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Petites histoires du nord-ouest parisien

De
192 pages

Deux amis d'enfance qui vivent une sexualité assez marginale dans un contexte peu approprié aux amours non-conventionnelles, une adolescente plutôt bonne élève mal dans sa peau, caressant le désir de rencontrer son idole et qui redécouvre l'amour dans une situation des plus idylliques, un couple foudroyé en plein bonheur à cause du chômage qui perdure des années, à l'heure où la meilleure amie de leur fille s'apprête à faire un choix pour le moins singulier...

Une toute autre manière de voir la banlieue, de l'autre côté du périphérique, en empruntant une autre voie que ceux qui semblent bien partis dans la vie mais vivent assez mal leur différence vis-à-vis d'une majorité écrasante et silencieuse...


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Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81771-6

 

© Edilivre, 2016

Correcteur-relecteur du récit : Denis Hugot

Dédicaces

 

 

À Lauviah, pour chaque combat de ma vie, à Matthias et à Coralyne et à maman, pour son soutien inconditionnel.

 

 

 

À l’Île-de-France, qui ne cesse de m’inspirer, surtout quand je parcours le périphérique et les nationales…

 

 

 

Les personnages et les entreprises cités dans ce livre, comme leur nom, leur description ou leur caractère, sont purement imaginaires et leur identité ou leur ressemblance avec toute entité existante ou tout être réel vivant ou décédé, ne pourrait être qu’une coïncidence non désirée ou envisagée par l’auteur. Certaines entreprises, certaines personnalités ou certains lieux sont mentionnés dans le récit, seul leur nom et leur fonction ou leur état sont réels, les actes ou les propos qui leur sont prêtés sont le fruit de l’imagination de l’auteur et n’ont aucun rapport avec des faits ou évènements réels.

Pete Flash

 

 

 

Aymeric posa la tasse de thé que lui avait laissé Daisy, préparée une heure plutôt. À côté du compact disc Rhythm& Gangsta de Snoop Dogg, dont le boîtier avait été éprouvé par les humeurs de Dylan, cinq ans. Descendu acheter le journal pour lire les nouvelles, il monta par deux les marches qui le menèrent au premier étage de ce petit bâtiment, situé avenue du Général-de-Gaulle. Aymeric ouvrit le journal et lut les entrefilets consacrés habituellement aux faits divers puis tomba sur l’article en question.

Cette drôle d’histoire que Driss venait de lui relater au portable. L’appareil n’arrêtait pas de claironner une sonnerie démodée. Les yeux d’Aymeric se fixèrent sur l’entrefilet qui retint son attention.

Ainsi donc, Samira et son amie Chaïma avaient failli être victimes d’un guet-apens qui aurait pu virer en cauchemar. La journaliste précisa bien dans son article, que les deux jeunes femmes devaient leur salut à une passante qui promenait son chien non loin de l’entrée du site où les cinq hommes impliqués les avaient emmenées de force. Samira s’était fiée à la proposition de Doudou et de Christophe mais ces derniers lui avaient caché une vérité bien plus sordide quand il leur avait fallu arriver devant la grille…

Aymeric laissa le laser jouer jusqu’à la fin. Cette nouvelle le pétrifia malgré tout. Il ne s’attendait pas à ce que ses anciens amis de quartier se décidaient à faire. Doudou et lui s’étaient connu quand les parents Pouderoux étaient venus s’installer dans le quartier résidentiel qui jouxte le Val d’Argenteuil, presque en face de la gare. Aymeric ne comprenait pas. Doudou – Mamadou pour sa famille – n’avait, en aucun cas, le profil du parfait criminel. Peut-être avait-il été influencé par ses anciennes fréquentations quand il vivait en foyer à Épinay-sur-Seine. Aymeric promena son mètre quatre-vingt vers la minuscule salle de séjour et alluma le téléviseur, attendant non sans une certaine fébrilité les nouvelles qui à cette heure de la matinée, ne tarderaient pas à occuper la lucarne. En écartant la peluche préférée de Dylan, Aymeric sentit la main douce de Daisy lui caresser la nuque, contact délicat qu’il appréciait énormément depuis leur première nuit ensemble.

– Je crois que l’histoire de Driss tient debout.

– Tient debout ?

– Samira et Chaïma sont tombées dans une embuscade et ce sont ces deux enfoirés qui les ont enlevées.

– Chaïma n’était pas censée rester chez elle après cette soirée ?

– Je n’ai pas rappelé Samira, ce soir-là… J’ai oublié.

