution 22 mars 2018
Nombre de lectures 12
EAN13 9782072740541
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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JEAN CLAMOUR
PARLER DE LUI
roman
GALLIMARDUn jour, j’ai retrouvé les lettres de mon frère. Une cinquantaine, ma mère les avait
glissées dans une enveloppe et le temps avait grignoté le papier. La plupart écrites sur
une feuille à fines rayures, arrachée à un bloc de correspondance, certaines sur une
page de cahier à marge rouge et petits carreaux. Au stylo bille, au stylo à encre, il y en a
même une écrite au crayon. Bourrées de fautes, certaines si étranges que j’ai dû m’y
reprendre pour comprendre le sens de la phrase. Il faud, assé, grasse à, pygama, pensser,
regré, soubrousseau, moutaschou, simpa, fiancialle. Il oubliait la cédille à ça mais en
donnait une à durci ainsi qu’à souci, quand ce n’était pas deux s. Il se trompait dans
l’accord des verbes, ajoutait un s à quelques infinitifs, sa ponctuation était des plus
fantaisistes.
Mon frère écrivait comme il aurait parlé, au fil de la plume, notant ce qui lui venait
à l’esprit quasi phonétiquement. Ses lettres le restituaient tel qu’il avait toujours été. Ses
lettres c’était lui. Je ne lui avais jamais vu qu’un seul livre en main, un San-Antonio avec
lequel il m’avait poursuivi en ricanant, Continue de m’emmerder et je te mets la tête
comme un jeu de dames.
Quand je les lisais, ma mère me demandait pourquoi je souriais. Je répondais, Il
fait beaucoup de fautes. Elle opinait, L’école ça n’a jamais été son fort.
Il aurait construit correctement ses phrases, n’aurait pas bousillé ses accords, aurait
bien ponctué, j’aurais conclu qu’il s’était fait aider.

Les trois premières lettres sont parvenues au village où on terminait les vacances. Au
cours de l’année qui a suivi, il en a expédié vingt-cinq à Casa puis, à partir de juillet,
douze dans le Vaucluse où on était revenus poser nos valises. Les dix dernières ont été
adressées dans les Hautes-Alpes, à Embrun. La toute dernière date du 29 décembre.

Mes parents et moi avons vécu la guerre d’Algérie par procuration. On guettait le
facteur, chaque jour à l’heure de la distribution on attendait le facteur. Tenir
l’enveloppe dans la main rassurait, l’écriture familière prouvait que mon frère était
toujours vivant. Oui, mais d’après le cachet de la poste elle datait de la veille ou de
l’avant-veille, entre-temps qu’était-il arrivé...
Le présent de la lecture n’était pas celui de l’écriture. Quand on lisait, le présent de
l’écriture était devenu un passé. Alors on se remettait à guetter le facteur.

Quand il est parti au service, on ne se supportait pas. Huit ans de différence. Lui
douze, moi quatre. Lui seize, moi huit. Lui dix-neuf, moi onze. À l’époque où j’avais
quatre ans, il m’aimait bien. Il m’entraînait sous le lit de ma grand-mère, se
trémoussait, me chuchotait des mots marrants. Un jour ça a changé. Il est devenu
agressif, s’est mis à me repousser, je n’ai pas compris pourquoi.
Une fois ça a failli mal tourner. Je me tenais devant la rambarde de la terrasse.
Penché vers la rue, je me récitais les strophes d’une poésie qui parlait d’aventures, de
départs, de voyages.
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal
Fatigués de porter leurs misères hautaines
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal...
José Maria de Heredia. On apprenait ça à l’école.
Un moment, j’ai regardé par-dessus son épaule, ses mains se dirigeaient vers moi.
Pensant le gêner, je me suis déplacé pour lui laisser le champ libre. Emporté par son
élan, il s’est affalé sur la balustrade, s’est relevé en se tenant les côtes. Il s’en est pris à
moi. J’avais peur de tout, n’étais pas fichu de jouer à autre chose qu’à la poupée.
Et maintenant va dire à maman que je t’ai poussé. Ça me démange de t’en coller
une. Tire-toi.

