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Peines perdues

De
197 pages
Maroushka est tourmentée par son passé marqué par deux absents : ses parents morts en déportation. Justine a ses questions, Rodrigue a sa superbe, Mati a ses photos et Jeanne a ses mots. L’alcool et l’amour aidant, ils vont trouver moyen de mettre un peu plus de désordre dans leurs vies. Comme ils n’ont rien d’autre à faire, ils se mêlent des affaires des autres, et comme les autres c’est eux, ils tournent en rond. Il leur manque juste une raison de se rencontrer pour mettre le destin d’une femme au milieu de leur cercle, et le lui rendre. Cette raison est inscrite dans leur désir et leur ennui, et de ce dont ils témoignent : il n’y a de fatalité que celle dont on se souvient. Promesses de mémoires à venir, à la lecture des anciennes, ils seront les acteurs d'une vie d’autrui.
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Peines perdues
Anaïs Denaux
Peines perdues





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-5867-9 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-5866-0 (livre imprimé)


À Louise Marie Madeleine







Maroushka a son passé, Justine a ses questions,
Rodrigue a sa superbe, Mati a ses photos et Jeanne a ses
mots. Avec le vide et son comble, ils vont mettre le
désordre dans leurs vies. Comme ils n’ont rien d’autre à
faire, ils se mêlent des affaires des autres, et comme les
autres c’est eux, ils tournent en rond. Il leur manque
juste une raison de se rencontrer pour mettre le destin
d’une femme au milieu de leur cercle, et le lui rendre.
Cette raison est inscrite dans leur désir et leur ennui, et
de ce dont ils témoignent : il n’y a de fatalité que celle
dont on se souvient. Promesses de mémoires à venir, à
la lecture des anciennes, ils seront les acteurs d’une vie
d’autrui.





ANAÏS DENAUX


I


UNE FEMME COUCHÉE





Sous son regard, des personnages se hissent des
aspérités du mur. Dans le mur crayeux se dessinent les
lignes de visages saisis dans leur calme ou leur stupeur.
Il suffit de bouger un peu la tête, de plisser les yeux ou
de fixer un point pour que les figures changent.
Apparaissent alors le dos voûté d’une vieille, un regard
effaré comme la Lune, une pommette moqueuse. Elle
tient ses yeux tout près, elle n’ose pas porter son regard
plus loin. Les bras repliés sur sa poitrine, le dos exposé
au vide muet de la pièce, elle peut oublier son trop
grand corps.

Elle entend les pas de Justine s’approcher de la
porte de la chambre, qui s’ouvre.
− Maroushka ?
− Mmmh.
− Tu dors ou tu es triste ?
− Je réfléchis.
− J’ai fait des courses, tu as faim ?
− Non. J’arrive.
Justine referme la porte. Maroushka relève son
corps. Ses paupières sont gonflées mais elle n’a pas
pleuré. Des images macabres traînent dans son esprit
13 PEINES PERDUES
crispé. Berk !... il faudrait faire le ménage… je n’arrive
plus à rien… bon Dieu ! Un peu de légèreté, un souffle,
un parfum discret… ça vaudrait mieux que ces torpeurs
nauséeuses.
Maroushka descend dans la cuisine et y retrouve
Justine attablée devant un bol de café au lait et des
tartines beurrées.
Un silence palpable s’installe. Têtes baissées, elles
ne le remarquent pas. Dehors, un chant monte, un
appel à la prière. L’appel vient de la radio d’un voisin
qui a oublié la belle loi du silence collectif. Le mutisme
respectueux des vies ajustées à la taille des murs.
− Je sors ce soir, dit Maroushka.
− Bonne idée.
− Tu peux venir si tu veux. C’est Jean qui fait une
fête.
− On verra. Je ne crois pas. Il faut que j’écrive à ma
mère.
− Comme tu veux. Je monte.
Justine restée seule contemple avec un soudain
intérêt son fond de tasse, café au lait sali de miettes de
pain. On dirait la dérive laiteuse des Noires qui se font
blanchir.
Trop de lait.