Aymeric Pouderoux glissa son regard vert autour de lui. Vingt-deux ans, fils aîné d’Alain et de Dominique Pouderoux, respectivement professeur de dessin et mère au foyer. Cheveux bruns coupés assez court mais qui révéleraient ses origines s’il les laissait pousser très long. Bordelais du côté paternel, corse et andalou par sa mère. Il faudra ajouter une arrière-grand-mère issue d’une grande famille marocaine s’il fallait bien fouiller dans l’arbre généalogique. Il faut bien avouer que Dominique, malgré sa situation, était née avec une cuiller d’argent dans la bouche. En effet, son père était un brillant négociant de tissus avant que celui-ci connaisse la banqueroute. Dominique avait tout de la femme venue du Sud : le caractère, la taille menue, l’énergie nécessaire pour élever deux enfants et tenir son ménage si ce n’est fournir quelques efforts physiques pour le sport ou les discussions qui virent au pugilat.

Aymeric rappelait beaucoup son père par sa démarche, d’abord, caractéristique aux Pouderoux, puis une grande réserve teintée d’une nonchalance qui pouvait tantôt dérouter, tantôt séduire les interlocuteurs d’en face. Aymeric était assez loin d’être un garçon charismatique mais il était d’une compagnie agréable. Il avait longtemps pratiqué le judo et le roller-skate pour avoir cette attitude leste quand il se déplaçait.

La plupart des membres de la famille maternelle surnommait la fille cadette, Pallas, comme sa grand-mère.

De l’avis de tous ceux qu’il approchait, il n’avait pas l’assurance d’un meneur mais il parlait et présentait plutôt bien. Mesuré, volubile mais sûrement pas prétentieux, ni frimeur. C’est aussi ça qui avait séduit Daisy, dès le départ. Même si leur tout nouveau couple semblait quelque peu antinomique, aux yeux des rares personnes à connaître leur relation.

Aymeric avait achevé ses études. Le bac L en poche et une première année en BTS communication des entreprises avortée, il venait d’enchaîner de petits boulots en missions d’intérim, tout cela en l’espace d’un an. Aymeric, désirant observer une courte période de réflexion et de débauche auprès de Pierre-Aimé Dallongeville, le permis B en poche depuis deux ans mais toujours pas de véhicule en main jusqu’à que Mme Pouderoux se décide enfin à s’acheter sa voiture et la partager avec son fils qui semblait plus à l’aise qu’elle derrière un volant. Son arme : une petite citadine de marque allemande, couleur gris métallisé. Le parfait piège à fille, selon Pierre-Aimé qui aimait s’afficher à l’avant du véhicule à chaque sortie nocturne. Selon toute apparence, les Pouderoux n’étaient pas pour autant privilégiés. Le voisinage n’était pas dupe du statut d’Alain. Il était issu d’une bonne famille girondine, principalement de Pessac. Des grands-parents partis de rien et des parents destinés, bon gré mal gré, à devenir des enseignants dotés d’un mode de vie assez confortable. Mais cette ascendance n’avait jamais empêché Aymeric et sa sœur cadette de fréquenter leurs camarades de classe du quartier du Val d’Argent.

Daisy fouilla dans son sac à main, puis en sortit un morceau de papier sur lequel était inscrit un numéro de portable.

– Appelle la sœur de Nazira lui lança-t-elle, le geste lent.

– OK, merci.

Aymeric voulut appeler la fille en question puis se ravisa, rechercha le numéro de Pierre-Aimé, auquel était affiché un pseudonyme sur l’écran du portable, Pete Flash.

Allô, Flash ? C’est Aymeric. L’histoire de Samira, ça se tient, mon gars, c’est Christophe qu’est derrière tout ça. Pas beau, le récit. Dès que tu reçois mon message, man, bigophone…

Puis il rangea son mobile dans la poche de son sweat et relut l’article du journal :

Colombes, 14 mars 2005 – Tentative de viol en réunion avortée.