Sur les photos il sourit rarement, fixe l’objectif la tête légèrement baissée, taurillon
sur le point de charger. Il porte un tee-shirt blanc, un blouson de cuir, un chapeau de
brousse lorsqu’il chasse le sanglier, quand il pêche au moulinet.
Ma mère lui avait payé une paire de bottes, confectionné pour le bain un minishort
en toile à impressions Picasso très coloré.
De ma mère il tenait ses cheveux châtain doré, ses yeux verts, ne ressemblait donc
pas à mon père qui, mat de peau, yeux noirs, boucles brunes, serait passé, vêtu d’un
burnous et coiffé d’une chéchia, pour un Arabe.
Il travaillait comme moniteur au lycée technique, conduisait la 4 CV depuis l’âge de
seize ans, même qu’une nuit les gendarmes lui ont réclamé un permis qu’il n’avait pas.
Quand il dansait le rock, attentif à épouser le rythme, ému d’approcher et de
repousser le corps souple et compact de sa cavalière, il ouvrait la bouche.
Tu gobes les mouches, lui a dit un jour ma mère qui l’avait vu faire.

Elle était fière d’avoir réussi un beau garçon, pour elle toutes les mères qui avaient
une fille pour aînée le lui jalousaient. L’idéal consistait à avoir un garçon d’abord, une
fille ensuite. Mon frère avait huit ans quand elle s’est retrouvée enceinte, elle et mon
père avaient espéré une fille parce que tout le monde le savait, c’était la combinaison
idéale. Mon père ne se privait pas de le dire, Une fille c’est la mère qui s’en occupe.

Je serais né fille, mon père et ma mère se seraient félicités d’avoir fait un sans-faute,
mon frère, seul mâle de la couvée, m’aurait fichu la paix.

Chaque matin, il gagnait la table où l’attendait un bol de café au lait, précédé
d’une érection qui soulevait le pantalon du pyjama. Chaque matin, c’était le même
cirque, la queue dressée il gagnait la table. En gars bien dans sa peau, à l’aise avec
luimême, ça lui était naturel de se montrer dans cet état, alors que la seule pensée d’avoir
des érections me mettait la honte. Que mon frère ne partage pas mon scrupule m’était
un sujet d’étonnement. Là où j’en étais, un pied dans l’irresponsabilité, l’autre
tâtonnant dans un monde qui impliquait celui qui s’y aventurait, j’hésitais, ne me
sentais pas encore prêt.Mon frère n’avait pas ces scrupules. Être un gars, un jeune gars plein de sève, ça lui
allait, il aimait à le montrer.

Son univers, celui où je l’imaginais évoluer, je le voyais comme un concours de
vantardises, de bagarres, d’heures passées les mains dans l’huile de vidange ou la sciure
de bois. Je lui associais la crasse, les mots orduriers, la brutalité. Pour éviter de lui
ressembler, je refusais de me battre ou de taper le ballon.

Mon père enseignait la menuiserie dans un collège du quartier de la Ferme
blanche. Il mettait une vingtaine de minutes à rejoindre la rue du Languedoc, à Mers
Sultan. À son coup de klaxon, je courais ouvrir le portail. Il garait la 4 CV dans le
passage cimenté, sortait de la voiture, claquait la portière, répondait à mon salut en
hochant la tête. Pas de Comment s’est passée ta journée ? Pas de Et à l’école ça roule ?
Ni sourire, ni mot, ni geste affectueux. Un hochement de tête et il s’enfermait dans son
domaine, l’atelier que son propre père avait fondé et où il avait travaillé adolescent puis
adulte, avant de devenir enseignant.

