Plus grand que les plus grands

-

Livres
224 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

PLUS GRAND QUE LES PLUS GRANDS... Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. baretto Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERlE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. CONSTANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. GOSÂLVEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996. POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges - Nouvelles - (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996. PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996. DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel Falempin, 1996. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997. @ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5850-5 José Mejia PLUS GRAND QUE LES PLUS GRANDS...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 76
EAN13 9782296349124
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

PLUS GRAND QUE LES
PLUS GRANDS...Collection L'Autre Amérique
dirigée par Denis Rolland
ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995.
baretto Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989.
BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994.
BOURGERlE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité,
1992.
CONSTANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993.
GOSÂLVEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du
bolivien par Agnès Sow), 1994.
MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier),
La vengeance, 1992.
MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. Là-bas, la haine, 1993.
OTERO Lisandro, La situation, 1988.
RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique
portoricaine, 1994.
JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée
Ducros), 1995.
DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996.
POSADAS Carmen, Mon frère Salvador et autres mensonges -
Nouvelles - (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon), 1996.
PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio Onesto, le décapité, 1996.
DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, traduit de Michel
Falempin, 1996.
MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par
Elisabeth Passeda, 1997.
MARTI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire, 1997.
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5850-5José Mejia
PLUS GRAND QUE LES
PLUS GRANDS...
Traduit du guatémaltèque par Béatrice Chomel
et José Mej fa
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK91Le monde était jeune à cette époque-là. Quelque chose
se préparait. Doux oiseaux du bonheur, quatre jeunes gens
remplissaient la voûte céleste de ballades. Pour les foules d'adeptes
qui les écoutaient transis, ces voix du paradis étaient inséparables
d'une autre façon de vivre. Quelque chose se préparait. Une
nouvelle substance formulée en laboratoire venait de mettre le nirvana
à la portée de tous. Le printemps déchaîné déferlait sur le désert
de la tradition et des mœurs. Les cheveux des garçons
descendirent à quelques centimètres au-dessous de la nuque, les jupes des
filles montèrent d'autant de centimètres au-dessus des genoux,
les sexes des garçons se dressèrent dans la même proportion, la
rose intérieure tressaillit dans sa grotte secrète, encourageant la
colonne triomphante à atteindre ses proportions magnifiques, et ce
fut le cri de liberté de toutes et de tous, les maillons de la chaîne
d'un monde hypocrite tombèrent en morceaux, le couple, animal à
deux corps quatre mains huit extrémités réinventa la copulation de
toujours comme jamais et les cerveaux enflammés se lancèrent
aux étoiles.
Tout était récent, frénétique, libre. Malgré le vieux mensonge,
qui continuait à gouverner le monde, quelque chose se préparait,
sous les pavés la plage, l'imagination bientôt au pouvoir. Malgré
les tanks soviétiques qui écrasèrent le printemps de Prague,
quelque chose avançait. L'île rebelle des Caraïbes échappait à l'
emprise de l'impérialime. L'utopie s'incarnait dans l'histoire. L'aube
9socialiste pointait de ce côté de l'Atlantique. Le Vietnam, crime
de l'impérialisme, devenait le Vietnam, déroute de l'impérialisme.
Le mensonge officiel continuait à craquer à l'Est. La révolution
mondiale frappait aux portes.
Dans ce contexte historique, la fiction hispano-américaine
connaît une apogée sans précédent. 1967, l'Académie suédoise
remet le Prix Nobel à Miguel Angel Asturias. Même année: Gabriel
Garcia Marquez met en orbite Cent ans de solitude. Deux
générations au rendez-vous dans ces événements, parmi beaucoup
d'autres, de la période clé. Les monstres du passé immédiat, les
Rulfo, Borges, Onetti, Carpentier, Lezama Lima, partagent l'
apogée éditorial, péniblement atteint, avec d'autres plus récents qui,
dirait-on, prirent d'assaut la gloire. L'œuvre la plus lue par les
générations antérieures en Amérique latine, Vingtpoèmes, de Pablo
Neruda, avait atteint le chiffre astronomique du million
d'exemplaires, édités en une vingtaine d'années. En moins de dix, Cent
ans de solitude doubla ce nombre, avec quarante-six éditions, et
des traductions en vingt-six langues. Parmi les écrivains, cette
œuvre souleva autant d'enthousiasme que de dédain. Ainsi,
Neruda la considéra comme « le roman le plus important en langue
espagnole depuis Don Quichotte» alors que Gustavo Sainz la
qualifia de « lecture pour vieilles rombières».
