Petite chronique d'une élection

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Elections municipales de 2014 à Neufontaine, Sud-Ouest : Gilles Ferrand, maire socialiste sortant et sûr de lui, compte bien être réélu malgré les sondages de plus en plus défavorables. Son opposant frontiste exploite toutes les erreurs de débutant qu'il commet, et gagne des voix notamment chez les ouvriers menacés de chômage. Quand au pharmacien militant UMP, celui-ci tente maladroitement de tirer son épingle du jeu face aux deux candidats ultra charismatiques.


Septième roman de Jean Claude DELAYRE, cette Petite chronique d'une élection est en réalité un tableau vivant précis d'hommes et de femmes pris dans une bataille électorale sur fond de passion amoureuse, de manigances politiciennes et de dégâts collatéraux. D'un réalisme frappant.

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EAN13 9782371690424
Langue Français

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1
Il se réveille au milieu de la nuit, ce 17 janvier 2014, en proie à un accès soudain de fièvre, le corps grelottant et trempé de sueur. Il est trois heures quarante au cadran de la pendule électrique, posée sur la table de chevet.
Bien trop tôt pour se lever,ŵġŵe s’il appaƌtieŶt à Đette ĐatĠgoƌie pƌivilĠgiĠe de peƌsoŶŶes Ƌui oŶt besoin de peu de sommeil. A-t-il fait une fois seulement la grasse matinée dans sa vie ? Peut-être, mais ça remonte à sa jeunesse estudiantine, après une soirée arrosée entre copains ; trop éloigné dans le teŵps pouƌ s’eŶ souveŶiƌ.
Le passĠ Ŷ’eŶ ƌeŵplit pas ŵoiŶs les ƌĠseƌves de sa ŵĠŵoiƌe, ŵġŵe s’il Ŷ’est pas hoŵŵe à LJ ƌegaƌdeƌ souvent. La nostalgie ?Connais pas,pourrait-il répondre. Le présent, le futur proche sont les temps Ƌu’il ĐoŶjugue le plus voloŶtieƌs. À la ƌigueuƌ, il ĐoŶsaĐƌe ƋuelƋue atteŶtioŶ au passĠ ĐoŵposĠ.
Mais Đette Ŷuit, Gilles Ŷ’a pas de pƌise suƌ le foŶĐtioŶŶeŵeŶt de son cerveau ; il ne le gouverne plus. Soumis aux pouvoirs de la fièvre, il perd le contrôle de ses pensées. Il les subit comme elles viennent, seloŶ uŶ oƌdƌe doŶt il Ŷ’est pas l’oƌdoŶŶateuƌ. CepeŶdaŶt, Đoŵŵe elles foŶt ƌeŶaîtƌe des ĠvğŶeŵeŶts qui ont marquépositiveŵeŶt sa vie et Ƌu’elles pƌeŶŶeŶt l’asĐeŶdaŶt suƌ les idĠes Ŷoiƌes Ƌui l’assailleŶt, il ne se rebelle pas ; elles lui sont bénéfiques.
TaŶdis Ƌu’elles lui pƌojetteŶt les sĠƋueŶĐes d’uŶ filŵ ouďliĠ où il teŶait le ƌôle pƌiŶĐipal, il Đesse de craindre que sa dernière heure soit venue, repousse la tentation de baisser les bras et de tout envoyer balader.
Il est seul dans la grande maison ; malade, il a du mal à respirer, incapable de descendre de son lit, de se tƌaîŶeƌ jusƋu’au tĠlĠphoŶe... Mġŵe s’il avait assez de forces pour appeler, personne ne lui ferait écho. Bérengère, sa femme, a déserté les lieux.
***
Sa voĐatioŶ d’hoŵŵe politiƋue Ŷe lui est pas toŵďĠe dessus Đoŵŵe la foi est veŶue à Paul Claudel, appuyé à une colonne de Notre-Dame, un soir de Noël. Elle est le ƌĠsultat d’uŶe ĠvolutioŶ pƌogƌessive, iŶtelleĐtuelle et Đultuƌelle, ĐoŶstƌuite au Đouƌs de ses aŶŶĠes d’eŶfaŶĐe.
PeŶdaŶt Đette pĠƌiode, sa peƌsoŶŶalitĠ s’est foƌgĠe paƌ à-coups, avec des avancées et des reculs, en fonction des circonstaŶĐes et des ĠvğŶeŵeŶts Ƌu’il Ŷe voLJait pas toujouƌs veŶiƌ et doŶt il avait ƌaƌeŵeŶt la ŵaîtƌise. Mais il Ŷe se dĠplaçait pas à tâtoŶs, s’ĠloigŶait peu de la ligŶe Ƌu’il s’Ġtait iŵposĠ de suivre. Il ne quittait pas des yeux une petite lueur lointaine qui palpitait suƌ l’hoƌizoŶ: sa bonne étoile !À l’adolesĐeŶĐe, il a su Ƌu’il s’eŶ saisiƌaitafin de se rendre visible au monde ; il se donnait dix ans au plus, pour atteindre son but.
Il avait de qui tenir ! Son père avant lui, avait montré une même volonté,pƌoĐhe de l’eŶtġteŵeŶt. Roďeƌt FeƌƌaŶd aiŵait tƌop l’ĠĐole pouƌ l’aďaŶdoŶŶeƌ à tƌeize ou Ƌuatoƌze aŶs et se voiƌ ĐoŶdaŵŶĠ à tƌiŵeƌ sa vie duƌaŶt suƌ l’edžploitatioŶ agƌiĐole faŵiliale, Đoŵŵe soŶ gĠŶiteuƌ l’avait pƌĠvu. Il avait horreur de tout ce qui touchait, de près et de loin, au travail manuel. Il fuyait les corvées que son père lui imposait, préférant lire les romans que lui prêtait son instituteur ou courir la campagne, flanqué de l’ĠpagŶeul ďƌetoŶ Ƌue soŶ gƌaŶd-père lui avait offert pour son septièmeaŶŶiveƌsaiƌe. Il s’iŵagiŶait daŶs l’aveŶiƌ edžeƌçaŶt uŶe pƌofessioŶ où la tġte Ġtait davaŶtage solliĐitĠe Ƌue les ŵaiŶs. Il eŶ avait les capacités.