La soirée de Jean s’annonce bien. Pas mal de monde,
quelques têtes inconnues, de la vodka, fraîche et moins
fraîche, du vin, beaucoup. Maroushka se dirige vers la
table et se sert une vodka, puis réfléchissant qu’il est
14 ANAÏS DENAUX

triste de boire seule, elle cherche du regard avec qui elle
pourrait porter le toast. Jean, le grand Jean, pavoise déjà,
un verre de Bordeaux à la main avec une brune qu’elle
n’a jamais vue. Michael dans un coin regarde bêtement
son verre, l’air morose. Christo hoche de la tête, avec un
large sourire figé et les yeux écarquillés, devant un grand
type et son bavardage.
− Hello Christo !
Christo tourne la tête, et lui fait un signe de
reconnaissance de la tête. S’arrachant de son
interlocuteur avec un signe poli, il se dirige vers elle.
− Verse ma chère. Saoulons-nous puisque nous
sommes venus pour ça.
− À quoi ?
− À ta volonté de fer.
− À ma volonté donc !
Ils boivent leurs petits verres d’une traite, et
Maroushka cherche quelque chose à manger pour faire
passer le dégoût.
Elle reverse un verre que Christo accepte sans
broncher. Oubliant le sacro-saint toast, ils l’avalent, et se
détournent.





Son esprit se laisse envahir par la mélancolie
d’amours contrariées, et la mélodie des mots que leur
souvenir évoque.

une femme couchée
un corps sans nom
15 PEINES PERDUES
des pieds qui pendent
dans le vide,
au bout d’un corps
qu’on ne voit pas
ça te rappelle quoi ?
une bouche ouverte
un cri qui ne sort pas
des pupilles virées
vers un point
à jamais immobile
une absence dans le vide
une volonté mutilée
un désir abattu
c’est les muscles qui tiennent en dernier ?
c’est quoi que tu vois devant toi ?
j’aimerais bien avoir mal aux pieds,
aux mains
j’aimerai bien mettre un point quelque part
comment on fait quand le papier n’est plus plat ?
on écrit où ?
t’as des envies télévisuelles ?

Maroushka est saoule, enfin. Ses mots l’occupent. Il
faut que je freine un peu… je vais bientôt avoir mal au
cœur… oui… mal au cœur. Elle s’allume une cigarette,
espérant apaiser l’effet de la vodka. Merde ! ça tourne...
Maroushka se replie sur elle-même, se concentre. Ça va
passer, ça va se calmer… ça y est, je retrouve
l’équilibre… personne ne m’a vue... Si, là-bas Christo la
regarde et se marre.
Elle l’ignore et se dirige d’un air détaché vers le
balcon. Sauf qu’il n’y a pas de balcon. Il faut que je
rentre ! Quelle heure est-il ?
16 ANAÏS DENAUX

− Excuse-moi, tu as l’heure ?
− Ouais ! il est presque trois heures !
Maroushka va prendre son manteau, fait un signe
de loin à Christo, et se tire.

