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Planète en péril

De
306 pages
Planète en péril est un roman d’anticipation environnementale axé sur la thématique des changements climatiques dans un proche avenir, quand les effets de l’évolution du climat deviennent plus graves et alarmants.

Au centre de l’intrigue se trouve un couple extraordinaire qui cherche à servir de son mieux la cause environnementale à laquelle il est dévoué, même si ce dévouement, ainsi que leur relation, sont parfois compromis par des contraintes extérieures. Ils sont amenés à s'impliquer dans la défense de la cause environnementale en divers endroits du monde sur une toile de fond de rivalités et de conflits d'intérêts. Leur action laisse entrevoir de possibles solutions à la crise environnementale.
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85786-6

 

© Edilivre, 2015

1
2020 : Le réchauffement climatique

Hugo Larsen, fonctionnaire international, était en train de siroter son cocktail de jus de fruits assis sur la terrasse du Grand Café Lido, contemplant le splendide panorama que le lac Léman, bijou de Genève, offrait à ses yeux. Malgré la beauté relaxante du paysage il parvenait à peine à maitriser la légère nervosité qui le faisait jeter un coup d’œil à sa montre à tous les quelques minutes. Mireille Brundt, sa compagne depuis quelques mois, tardait à paraître, contrairement à ses habitudes de respecter scrupuleusement leurs rendez-vous. Le malaise éprouvé par Larsen n’était pas dû uniquement à ce retard, mais aussi et surtout à l’ambiance tout à fait inhabituelle de cette fin d’après-midi du début de l’automne. Une chaleur lourde, presque étouffante, pesait sur la ville, l’air étant comme immobilisé sans le moindre souffle. Larsen estimait que la température devait être proche de 30 dégrées Celsius, soit 15 à 20 dégrées au-dessus de la moyenne saisonnière. En même temps, le ciel était étrangement gris et opaque aux rayons de soleil. Sur la table de Larsen était posé un numéro récent, daté d’octobre 2020, de la réputée revue L’Événement. C’était un numéro thématique consacré à la brulante question des changements climatiques et qui dressait un tableau assez complet et fort inquiétant de leurs récents effets dévastateurs dont l’ampleur allait en grandissant. On y relatait des événements climatiques extraordinaires : des tempêtes d’une extrême violence, des sécheresses dévastatrices dans certaines régions de la planète se produisant en même temps que des pluies diluviennes dans d’autres régions, des inondations à grande échelle frappant de vastes régions et notamment des zones côtières vulnérables à la hausse du niveau de la mer causée par la fonte des glaciers due au réchauffement climatique. On pouvait ainsi constater qu’aucune région de la planète n’en était épargnée, de régions polaires à celles équatoriales, y comprises celles normalement à climat tempéré, bien que toutes ces régions en étaient diversement affectées.

Le système climatique planétaire est profondément déréglé et Genève ne peut y échapper, pensa tristement Larsen. Il parcourut de nouveau l’article dans la revue devant lui, signé par Denis Spire, un journaliste bien respecté dont les sources confidentielles d’information étaient considérées comme fiables. L’auteur y laissait entrevoir une lueur d’espoir au bout du tunnel. L’attention de Larsen fut captée notamment par l’affirmation de Spire que des progrès significatifs étaient prévisibles sur le plan de la concertation internationale en vue de l’adoption d’une stratégie de réponse sociétale à la crise environnementale. Selon ce journaliste bien informé, les pays industrialisés, sous la pression croissante de l’opinion publique alarmée par l’ampleur de la crise environnementale, étaient forcés à admettre la validité de l’analyse des causes et effets de cette crise, analyse pourtant contestée jusqu’à tout récemment malgré l’appui du courant principal de la communauté scientifique. En conséquence, ces pays étaient en train de s’acheminer vers l’adoption de mesures urgentes visant à réduire l’impact négatif de certaines activités humaines sur l’évolution du climat, même si de telles mesures comportaient une ample restructuration de l’économie et une réorientation de la technologie pouvant s’avérer couteuses à court terme.