Ce contraste suffit à mettre en évidence la diversité de critères
et de goûts dans ce domaine si incertain de la littérature. Mais
cette pléïade qui remontait dans le ciel des lettres semblait tous les
satisfaire. Il est impossible de synthétiser en quelques lignes (ni
même en beaucoup) la prodigieuse vitalité de cette époque.
L'historien de la littérature qui se penche dessus actuellement a de la
peine à comprendre comment le panorama se modifie si
profondément en si peu de temps. La terre promise de la nouveauté
s'ouvre à tous les vents féconds, encourage toutes les initiatives,
accueille toutes les promesses. Les critiques n'en finissent pas
d'énoncer les principes de la nouvelle aventure esthétique que les
romanciers explorent d'autres terrains, les éditions se multiplient,
tout le monde se lance, agite, transforme, innove, bouleverse.
10Soudain, les îles de l'archipel socio-culturel qu'est l'Amérique
hispanique se révoltent contre leur condition insulaire. Le grand pays
morcelé semble récupérer maintenant, dans le travail de ses
narrateurs, l'unité d'une vie et d'une histoire communes qui lui furent
usurpées par des intérêts néfastes. Jamais comme alors le regard des
créateurs, dispersés soit dans les grandes agglomérations urbaines,
soit dans les îlots les plus invraisemblables, n'avait si bien convergé
depuis les latitudes (les îles) les plus éloignées du continent
(l'archipel). Une sensibilité nouvelle et un nouveau style triomphaient partout.
Les années passent. La marée reflue. L'unité du projet
succombe. Les îles s'éloignent les unes des autres tels des bateaux. Il
reste, comme il est normal, quelques œuvres définitives. Certaines
figures qui occupaient le devant de la scène déclinent
progressivement. D'autres, qui se tenaient discrètement au deuxième plan,
s'avancent. D'autres encore, que l'agitation du moment ignorait,
conquièrent l'endroit qui leur revient. Or nous ne voulons pas faire
un bilan historique de tout cela, mais rappeler l'ambiance dans
laquelle se déroule l'aventure existentielle et littéraire la plus
singulière de cette époque-là. Celle - est-il nécessaire de
l'expliciter puisque le lecteur l'a déjà en tête - d'Enrique Gomez, vie et
œuvre. Mais oui, ces lignes insistent sur ce lieu commun, qui
pourrait être le moins commun de tous.
Aucun écrivain de cette période, on s'en souvient, ne fut plus
discuté, contesté, calomnié, défendu, exalté, et en un mot promu
par tous les médias. Le cas Gomez continue à nous intriguer,
indépendamment de toute tentative de réexamen de son œuvre, ainsi
que de phénomènes para-littéraires liés à sa vie et à celle de sa
génération. Nous y reviendrons.
Qui fut Gomez? Comment pourrait -on répondre à une pareille
question par une seule phrase? Commençons par rappeler
quelques événements que tout le monde a présents à l'esprit.
*
Enrique Gomez naquit, par un caprice du hasard, à
Quezaltenango, sur le territoire du Guatemala, au-delà de la frontière de
son pays, le Haut Pays de l'Union Ses parents et amis intimes
11l'appelaient pour cette raison le patojo, quand il était enfant. Mis
à part cet incident de voyage (que fut sa naissance, pour ses
parents), les premières années de son existence furent
entièrement liées au District fédéral de l'Union. Le bruit selon lequel
il était né sur le territoire mexicain courut. Dans un article
paru dans le Magazine littéraire, Bernard Derouet situe cette
naissance au Chiapas. On a du mal à réaliser que Derouet,
proche de Gomez, ignore l'existence de Quezaltenango.
Peutêtre pensa-t-il que cette dernière ville était près de la frontière
du Haut Pays de l'Union avec le Mexique. Les Français
méritent bien leur réputation d'ignorer la presque totalité de la
géographie universelle.
Gomez, en tout cas, est un Hautais sans équivoque. Je
m'accorde le droit d'être de partout mais je n'ai la prétention de n'être
vraiment que du Haut Pays de l'Union, déclara-t-il. Les
nationalismes sont idiots quand ils servent à appauvrir, ajouta-t-il. De
Quezaltenango, cette espèce de version sous-développée de
l'Union, presque une fiction historique de cette dernière, Gomez
s'exprimait chaque fois qu'il en avait l'occasion, avec affection.