Le ĐhalleŶge Ŷ’Ġtait doŶĐ pas iŶaĐĐessiďle, mais cela exigerait de lui beaucoup de sacrifices. Il cravacherait dur pour rester éloigné de la ferme de ses parents, obtenir son baccalauréat et pour finir, uŶ diplôŵe d’iŶgĠŶieuƌ.
Il Ŷ’auƌait pas pu s’eŶgageƌ daŶs des Ġtudes, d’aďoƌd seĐoŶdaiƌes puis supĠƌieuƌes, saŶs la ĐoŵpliĐitĠ Ƌui s’Ġtait ŶouĠe eŶtƌe soŶ ŵaîtƌe d’ĠĐole et sa ŵğƌe. Le Đhef de faŵille, suƌ l’iŶsistaŶĐe du pƌeŵieƌ et le haƌĐğleŵeŶt de la seĐoŶde, avait fiŶi paƌ aďaŶdoŶŶeƌ l’idĠe Ƌue soŶ fils devait oďligatoiƌeŵeŶt lui succéder au cul des vaches. Il avait admis, à force de palabres et eu égard à ses brillants résultats scolaires, que Robert méritait sans doute mieux.
Boursier, leur garçon est entré en sixième en qualité de pensionnaire et, après un trimestre d’adaptatioŶ à soŶ Ŷouveau ŵode d’edžisteŶĐe, au ƌLJthŵe paƌtiĐulieƌ des Đouƌs et à la peƌsoŶŶalité de chacun de ses professeurs, il avait rejoint les champions de la classe. Ils appartenaient tous à un milieu social plus favorisé que le sien mais ne possédaient pas, ancrée en eux, la même détermination pour aller cueillir les lauriers de la réussite. Il caracola bientôt en tête et ne fut jamais détrôné au cours des années qui le conduisirent au baccalauréat. Le premier bachelier de la famille ! De quoi transformer sa mère en fontaine et faire bomber le torse à son père.
Il auƌait pu pƌĠteŶdƌe à l’aĐĐğs à l’uŶe des gƌaŶdes ĠĐoles de pƌestige de la ƌĠpuďliƋue: Centrale, PolLJteĐhŶiƋue, les MiŶes… Il estiŵa devoiƌ LJ ƌeŶoŶĐeƌ. Il devait gagŶeƌ sa vie au plus vite, Ŷe pas s’eŶgageƌ daŶs de loŶgues Ġtudes Đoûteuses Ƌue ses paƌeŶts auƌaieŶt eu ďeauĐoup de ŵal à fiŶaŶĐeƌ… Il laissait doncĐette oppoƌtuŶitĠ à la gĠŶĠƌatioŶ doŶt il seƌait l’auteuƌ.
La fonction publique recrutait. Sa mentiontrès bienau bac lui en avait ouvert grand les portes. Ses études payées et le versement mensueld’uŶe ƌĠŵuŶĠƌatioŶ l’avaient rendu financièrement autonome,avaŶt ŵġŵe sa ŵajoƌitĠ. Ceƌtes, il s’Ġtait eŶgagĠ à tƌavailleƌ uŶ ĐeƌtaiŶ Ŷoŵďƌe d’aŶŶĠes pouƌ l’adŵiŶistƌatioŶ Ƌui l’avait ƋualifiĠ et Ŷouƌƌi ŵais, Đoŵŵe il s’LJ Ġtait ĠpaŶoui, il Ŷ’avait pas ƌesseŶti le ďesoiŶ d’alleƌ teŶter sa chance ailleurs. Malgré lui, il avait hérité du bon sens paysan, transmis par sa famille.
À vingt-huit ans, Robert avait convolé en justes noces avec Janine, de cinq ans sa cadette, sténodactylo de son état, rencontrée au bal du 14 juillet de son village natal. Gilles naquitsept mois plus tard ; il Ŷ’Ġtait pas pƌĠŵatuƌĠ ŵġŵe si ses gƌaŶds-paƌeŶts pateƌŶels l’oŶt pƌĠteŶdu.
L’eŶfaŶt s’est ŵoŶtƌĠ pƌĠĐoĐe eŶ ďieŶ des doŵaiŶes; il a marché avant dix mois, a parlé parfaitement à trente. Il a fait preuved’uŶe gƌaŶde ĐuƌiositĠ et a ƌeĐheƌĐhĠ, plus Ƌue d’autƌes,le contact avec les adultes. Leuƌs ĐoŶveƌsatioŶs seŵďlaieŶt le fasĐiŶeƌ… Dğs Ƌu’il a ŵaîtƌisĠ la leĐtuƌe,il s’est passioŶŶĠ pouƌ les livƌes, pouƌ eŶfaŶts d’aďoƌd,mais très vite abandonnés pour des romans classiques, puis des ouvƌages de philosophie, d’ĠĐoŶoŵie, d’histoiƌe, au fuƌ et à ŵesuƌe Ƌu’il gƌaŶdissait. UŶe passioŶ Ƌui s’est essoufflĠe au pƌofit d’uŶe autƌe, la politiƋue, dğs Ƌu’il a fƌĠƋueŶtĠ l’uŶiveƌsitĠ. Tƌğs vite, il s’est fixé un objectif : en faire sa profession.
Il Ŷ’a pas tƌouvĠ uŶ ĠĐho tƌğs favoƌaďle aupƌğs des sieŶs, à paƌt sa sœuƌ Caƌole Ƌui, plus jeuŶe, lui vouait un véritable culte.
