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Patrice ou l'indifférent

De
348 pages

Le mois de mars avait été tiède, annonçait une saison précoce. Les rigueurs d'avril changèrent après coup son caractère, le muèrent, d'obligeant et prompt messager qu'il avait paru, en un imposteur gracieux et d'autant plus sournois.

Publié par :
Ajouté le : 09 janvier 2013
Lecture(s) : 5
EAN13 : 9782246806455
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A
LA
CHÈRE MÉMOIRE
DE
MARCEL PROUST
CE RÉCIT
EST DÉDIÉ
L. M.-C.
PATRICE ou L’INDIFFÉRENT
I
Le mois de mars avait été tiède, annonçait une saison précoce. Les rigueurs d’avril changèrent après coup son caractère, le muèrent, d’obligeant et prompt messager qu’il avait paru, en un imposteur gracieux et d’autant plus sournois. Ce printemps et ses sautes d’humeur me plaisaient ; j’y reconnaissais les jeux d’une fantaisie savante, dont les intentions perfides sont aisées à saisir et les calculs difficiles à prévoir. Beau sujet de curiosité pour un esprit nonchalant, avide de sentir sans troubler son repos. Je venais de terminer un gros travail d’érudition, j’étais détourné pour longtemps des vaines recherches de la science et des compilations insipides en vue d’établir, sur un ingénieux assemblage de conjectures, une certitude petite et fragile qui ne manquait jusqu’alors à personne. En revanche, cette ingéniosité déployée sans objet véritable avait développé en moi le goût et préparé l’usage des interprétations subtiles et des rapports inattendus, dont l’agrément est pur de toute utilité et qui, dérobant à la réalité des prétextes à s’exercer, ne servent qu’à parer l’esprit d’ornements d’ailleurs passagers et à l’amuser d’exercices sans conséquence.
Transportant, sans avoir à la modifier, mon attention de l’étude des textes narratifs à l’examen du ciel, elle se trouvait toute prête pour ces nouveaux jeux, allégée seulement de l’ennui de s’en détacher pour vérifier une date, une citation, compléter une référence, dresser l’appareil des notes. Non qu’elle cessât de vérifier : elle s’en faisait un plaisir, elle adaptait à ses impressions toutes fraîches, un renvoi que lui fournissait la mémoire et qui transformait leur valeur en la multipliant. Elles perdaient leur gentillesse spontanée, leur charme ingénu, mais elles gagnaient en grâce et en signification ; elles prenaient place dans un beau cortège, jouaient leur rôle dans une harmonie qui recevait d’elles un accent plus tendre, se rafraîchissait, accourait toute bondissante, enrichie et ressuscitée des profondeurs du souvenir où elle était ensevelie.
Ces éclairs de soleil, furtifs, pleins de promesses, et brusquement éteints par la bourrasque d’une giboulée, ressemblaient assez bien à des sourires, à peine dessinés sur des lèvres qu’on croit timides ; aussitôt l’appât lancé et saisi, l’agrément s’efface ; un visage irrité reflète la surprise dé l’innocente, choquée qu’on ait pensé voir là une marque de sa faveur ; et vous voilà pantois, flairant bien le mensonge, mais sans sa voir ou le saisir, dans la douceur feinte de l’invitation, ou dans la fausse dérobade d’une pudeur de comédie.