Deux hommes ont été présentés ce lundi matin devant le juge d’instruction chargé sur une affaire de tentative de viol sur deux jeunes femmes, au tribunal d’instance de Pontoise dans la nuit du 10 au 11 mars derniers, une BMW 323 noire s’immobilise devant l’entrée d’un local, une ancienne boutique de prêt-à-porter, situé avenue Jean Jaurès, à quelques mètres de la gare du Stade, lorsque Sabrine et son amie Claudia furent brutalement conviées à descendre du véhicule quand un autre véhicule garé non loin de la première. Les occupants avaient le sinistre dessein de procéder à une tournante (viol en réunion) à l’intérieur du local, à l’abri des regards indiscrets selon les dires d’une des deux victimes. Les deux jeunes femmes ne doivent leur salut à une passante promenant sa chienne sur la petite voie longeant l’A86. L’un des individus s’était probablement procuré un passe qui permettait d’ouvrir l’entrée de ce local situé à côté de la pharmacie. Ayant entendu des bruits de fond et des éclats de voix à peine étouffés, Mme J. alerta la police qui arriva dans les dix minutes qui suivirent. Les cinq suspects, âgés de vingt-deux à trente-sept ans ont été arrêtés et placés à la prison de Fleury-Mérogis. Pour une raison encore inconnue, les deux jeunes femmes de vingt-deux et vingt-quatre ans se sont retrouvées là en présence d’un des propriétaires de la voiture immatriculée dans le Val d’Oise et semblaient se connaître (les prénoms ont été modifiés).

Marylise Davril

Le téléphone se mit à sonner puis Daisy décrocha, puis avec un léger rictus, répondit à l’interlocuteur qu’elle semblait reconnaître.

– Ouais, je te le passe, ne quitte pas un instant, s’il te plaît.

Aymeric se retourna sans se lever.

– Ouais, Peter.

Pierre-Aimé Dallongeville, un an plus âgé que son ami Aymeric, né de mère réunionnaise et de père girondin lui aussi. Deux frères cadets, Jean-Dominique (« J.D. ») et Louis, copie conforme du grand-père. P.A.D. pour ses anciens copains de lycée, Pierrot pour les filles. Pete Flash pour ses élèves du cours de danse qu’il dispensait sur Argenteuil. Pete Flash pour celles et ceux qu’il rencontrait dans le milieu artistique qu’il fréquentait et celui de la nuit. C’est-à-dire que P-A.D. connaît beaucoup de monde, c’est un garçon dont le charisme dépasse depuis un certain les frontières du Val d’Oise. Un bon mètre quatre-vingt-cinq, touchant au mannequinat, un corps d’athlète accompli, qui plaît énormément à la gent féminine, des yeux d’un marron clair que lui a donné sa mère. Elle qui avait quitté la commune de Sainte-Marie pour venir vivre en région rochelaise avant de descendre sur Bordeaux. Pierre Dallongeville l’avait épousée vers la fin juin soixante-dix-neuf avant qu’ils se décident à s’installer dans le quartier d’Orgemont, pas très loin de Saint-Gratien. Avant que l’aîné de ce foyer heureux vienne au monde. De sa période vécue à Rochefort, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’elle était un peu en froid avec sa sœur aînée vers la fin de son séjour. Yolande, née Messager, plaçait en priorité son ambition et comptait gagner la capitale.

Le goût du voyage et des rencontres, P-A.D. l’a probablement hérité de la branche paternelle. Pierre-Aimé appréciait beaucoup changer de style, de coupe de cheveux, une victime de la mode, il écoutait beaucoup de hip-hop américain et avec Aymeric, un peu plus jeunes, avaient été initiés à cette même musique noire venue des États-Unis par le grand frère de Samira, Nabil, par tout ce qui touchait à la New Jack et au rap des années quatre-vingt-dix. Pierre-Aimé aimait les filles et celles-ci lui rendaient bien, seulement certaines de ses anciennes conquêtes, assez nombreuses, soupçonnaient le jeune mulâtre, d’être bisexuel. Bisexuel ! Oui, il était mais ne l’assumait pas, ou alors discrètement par allusions. Parfois, il le niait et mettait évidemment certaines accusations sur le compte de la jalousie. Car Pierre-Aimé, sans le faire exprès, blessait ses anciennes petites amies quand celles-ci mettaient sa patience à l’épreuve. Il n’arrivait pas à rompre lorsque cela devenait nécessaire mais s’arrangeait pour d’obscures raisons à faire savoir qu’il était déjà avec une autre fille ou le cachait maladroitement. Parfois, il lui arrivait de s’épancher avec la cousine d’Aymeric, Elvira, qui vivait à Colombes. Elvira officiait comme secrétaire médicale, son physique rappelait furieusement celui d’une célèbre candidate de télé-réalité. Un programme révolutionnaire disait-on à l’époque dont cette dernière avait été la toute première gagnante. Pierre-Aimé regardait assez peu la télé et de ce fait, ignorait alors pourquoi certains hommes se retournaient toujours derrière eux quand il l’accompagnait. Les deux cousins avaient une grande complicité et il semblait parfois, malgré l’existence d’Ocilia, qu’Elvira fasse office de grande sœur pour le jeune homme. Aymeric était perdu dans ses choix. Il aimait autant les filles que les garçons. Elvira, sa confidente, lui faisait comprendre qu’il fallait qu’il mène une vie dont il rêvait, sans aucune contrainte, sans trop se soucier du qu’en dira-t-on. Elvira était hétérosexuelle mais elle partageait ce sentiment de voyeurisme pesant sur son cousin germain. Elle-même avait déjà eu son lot d’histoires d’amour foireuses. Un amateur de football ici, un pseudo-gothique là, et un surfeur trop sûr de lui et de ses performances horizontales. Le dernier en date était un chauffeur-livreur au physique avantageux qui, comme passe-temps favori, enchaînait les castings en qualité de mannequin puis comme apprenti comédien.