Tu vas devoir te salir les mains ! L’aveƌtisseŵeŶt de soŶ pğƌe Ŷ’a pas ĠďƌaŶlĠ sa ĐoŶviĐtioŶ. Il resterait intègre, lui ! Ne magouillerait pas pour garder le pouvoir. Tu es certain que ça va te plaire ?
Sa Đhğƌe ŵaŵaŶ Ŷe souhaitait ƌieŶ d’autƌe Ƌue soŶ ďoŶheuƌ, aloƌs hoŵŵe politiƋue, pouƌƋuoi pas? Si elle Ŷ’avait pas ĐƌaiŶt la ƌĠaĐtioŶ d’uŶŵaƌi ƋuelƋue peu ŵaĐho et ĐoŶfoƌŵiste, il est pƌoďaďle Ƌu’elle l’auƌait souteŶu ouveƌteŵeŶt daŶs soŶ Đhoidž. EŶ soŶ foƌ iŶtĠƌieuƌ, elle LJ voLJait uŶ avaŶtage; Gilles avait l’iŶteŶtioŶ de se laŶĐeƌ suƌ le teƌƌaiŶ ŵġŵe de la ĐoŵŵuŶe où il avait vĠĐu jusƋu’àses dix-huit aŶs. SoŶ teƌƌitoiƌe où il avait de vƌais aŵis et sa ŵğƌe, daŶs l’oŵďƌe, pouƌ le pƌotĠgeƌ.
***
Dğs sa pƌeŵiğƌe aŶŶĠe à la faĐ de Dƌoit, il s’est aďƌuti de tƌavail, paƌtagĠ eŶtƌe ses Ġtudes et ses eŶgageŵeŶts sLJŶdiĐaudž. Il Ŷ’a pas ŵis loŶgtemps pour être repéré par les cadres des Jeunesses SoĐialistes Ƌui aƌpeŶtaieŶt les Đouloiƌs de l’uŶiveƌsitĠ, eŶ Ƌuġte de foƌĐes vives à la tġte ďieŶ faite.
Coŵŵe il Ġtait aŵďitieudž et se ƌeĐoŶŶaissait daŶs les idĠaudž d’uŶ huŵaŶisŵe pouvaŶt se ƌĠsuŵeƌ audž trois ŵots gƌavĠs au fƌoŶtoŶ des ŵaiƌies, il Ŷe s’est guğƌe fait pƌieƌ pouƌ les ƌejoiŶdƌe. EdžĐelleŶte recrue! Il Ŷ’a pas ĐƌaiŶt de ƌeleveƌ les ŵaŶĐhes et de seƌviƌ, aveĐ zğle, le paƌti auƋuel il avait adhĠƌĠ.
Il a d’aďoƌd assuŵĠ les tâĐhes d’uŶ appƌeŶtissage peu gƌatifiaŶt, ĐoŶfiĠes audž ŵilitaŶts de l’oŵďƌe: Đollage d’affiĐhes, distƌiďutioŶ de tƌaĐts, poƌte à poƌte, saŶs ouďlieƌ le pƌosĠlLJtisŵe aupƌğs de soŶ eŶtouƌage et de ses ĐoŶdisĐiples de l’UŶiveƌsitĠ.
Sur le terrain, il a beaucoup appris, à commencer parcomment vendre ses idées, puis à se frayer un ĐheŵiŶ veƌs le suĐĐğs ĠleĐtoƌal, eŶ dĠjouaŶt les piğges et les eŵďusĐades teŶdues… paƌ les camarades! Il a appƌis à s’eŶduƌĐiƌ et à ƌeŶdƌe Đoup pouƌ Đoup.
Il auƌait tout aussi ďieŶ pu s’eŶgageƌ daŶs la dƌoite ŵodĠƌĠe… Aloƌs pouƌƋuoi Đe Đhoidž plutôt Ƌu’uŶ autre ? Il ne se situait pas spécialement à gauche mais il a senti, comme de nombreux observateurs dans les années soixante-dix, que cette mouvance politique avait le vent en poupe et ne tarderait pas à occupeƌ le devaŶt de la sĐğŶe. Elle avait à sa ďaƌƌe uŶ politiĐieŶ ƌedoutaďle, d’uŶe iŶtelligeŶĐe exacerbée qui, patiemment, durant la République précédente, puis les années où le général De Gaulle présidait aux destinées du pays, avait organisé des réseaux, bâti des plans, élaboré une stratégie, censés le conduire au sommet du pouvoir.
Il annonçait une nouvelle culture sociétale, réclamée à grands cris par les 20-40 ans, appartenant à une classe moyenne en plein développement. Les revendications fusaient de partout, touchaient à de nombreux domainesliďeƌtĠ d’edžpƌessioŶ, dƌoits des feŵŵes, aĐĐğs pouƌ tous audž Ġtudes supérieures, notamment, qui concernaient les intellectuels comme les autres. Depuis quelques années déjà, la société corsetée par des règles surannées était secouée par des spasmes annonciateurs d’uŶ gƌaŶd ĐhaŵďaƌdeŵeŶt.
Mai68 eŶ avait ĠtĠ l’edžpƌessioŶ ŵajeuƌe,même si par la suite le soufflé était retombé, le temps de la paƌeŶthğse du passage iŶteƌƌoŵpu à l’ÉlLJsĠe de Geoƌges Poŵpidou et duseptennat de son successeur, ValĠƌLJ GisĐaƌd d’EstaiŶg. Deudž hoŵŵes deveŶus tƌğs vite iŵpopulaiƌes, daŶs uŶ paLJs où l’opiŶioŶ peut se ŵoŶtƌeƌ veƌsatile, eŶĐliŶe à ƌejeteƌ le leŶdeŵaiŶ Đe Ƌu’elle a eŶĐeŶsĠ la veille.
Le jeune Gilles Ferrand a flairé que le fƌuit Ġtait ŵûƌ et Ƌu’il devait s’eŶ saisiƌavant de se le faire subtiliser par plus opportuniste que lui.