Je me serais sans douté abandonné longtemps encore à ces rêveries incertaines, si, d’un coin perdu de la mémoire où il reposait négligé, oublié, un souvenir n’avait jailli, jugeant opportun de se produire dans un montent où il paraîtrait tout à son avantage, et s’étant réservé, non par discrétion ni modestie, mais par un sens exact des convenances et la plus fine vanité, pour produire un effet de surprise et recevoir des circonstances l’attrait qui lui faisait défaut. Je me rappelai tout à coup que ce sourire, dont les jeux du ciel m’offraient une flottante image, je l’avais vu errer, un soir de l’été précédent, sur les lèvres de Mlle de Lauraquin. Après sept mois, le secret qu’il dissimulait se proposa à ma curiosité ; je n’avais pas songé jusqu’alors que ce sourire pût être mystérieux ; et, saisi par hasard, conservé je né sais comment, il ne devenait remarquable que par une rencontre fortuite, qu’il n’avait pas provoquée, mais où il s’insérait naturellement et qui lui donnait tout son prix, de même qu’une gravure en couleurs du XVIII
e siècle, oubliée depuis deux cents ans sous la poussière d’un grenier, est retrouvée par un fils de famille nécessiteux et fureteur, au moment que la mode lui donne pour un moment un regain de valeur. J’avais revu bien des fois depuis cet été Mlle de Lauraquin sans lui accorder d’attention ; je la trouvais aimable, assez jolie, insignifiante. L’énigme de son sourire, saisie après coup, changea sa physionomie, la revêtit d’une qualité que je n’aurais su définir, et qui m’intéressait justement à cause de cela, l’introduisit brusquement dans ma vie, en se présentant comme thème à ma préoccupation. L’idée qu’elle pouvait prendre souci de moi, sinon au point de désirer me plaire — et cela même était possible — du moins assez pour vouloir m’inquiéter, modifiait le sens de tous les actes qu’elle avait accomplis, de toutes les paroles qu’elle avait prononcées, et substituait à son apparence familière et banale une autre apparence, d’ailleurs vague, dont tous les rapports demeuraient à établir, et méritaient de l’être. En même temps, je songeais que ce sourire pouvait bien avoir été surpris par moi sans m’être destiné, qu’il répondait peut-être, non pas à mes paroles, mais à une impression heureuse qui avait traversé, brusque et légère, l’esprit de Mlle de Lauraquin, tandis que je l’entretenais : le calme de l’été, un plaisant souvenir, quelque facile espoir, ou le visage de l’amour, éclairant tout à coup le ciel et qui l’empêchait de me voir, de m’entendre.
Tant d’incertitudes ne faisaient que proposer à mon imagination un objet plus consistant, plus amusant, sans la sortir des jeux où elle se plaisait. Mais ma sérénité fut vite dispersée. Le sifflet aigu d’un train qui partait de la gare des Invalides m’invitait au voyage, et le vol des mouettes, dont j’apercevais par-dessus les quais de la Seine le trait arrondi et rapide, me conduisit aussitôt jusqu’à la plage normande où Mlle de Lauraquin m’avait souri, et où j’avais pour la dernière fois, la veille de mon départ, suivi avec mélancolie les lignes harmonieuses et presque insaisissables que dessinent sur l’eau en se poursuivant les oiseaux de mer (car je n’abandonne pas sans regret les lieux les plus indifférents, peut-être à cause des sensations pour toujours ignorées qu’ils m’ont refusées ou fait perdre, de toute la richesse dont le temps perdu semble vous frustrer, de toute l’espérance secrètement nourrie et jamais formulée, dont la déception seule révèle l’existence, la force et le soudain renoncement). Brusquement transporté dans le petit bois de pins incliné sur la mer, debout au pied d’un arbre sous lequel Claire assise dessinait, je me trouvai naturellement — le temps, au regard de l’esprit, ne possédant, comme l’espace, d’autre réalité que celle qu’il lui prête — ramené à ce soir de septembre où elle avait donné à son visage cette énigmatique expression. Mais attentif à la fois et présent, il ne me suffit plus, comme j’avais fait alors, de la recueillir sans y prendre garde, ni, comme je venais de le faire après sept mois passés, d’y attacher un intérêt rétrospectif et simplement divertissant. Percevoir le mystère, y trouver un prétexte à d’amusantes conjectures ne m’offrait plus aucun attrait : je voulais le percer. En même temps, sans souci des anachronismes, à ce désir nouveau qui rajeunissait un détail négligé et l’élevait à devenir un événement, s’ajoutaient la crainte que, depuis si longtemps, l’amour de Claire — si ç'avait été la première et fugitive marque d’un sentiment timide ne se fût éteint, rebuté par mon indifférence, avant d’être assez vigoureux pour se suffire à lui-même ; l’espoir qu’il n’était cependant pas tout à fait mort, qu’il était temps encore de le ressusciter ; la curiosité, si je pouvais le ranimer, de recevoir le regard bouleversé, stupide, confiant et follement joyeux de l’agonisant prêt à périr, qui, bondissant soudain par-dessus la nuit toute proche, voit luire l’aube d’une nouvelle vie ; la satisfaction aussi — si je considérais l’autre face de l’alternative — de songer que l’artifice calculé d’une simple coquette eût si parfaitement manqué son but, combien elle avait dû en éprouver d’humiliation, combien elle en éprouverait encore, car je me promettais, si j’étais assuré de sa fourberie, de provoquer sa feinte et de la rebuter pour la seconde fois et plus cruellement.