Dans Gomez en personne, de Rebecca Rafferty, il confie à cette
dernière: bien sûr que j'ai connu Quezaltenango! Comment
pouvais-je me refuser le privilège de la visite de la Ville de l'Etoile
d'Arenales, qui garde aussi la mémoire de Wyld Ospina, Jesus
Castillo, Werner Ovalle Lopez, Jaime Sabartés et bien d'autres;
c'est là que je suis né moi-même, presque comme une
provocation malgré moi, toute petite, la première de ma vie tourmentée!
Malgré cette sympathie, il n'envisagea jamais de vivre parmi
les boucs, tel qu'on appelle les habitants de Quezaltenango
(Gomez n'en parle pas, bien sûr). La visite qu'il évoque avec
Rafferty eut lieu quand il fut envoyé par Le temps, journal du
Hauts Pays ou il travaillait. Être un émissaire parmi les boucs,
d'accord, mais pas devenir un bouc émissaire. Il n'accepta de
s'établir définitivement nulle part, pas même dans l'Union!
Quant à son œuvre, il est évident qu'elle réclame son
appartenance à la région tout entière, abstraction faite des frontières. Déjà
12son premier roman, La zone du jaguar, témoigne d'un sentiment
opposé au préjugé historico-culturel des nationalismes étroits et
perrucleux.
Rue du Paradis, numéro 33, la maison où il vécut son enfance,
non loin de la résidence principale de l'ancienne hacienda Los
Angeles, était à l'époque assez éloignée de l'agglomération
urbaine. Maria, sa mère, dut l'inscrire pour cette raison dans une
petite école périphérique, la seule de la zone, peu habitée. La
petite école El Saber disposait d'une seule salle commune pour les
élèves de la maternelle et de la première année du primaire. Cet
inconvénient détermina le fait que le patojito, qui avait à peine
l'âge réglementaire pour entrer à la maternelle, apprit à lire avec
un an d'avance. Ceci fut la première conséquence de sa
précocité. Par la suite, il fut nécessaire, à deux occasions, de lui faire
sauter une classe jusqu'à ce que, au fil des ans, il se désintéresse
complètement des études, occupé qu'il était par sa formation
littéraire. Parmi les nombreuses biographies qui lui furent consacrées,
celle d'Alfonso Castillo recueille quelques témoignages décisifs
pour se faire une idée du caractère de l'enfant et plus tard de
l'adolescent, chez qui pointaient déjà les qualités exceptionnelles
de l'homme Gomez.
Mademoiselle Ramirez, directrice de El Saber et institutrice,
l'appelait affectueusement mon petit savant. Un jour où elle
questionnait les enfants au sujet de leur futur métier, Enrique répondit
en effet qu'il voulait devenir savant. Ce qui étonna Mademoiselle
Ramirez, ce ne fut pas la réponse proprement dite, une parmi
beaucoup d'autres qui cédaient aux fantaisies propres aux enfants de
cet âge, telles que découvreur de l'Amérique, président du Haut
Pays, père fondateur de la patrie et ainsi de suite. Ce fut en
revanche le fait qu'Enrique l'ait dérivée de l'explication qu'elle venait
de donner quelques jours auparavant, concernant le nom de l'école.
Le petit Enrique retenait tout ce qu'on lui disait, racontait
Mademoiselle Ramirez, dont la première surprise avait été de voir
l'enfant lire en maternelle, cas unique dans son école. Non moindre
était l'admiration que provoquait son charme personnel. En sixième,
13il tomba amoureux de Julita Campos, la plus jolie fille de l'école.
Ce fut la première' romance parmi tant d'autres qu'il eut dans sa
vie. L'épisode fut recréé par Gomez lui-même à travers les
souvenirs de BernaI Gonzàlez, héros de Ainsi meurent les arbres.
Parmi les instituteurs, Raul Taracena, ami de la famille, qui
enseignait le chant et la musique, était persuadé que le destin de
l'enfant allait se jouer dans le domaine de l'interprétation et
peutêtre même de la composition musicale. Tu dois inscrire le patojo
au Conservatoire, Màximo, recommandait-il au papa, et l'envoyer
poursuivre ses études à Paris. Gomez père l'écoutait avec le plus
grand intérêt. Je parie que ton fils va devenir le plus grand
musicien du Haut Pays. Bientôt, je ne pourrai plus lui apprendre grand
chose.