Il a dĠĐidĠ d’aƌƌiŵeƌ soŶ aveŶiƌ à l’uŶioŶ de la gauĐhe, eŶ dĠsaĐĐoƌd aveĐ soŶ pğƌe Ƌui auƌait pƌĠfĠƌĠ le voir intégrer un parti conservateur, gaulliste de pƌĠfĠƌeŶĐe. Gilles Ŷ’a pas eu à ƌegƌetteƌ soŶ Đhoidž.
À vingt-cinq ans, un doctorat de droit constitutionnel et un diplôme de Sciences Po en poche, il a oďteŶu uŶ poste de ĐhaƌgĠ de ŵissioŶ daŶs uŶ gƌaŶd ŵiŶistğƌe et Ŷ’a pas taƌdĠà rejoindre le cabinet du ministre des affaires étrangères où il a appris ce que diplomatie et coups tordus veulent dire. Il y est resté trois ans,est passé dans le privé, histoire de se frotter aux réalités des affaires et se puis ƌeŵpliƌ uŶ ĐaƌŶet d’adƌesses.
Dans lafoulĠe, agueƌƌi et dotĠ d’uŶ Đhaƌisŵe ĐeƌtaiŶ, il s’est pƌĠseŶté aux élections municipales dans la villechef-lieu de département peuplé de plus de cent mille habitantsoù il avait fait ses études secondaires. Neufontaine, une cité solidement ancrée à droite, depuis la fin des années cinquante.
Partila fleur au fusil, soŶ pƌeŵieƌ essai Ŷe s’est pas ŵoŶtƌĠ ĐoŶĐluaŶt et il a dû se ĐoŶteŶteƌ d’uŶ strapontin deĐoŶseilleƌ ŵuŶiĐipal d’oppositioŶ. DĠçu ŵais ƌĠaliste, il a pƌis soŶ ŵal eŶ patieŶĐe, encouragé par les stratèges de son parti :
Profite de ton relatif échec pour te constituer un réseau de fidèles sur lequel tu pourras compter et puiser les compétences dont tu auras besoin. Apprends sur le terrain ce que les livres ignorent ou considèrent comme insignifiant. Le moment venu, tu seras prêt. Il a Đoŵpƌis la leçoŶ, ŵġŵe s’il a laissĠ ĠĐhappeƌ daŶs la pƌĠĐipitatioŶ de la jeuŶesse: Ça sera long ?
Si l’oŶ Ŷe ďousĐule pas ses aŵis, eŶ ĠliŵiŶe ƋuelƋues-uŶs, il peut Đouleƌ ďeauĐoup d’eau sous les ponts avant de pouvoir devenir calife en démocratie, lui a-t-on répondu, un sourire aux lèvres.
Bien que contesté pour son immobilisme, le maire conseiller général de la ville, vieux notable ƌoŶƌoŶŶaŶt, s’est ŵaiŶteŶu uŶ ŵaŶdat de plus. Peut-être se serait-il aĐĐƌoĐhĠ à sa plaĐe jusƋu’à Đe Ƌue la sénilité ou la mort le rattrape,si oŶ Ŷe l’avait pas allĠĐhĠ aveĐ l’assuƌaŶĐe de soŶ ĠleĐtioŶ au SĠŶat. Le PS loĐal Ŷe soutieŶdƌait pas ouveƌteŵeŶt sa ĐaŶdidatuƌe ŵais Ŷ’LJ feƌait pas oďstaĐle… EŶ ƌetouƌ, il ne se repƌĠseŶteƌait pas à la ŵaiƌie, audž pƌoĐhaiŶes ŵuŶiĐipales… À ďoŶ eŶteŶdeuƌ salut! Le deal était équitable et la perspective de siéger dans les fastes du Palais du Luxembourg, étranger aux tracas ƋuotidieŶs Ƌu’oĐ-ĐasioŶŶe la gestioŶ d’uŶe ville, était loin de lui déplaire. Sa femme, ex-parisienne nostalgique, a aussi pesé lourd dans son acceptation.
Dès lors, la voie était libre pour un candidat ambitieux et affûté ; un nouveau palier était franchi dans l’asĐeŶsioŶ veƌs le soleil de Gilles FeƌƌaŶd, d’autaŶt Ƌu’apƌğs la ŵise à l’ĠĐaƌt de l’ĠteƌŶel ĐaŶdidat socialiste aux législatives, il avait été élu député entre-temps.
Les ŵauvaises laŶgues, s’edžpƌiŵaŶt à voidž haute Đhez ses adveƌsaiƌes, pƌĠteŶdaieŶt Ƌu’il devait la victoire davantage à son côtébeau gosseƋu’à la ƋualitĠ de soŶ pƌogƌaŵŵe. Il est vƌai Ƌue les votes fĠŵiŶiŶs s’ĠtaieŶt poƌtĠs à uŶe ĠĐƌasaŶte ŵajoƌitĠ suƌ soŶ Ŷoŵ.
***
SĠduĐteuƌ, Gilles l’a toujouƌs ĠtĠ et eŶ a souveŶt aďusĠ. OŶ Ŷe l’a jaŵais igŶoƌĠ daŶs soŶ eŶtouƌage politique et à plusieursƌepƌises, oŶ s’est peƌŵis de le ŵettƌe eŶ gaƌde ĐoŶtƌe soŶ peŶĐhaŶt edžĐessif pour le deuxième sexe.
Si seulement il avait été plus discret! TaŶt Ƌu’il a ĠtĠ ĐĠliďataiƌe, soŶ ĐoŵpoƌteŵeŶt volage Ŷ’a contrarié que les pisse-fƌoid et Ƌu’edžĐitĠ les jaloudž; mais il s’est ŵaƌiĠ et oŶ a atteŶdu de lui Ƌu’il s’aĐhğte uŶe ĐoŶduite.