C’était ce dernier qui rendait Elvira complètement folle. Mario lui menait la vie dure, car il n’était toujours pas décidé à rompre avec une ex supposée possessive. Lui semblait en avoir assez de se retrouver au centre d’intérêts qu’il jugeait futiles. Mais c’était surtout pour son ego qu’il poursuivait sa vie de débauché. Mario, un jour, décida de quitter Elvira sur un coup de tête, suite à une rencontre fortuite avec une Libano-Brésilienne tout aussi dangereuse, ce qu’il semblait plutôt apprécier. Elvira en pleurait pendant une semaine et si ses amies la surveillaient pour lui éviter une dépression des plus profondes, elles devinaient qu’il était plus prudent de veiller à ce qu’un autre hurluberlu ne vienne encore parasiter sa vie.

Pierre-Aimé assumait assez mal son ambivalence et évitait, contre toute attente de l’afficher, au vu et su de tous. Mais quand il était lancé dans une relation, il y allait.

– Maintenant, je sais à quoi m’en tenir avec ce mec, lâcha soudain Elvira

– Ouais, lui lança Pierre-Aimé.

– Je n’en peux plus, je ne t’raconte pas de mytho, j’en ai marre de -tom sur des types de cet acabit…

– Fais comme moi, alors… Vire ta cuti, essaie une fille ! lui dit-il avec le grand sérieux.

– Une fille ! Quelle horreur ! Excuse-moi ! Pas pour moi.

– Ben pourquoi ? Tu recherches un peu de douceur dans une relation, non ? T’en as pas marre d’être prise pour un gros morceau de viande que l’on jette dans un lit après avoir été bernée par des belles paroles ?

– Malgré leur connerie, j’aime les hommes, Pierrot. C’est vrai que ça me soulève parfois d’être juste prise comme un trou à gaver, juste bon à réchauffer leur machin. Mario, par exemple, me plaît juste pour son physique mais c’est vrai. C’est un connard fini, ce type. Au lit, je lui demande de me caresser, de prendre le temps et monsieur, après avoir fait ce qu’il faut pour se rendre correct pendant dix bonnes minutes, croit finalement qu’il doit battre les Olympiades de la baise. Le gars, il y va comme un bourrin. Je n’ai jamais vu ça. Au début, c’était brutal, sauvage, on se connaissait à peine et je suis tombée dans le panneau… Il m’a fait perdre la tête, le salaud. Et avec le temps, il ne s’améliore pas, ce con.

– Ah bah, ma pauvre chérie, quitte-le dans ce cas, si tu t’ennuies…

– C’est dans mes projets.

– Ne t’embarrasse pas avec un gars comme ça, Elvira, sérieusement… Encore un qui t’a pris pour une vraie gourde pour t’avoir sous le coude. À son bon vouloir.

Elvira éclata de rire, fixant son ami avec compassion et dans sa tête, réalisa tout de même que le type assis à côté semblait savoir aussi bien qu’elle. Visiblement, sous les mêmes angles. La belle blonde semblait désabusée par la gent masculine puis ce regard que portent les hommes qui vivent dans cet environnement urbain sans relief, sans esprit. Un regard vil, cruel. Pour tout ce qui portait une jupe un peu plus courte qu’à l’accoutumée, un ensemble un peu plus léger, un moins pesant à porter. Plus coloré, plus approprié pour la belle saison. Non, toujours ce même regard qui pousse sans doute à emprisonner le corps comme il n’y avait pas plus de liberté dans ce pays. Ce même environnement où le béton et le bitume avaient pris le dessus.