[…]Malade comme un chien. On m’arrachait les yeux. Une aiguille me perforait le
ventre. La bile me brûlait le gosier. Avec ça des frissons glacés en dépit des couvertures.
La crise se déclenchait en général au moment des repas. Incapable d’avaler une
bouchée, je devais m’allonger sur le canapé recouvert d’un épais plastique de couleur
vert bouteille, en proie à une torture que le moindre mouvement aggravait. Après trois
jours de diète pendant lesquels mon estomac ne tolérait que quelques cuillerées de
bouillon de légumes, je me relevais. Mes bras, mes jambes réduits à des baguettes
désespéraient ma mère.

Lui faire avaler quelque chose, faut de la patience, se plaignait-elle aux voisines.

Mes camarades braillaient, se battaient, même la petite Aline, toujours en forme. Je
me demandais si je resterais allongé les yeux clos, si je ferais le mort. Quand il me voyait
faire le mort, mon frère parlait d’un copain dont le frère, malade comme moi, avait fini
par clamser. J’aurais bien voulu quitter le lit pour courir avec les autres au moins une
fois, histoire de voir ce que ça donnait, mais ma mère veillait au grain.
Je ne veux pas que tu me reviennes malade, disait-elle.
Quand je sentais venir la crise je me résignais à l’idée d’être un enfant appelé à
clamser bientôt.
Tu es pâlot ce matin, ça va ?
Une tension à l’arrière des oreilles, le goût de bile qui annonçait l’imminence
d’une régurgitation, je répondais Ça va.

Le conseil de révision a déclaré mon frère bon pour le service. Versé dans les
chasseurs alpins, il devait gagner Barcelonnette en septembre. Ça tombait bien, mon
père avait l’intention de camper dans le Vaucluse, sur un terrain acquis deux ans plus
tôt.

L’été précédent, au bal du village, mon frère s’était épris de la fille de l’épicier. Il y
avait un film de Pagnol dont le titre était proche. Puisatier, épicier, je jouais sur la
proximité des mots, c’était presque pareil, quand je l’annonçais autour de moi
j’entendais faire allusion au film. D’ailleurs, mon frère avait un physique d’acteur et les
photos témoignent de l’éclat d’Anne-Marie, dix-sept ans, un teint de cire, une cascade
de cheveux soyeux, la taille étranglée et des jambes à concourir pour un titre. Leur
couple de jeunes premiers n’aurait pas déparé un film. À Casa, le cinéma c’était
important. À Casa, l’image qu’on avait de la France nous venait du cinéma. Noël-Noël,
Robert Dhéry, Noël Roquevert, Darry Cowl, Françoise Arnoul, Madeleine Barbulée... à
force de les retrouver sur l’écran ils étaient devenus des connaissances. Ma mère avait un
faible pour Gaby Morlay à qui elle ressemblait – Alimah qui avait vu sa photo dans LePetit Marocain lui avait demandé si c’était elle. Mais celui dont on était le plus accro
restait Pagnol. Ma mère et mon père étaient provençaux. Quand il choisissait un lieu de
séjour pour nos vacances en France, mon père ne s’aventurait jamais plus haut
qu’Avignon. Entre Raimu, Alida Rouffe, Pierre Fresnay, Orane Demazis, la garrigue,
l’arrière-pays, les collines, la Trilogie marseillaise, on se retrouvait en pays de
connaissance. De bonne humeur, mon père n’hésitait pas à entonner le refrain : « Un
petit cabanon / Pas plus grand qu’un mouchoir de poche / Un petit cabanon / Tout
làbas, là-bas sur les roches. »