Ça a seŵďlĠ ġtƌe le Đas duƌaŶt les deudž ou tƌois pƌeŵiğƌes aŶŶĠes de soŶ uŶioŶ. Il a paƌu s’assagiƌ ŵais si oŶ LJ avait ƌegaƌdĠ de plus pƌğs, oŶ auƌait pu voiƌ Ƌu’il s’Ġtait ĐoŶteŶtĠ dedéplacer son terrain de chasse. Imitant le renard, il pratiquait son sport favori loin de son domicile.
SoŶ ĠleĐtioŶ à l’AsseŵďlĠe NatioŶale lui eŶ a offeƌt l’oppoƌtuŶitĠ. À Paƌis, tous les Đhats soŶt gƌis et si leurs ébats amoureux ne passent pas inaperçus, Đ’est Ƌu’ils voŶt les Đƌieƌ suƌ les toits. DaŶs le Đas de Gilles Ferrand le problème ne se posait pas; il savait autaŶt Ƌue possiďle se ŵoŶtƌeƌ disĐƌet. LoƌsƋu’il est aƌƌivĠ à sa feŵŵe de lui deŵaŶdeƌ à Ƌuoi il oĐĐupait ses soiƌĠes ƋuaŶd il Ŷ’Ġtait pas en séance de nuit, il répondait : Je tƌavaille aveĐ les Đollğgues des ĐoŵŵissioŶs audžƋuelles j’appaƌtieŶs ou je ƌĠdige ŵes iŶteƌveŶtioŶs…BĠƌeŶgğƌe, soŶ Ġpouse, le ĐƌoLJait suƌ paƌole et elle Ŷ’avait pas ĐoŵplğteŵeŶttort. En effet, toutes les frasquesde soŶ jeuŶe ŵaƌi Ŷ’ĠtaieŶt pas ŶoĐtuƌŶes; il ne se privait pas pour prendre des libertés duƌaŶt la jouƌŶĠe, à l’heuƌe du dĠjeuŶeƌ ou daŶs le ĐouƌaŶt de l’apƌğs-midi. Les maisons de rendez-vous de la capitale et certains hôtels ne boudaient pas cette catégorie deĐlieŶtğle…
SoŶ aďseŶĐe daŶs l’hĠŵiĐLJĐle Ŷ’Ġtait pas spĠĐialeŵeŶt ƌeŵaƌƋuĠe; bon nombre de ses collègues ĠtaieŶt Đoutuŵieƌs de Đes eŶtoƌses à l’assiduitĠ audž sĠaŶĐes de la sessioŶ eŶ Đouƌs. Le sLJstğŵe des délégations permettait aux présents de voter en lieu et place desempêchés.
Pourquoi Gilles ne parvenait-il pas à rester fidèle à son épouse ? Au début de leur vie commune,la ŶoƌŵalitĠ auƌait voulu Ƌu’il eŶ soit aiŶsi… Mais tƌğs vite, peu de teŵps apƌğs leuƌ ƌetouƌ de voLJage de ŶoĐes, il s’est tƌouvĠ eŶ ŵaŶƋue d’aveŶtuƌes. AddiĐtioŶ au sedže? Dysfonctionnement caractériel ? Il y avait de ça ŵais pouƌ paƌtie seuleŵeŶt. Gilles avait fait uŶ ŵaƌiage de ƌaisoŶ, il Ŷe s’Ġtait pas eŶflaŵŵĠ pour Bérengère comme pour ses maîtresses ; il la trouvait quelĐoŶƋue et tƌğs ĐoiŶĐĠe au lit…
CepeŶdaŶt, ƋuaŶd oŶ lui avait ĐoŶseillĠ de s’iŶtĠƌesseƌ à elle, il Ŷ’avait pas d’eŵďlĠe opposĠ uŶe fiŶ de non-recevoirà la pƌopositioŶ. Il avait ĠtudiĠ la ƋuestioŶ aveĐ uŶe ŵaŶiaƋueƌie d’hoƌlogeƌ, atteŶtif audž conseils de saŵğƌe Ƌui ƌġvait pouƌ soŶ gaƌçoŶ d’uŶ aveŶiƌ de ĐoŶƋuĠƌaŶt.
La jeune femme possédait un atout majeur : un trésor dans lequel il allait pouvoir puiser sans vergogne. Elle appartenait à une vieille famille de notables, côté maternel comme paternel, composée de professions libérales de prestige : avocats, médecins et de hauts fonctionnaires (préfets, aŵďassadeuƌs…). Une majorité de gens marquée à droite, mais accueillant dans ses rangs un homme à l’espƌit ouveƌt: le père de Bérengère. Résistant de la première heure, il avait rejoint le général De Gaulle à Londres après avoir entendu son appel. Il y avait rencontré des hommes de tous bords, avait noué des liens avec des gens de gauche, y compris des communistes déclarés ou en devenir. Assez jeune pour être encoƌe peƌŵĠaďle audž idĠes des autƌes, il s’Ġtait Ŷouƌƌi de Đette ŵaŶŶe et eŶ avait
soutiƌĠ la ƋuiŶtesseŶĐe. Il Ġtait deveŶu uŶ ĐoŶseilleƌ iŶĐoŶtouƌŶaďle, paƌtisaŶ du dialogue et d’uŶ ĐeƌtaiŶ œĐuŵĠŶisŵe, à la ĐoŶditioŶ toutefois Ƌu’il fût… teŵpĠƌĠ.
Son influence toujours intacteau Ŷiveau loĐal et ƌĠgioŶal depuis Ƌu’il avait ƋuittĠ ses foŶĐtioŶs à l’ONU —allait ġtƌe ďĠŶĠfiƋue à Gilles loƌsƋu’il s’Ġtait laŶĐĠ à la ĐoŶƋuġte d’uŶ siğge de dĠputĠ et, plus tard, de la mairie. Le mari de sa fille ne correspondaitpas au poƌtƌait Ƌu’il s’Ġtait dessiŶĠ du geŶdƌe idéal,il lui reconnaissait du talent et un charisme certain. mais Il ira loin, se plaisait-il à penser et comme il voyait Bérengère follement amoureuse et épanouie, il ne refusa pas de lui donner le coup de pouĐe iŶdispeŶsaďle à soŶ ĠleĐtioŶ. Il ŵoďiliseƌait le ďaŶ et l’aƌƌiğƌe-ban de ses amis, les inviterait à voteƌ pouƌ soŶ geŶdƌe… EŶ toute disĐƌĠtioŶ, ďieŶ eŶteŶdu!
