Pauvre petite orpheline

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Quand retentit La voix d'une mère dans l'au-delà pour apaiser le coeur en larmes de sa fille abandonnée aux turpitudes de la vie, les orphelins puisent en eux le courage de faire face à une existence mutilée. Ce récit offre un véritable rempart entre tradition et modernité et nous plonge dans l'univers culturel africain avec ses us et coutumes.

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Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de visites sur la page 1 597
EAN13 9782296263451
Langue Français

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PAUVRE PETITE ORPHELINE

La voix d’une mère dans l’au-delà





Du même auteur:


-L’homme qui vécut trois vies, éd. St-Paul

-Aller retour, éd. St-Paul

-L’empire du gouffre, éd. CEDA



















© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12571-1
EAN : 9782296125711






















Gaston OUASSENAN

PAUVRE PETITE ORPHELINE

La voix d’une mère dans l’au-delà





L’Harmattan




Je suis une femme d’âge mûr. Je ne vous en dirai pas
plus. Une femme ne dévoile pas son âge.
Je vous apprendrai seulement que mon existence n’ayant pas
été heureuse, je n’espérais plus rien de la vie. Je me
considérais au bout du rouleau. Je n’avais aucun projet pour
l’avenir ; d’ailleurs l’avenir ne comptait plus pour moi.
J’attendais tout juste mon dernier jour pour quitter sans regret
ni larmes un monde où je n’avais rencontré que des déboires.
J’étais dans cette expectative quand la lecture d’un journal
m’a fait une révélation des plus surprenantes. J’en ai été
terriblement impressionnée.
J’ai appris qu’une jeune femme de 99 ans venait de convoler
en justes noces avec un jeune homme de 97 ans. Cet hymen,
inhabituel en raison de l’âge de ses protagonistes, m’a
amenée à réfléchir et à reconsidérer mon attitude vis-à-vis de
moi-même et vis-à-vis de certains préjugés ancrés dans mon
subconscient.
A cet âge avancé, cette femme et cet homme venaient de
réaliser un grand rêve, peut-être le rêve de leur vie. Je me suis
posé un tas de questions et suis parvenue à une constatation.
Je suis beaucoup plus jeune que la mariée qui peut être
plusieurs fois ma grand-mère. Je suis une femme comme elle.
Mais elle n’est pas comme moi. Elle a quelque chose de plus
que moi.
Malgré son âge, elle est dynamique face à la vie et croit en
elle et en ses merveilles. Elle l’envisage sous un angle positif.
Elle ne se montre point résignée à attendre la mort et à la
subir le moment venu.
Au contraire, elle a confiance en l’avenir et en ses promesses.
Elle élabore des projets et organise son existence en
conséquence. Comme preuve de sa foi dans des lendemains

heureux et sûrs, elle vient d’unir son destin à celui d’un
homme, tout confiant lui aussi, dans les temps futurs.
Oh !Rassurez-vous. Je n’ai nullement l’intention de me
remarier. Mes deux expériences matrimoniales m’ont
suffisamment marquée. Je n’ai aucune envie d’en faire une
troisième qui risque de se révéler aussi fâcheuse que les
précédentes.
Mais de grâce, n’allez surtout pas vous imaginer que je sois
d’un caractère insociable donc pratiquement impropre à la vie
conjugale.
Comme vous le constaterez, mon caractère n’a rien à y voir.
Au contraire, les quelques personnes qui ont le courage de me
fréquenter, et elles ne sont pas si nombreuses, disent avec
beaucoup de sérieux que je suis douce, affectueuse et
attachante. Ceci doit avoir sûrement du vrai.
Enfin bref… Je me suis mariée à 23 ans. Je vouais à mon
époux un amour sans limites. A son tour, il me le rendait à
merveille. Il ne pensait et ne respirait que par moi. Tout chez
lui se résumait à moi. Tout pour lui partait de moi et
aboutissait à moi.
J’ai donc vécu avec lui des moments paradisiaques.
Malheureusement comme dit la chanson ‘’le bonheur dure
peu sur la terre’’. J’en ai fait l’amère expérience. Mon
bonheur n’a été que de courte durée. Mon mari s’est tué dans
un accident de voiture six mois après notre union.
Sa mort brutale a été pour moi une très rude épreuve. J’en ai
même fait une dépression nerveuse. J’ai failli ne plus jamais
m’en relever. Ma grande sœur Hélène, mes deux frères et
toutes mes amies m’ont alors entourée de leur chaude
affection et graduellement, j’ai repris une existence normale.
Sur les insistants conseils de mes amies, je me suis remariée
onze ans après ce drame. Ce fut de nouveau une période de
béatitude. Mais pour mon malheur, elle se révéla encore plus
brève que la première. Elle n’excéda point trois mois.