 

 

 

Seynabou, une amie d’enfance d’Aymeric et Nassera savaient précisément qu’il était imprudent de traverser le quartier sud pour joindre l’hôpital Victor-Dupouy. Il était déjà vingt-et-une heures et la Twingo blanche de Nassera traversa alors le centre-ville et gagna aussitôt Colombes.

– On aurait attendu Nabia pour rien et le 164, ce n’est pas certain qu’on l’aurait pris à cette heure-ci… lança Seynabou, histoire de couper le court silence, alors qu’elles voyaient le panonceau des Hauts-de-Seine.

– Hé, attends, j’appelle Bintou répondit Nassera.

– Prends mon portable.

– Allô Nabia ? Ouais, ma chérie ! eh on arrive, on est déjà sur la D13, sur Valmy. Prépare les amuse-gueules. On approche du supermarché et hein ? Ouais !

– Voilà ce qui est fait. Bon t’avances, imbécile ? fit Seynabou en invitant la voiture d’en face à tourner devant elle.

Nassera repensa à la confidence que lui avait faite Sandrine, deux heures auparavant. Sandrine, ne souhaitant plus s’afficher avec Fabien ou Souleymane ou même Sandrine Gourmand, l’Eurasienne avec qui elle avait eu une relation très discrète mais mouvementée voulut faire un break. La brune aux yeux noisette en avait marre des déconvenues et autres prises de tête du genre. « Ils me prennent tous vraiment pour une pute ou quoi ? Qu’ils aillent tous se faire foutre aussi ! » Elle en rigola sur le coup mais Nassera savait que Sandrine, assez franche de nature, ne sortait pas ce genre de choses par hasard… Nassera appréciait beaucoup son amie malgré leurs différence d’opinions. Nassera aimait beaucoup réfléchir à ce genre de choses quand les soirs de mai semblaient un peu perdus, quand les lumières du soir se reflétaient sur le bitume, quand la radio programmait ses ballades préférées à cette heure-là, quand elle fixait l’heure sur l’horloge du tableau de bord pendant que Seynabou s’emparait du volant. Pour elle, l’histoire avec Fabien n’aurait jamais eu lieu, Nassera avait toujours pensé que ce type était un idiot fini. Un type comme lui qui se sapait comme un jeunede dix-huitansalors qu’il frôlait latrentaineavecsonairfatigué, non, ce n’était pas un homme pour sa Sandrine, même si celle-ci vivait dans le péché. Elle-même avec Achour avait déjà l’impression qu’elle était déjà devant les portes de l’enfer en vivant en couple (illégitimement au vu et su de sa famille) avec lui sans être encore mariés, même par le fait qu’ils n’aient encore rien fait. Mais malgré la confiance qu’elle avait en son homme, Nassera doutait encore de ses intentions. Tant que son père n’avait pas confirmation de ce « bruit ». Comme chacun sait, tout peut se savoir dans un quartier. Fabien n’était pas le petit copain parfait – personne ne l’est – mais lui, c’était un vrai boulet. Sandrine semblait beaucoup trop dégourdie pour lui. Un exemple revint à l’esprit de Nassera.

Un week-end, Fabien et Sandrine décidèrent de passer en Normandie chez les grands-parents maternels de cette dernière puis subitement, en route, Fabien improvisa une soirée et sollicita un couple d’amis à venir les rejoindre, un couple que Sandrine ne semblait guère apprécier. Et puis Fabien aimait fumer de la beuh. Elle ne fumait pas. La fille semblait se faire une joie de présenter son dernier petit copain à sa mamie mais visiblement, le copain ne semblait pas connaître certaines règles de savoir-vivre. Patricia, la cousine de Sandrine qui était remontée dans la région le même week-end pour la rencontrer, fut alors contrariée par l’attitude du jeune homme. Et ne se fit pas prier pour le lui faire l’observation. Ce à quoi Fabien répondit non sans avoir ajouté quelques noms d’oiseaux dans ses propos. À leur retour sur Argenteuil, Sandrine revit Souleymane à l’insu de son petit ami, ce même Souleymane à qui elle avait un premier temps refusé les avances. Sandrine aimait le surnommer le « type de la gare » car elle le rencontrait toujours sur le même quai de la gare routière et le Sénégalais ne manquait jamais de la draguer en toutes circonstances. Les cheveux rasés et un diamant en guise de boucle d’oreille, Souleymane avait l’attitude cool et portait souvent les vêtements du moment. Les sneakers qu’il fallait porter. Une vraie gravure de mode. Et lui, quel détail le faisait-il craquer chez elle ? Il y avait déjà ce petit tatouage au bas du cou que Sandrine arborait, un motif tribal qui rappelait un peu la queue d’un dragon, descendu entre les épaules, quand ceci était visible, quand le dos était dénudé par une tunique de saison ou un T-shirt sans manches. Puis il y avait sur le bras droit de la belle brune, le signe astrologique. Le symbole des Gémeaux qui ramenait le chiffre « deux » romain pour d’éventuels regards curieux.