Et quand on lui rappellerait en tordant la bouche :
Mais Đ’est uŶ soĐialiste!
Il répliquerait après avoir lissé sa moustache du bout de son index :
À peine plus rose que moi mes bons amis et pas du genre à se laisser diriger par un appareil !
Tous Ŷe l’avaieŶt pas suivi ŵais ďeauĐoup avaieŶt offeƌt leuƌ voidž à Đe jeuŶe hoŵŵe de tƌeŶte aŶsqui Ŷe ďĠŶĠfiĐiait pas eŶĐoƌe d’uŶe ŶotoƌiĠtĠ politiƋue ĠvideŶte. Mais Ŷe faut-il pas un commencement à tout ?
Une fois installé au Palais Bourbon pour cinq ans, il a su se montrer et se faire entendre; il Ŷ’Ġtait pas que la coqueluche des femmes, il était très apprécié des médias, avec sa belle gueule télégénique de jeune premier, son franc-parler qui le rendait sympathique, même à ses détracteurs.
DaŶs sa ĐiƌĐoŶsĐƌiptioŶ, il fut de ŵĠŵoiƌe l’Ġlu le plus pƌoduĐtif. Il pƌofita du souffle de ƌeŶouveau apportĠ paƌ les aŶŶĠes 8Ϭ pouƌ oďteŶiƌ des aides pouƌ sa ville ďieŶ Ƌu’il Ŷ’eŶ fût pas eŶĐoƌe le pƌeŵieƌ magistrat.
PeƌsoŶŶe Ŷe s’LJ tƌoŵpa: les eŵplois ĐƌĠĠs, l’eŵďellisseŵeŶt de la ĐitĠ, ĠtaieŶt la ĐoŶsĠƋueŶĐe de ses démarches, certainement pas celles de ce paŶtouflaƌd de ŵaiƌe Ƌui paƌadait suƌ l’estƌade des inaugurations, son écharpe tricolore en bandoulière, sur un estomac proéminent.
Ainsi, Gilles remporta dès sa première tentative età uŶe ĠĐƌasaŶte ŵajoƌitĠ l’ĠleĐtioŶ lĠgislative et pour un temps, mit finà l’hĠgĠŵoŶie de la dƌoite daŶs sa ĐiƌĐoŶsĐƌiptioŶ.
Ses deux premiers mandats se déroulèrent sans encombre, puis vinrent les premières difficultés. Usure et échec des pouvoirs en place ? Déception des citoyens ? Un ensemble de ces ingrédients sans doute qui permit à la droite républicaine de regagner les pouvoirs perdus en 1981.
Un miracle voulut que Gilles Ferrand ne perdît pas son siège de député, la tête de listeparachutéede l’oppositioŶ aLJaŶt ĠtĠ ŵal aĐĐueillie paƌ uŶe ŵiŶoƌitĠ d’ĠleĐteuƌs de la dƌoite tempérée qui faisaient confiance à leur député sortant. La famille de Bérengère joua de nouveau un rôle primordial à cette occasion.
Mais curieusement, lorsque le Président de la République Jacques Chirac eut la malencontreuse idée de dissoudƌe l’AsseŵďlĠe NatioŶale et Ƌue la gauĐhe viĐtoƌieuse iŵposa la ĐohaďitatioŶ, FeƌƌaŶd Ŷ’eut pas le loisir de retourner siéger sur les bords de la Seine. Il fut renvoyé dans ses foyers et à son rôle exclusif de maire. Avait-il été lâché par ses soutiens habituels ?
Une sale histoire de surfacturation de travaux publicsla rénovation du stade de footballŶ’a pas arrangé ses affaires; elle a ĠĐoƌŶĠ soŶ iŵage et teƌŶi sa ƌĠputatioŶ d’iŶtĠgƌitĠ. L’affaiƌe fut ŵoŶtĠe eŶ
épingle, gonflée par les interventions assiduesdes ŵĠdias audž heuƌes de gƌaŶde ĠĐoute. L’iŶstƌuĐtioŶ a conclu trop tardivement à la réalité du montant de la facture eu égard au complément de travaux iŵpƌĠvus, suite à la dĠĐouveƌte des foŶdatioŶs d’uŶe villa gallo-romaine sur le chantier, pour que le député, sur la sellette, puisse en tirer avantage.
Les élections étaient passées quand il fut blanchi.
Mais l’Ġpƌeuve laissait des tƌaĐes. Ses adveƌsaiƌes Ŷe se soŶt pas pƌivĠs de susuƌƌeƌ audž oƌeilles de ses adŵiŶistƌĠs Ƌu’il Ŷ’LJ avait pas de fuŵĠe saŶs feu. L’ĠƌosioŶ de la populaƌitĠ de Gilles a ĐoŵŵeŶĐĠ à pƌoduiƌe des effets ŶĠgatifs et le sĐƌutiŶ de ϮϬϬ8 Ŷ’a pas ĠtĠ ƌeŵpoƌtĠ aveĐ la ŵaƌge ĐoŶfoƌtaďle Ƌui avait ŵaƌƋuĠ les pƌĠĐĠdeŶts. Le daŶgeƌ Ŷ’est pas veŶu de la liste ĐoŶduite paƌ le phaƌŵaĐieŶ Seƌge Vitrac, ex-premier adjoint de Charles Vilmette, le prédécesseur de Gillesce gaulliste bon teint, quine faisait pas vibrer les foules,ŵais de l’ĠŵeƌgeŶĐe d’uŶe foƌĐe Ŷouvelle, ƌasseŵďlĠe sous la ďaŶŶiğƌe du FƌoŶt NatioŶal. Paƌadodže, Đ’est gƌâĐe à la tƌiangulaire, imposée par le maintien de ce dernier au second tour, que Ferrand a pu être reconduit à la mairie.