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Mon mari mourut dans un tragique accident de train.
Aussitôt, les bruits coururent que la malchance qui me suivait
depuis ma naissance ne m’avait jamais lâchée. Toute ma vie,
elle me poursuivrait et ne me permettrait jamais d’avoir un
conjoint.
Tous ceux qui prendraient le risque de m’épouser
connaîtraient le même sort que mes deux précédents maris.
En unissant leur destin au mien, ils signeraient
indubitablement leur arrêt de mort.
Ces rumeurs malveillantes m’étant parvenues, je pris
moimême la décision de repousser de manière systématique
toutes les avances que l’on me ferait.
‘’Ainsi, m’étais-je dit, je ne porterai malheur à personne.’’
Mais très vite, je m’aperçus que ma résolution était
superflue. Les hommes à marier étaient évidemment informés
des rumeurs qui couraient à mon sujet. Bien entendu, aucun
d’entre eux ne voulait mourir.
Du coup, mon cas suscitait en eux une telle frayeur, qu’ils
avaient tous peur de m’adresser tout simplement la parole.
Dans les rencontres publiques, je voyais les célibataires, les
divorcés, et même les veufs, trembler à la seule perspective
de devoir me serrer la main.
Dès qu’ils le pouvaient, ils faisaient instantanément le vide
devant moi. J’étais une impure. Dans les réceptions tant
officielles que mondaines, ma venue causait un effroi tel que
certains invités en oubliaient les règles élémentaires du
savoir-vivre. Ils détalaient par des issues dérobées, sans
même dire au revoir à leurs hôtes, dès qu’ils me voyaient
arriver.
Comme vous pouvez le constater, je n’ai ni l’intention
ni même la possibilité de me remarier comme l’a fait cette
dame de 99 ans. Par contre, je peux entreprendre autre chose,
quelque chose qui puisse être utile.
Ma vie n’a pas été facile ni heureuse. Elle n’a pas
débuté non plus sous de souriants auspices. Mon entrée dans

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ce dédale que constitue le monde, s’est effectuée dans un
concert de malheurs. C’est à la retransmission de ce concert
que je vous invite.






Mes malheurs ont commencé, d’après ce qui m’a été
dit, trois mois avant ma naissance.
Sans que l’on sût exactement pourquoi, un matin, ma mère,
alors en grossesse de 6 mois, perdit l’usage de ses jambes.
C’était, paraît-il, une femme très active, toujours sur la
brèche.
Levée à cinq heures du matin, elle ne se couchait que très tard
la nuit. Cet archétype du dynamisme féminin se retrouva du
jour au lendemain immobilisé dans son lit.
Du coup, son commerce de pagnes dût fermer. Son jardin
potager, reconnu comme le mieux entretenu du village, se vit
progressivement envahi par les mauvaises herbes. Sa maison
jusque là toujours proprette fut alors laissée à l’unique soin
de sa fille Hélène âgée de moins de 14 ans.
Ce contretemps tombait vraiment mal à propos.
Hélène préparait son C.E.P.E et le concours d’entrée
en sixième.
Elle fut donc contrainte de s’occuper de ses deux petits frères
qui allaient aussi à l’école, d’assurer les tâches ménagères et
de préparer ses examens scolaires.
C’en était trop pour sa frêle personne. Les résultats ne furent
point brillants. Elle essuya un échec aux deux examens.
Quelques jours après, je vins au monde.
Il paraît que le travail fut long et pénible. Epuisée, ma
mère ne put supporter l’épreuve. Elle rendit l’âme après
l’ultime effort qui permit la délivrance.