Larsen éprouvait un certain degré de scepticisme à l’égard de ces prévisions rassurantes du journaliste, mais il devait reconnaitre que celui-ci ne se serait pas permis de compromettre sa réputation en avançant des allégations sans fondement. Peut-être il y avait quelque chose qui se préparait dans les coulisses et que lui-même ignorait encore, à moins qu’il ne s’agissait que d’un exercice visant à rassurer quelque peu l’opinion publique. Larsen souhaitait de tout son cœur que cette fois-ci son scepticisme se révèle erroné.

Plongé dans ces pensées, Larsen aperçut soudainement de loin Mireille qui approchait d’un pas rapide. Quand elle s’approcha encore il fut intrigué en observant une certaine tension sur le visage habituellement jovial de la jolie jeune femme. Il se leva de sa chaise et l’embrassa en la serrant fortement dans ses bras.

« Que se passe-t-il ? Tu me sembles bien préoccupée, demanda Larsen en lui versant un large verre de limonade de la carafe présente sur la table.

– Je le suis en effet, et puis j’étouffe de cette chaleur déplaisante, répondit Mireille en vidant son verre d’un trait. Je ne sais pas si tu es au courant d’une toute récente mauvaise nouvelle. Un nouveau désastre vient de se produire au large des côtes italiennes balayées par une tempête très violente. Un grand navire transportant plus de deux mille réfugiés climatiques fuyant le Sahel dévasté par une abominable sécheresse fit naufrage près de la Sicile faisant presque autant de victimes.

– Comment cela ?, sursauta Larsen, ces malheureux immigrants clandestins de cette pauvre région tentent habituellement d’échapper aux patrouilles navals qui les guettent en s’embarquant dans de petites embarcations de fortune. Pourquoi ceux-ci avaient-ils choisi de s’embarquer sur un grand navire ?

– Probablement parce qu’ils avaient estimé que leurs chances d’échapper aux patrouilles étaient meilleures en s’embarquant sur un navire insoupçonné. Ils ont pu ainsi échapper à la vigilance des patrouilleurs qui auraient pu les sauver mais non pas aux forces de la nature qui ne les ont pas pardonnées.

– La nature est en pleine mutation, fit remarquer Larsen sombrement. Encore une terrible tragédie attribuable à ces maudits changements climatiques. 

– Une tragédie dont les humains sont dans une large mesure doublement responsables, répliqua Mireille. Responsables de leur contribution au déchainement des forces de la nature par un comportement irresponsable envers elle et responsables du manquement à leur obligation d’offrir assistance adéquate aux victimes de ce comportement. Au moins si ces malheureux parvenaient à trouver en Europe le refuge tant désiré, dit Mireille avec amertume éprouvant encore des difficultés à admettre que même son propre pays, au cœur de l’Europe, n’était plus à l’abri des effets tant redoutés des changements climatiques.

– Tu as sans doute raison, dit Larsen pensivement. Toutefois, il n’est pas impossible que cette affreuse tragédie ait aussi quelque incidence positive en renforçant la prise de conscience de l’urgence d’une concertation au niveau mondial quant aux mesures à prendre afin de limiter et atténuer les effets catastrophiques des changements climatiques en cours et à venir prochainement ». En faisant cette réflexion, Larsen ne s’imagina pas à quel point cette éventualité, évoquée par Denis Spire et alimentée par sa propre intuition, était proche de se réaliser.

2
La Commission internationale
sur l’évolution du climat

C’est dans ce contexte que le travail assidu de la Commission Internationale pour l’Étude de l’Évolution du Climat (CIEC), organisation scientifique internationale prestigieuse œuvrant sous le haut patronage des Nations Unies et basée à Genève, prit une nouvelle tournure. Jusqu’alors, ses rapports périodiques mettant en relief la place de certaines activités humaines, notamment celles liées aux émissions de gaz à effet de serre, dans l’évolution catastrophique du climat n’ont pas bénéficié de toute l’attention méritée de la part des preneurs de décisions touchant l’environnement. Le grand public ne resta pas toutefois indifférent à la large publicité qui leur fut donnée dans les médias. À présent, devant l’évidence de la nécessité de mesures urgentes pour faire face aux effets dévastateurs de l’évolution climatique, les grands de ce monde, réunis dans un sommet d’urgence des pays industrialisés, décidèrent de confier à la CIEC la tâche de formuler des recommandations qui, une fois approuvées à une majorité des deux tiers par le Forum des Pays industrialisés – la plus haute instance économique et politique de ce groupe de pays –, devaient devenir des directives contraignantes applicables dans tous les pays membres des Nations Unies. Cette applicabilité universelle fut justifiée par la large représentativité de la CIEC où, à côté des représentants des pays industrialisés, siégeaient aussi les représentants des pays en voie de développement.