UŶe foƌŵatioŶ politiƋue Ƌui jusƋu’à Đe pƌiŶteŵps ϮϬϬ8, Ŷ’avait pas fait paƌleƌ d’elle eŶ ville, ĐoŶsaĐƌaŶt soŶ teŵps à se stƌuĐtuƌeƌ, s’oƌgaŶiseƌet à élargir son audience. Un travail souterrain aux conséquences à veŶiƌ, Ƌue la gauĐhe et la dƌoite loĐales Ŷ’oŶt pas pƌis eŶ ĐoŶsidĠƌatioŶ.
Au teƌŵe d’uŶe ĐaŵpagŶe haƌassaŶte, le vaiŶƋueuƌ s’est seŶti ĠpuisĠ; il a pris trois jours de repos dans un coiŶ de ŵoŶtagŶe isolĠ, s’est ƌĠsolu à uŶ siŵulaĐƌe d’iŶtƌospeĐtioŶ et s’est ƌegaƌdĠ daŶs les ŵiƌoiƌs, ŶoŶ plus pouƌ s’adŵiƌeƌ ŵais daŶs le ďut de joueƌ fƌaŶĐ-jeu avec lui-même. Il voulait se dĠĐouvƌiƌ tel Ƌu’il Ġtait, tel Ƌu’oŶ le voLJait dĠsoƌŵais.Il se trouva vieilli, aveĐ des kilos supeƌflus… Il Ŷe fut pas iŶdulgeŶt à soŶ eŶdƌoit: J’ai peƌdu de ŵoŶ Đhaƌŵe, adŵit-il, de mon charisme et de mon enthousiasme communicatif. Normal que les gens se soient détournés de moi !
Seules ses relations extraconjugaleslui doŶŶaieŶt l’illusioŶ Ƌu’il Ŷ’Ġtait pas ĐoŵplğteŵeŶt hoƌs Đouƌse. Mais ŵġŵe daŶs Đe ƌegistƌe, les Đhoses Ŷ’ĠtaieŶt plus Đe Ƌu’elles ĠtaieŶt; il Ŷ’attiƌait plus Ƌue les ĐalĐulatƌiĐes, les feŵŵes eŶ Ƌuġte des ďĠŶĠfiĐes Ƌu’elles pouvaieŶt tiƌeƌ de soŶ pouvoir. Or celui-ci Ŷ’eŶ fiŶissait pas de se ƌĠduiƌe… BoŶ Dieu! Il avait failli peƌdƌe sa ŵaiƌie…
Ceƌtes, il Ŷe s’Ġtait pas atteŶdu à voiƌ tƌioŵpheƌ sa liste aveĐ 6Ϭ% des votes! Le contexte général ne s’LJ pƌġtait pas: crise financière, économie en berne,Đhôŵage…
Un nombre significatif de ses électeurs appartenait à la classe ouvrière, longtemps guidés par le Parti CoŵŵuŶiste et, au tƌavail, paƌ le sLJŶdiĐat CGT. La Đhute du ŵuƌ de BeƌliŶ, la fiŶ de l’UŶioŶ SoviĠtiƋue les avaient rendus orphelins, déboussolés, même si elles ne les avaient pas encore tousjetés dans les ďƌas d’uŶe oppositioŶ ƌadiĐale. BeauĐoup ƌeŵplissaieŶt les ƌaŶgs de l’aďsteŶtioŶ.
Gilles eŶ eut la pƌeuve aveĐ le ŵaigƌe ƌĠsultat du vote daŶs les Ƌuaƌtieƌs populaiƌes où il Ŷ’oďtiŶt Ƌu’uŶe majorité relative. La droite républicaine ne faisait pas mieux; elle se faisait daŵeƌ le pioŶ paƌ l’extrême droite. Les perdants de la société libérale, jeunes sans emploi, chômeurs de longue durée, travailleurs précaires ou encore ménages surendettés, étaient sensibles aux discours décomplexés des jeunes loups qui promettaient plus de justice sociale et le retour à la grandeur du pays. Ces gens-là Ŷ’ĠtaieŶt pas tous adhĠƌeŶts ou sLJŵpathisaŶts du paƌti de MaƌiŶe Le PeŶ, ŵais uŶ Ŷoŵďƌe ĐoŶsĠƋueŶt d’eŶtƌe eudž l’Ġtait deveŶu. UŶ autƌe ĐhaŶgeŵeŶt Ŷotaďle pouvait se vĠƌifieƌ: ces femmes et ces hommes ne ĐaĐhaieŶt plus dĠsoƌŵais leuƌ appaƌteŶaŶĐe au FN, Ŷe se seŶtaieŶt plus pestifĠƌĠs paƌĐe Ƌu’ils paƌtiĐipaieŶt à ses ƌasseŵďleŵeŶts ou laissaieŶt eŶteŶdƌe Ƌu’ilsvotaient pour ses candidats.
FeƌƌaŶd a pƌis ĐoŶsĐieŶĐe de Đette ŵutatioŶ pƌofoŶde de l’opiŶioŶ et de la poussĠe du populisŵe jusque dans sa propre ville. Elles le menaçaient déjà et ne tarderaient pas à le déloger de son bastion si on ne parvenait pas à leur barrer la route. Il ne devait pas attendre la fin de son mandat pour les combattre ! Je vais ƌeleveƌ les ŵaŶĐhes, s’est-il pƌoŵis, ŵe ŵoŶtƌeƌ plus dispoŶiďle, plus à l’ĠĐoute des geŶs…Les mécontents et contestataires devaients’aƌŵer de patience. La vieille garde ne serait pas éternellement aux manettes et leur tour viendrait ! Il pouvait s’edžpƌiŵeƌ de Đette ŵaŶiğƌe au Đouƌs d’uŶ dĠjeuŶeƌ aveĐ uŶ aŵi sûƌ, ou loƌsƋue BĠƌeŶgğƌe ŵaŶifestait de l’iŶtĠƌġt pouƌ ses aĐtivitĠs. Soƌti de Đe pĠƌiŵğtƌe pƌoteĐteur, il gardait pour lui ses ƌĠfledžioŶs et Ŷe laissait ƌieŶ paƌaîtƌe de soŶ fatalisŵe. Il se ŵoŶtƌait toujouƌs ďieŶ plus optiŵiste Ƌu’il Ŷe l’Ġtait, aLJaŶt appƌis Ƌue la ŵoiŶdƌe faiďlesse seƌait iŵŵĠdiateŵeŶt edžploitĠe à soŶ dĠtƌiŵeŶt paƌ ses adversaires, mais aussi par ses camarades en politique.