D'autres professeurs réagirent de la même manière, pendant
les études secondaires de Gomez à l'Institut national de l'Union.
Certains lui annonçaient un avenir brillant dans les sciences,
d'autres dans les arts et les lettres. Le Gomez de cette époque
était rebelle et parfois franchement difficile malgré son charme
personnel. Ses camarades, qui confirment ces aspects, en
ajoutent d'autres, décisifs pour la compréhension du caractère de
notre personnage. Le docteur Wiemer, éminent pathologue, qui fut
son voisin en classe pendant les dernières années du lycée, le
décrit comme un garçon doté de capacités hors du commun. Nous,
les bons étudiants, permettez-moi ce manque de modestie,
assurat-illors d'un entretien sur ce sujet, nous étions, comme il est
naturel, une minorité. De nous tous, Enrique était le plus brillant,
quoique le plus inconstant dans ses études. La raison en était son
penchant naturel pour les activités les plus diverses. Alors que le
noiraud (il fait référence à Edgardo Lopez, le célèbre architecte) et
moi, nous étionsnuls pour les sports, Enrique faisait partie de l'équipe
de basket et plus tard de celle de natation, sans compter qu'il était
un excellent joueur d'échecs... Il est vrai qu'il négligeait les cours,
mais il se mettait à jour avec la plus grande facilité quand il en
avait envie et que ça lui convenait, et nous nous l'aidions toujours,
car il était très sympathique.
14Pour beaucoup de jeunes gens, poursuit Wiemer, les études
constituent une sorte de compensation, face aux premières
difficultés de la vie. Ceci est particulièrement vrai de l'adolescence :
arrive l'époque de la métamorphose de l'enfant en homme, l'ange
perd ses ailes et découvre tout un monde au-delà du foyer et des
salles de classe. Par imitation et aussi par penchant naturel, les
garçons sont attirés par certains dangers. Dans notre classe, il y
avait de tout, comme c'est logique. En sortant des cours,
beaucoup allaient jouer au billard, d'autres visitaient les bordels. Quand
elles sont occasionnelles, ces fréquentations restent dans le cadre
de la normalité, quoique personne ne s'en vante. Mais il y en a
aussi qui prennent goût à ces ambiances au point de laisser tomber
leurs études. Rodriguez (Wiemer fait allusion à un industriel
renommé) pourrait vous en parler. Evidemment, Enrique ne faisait
pas partie des débauchés, mais il ne souffrait pas non plus de ce
regrettable manque d'expérience qui caractérise les jeunes gens
comme il faut, ou dont l'enfance a été trop protégée par la famille.
Dans les soirées dansantes, il brillait par ses talents de danseur et
par sa conversation. Barrios et Samayoa pourraient vous en dire
davantage à ce sujet. Enrique était précoce en tout, il a été parmi
les premiers à avoir une petite amie, et s'il y avait une bagarre, il
s'en sortait plutôt bien. Pour en finir: Enrique se distinguait en
tout, son intelligence, en particulier, vous pouvez me faire
confiance, était au-dessus de la moyenne. Je possède tous ses livres,
quoique, je dois l'avouer, je ne les aie pas lus en entier. Ils doivent
être très bons, d'après ce que l'on dit, mais, vous savez, la
littérature n'est pas mon fort...
Francisco Gonzalez, homme de lettres etjournaliste, qui épousa
la sœur aînée de Gomez, nous donne un autre témoignage direct,
indispensable pour comprendre le caractère obsessionnel de ce
dernier, qui se manifeste dès l'enfance. La maison de Maximo, se
souvient Gonzalez, se trouvait sur le même terrain, proche de la
nôtre. Je te parle des années précédant celles où la vocation
littéraire du patojo s'est consolidée. Adelaida et moi (ô les beaux
jours !)nous recevions sa visite quotidienne, facilitée par la
proxi15mité. Je me souviens quand on a offert à Enrique un coffret de
chimiste à Noël. Les expériences se succédaient sans trêve, de
l'aube jusqu'à des heures très avancées de la nuit et Maria devait
le forcer à éteindre la lumière. Plus tard, il s'est mis aux échecs.