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A l’annonce de la nouvelle de sa mort, ce fut la
consternation. Des femmes entraient en transe. D’autres se
roulaient dans la poussière. Des pleurs et des cris de douleur
transperçaient l’air. Abasourdies par l’incroyable et funeste
nouvelle, certaines femmes semblaient avoir perdu la raison
et la voix.
Assises par terre, la mine prostrée, le regard fixé au sol ou
perdu dans le lointain, elles hochaient par moment la tête
d’un air hébété et donnaient l’impression de ne pas
comprendre ce qui était arrivé.
Les hommes, le visage labouré par le chagrin, se
rendirent un à un dans la cour du chef.
Mon père y avait été conduit dès l’annonce du décès de ma
mère. Son malheur était aussi le leur. En arrivant auprès
d’eux, un étranger pouvait difficilement reconnaître le veuf
des autres hommes. Le même deuil se lisait sur tous les
visages.
Les premiers moments de stupeur écoulés, les femmes
se turent.
Alors, comme pétrifié, le village sombra dans un silence de
mort, un silence troublé uniquement par mes pleurs stridents
qui déchiraient l’atmosphère lourde sans que personne ne se
souciât de moi.
Pour tous les villageois, cette indifférence à mon égard était
normale et voulue, parce que ma mère était décédée en me
mettant au monde. J’étais à leurs yeux une enfant maudite,
une enfant porte-malheur, une enfant matricide. Il fallait que
je meure dans la souffrance comme était morte ma mère.
Si je m’entêtais à vouloir quand même vivre, tandis que la
communauté m’avait condamnée à la peine capitale et me
refusait tout soin, deux vieilles mégères seraient alors
chargées de m’accompagner pour de bon.
La société est ainsi faite. Elle n’accepte pas en son sein les
personnes qu’elle considère indésirables.

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Ma mère avait rendu l’âme vers midi. A la nuit
tombée, malgré mon manque de nourriture et surtout d’eau, je
vivais encore.
Mais mes pleurs n’étaient plus aussi soutenus que durant
l’après-midi. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, ils
devenaient de plus en plus intermittents, avec des moments
de silence chaque fois plus longs.
C’est que je m’affaiblissais progressivement. J’avais presque
perdu la voix. Et la nuit avançait…
Ma sœur Hélène avait toujours rêvé d’avoir une petite sœur.
Elle avait souvent demandé à maman de lui en procurer une.
Et voilà que cette petite sœur tant attendue était là, pleurait à
sa portée.
Tout l’après-midi, impuissante, elle m’avait regardée
crier. Elle ne pouvait rien pour moi. Elle était tenue par les
tabous qui régissent les communautés villageoises.
Mais une voix intérieure lui disait continuellement: ‘’Sauve
ta sœur. C’est pour toi qu’elle est venue au monde. Ne la
laisse pas mourir.’’
Hélène entendait distinctement cette voix qui se
faisait pressante, couvrait tout autre bruit autour d’elle et
venait se mêler à la mienne toute grêle.
Alors, les deux voix, comme torsadées, s’élevaient limpides
au-dessus de la mêlée et ensemble aiguillonnaient sans
relâche ma pauvre sœur. Et la malheureuse était mortifiée.
Mortifiée d’avoir perdu sa mère, de voir souffrir sa sœur et de
se savoir incapable de faire quoi que ce soit.
Et elle cherchait comment me sauver malgré toutes
ces femmes qui m’étaient hostiles. Elle ne trouvait pas de
solution à son problème. Et les deux voix jumelles
persistaient… Elles se firent entendre jusqu’à la nuit…
Hélène les écoutait, réfléchissait, et continuait de pleurer. Elle
pleurait sa mère morte, sa petite sœur qui allait bientôt mourir
faute de soins et aussi sa propre impuissance.