Resteƌ lisse, poƌteƌ ďeau… JusƋu’à il LJ a peu, Đette attitude et soŶ dĠvoueŵeŶt,sans compter la bonne gouveƌŶaŶĐe de sa ville, lui avaieŶt plutôt ďieŶ ƌĠussi. L’ĠleĐtioŶ eŶ ϮϬϭϮ d’uŶ soĐialiste à la tġte de l’État aurait dû consolider la situation.
Moi président, je…Si toutes les promesses de la campagne avaient pu être tenues, il ne fait pas de doute Ƌue les ƌetoŵďĠes au Ŷiveau ƌĠgioŶal et loĐal auƌaieŶt pƌofitĠ audž Ġlus soĐialistes. Ça Ŷ’a pas ĠtĠ le cas et leĐapital ĐoŶfiaŶĐe Ŷ’a pas atteŶdu l’ĠtĠ suivaŶt pouƌ foŶdƌe! L’opiŶioŶ a ƌetouƌŶĠ sa veste et l’oppositioŶ, daŶs soŶ ƌôle, a fouƌďi ses aƌŵes. Il lui a ĠtĠ faĐile de ĐƌitiƋueƌ uŶ PƌĠsideŶt Ƌui paƌaissait iŶdĠĐis, uŶ gouveƌŶeŵeŶt doŶt les ŵeŵďƌes Ŷ’ĠtaieŶtpas toujours très solidaires.
Les iŶstituts de soŶdages Ŷ’oŶt pas ĐhôŵĠ; jaŵais l’iŶdiĐe de satisfaĐtioŶ aĐĐoƌdĠ à uŶ pƌĠsideŶt de la ĐiŶƋuiğŵe RĠpuďliƋue Ŷ’avait ĐoŶŶu uŶe Đhute aussi ƌapide. SoŶ pƌeŵieƌ ŵiŶistƌe le suivait de pƌğs et on était encore loin du compte ; la dégringolade allait se poursuivre et les municipales de 2014 en subir inévitablement les effets. Les initiatives prises par le pouvoir en place, bonnes ou discutables, étaient alors brocardées ou systématiquement combattues.
Gilles Ferrand ne décolérait pas. Il en voulait beaucoup au Président Hollande, lui reprochant son ŵaŶƋue de dĠteƌŵiŶatioŶ, ses ateƌŵoieŵeŶts…
Il Ŷ’a pas de Đouilles, se lâĐhait-il, loƌsƋu’uŶe goutte d’eau faisait dĠďoƌdeƌ le vase.Même si un peu plus tard il se reprenait,et aĐĐoƌdait au Đhef de l’État des ĐiƌĐoŶstaŶĐes attĠŶuaŶtes.Tous pareils, tous pourris !hurler, quand un ministre grand pourfendeur de la fraude entendit-on fisĐale et des paƌadis fisĐaudž, fut pƌis la ŵaiŶ daŶs le saĐ. D’autƌes, saŶs ĐoŶviĐtioŶsbien arrêtées, se soŶt laissĠs teŶteƌ paƌ le ĐhaŶt des siƌğŶes d’uŶeextrême droite qui a su se réformer, se faire présentable, en ayant gommé ses excès. Bérengère qui ne partageait pas les convictions de son mari ŵais s’eŶ teŶait à uŶe ŶeutƌalitĠ ďieŶveillante, est sortie de sa réserve. Elle Ŷ’est pas ŵal Đette MaƌiŶe, lui a-t-elle lâché un soir. Gilles a haussé les épaules et répliqué :
Rien de nouveau sous le soleil! Les vieilles ƌeĐettes soŶt ŵitoŶŶĠes à d’autƌes sauĐes ŵais toujouƌs pimentées à l’ĠpiĐe du ďouĐ Ġŵissaiƌe! Le ƌespoŶsaďle de l’iŶsĠĐuƌitĠ et du Đhôŵage est toujouƌs l’ĠtƌaŶgeƌ, les ƌĠfugiĠs fuLJaŶt les gueƌƌes fƌatƌiĐides ou les apaƌtheids doŶt ils soŶt viĐtiŵes… Des geŶs
de confession musulmane ou colorés, de préférence. Adversaires plus fantasmatiques encore, l’Euƌope, l’Euƌo, soŶt teŶus pouƌ ƌespoŶsaďles de l’affaiďlisseŵeŶt de la ŶatioŶ et de la peƌte de ses valeurs...
Le discours a fait sourire son interlocutrice.
AtteŶds, je Ŷ’ai pas dit Ƌue j’allaisvoter pour elle !
Mais BéreŶgğƌe Ŷ’Ġtait pas ƌepƌĠseŶtative de l’eŶseŵďle des feŵŵes; certaines étaient sensibles aux discours enflammés de la présidente du Front.
Le système qui avait prévalu des décennies durant était en faillite. Ferrand en avait conscience mais il se croyait enĐoƌe à l’aďƌi de la teŵpġte Ƌui se levait. Il Ŷe se ŵĠfiait pas de l’adveƌsaiƌe aŵďitieudž parachuté dans sa ville, qui ne craignait pas de se montrer à visage découvert.
A suivre