Pendant les jours fériés, il venait s'entraîner avec moi et, je te jure,
il me mettait en difficulté. Après ma rupture avec Adelaida
(pauvre de moi !), il a commencé à étudier plus sérieusement
l'échiquier, mais je ne le voyais plus. J'avais cessé de faire partie du
clan Gomez. Un jour, il s'est présenté à la rédaction du journal.
Les blessures de la séparation d'avec sa sœur étaient encore
vives. Je ne pourrais te dire combien cette visite m'a ému. Non
seulement, il me manifestait son affection, mais il mettait en
évidence son indépendance de caractère. Maximo lui-même n'avait
pas eu ce geste, malgré nos relations professionnelles! Le patojo
adorait sa sœur. C'était déjà sans aucun doute un être hors du
commun. Gomez et moi, nous nous sommes revus fréquemment
et avons joué quelques parties, mais il était devenu beaucoup plus
fort que moi.
Wiemer confirme: il passait des nuits entières à étudier des
coups et il a dû recourir, d'abord, aux clubs d'amateurs et,
ensuite, au Centre national d'echecs de l'Union, pour donner
libre cours à cette passion. Un jour, je l'ai accompagné au
Centre, qui se trouvait à l'époque dans le quartier Roma. Un
joueur très célèbre, qu'il connaissait - dont je tairai le nom, si
vous le permettez -, l'a reçu avec plaisir, et ils ont commencé
la partie. À la grande admiration et à l'étonnement du maître,
Enrique s'est imposé. Ils ont joué la belle, qui s'annonçait
ardue, jusqu' âu moment où, de toute évidence, Enrique allait
gagner à nouveau, et alors le maître, offusqué d'abord et en
colère par la suite, a fini par envoyer au diable l'échiquier et ses
pièces tout en se reprochant de ne pas être en forme ce
jourlà.
J'ai aussi à l'esprit, reprend Paco Gonzalez, l'époque où il s'est
adonné à la natation. Pendant les vacances scolaires, il disposait
de tout son temps pour aller à la piscine d'un club de commis
16voyageurs à un pâté de maisons de chez nous. En semaine, il n'y
avait presque personne. Les installations étaient réservées aux
membres, mais on nous tolérait, en notre qualité de voisins.
Moimême, je l'accompagnais de temps à autre... Or, pour te donner
une idée, on a fini par lui refuser l'entrée, tant Enrique y passait de
temps. Il a été retenu par la sélection interscolaire. Il mettait en
tout une ardeur peu commune. Quand il a su que son destin était
la littérature, il s'est mis à lire sans arrêt, bien souvent jusqu'à
l'aube.
*
Le faible de Mâximo Gomez pour le plus jeune de ses enfants
est bien connu. Parmi les garçons, seul Carlos avait écrit quelque
chose, pas dans le domaine des lettres, mais dans la chronique
historique. Adelaida commit quelque littérature de création dans
sa prime jeunesse. C'était presque un péché mignon de plus dans
sa vie tumultueuse, mais jamais elle ne récidiva. Le destin que tout
père, qui a lui-même entendu l'appel de la vocation artistique,
souhaite et craint à la fois pour ses enfants, il ne pouvait le souhaiter
que pour Enrique. Ceci, entre autres, parce que sa situation
financière de l'époque lui permettait, après une vie de pénuries et de
labeurs, d'assumer à son compte la charge d'une activité
improductive, sans que le patojo soit obligé, comme ce fut le cas pour
lui et tant d'autres, d'écrire seulement pendant son temps libre.
Grâce aux lectures scolaires, l'enfant Gomez découvre Dario
et, comme la bibliothèque familiale est respectable, un des délices
de son enfance sera la lecture des Œuvres complètes de ce poète,
de la première à la dernière ligne. L'orgueil de Mâximo est mêlé
d'une réserve prudente: le cher Raul est persuadé que le destin
du patojo est plutôt du côté de la musique, et il n'est pas question
que, sous prétexte de s'identifier inconsciemment à son père, il
abandonne la meilleure de ses aptitudes. Quand arrivent les
étapes de la chimie et des échecs, il ne sait plus que penser. Il est
évident que lepatojo a un avenir brillant, mais il ne saurait prédire
à quelle activité il va consacrer sa vie.
17Dès son adolescence, la seconde passion littéraire d'Enrique
Gomez (de cet écrivain qui s'ignorait encore) fut Edgar Poe,
Œuvres complètes, encore une fois, lues et relues (de la première
à la dernière ligne). Le père réprima à nouveau son euphorie,
soupçonnant (espérant ?) que cette source parviendrait à être un fleuve
au grand débit de par la force de son propre élan. Son intervention
dans la vocation de son fils naquit spontanément de la complicité
qui les unissait.