*
*       *

À ce moment-là, Hugo Larsen servait depuis trois ans déjà comme assistant spécial du président de la CIEC. Son ascension au sein de l’organisation fut assez impressionnante. Il y débuta comme l’un des rédacteurs des rapports de la Commission. Sa formation académique multidisciplinaire en sciences naturelles et sociales le préparait adéquatement à cette tâche où il devait traiter des questions complexes touchant différents domaines scientifiques. Ce travail lui permit d’acquérir une profonde connaissance des rouages de la Commission et de l’ensemble des aspects de la problématique faisant l’objet de son travail. En même temps, ses fonctions lui offrirent l’occasion de collaborer étroitement avec Bernard Hill, une étoile montante de la Commission, à l’époque directeur de la section chargée de la publication de ses rapports, devenu par la suite son président.

C’est ainsi que peu après la nomination de Hill à la présidence de la Commission, Larsen fut invité par celui-ci à devenir son assistant spécial, poste équivalent pratiquement à celui de chef de cabinet. Par cette promotion il est devenu une sorte de conseiller particulier du président de la CIEC qui le consultait très souvent sur des questions importantes relatives au travail de la Commission. Ce poste comportait une large dose de travail diplomatique. En effet, l’une des tâches les plus délicates de la Commission était de promouvoir un consensus parmi les scientifiques qui collaboraient à ses travaux. C’était une tâche exigeant de réelles aptitudes diplomatiques, étant donné les divergences de vue qui se manifestaient de temps à autre parmi ceux-ci qui servaient aussi comme des représentants de leurs pays respectifs en quelque sorte. C’est ainsi que Larsen fut souvent appelé à jouer un rôle de médiateur entre différents intérêts et points de vue sur des questions où confluaient à la fois des perspectives scientifiques et politiques. Sa formation multidisciplinaire le préparait bien à cette tâche et ses conseils judicieux furent bien appréciés par Hill.

Larsen assistait à un colloque international en matière de climatologie, tenu à New York, lorsqu’il fut convoqué d’urgence à une réunion avec Hill au siège de la CIEC à Genève. Il ne fut pas trop surpris par cette convocation qui venait peu après la réunion au sommet du Forum des Pays industrialisés où on avait décidé de confier à la CIEC la tâche de formuler à l’intention de la communauté internationale des recommandations potentiellement contraignantes quant aux mesures à prendre pour faire face aux effets dévastateurs de la récente évolution climatique. En fait, il s’attendait à ce que dans ces circonstances, Hill fasse appel à lui, en tant que proche conseiller, pour collaborer à l’élaboration d’un plan d’action à ce propos.

En effet, il trouva Hill plein d’enthousiasme devant les nouvelles perspectives qui s’offraient maintenant à leur organisation appelée à jouer un rôle clé dans la recherche de solutions aux graves problèmes découlant du réchauffement climatique et menaçant l’humanité, voire la vie sur terre. Ainsi, dès que Larsen est entré dans son bureau, il lui déclara d’une voix grave, quasi solennelle :

« La question qui se pose à présent devant notre organisation est comment profiter des nouvelles dispositions d’esprit des grands de ce monde pour faire valoir notre position quant à la reconnaissance de l’importance des activités humaines, et notamment celles liées aux émissions de gaz à effet de serre, dans le réchauffement global en cours et ses effets catastrophiques. »

Larsen réfléchit longuement avant de répondre :

« Je crois qu’il nous faut à cet effet un plan d’action bien clair. Ce plan devrait comporter deux étapes : la première consisterait dans la réalisation d’un consensus aussi large que possible au sein de notre organisation quant à la teneur des recommandations qu’on nous demande de présenter. Ceci ne serait pas facile à accomplir, compte tenu de l’importance de leurs répercussions éventuelles sur la vie économique, sociale et politique. Il s’agit de questions que les scientifiques préfèrent souvent laisser aux politiques, estimant qu’elles dépassent les limites de leur propre domaine de compétence. Dans une seconde étape, nous auront à rendre ces recommandations acceptables aux décideurs politiques, qui de leur côté se méfient souvent des analyses et des projections des scientifiques.