Puis la révélation d’un piercing à un endroit qui suscitait la curiosité du jeune homme. Souleymane entreprit une cour dans les règles pour obtenir les faveurs de Sandrine. Ceci n’entrait plus dans le cadre de la drague fast-food, avec recueil du portable ou de l’adresse courriel. Souleymane désirait découvrir l’identification complète de cette jeune femme, en temps et en heure.

En bref, Souleymane était venu au bon moment, pour que l’amie de Nassera oublie Fabien, qui ne se doutait évidemment pas ce qui se tramait derrière son dos. Mais voilà, Sandrine, même toute sensible qu’elle était, s’en fichait carrément. De toute manière, avec l’autre, cela n’aurait pas duré. Dont acte.

La Twingo s’immobilisa devant une résidence privée. Machinalement, Seynabou coupa le son de l’autoradio et rangea ses effets dans son sac à main. Les talons se mirent alors à claquer sur le bitume dès qu’un bip de l’alarme retentit.

Nassera s’engagea alors dans un monologue.

– C’est le vide dans ma vie, je te promets, c’est le vide sidéral et Achour semble s’ennuyer dans son boulot. Il ne sort pas, il s’occupe un peu des petits derniers de sa famille mais tu sens qu’il se moque du reste, il s’en fout. Je te promets, il est là sans être là, quoi. Il a une copine et t’as l’impression que ça n’ lui suffit pas. Ça ne lui dit rien. Il vit et puis, basta. Bon après, tu me diras, on évoque les fiançailles, puis le mariage, dès qu’il retrouvera une place beaucoup mieux rémunérée et tout. Mais voilà, monsieur semble désabusé. Désabusé, je te dis. Ouais. Puis moi, à la limite, ce que je cherche, moi, c’est à me caser. Tu vois, Achour et moi, j’y crois fermement. Ce n’est pas un coureur. Enfin… j’espère pour lui, à cette heure-ci sinon, je les lui coupe. Cash. Tu rigoles mais il y a intérêt pour lui que je n’entende pas d’histoire de cul à son sujet. Déjà, du côté de sa famille, ses cousins, cousines, tout ça, ils parlent beaucoup. Non, c’est vrai, j’ai l’impression qu’ils n’ont jamais su ce que le mot secret signifiait chez eux. En dehors de lui et moi, pas d’autre pétasse qui vienne lui tourner autour. De toute façon, Momo, sa voisine, le surveille pour moi. Qu’est-ce que tu crois, c’est un beau gosse ! Mais n’empêche. C’est le vide et je dois trouver un moyen radical pour amuser monsieur, pour pimenter cette histoire. Achour et moi, nous nous marierons et nous aurons des enfants, si Dieu le veut, y a pas moyen que ça soit autrement. Mais voilà, l’histoire, là, elle stagne, elle semble statique. Monsieur végète, ne trouve pas de boulot sérieux et même s’il n’a pas de fréquentation chelou avec certains gars de son ancienne école de cuisine, il faut veiller au grain. Non mon Achour, c’est un gars bien. Je te jure, Seynabou. Je l’aime à en crever, je l’échangerais contre un autre pour rien au monde. Quoi, tu m’crois pas ? Sérieux.

Un large sourire illumina le visage de Seynabou qui écoutait sans la couper, l’air songeur.

– Achour, poursuivit Nassera, c’est l’homme de ma vie. Je ne comprends pas trop bien ce qui s’était passé avec son ex mais ça, je ne cherche pas à le savoir, tu vois. Je respecte le passé de mon mec. Comme lui-même doit respecter mes silences. Si je dois lui dire certaines choses me concernant, je le lui dis mais je dis ce qu’il faut, ce qu’il doit savoir, pas plus. Pas de mystères mais aucune parole inutile, non plus.

– Ouais, je comprends, pas de secret inavouable qui pourrait foutre en l’air votre histoire, ça c’est normal. Sonne, c’est là. Non mais, c’est normal, ma chérie.

– Mouais…