[…]Mon père en avait marre du Maroc, il voulait demander sa mutation. Arrivé à l’âge
de trois mois, il estimait qu’y avoir passé cinquante ans suffisait. Ses repères avaient
disparu. Les vieux fellahs en burnous et chèche auprès de qui il avait, adolescent, appris
l’arabe lui montraient la déférence qu’il leur inspirait en tant que Français. Contre un
ou deux billets, ces paisibles campagnards lui indiquaient les endroits giboyeux, ils
l’accompagnaient dans ses chasses au sanglier. Sans la moindre appréhension, tant le
rapport de force jouait en sa faveur, il les suivait dans les coins les plus reculés où, mal
intentionnés, ils auraient pu facilement le zigouiller.
Ces vieillards étaient morts, leurs petits-fils avaient troqué la djellaba contre le
bluejean, le polo à la mode, ils jouaient les jolis cœurs devant « nos » jeunes filles, ces
écervelées qui, sensibles à leurs cheveux bouclés, à leur bagou, se laissaient approcher.
Rien n’enrageait plus mon père que de voir une Française s’afficher en ville avec un de
ces insolents vêtus à l’occidentale. Et puis, il le sentait bien, ces garçons bilingues,
parfois trilingues, ambitieux et bardés de diplômes étaient bien décidés à obtenir les
places qu’ils méritaient dans la nouvelle société qui se précisait depuis que
Mohammed V avait récupéré son trône. Ils auraient éclaté de rire si, les confondant avec
leurs grands-pères, il s’était avisé de leur proposer un billet pour qu’ils le conduisent
traquer une laie. Il annonçait à qui voulait l’entendre qu’il était sur le départ.

Son avenir, il se voyait le passer dans le Vaucluse, sur le terrain acheté où, avec
l’aide de mon frère, il avait construit un quadrilatère de quarante mètres carrés au toit à
pente unique que ma mère baptisera les Cigalons. Ni eau ni électricité et nécessité
d’aller soulager ses entrailles dans un trou protégé des regards par des tôles ondulées
accrochées à une armature de bois. Après la maison de Casa dotée du confort moderne,
les Cigalons c’était du camping. Le temps des vacances, on s’en amusait.

Un autre été, il fera venir un sourcier qui parcourra le terrain en pointant devant
lui une branche en forme de Y, à la recherche d’une nappe souterraine. L’endroit
déterminé, mon père refusera de recourir à une entreprise. Il creusera, brisera deux
pioches et une pelle, subira un éboulement qui l’ensevelira jusqu’au torse avant de se
résoudre à en étayer les parois. Quand l’évacuation de la terre à la pelle deviendra
éreintante, il installera une poulie. De jour en jour ma mère le verra s’enfoncer plus
profond en s’échinant comme un diable à la recherche de cette fichue eau. Quand il
faudra se pencher pour apercevoir le haut de son crâne, elle s’inquiétera de sa perte de
poids, le convaincra de faire appel à un professionnel. La nappe d’eau trouvée, le trou
gainé de buses empilées, mon père fixera une pompe à main que je serai chargé
d’actionner.

[…]© Éditions Gallimard, 2018.JEAN CLAMOUR
Parler de lui
Maroc. Casablanca, 1960.
Le frère fait son service militaire en Algérie. Le cadet découvre dans ses
lettres un quotidien que son imagination repeint de couleurs fraîches : la vie
de caserne, une chute de neige, la visite du général de Gaulle, la belle
AnneMarie qui tient l’épicerie du village.
La famille prépare son déménagement pour la France.
Elle attend le retour du frère.
Chacun tente de s’acclimater à l’hiver alpin.
En Algérie, la situation s’aggrave.

Jean Clamour, né à Casablanca, est romancier et auteur dramatique.DU MÊME AUTEUR
Passage d’encres
L’EAU, LE PAPIER, LA SORGUE, document, 2008.
Paris Méditerranée
LE GARÇON QUI DANSE LE MADISON, roman, 2003.
Gros Textes
LES LOINTAINS, théâtre, 2003.
Calmann-Lévy
UN NUAGE AU PLAFOND, roman, 1979, réédité en 2015.Cette édition électronique du livre
Parler de lui de Jean Clamour
a été réalisée le 12 mars 2018 par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782072740534 - Numéro d’édition : 321761)
Code Sodis : N90859 - ISBN : 9782072740541
Numéro d’édition : 321762
Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.