– Pourquoi devons-nous échelonner notre plan d’action en deux étapes ? Peut-être notre travail devrait-il se faire d’emblée. Nous devrions nous assurer tout simplement que les recommandations formulées par la CIEC soient acceptables à la majorité des pays industrialisés, à défaut de quoi il n’y aurait pas d’ailleurs de consensus à la CIEC où ils sont représentés.

– Nous ne devons pas perdre de vue les nouvelles dispositions d’esprit des pays industrialisés qui se disent maintenant prêts à se contenter d’une majorité des deux tiers afin de procéder à l’application universelle des recommandations demandées à la CIEC. Cette approche pourrait faciliter le processus décisionnel à ce sujet au sein de notre organisation. Dans les circonstances actuelles, la règle de la prise des décisions à la majorité doit prévaloir afin d’éviter les obstacles liés à la règle de l’unanimité ayant empêché par le passé l’adoption et l’application effective de politiques environnementales efficaces. Il reste toutefois que l’obtention d’une majorité au niveau intergouvernemental serait facilitée par la formation au préalable d’une majorité à la CIEC sur des questions qui restent encore controversées parmi les gouvernements comme parmi les scientifiques. »

Hill se leva de sa chaise et resta plusieurs moments à contempler la magnifique vue du lac Léman qui s’offrait à travers les baies vitrées de son bureau. Quand il fut revenu à sa chaise, ses yeux reflétaient le genre de détermination que Larsen avait observé chez lui à d’autres moments où des décisions importantes étaient requises.

« Tu as raison », acquiesça-t-il finalement, « Nous devons changer les règles du fonctionnement de notre propre organisation. Nos décisions devraient elles aussi être prises à la majorité, à l’instar de celles des pays industrialisés qui seraient fondées sur les nôtres. La diplomatie garde toujours toute son importance dans ce contexte car nous ne devons pas sous-estimer les difficultés d’obtenir des décisions à une majorité des deux tiers. Tes services à ce propos seront bien appréciés.

– Je vais commencer par préparer un avant-projet de stratégie d’action comportant la modification de notre processus de prise de décisions afin de permettre leur adoption à majorité des deux tiers.

– J’ai hâte de voir ce document », conclut Hill, « Il sera sûrement utile. »

*
*       *

Une semaine plus tard, Larsen présenta à Hill le document promis. Il ne fut pas étonné d’être convoqué à une réunion avec celui-ci le lendemain même. Hill le reçut avec un large sourire. Il paraissait être d’assez bonne humeur.

« J’ai de bonnes nouvelles », annonça-t-il à Larsen, « Notre conseil d’administration est convoqué pour une réunion d’urgence à la fin de cette semaine où la modification de notre règlement interne afin de permettre l’adoption de décisions à la majorité des deux tiers sera abordée. Quant à votre document de stratégie, il me paraît contenir quelques idées intéressantes que j’aimerais en discuter avec vous. »

Hill avait le document sur sa table devant lui et Larsen pouvait remarquer qu’il portait plusieurs notes rédigées en encre rouge. Après une rapide lecture de ses notes, Hill fixa le visage de Larsen d’un regard pénétrant en lui disant :

« J’ai lu avec intérêt vos suggestions. Il me semble que le point principal qui en ressort est que les recommandations demandées à la CIEC ne devraient pas nécessairement être adoptées par le Forum des Pays industrialisés ». Hill s’arrêta et Larsen crut deviner dans ses yeux une certaine perplexité. Il répliqua immédiatement :