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A un moment, une étincelle vint illuminer son esprit
et y introduisit une idée fort originale: un enlèvement. Oui,
elle devait m’enlever. Alors, subrepticement, elle s’approcha
de moi et, comme un chasseur à l’affût, elle guetta.
Pour réussir son coup, il lui fallait la conjonction de
deux éléments: un moment d’inadvertance de toutes les
femmes et un silence de ma part. Elle se montra très patiente.
Elle attendit des heures, espérant, toujours soutenue par la
voix de l’au-delà.
Enfin, la conjonction tant souhaitée se présenta.
Une cousine de sa mère arriva accompagnée d’une foule
d’amies. Elle était très liée à la défunte et n’habitait pas le
village. La vue des arrivantes déclencha un concert de cris et
de pleurs. Les femmes présentes se levaient et se jetaient dans
les bras de celles qui venaient d’ailleurs.
Ce remue-ménage créa une zone d’ombre de mon côté. Par
bonheur, je m’étais tue à cet instant. D’un geste prompt,
Hélène se baissa, me prit dans ses bras, plaqua sa main droite
sur ma petite bouche afin de m’empêcher de crier et d’alerter
ainsi les pleureuses.
Par une porte dérobée vers l’arrière de la cour, elle sortit et
courut de toutes ses forces en direction de la maison des
sœurs de la charité.
Elle trouva les portes fermées. Il était tard.
Néanmoins, la lumière n’était pas éteinte dans les chambres.
Et pourtant, on n’entendait personne parler. Chaque
religieuse devait être sûrement en train de prier, de lire ou
d’écrire.
Ma grande sœur tout essoufflée et couverte de sueur,
me serra fortement contre sa poitrine avec son bras gauche et
de sa main droite, frappa vigoureusement à la porte d’entrée
en criant comme une sourde :
‘’Ma mère, ma mère, ouvrez. Maman est morte et on veut
tuer ma petite sœur’’.

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Une jeune religieuse vint ouvrir aussitôt, suivie de
trois autres.
‘’Mais, qui es-tu petite ? demanda la mère supérieure.
Qu’est-ce qui t’arrive? Mais… qu’est-ce que tu as dans les
bras ? Mais… c’est un bébé ! Entre, entre ma fille,
ordonna-telle… Assieds-toi.
- Donne-moi le bébé, intervint la plus jeune des
religieuses.
Hélène lui remit l’enfant et s’assit sur la chaise qu’on lui
indiquait. Elle haletait. Une transpiration abondante sourdait
de son jeune corps. Sa petite robe sans manches de couleur
foncée en était trempée. Des gouttes perlaient sur son beau
visage et allaient se perdre sur sa robe. Celles qui
dégoulinaient sur la peau de ses bras et de ses jambes
finissaient leur course sur le sol.
La mère laissa la petite adolescente prendre son
souffle et l’interrogea ensuite.
Tout en pleurant, Hélène expliqua ce qui était advenu
dans sa famille.
A la fois émues et indignées, les religieuses furent
saisies de dégoût pour ce qui se passait au village. En même
temps, elles éprouvaient de la pitié et de la sympathie pour
cette brave petite fille dont le récit étreignait tout cœur
sensible.
Quoiqu’un peu calmée, elle continuait à verser des larmes,
qui se mêlaient à sa sueur. Ses hôtesses la regardaient pleurer,
non par cynisme mais par admiration.
En effet, intérieurement, elles se louaient de son intelligence
et de son courage. Le récit des faits était clair: encore une
mauvaise tradition.
La mère rompit le silence: ‘’Sèche tes larmes ma fille. Tu
n’as plus de raison de pleurer. Au contraire, tu dois être fière
et heureuse. Tu as accompli ton obligation de sœur aînée. Tu
as obéi à la volonté de notre Seigneur en nous amenant la
petite.

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Elle est maintenant hors de danger. Nous nous occuperons
d’elle… Toi-même, tu es très fatiguée et il se fait tard. Tu vas
manger quelque chose. Ensuite, tu dormiras ici. Demain, tu
repartiras au lever du jour.
– Non ma mère… Je n’ai pas faim… Et il faut que je parte…
Il ne faut pas… que l’on s’aperçoive… de mon absence.
Paroles saccadées, entrecoupées de sanglots. Paroles
d’une enfant tourmentée, sous le coup d’une immense
émotion. Mais paroles de bon sens.
Sans attendre de répliques, elle se leva comme mue par un
ressort, se dirigea avec vivacité vers la porte et s’enfonça de
nouveau dans la nuit noire.
‘’Hélène !Hélène !Reviens !On va t’accompagner en
voiture’’. Mais Hélène se montra sourde aux appels des
sœurs. Elle avait fait son devoir. La mère supérieure venait de
le lui rappeler. Le nouveau-né était sauvé et en sécurité.
C’était le plus important.
En ce qui la concernait, il n’y avait pas de souci à se faire.
Elle était une fillette de la région ; elle la connaissait dans ses
moindres détails.
Délestée à présent de son fardeau, elle allait emprunter des
raccourcis et arriverait plus vite que pour venir. L’obscurité
ne l’effrayait point. Ses jambes frêles et agiles la portaient
bien. Elle n’avait pas besoin d’aide. Et surtout, il ne fallait
pas que l’on sût au village qu’elle avait enlevé l’oiseau de
mauvais augure que j’étais.
A aucun prix, on ne devait connaître mon refuge, sinon, je
risquais d’y être traquée.
Cette éventualité l’effraya, et de nouveau, elle eut peur pour
moi. Sa crainte fut surtout que les sœurs apparaissent le
lendemain et annoncent aux villageoises que le bébé était
sous leur garde et en bonne santé.
Aussitôt, elle revint sur ses pas.