Dehors, il fait plus froid qu’elle ne s’y attendait. Elle
serre son manteau sans prendre le courage de l’attacher.
Et puis soudain il y a quelqu’un, là, qui marche à ses
cotés. Elle ne se retourne pas encore. Bon sang quelle
fatigue ! J’ai envie d’être chez moi ! j’ai envie de voir
Justine ! qu’est-ce qu’il me veut celui-là ?!
− C’est toi Maroushka ?
− Oui.
Maroushka se retourne vers son interlocuteur. Il est
tout maigre, les yeux grands, des cheveux bouclés, pas
coiffés. Il a l’air complètement saoul. Maroushka devine
qu’il serait assez beau s’il s’arrangeait un peu, s’il se
laissait être séduisant. Il a même quelque chose de
sensuel, dans les lèvres bien sûr, mais aussi dans les
yeux. Son regard dévore mais ne voit pas. Ses yeux sont
comme deux bouches avides.
− Tu ne veux pas me parler ?
Soudain il a pris un air tellement malheureux,
qu’elle a du mal à y croire. Elle le regarde surprise. Il se
fout de ma gueule, lui ! il veut que je le materne à trois
heures du mat’ ?! ça se trouve, il n’était même pas à la
soirée !... Quelle différence de toute façon…
− Mais qu’est-ce que tu veux au juste ?
− Presque rien. J’ai entendu parler de toi. Je voulais
te connaître. Enfin… j’ai entendu parler de ton
histoire…
− Qui ?!
17 PEINES PERDUES
− euh… Jean.
− Quelle histoire ?
− Bah… tes origines… tes parents.
− Et ça t’intéresse !
− Oui.
Oui.
Il est con lui à la fin. Ça suffit, quoi. Il croit quoi,
qu’on peut faire vivre des fantômes rien qu’en ouvrant
la bouche ?
− Mais pourquoi ?
− J’ai été là-bas. Je… je veux en savoir plus.
Maroushka le regarde quelque peu interloquée. Le
sérieux de ce garçon l’intrigue irrésistiblement. Il rêve
ou quoi ! Il croit aux rêves, il croit au sien en tout cas.
Maroushka réfléchit très vite. Elle a froid.
− Bon écoute, j’ai froid, je suis saoule, donne-moi
ton téléphone, je t’appellerai si je pense à quelque chose,
lance-t-elle, pensant que sa réponse ne va pas satisfaire
l’acharné naïf.
Mais le garçon s’exécute et griffonne son numéro
sur un bout de papier.
− Tiens. Appelle-moi. Merci.
Puis il tourne les talons, et reprend le chemin du
porche d’où ils sont sortis.
Maroushka le regarde partir, un peu confuse. La
pensée lui traverse l’esprit qu’il retourne à la fête et
qu’elle trouve ça incongru - insultant presque. Puis
réalisant qu’elle a de plus en plus froid, elle se secoue les
épaules et quitte les lieux.



18 ANAÏS DENAUX


Rodrigue n’est pas un garçon timide. Il n’est pas mal de
sa personne, jeune, un père riche et généreux, ça va,
merci. Il se sourit intérieurement en y pensant. Les
mains dans les poches, nonchalant, à l’aise, les beaux
jours arrivent, les filles aussi. Il vient justement de
rompre avec Jeanne. Jeanne n’a plus besoin de lui, elle
tient son livre, son ambition, le sens de sa vie, le
malheur contribuera à son roman. Vraiment, en fait, il
ne fait que lui rendre service. Rodrigue est un garçon
honnête et généreux. Rien ne vaut l’honnêteté.
Pourquoi lui faire croire qu’il l’aime encore, non,
l’amour est éphémère, les couples aussi, ainsi va la vie et
chacun y trouve son compte, selon ses aspirations et ses
désirs. Rodrigue œuvre pour le beau, la création,
l’humanité. Il va là où les désirs s’expriment, les amorce,
et passe son chemin. Un autre désir, une autre fille, un
autre amour. Rodrigue a eu cent vies et il veut en avoir
des centaines d’autres. Ne jamais s’arrêter. Ne jamais
regarder en arrière, non, non...
Ce soir il y a cette soirée chez Jean. Ça fait
longtemps qu’il n’a pas vu Jean. Oui, ça doit bien faire,
voyons, avant Jeanne, non, juste après l’avoir
rencontrée, six mois environ. Maintenant Jean travaille
dans une boîte de prod. Rodrigue se demande quel
genre de gens il fréquente. Des gens beaux ? Des gens
avec des projets irréalisables, ou juste une routine de
plus ? Pour sa part, Rodrigue ne peut se résoudre à une
voie. Peut-être n’a-t-il pas trouvé la sienne, ou peut-être
sa voie est-elle celle de tous les autres. De ceux qui ont
besoin de son étincelle. Il se sent comme un bon génie,
un artificier au service des talents d’autrui. Rodrigue
s’est fait imprimer des cartes de visite avec comme seul
19