« En effet. Il n’y a pas de raison qu’elles soient adoptées à la lettre par le Forum. Cela risquerait d’entraîner des difficultés du genre qui a obstrué par le passé l’adoption de mesures basées sur les conclusions des rapports scientifiques de notre Commission. Le Forum pourrait ainsi décider de n’adopter que certaines recommandations qui lui semblent les plus utiles pour atteindre ses principaux objectifs. Cela représenterait déjà un réel progrès par rapport au passé. »

Les yeux de Hill reflétaient quelques traces de scepticisme lorsqu’il interrogea son collaborateur :

« Avez-vous une idée de quelles pourraient être les recommandations de la Commission qui ne seraient pas rejetées par le Forum ? »

Devinant où risquait de mener cette question, Larsen hésita un moment avant de répondre ; puis, il décida qu’il n’avait pas à cacher le fond de sa pensée même si sa réponse risquait de susciter une certaine résistance chez son supérieur :

« La réponse à cette question se complique par le conflit d’intérêts entre pays industrialisés et pays en développement en ce qui concerne leurs visions respectives des réponses sociétales souhaitables aux défis du réchauffement global. Les derniers s’attendent à une aide massive de la part des premiers afin de mettre au pas leur économie avec de nouvelles normes environnementales plus contraignantes. Il est fort probable que la majorité des pays représentés au Forum sera réticente à donner pleine satisfaction sur ce point aux pays pauvres. Mais du point de vue des efforts visant à limiter le réchauffement global, ce qui compte le plus est ce que feront les pays industrialisés, principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre. Leur récente décision de tenir compte des recommandations de la CIEC à ce propos est un pas en avant de la plus haute importance. »

Hill se dressa sur sa chaise et son regard reflétait cette fois-ci plus qu’une simple perplexité, une certaine agitation intérieure lorsqu’il demanda à son collaborateur d’une voix aiguë :

« Donc, tous les efforts visant à promouvoir la solidarité internationale dans la lutte pour la protection de l’environnement planétaire, et notamment à réduire l’impact dévastateur du réchauffement global, seraient-ils alors en vain ? »

Larsen soutint le regard fulminant de son supérieur. Il s’attendait d’ailleurs à une pareille réaction de sa part, mais le problème qu’il avait soulevé était trop important pour qu’il soit simplement balayé sous le tapis. Il répondit calmement :

« Pas nécessairement. Un certain niveau de solidarité internationale dans ce domaine est inéluctable si l’on veut aboutir à des résultats positifs. Les pays industrialisés en sont conscients, même s’ils se refusent dans leur majorité à se plier à toutes les exigences des pays en développement qui s’attendent à un niveau plus élevé de solidarité internationale. Il serait très regrettable et préjudiciable pour l’humanité toute entière de compromettre l’adoption des mesures de protection environnementale absolument nécessaires au nom de certains principes difficilement praticables aussi louables soient ils. Ce qui compte le plus est de parvenir à une entente sur l’essentiel.

– Et en quoi consisterait selon vous cet “essentiel” ?

– En l’adoption de normes environnementales universelles et contraignantes.

– Mais nous savons que l’application de telles normes sur le terrain est problématique, notamment pour les pays pauvres manquant des ressources nécessaires à cet effet et qui accordent la priorité à leur développement économique, difficilement compatible à bien des égards avec ces normes. »

Larsen sentait que la discussion prenait une tournure qui risquait de l’amener à exposer des idées pouvant susciter une polémique inutile. Pesant le pour et le contre, il décida finalement qu’il était de son devoir de révéler à son supérieur le fond de sa pensée.

« Peut-être vaut-il mieux cesser d’envisager la problématique de la protection de l’environnement planétaire et des sociétés qui en dépendent surtout sous l’angle de la solidarité internationale qui est un problème éminemment politique. Cela relève souvent de l’hypocrisie. Ne vaut-il mieux parler en termes d’intérêts communs, ce qui est une approche bien plus pratique et efficace ? C’est à la lumière de leur intérêt commun à faire adopter et appliquer des normes environnementales universelles pouvant limiter les dommages du réchauffement climatique global, que pays riches et pays pauvres pourraient se mettre d’accord sur une stratégie d’action valable et sur les moyens requis pour sa mise en œuvre. Cela n’a rien à voir avec les politiques actuelles d’aide au développement international ou avec le commerce international en droits de pollution, absurde à mon sens car il permet aux pollueurs de poursuivre les pratiques mêmes que l’on cherche à faire cesser. Les pays riches pourraient en revanche offrir aux pays pauvres une aide technique et des incitatifs économiques d’une autre nature, qui leur faciliteraient l’application de normes environnementales du genre souhaité.