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Les religieuses n’avaient pas encore fermé la porte.
Elles s’affairaient autour du nourrisson y allant chacune de
son commentaire :
« Qu’il est beau ce bébé et bien portant.
– Heureusement qu’il est robuste, sinon avec le traitement
qu’on lui a fait subir, il serait déjà mort.
– Non! À la naissance, un bébé dispose d’une réserve de
nourriture de trois jours. Par contre il a besoin d’eau pour ne
pas se déshydrater. Il faut surtout bien le couvrir.’’
La plus jeune des sœurs était dans sa chambre, cherchant
sûrement de quoi me vêtir.
S’apercevant qu’elle n’avait aucun souci à se faire pour moi,
Hélène cria à l’adresse de mes bienfaitrices :
‘’Ma mère et mes sœurs, ne venez surtout pas au village.
Làbas, il ne faut pas que l’on sache où est l’enfant, et qui vous
l’a amenée.
Sinon, on me tuerait et le bébé aussi.’’ Les saintes femmes se
retournèrent toutes surprises.
Ainsi donc la pauvrette n’était pas encore partie. Elles
allumèrent les lumières de dehors et fouillèrent autour de la
maison.
Pas d’Hélène !
Cette fois-ci, elle avait bel et bien disparu dans la nuit
profonde.






A son retour au village, Hélène hésita un instant avant de
reprendre place au milieu des autres femmes.
Quelques unes s’étaient allongées à même le sol et dormaient
déjà. Celles du même âge que sa mère s’étaient regroupées
auprès de leur compagne d’enfance étendue là sans vie et

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psalmodiaient des complaintes lugubres rappelant leur passé
commun.

Appréhendant que quelqu’un ait demandé après elle et
que l’on se soit aperçu de son absence, Hélène préféra ne pas
s’asseoir au même endroit qu’elle avait occupé auparavant.
Malgré les ténèbres, une femme qui semblait chercher
quelqu’un ou quelque chose la reconnut et s’approcha d’elle :
‘’C’est toi Hélène ?’’
Le cœur de la pauvre petite se mit à battre si fort
qu’elle eut la sensation que sa cage thoracique allait se
rompre.
Que s’était-il passé pendant son expédition? Avait-on eu
besoin d’elle et ne l’avait-on pas vue ?
‘’– C’est toi ma fille Hélène, réitéra la femme toujours
à voix basse ?
La répétition de la même question arracha brusquement
Hélène de sa rêverie.
– Oui maman, c’est moi, répondit-elle tremblante.
Dans les villages, en signe de respect, les enfants appellent
papa ou maman toutes les personnes âgées.
– Approche ma fille, continua la femme. Tu dois
sentir la fatigue. Les jours qui viennent seront encore plus
harassants pour toi. Couche-toi un peu. Tu as besoin de
repos’’.
La femme s’était penchée pour lui parler. Elle l’entraîna à
quelques mètres de là et s’assit par terre.
‘’Etends-toi et mets ta tête sur mes cuisses. Elles te serviront
d’oreiller ».
Dotée d’un esprit très vif, la petite orpheline comprit
aussitôt tout le parti qu’elle pouvait tirer de la sollicitude
maternelle de la dame.
« Dieu protège les orphelins » dit-on.
Un alibi inespéré s’offrait de lui-même et la disculpait.
Lorsqu’on s’apercevrait de la disparition du bébé, personne

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