Et tandis que toutes les autres raisons que j’avais de vouloir pénétrer son secret ou rattraper l’amour par la dernière plume de son aile, ne faisaient, dans tout le déploiement de leur désir, que contrebalancer mon apathie naturelle, mon horreur de l’action, mon goût de la tranquillité — particulièrement vifs ce jour-là — et ne réussissaient qu’à m’empêcher de demeurer solidement installé, enfoncé dans mon fauteuil, sans aller jusqu’à me faire lever, ce fut l’anxiété de savoir si elle s’était moquée de moi et le regret de ne le lui avoir pas rendu, exprès et sur-le-champ, le besoin de ne plus tarder à me venger qui rompit l’équilibre instable et parfait des deux forces égales, me dressa brusquement, me fit m’habiller et sortir. Il m’était infiniment désagréable de conserver dans le champ du possible l’hypothèse d’une fourberie, qui gâtait — du moins je le pensais tout mon plaisir. En quoi je me montrais bien fol et bien ingrat, car l’hypothèse de l’amour, si elle se fût offerte seule et par là fortement assurée, eût perdu non seulement sa puissance attractive en cessant d’être problématique, mais le meilleur de son charme séduisant, qu’elle ne recevait que par opposition. Et sans doute la simple question de savoir si elle m’aimait encore ne se fût pas proposée à moi si fortement que je décidasse de me déranger pour la résoudre. Je n’étais moi-même rien moins qu’amoureux, et il ne me manquait pour le connaître clairement que de me l’être demandé : mais je n’y songeais pas.
Je parcourus le bref trajet de l’Esplanade des Invalides, où j’habitais, à la rue de Varenne, tout absorbé dans la contemplation de deux visages rieurs qui m’accompagnaient, l’un doux et craintif, l’autre moqueur, auxquels je répondais alternativement, avec une tendresse flattée ou une ironie irritée, sans que je pusse découvrir lequel était réel, et lequel une illusion. C’étaient, plutôt que deux visages, deux expressions posées sur les mêmes traits d’un visage d’ailleurs indécis, car je me représentais mal Mlle de Lauraquin, et son sourire m’occupait au point que tout le reste en était effacé.
Quand je la vis, ce fut le contraire qui se produisit. Elle lisait au coin du feu, frileusement pelotonnée et peu vêtue, en croquant des bonbons. Sa présence me gêna beaucoup, elle était une intruse, une personne insignifiante, avec qui j’avais dansé la semaine précédente, que je rencontrais sans avoir pensé qu’elle pût être là, au lieu de l’inquiétante jeune fille qui m’avait souri sept mois plus tôt et que je n’avais pas revue depuis. En vain, je tentais de ranimer l’apparition enfuie, de modeler sur cette bouche gourmande et sucrée le dessin fugitif dont le souvenir m’avait tant ému, je ne le voyais même plus, mon imagination, ma mémoire demeuraient immobiles devant cette matière vivante trop lourde pour leurs jeux. Mlle de Lauraquin, cependant, un peu surprise mais joyeuse de ma visite qui rompait une ennuyeuse journée, montrait une pétulance inaccoutumée et une amabilité dont l’excès n’allait pas à moi mais à l’intermède que j’étais. Elle jacassait, en me tendant sa bonbonnière à moitié vide :