– À quel genre d’incitatifs pensez-vous ?

– Par exemple, à des incitatifs qui ne visent pas à appuyer un modèle de développement économique qui, même qualifié comme “durable”, génère une forte pression sur un environnement déjà à la limite de sa tolérance aux pressions humaines. Je pense plutôt à des incitatifs offerts à de pauvres paysans pour développer des modes de subsistance alternatifs à la destruction des forêts de leur milieu – qui contribuent, entre autres, à limiter le réchauffement climatique global par la fixation du dioxyde de carbone atmosphérique –, l’un des produits du développement économique mal conçu. »

Hill resta pensif pendant de longs moments. Malgré sa réticence instinctive à digérer les idées exprimées par son collaborateur, il ne pouvait guère ignorer la pointe de vérité sur laquelle elles se basaient, tout en étant bien conscient qu’il ne s’agissait pas du genre d’idées qualifiées comme “politiquement correctes”. De plus, il savait que même au sein de la CIEC, ces idées, comportant une certaine critique des pratiques courantes d’aide au développement international, ne recueillaient pas l’unanimité. Reprenant la lecture de ses notes il décida que le thème de la solidarité internationale avait été pratiquement épuisé, une fois que la discussion eut glissé vers la critique du modèle de développement prédominant, et qu’il valait mieux en aborder un autre.

« Qu’est-ce qui vous fait croire que la majorité des pays industrialisés tomberaient d’accord sur l’adoption de normes environnementales universelles et contraignantes ? Est-il encore possible de renverser la vapeur ? Cela était peut-être encore possible il y a vingt ans mais à présent quelles mesures pourraient arrêter le processus du réchauffement climatique en cours ? Les humains ont perdu déjà tout le contrôle qu’ils pouvaient encore exercer sur l’évolution du climat, si des mesures appropriées comportant une limitation rapide et substantielle des gaz à effets de serre rejetés à l’atmosphère par leurs activités, avaient été prises à temps…»

La voix de Hill était fatiguée et Larsen crut y déceler une note de découragement. Il se parlait presque à lui-même sachant que son collaborateur connaissait ces arguments aussi bien que lui. De son côté, Larsen savait qu’une fois que la discussion était tombée à ce niveau, il ne fallait surtout pas céder au désespoir mais répliquer par des arguments, même tout aussi bien connus, à l’effet contraire, afin de relancer l’espoir et la foi en ce qu’ils avaient à faire. Il décida ainsi de répondre concrètement à la question posée par Hill sur la teneur des recommandations demandées à la CIEC.

« Il ne faudrait pas nécessairement révolutionner notre approche en formulant les recommandations qu’on nous demande. Dans les circonstances actuelles ce n’est pas l’innovation qui compte le plus mais plutôt la mise en œuvre de solutions déjà suggérées autrefois. Le talon d’Achille de notre société, ce n’est pas le manque d’idées pour déterminer comment faire face au défi du réchauffement climatique mais plutôt l’échec de leur mise en œuvre.

« À mon sens, les recommandations de la CIEC devraient être basées essentiellement sur des idées suggérées autrefois et qui sont restées lettre morte faute de détermination ou volonté politique suffisante pour les mettre en œuvre. C’est malheureux qu’il soit déjà trop tard pour empêcher que l’évolution du climat liée au réchauffement global prenne une tournure irréversible mais nous pouvons encore tenter de limiter autant que possible l’ampleur et la durée de ses effets dommageables. Notre génération qui porte la lourde responsabilité de ces effets, a le devoir, envers les futures générations, de faire tout son possible pour mieux les protéger contre ces effets. Ceux-ci iraient en s’aggravant à défaut de mesures plus radicales comme une réduction rapide et substantielle des causes du réchauffement climatique.

« Plus concrètement, il s’agit d’une réorientation de l’économie, et en premier lieu de ses sources d’énergie, en substituant les sources d’énergie fossiles avec des énergies non polluantes.

– Pensez-vous que les adversaires de pareilles mesures, qui jusqu’à présent sont parvenus à empêcher la réalisation d’une telle réforme de l’économie et des politiques environnementales, vont-ils baisser leurs bras maintenant ?

– Ils laissent entendre en tout cas qu’à présent ils sont disposés à prendre au sérieux les recommandations de la CIEC, d’en faire le fondement de nouvelles politiques économiques et environnementales susceptibles de s’attaquer aux causes profondes de la crise environnementale planétaire. »

Hill paraissait toujours sceptique en répondant :

« Il est vrai qu’à présent les grands de ce monde se voient contraints d’agir. Ils se rendent compte que des déclarations non contraignantes, ou même des accords internationaux avec des objectifs trop modestes pour avoir un impact positif significatif, ne suffisent plus pour rassurer l’opinion publique agitée maintenant au point de faire trembler les responsables politiques. Il reste toutefois que les adversaires de la réforme qui s’impose sont toujours puissants et n’ont pas désarmé. »

Cette dernière observation de Hill a touché une corde sensible chez Larsen qui venait de recevoir une invitation qu’il jugea plutôt troublante. Il s’agissait d’une invitation à rencontrer un personnage qu’il savait être proche des milieux hostiles aux mesures plus radicales visant à faire face aux défis posés par la crise environnementale planétaire et auxquelles la CIEC était favorable. Ce personnage était associé à un groupe de réflexion nommé Le Comité pour l’Environnement et le Développement Économique, ou COPEDE, un groupe composé notamment de scientifiques en marge du courant principal de la communauté scientifique internationale avec lequel était identifiée la CIEC. C’était un journaliste dont les interventions dans les médias présentaient l’antithèse des analyses des causes et des effets de l’évolution climatique en cours avancées par la CIEC. Larsen n’était pas en rapport avec lui et ne le connaissait que de nom – James Black. L’invitation à le rencontrer ne lui fut d’ailleurs pas transmise directement mais par l’intermédiaire d’un collègue travaillant à la section de la CIEC chargée des relations avec les médias. Ce collègue lui fit savoir que le groupe avec lequel Black était associé souhaitait prendre contact avec lui en tant que porte-parole officieux de la CIEC, préférant avoir avec lui un entretien strictement informel et confidentiel.

Intrigué par cette invitation inattendue, Larsen ne jugea pas nécessaire d’en informer au préalable Hill qui lui laissait une marge de manœuvre assez large quand il s’agissait d’initiatives qui n’engageaient pas formellement la Commission. Le cas échéant il aurait toujours le temps de l’informer de la teneur de cet entretien.

Larsen jugea comme non conclusif l’entretien qu’il venait d’avoir avec Hill au sujet de la stratégie de la Commission face à l’invitation du Forumdes Pays industrialisés à lui soumettre des recommandations sur les mesures à prendre pour répondre aux défis du réchauffement climatique. S’agissait-il d’une invitation à s’engager dans l’élaboration d’une politique environnementale internationale plus activiste ? Larsen avait quelques doutes à ce propos. Il était conscient de la réticence de son supérieur à faire reculer l’attachement de la Commission à certains principes, comme celui de la neutralité politique, afin de faciliter une réorientation des pays industrialisés sur l’essentiel, à savoir des mesures efficaces à prendre pour affronter la crise environnementale globale résultant du réchauffement climatique. Il savait qu’à lui seul, malgré l’estime dont il jouissait auprès de son supérieur, il était incapable de le faire changer de position à ce propos. Pour cela il lui fallait trouver des alliés. Or les proches collaborateurs de Hill qui pouvaient exercer sur lui quelque influence partageaient sa vision du rôle de la Commission et les principes qui devaient guider son action. Il lui fallait donc trouver des alliés hors du milieu de la Commission dans l’espoir qu’ils puissent être utiles à cet effet.

Cette situation joua un rôle important dans la décision de Larsen d’accepter l’invitation de rencontrer James Black. Il estima que dans ces circonstances il n’était pas inutile de voir de plus près ce qui se passait de l’autre côté de la barricade.

3
La manœuvre du COPEDE