On voit rarement une relation père-fils aussi libérale que celle
des Gomez. Maria Orfila était scandalisée par le manque d'
autorité (au sens conventionnel) de son mari envers le plus jeune des
fils, et parfois elle le lui reprochait. Enrique éprouvait pour son
père une admiration qui n'égalait que l'affection qu'il lui inspirait.
Il lui demandait son avis sur tout, mais il prenait ses décisions en
toute indépendance. Pour ne citer que cet exemple, quand ils
discutèrent à propos des échecs, Maximo mit en évidence son
manque d'intérêt pour cejeu, qui ne sert qu'à perdre son temps, et
il rappela la réflexion d'Unamuno, selon laquelle les échecs n'ont
aucun intérêt en dehors de l'échiquier. Enrique approuva ce
raisonnement mais n'abandonna sa passion que lorsqu'il décida de
se consacrer aux lettres. Cette décision naquit, comme il fallait s'y
attendre, de la lecture des contemporains que lui avait
recommandés son père.
À l'infinie sottise d'être Poe, il ne trouvait d'autre solution que
la sottise infinie d'être Borges et ainsi de suite, jusqu'à en arriver
à la tentation d'être Enrique Gomez. Une telle témérité signifiait
ipso facto la tentation d'être et aussi de cesser d'être Maximo
Gomez. L'adolescent réprima longtemps cette folie, jusqu'au jour
où il eut l'impression qu'il jouait à cache-cache avec lui-même,
soupçonnant que tout ceci était lié, d'une certaine manière, à la
vénération qu'il avait envers son père. Comme s'il allait lui
usurper sa place, à lui, qui n'avait jamais rien souhaité de meilleur au
monde que d'être justement dépassé par lui, ce qui, en outre, ne lui
semblait pas facile du tout. À lui, qui luttait encore pour sauver du
naufrage incessant du journalisme dans lequel s'était déroulée sa
18vie, quelques vraies lignes, comme il avait l'habitude de le dire, à
propos de sa traduction de certains poètes anglais qui occupaient
le meilleur de son temps.
Enrique Gomez hérita de son père cette conception du
traducteur en tant que créateur littéraire, surtout grâce à la version que
Maxima Gomez effectua de la version anglaise qu'Edward
Fitzgerald, à son tour, réalisa des RuM 'iyyàt d'Omar Khayam. Jusqu'à
la fm de sesjours, Gomez considéra cette œuvre parmi les meilleures
de la poésie en langue espagnole. Cependant, il ne mit pas en
pratique cette conception du traducteur en tant que créateur.
Comme traducteur (de l'anglais, également) on ne connaît de lui
que le livre que lui consacra Rafferty. Les années passant, son
nom allait limiter celui de son père à une simple référence annexe
à la rubrique Gomez, Enrique, des encyclopédies, qui
commençaient invariablement celle de Gomez, Maxima, par les mots « Père
du précédent» et ajoutaient quelques mentions indifférentes telles
que «journaliste» et «traducteur de l'anglais », sans que les
hémistiches de Khayam méritent une quelconque attention.
Un après-midi, Maxima lisait (pour la énième fois) la Vie de
Marcus Brutus (de façon presque symptomatique), quand Enrique
s'excusa de faire irruption dans son studio: Maxim, dit-il, je te
dérange? Son père l'invita à s'asseoir, sans regretter d'être
interrompu. Tu as un problème? demanda-t-il, intrigué par l'air
circonspect du jeune homme, qui venait d'avoir seize ans et était sur
le point de passer son bac. Père, s'exclama Enrique, j'ai bien
réfléchi à ce que je vais faire après mes études, et je crois que le
mieux, c'est que je me consacre à l'écriture. Maxima mit de côté
son Quevedo et observa son fils attentivement. « Compte sur moi»
fut tout ce qu'il réussit à articuler. Il se ressaisit à moitié,
laissemoi poursuivre, ajouta-t-il, comme il put, je t'appellerai plus tard
pour voir comment nous allons organiser cette affaire de la meilleure
manière possible. À peine son fils fut-il sorti qu'il commença à
faire des projets. Il était urgent qu'il lise les classiques, qu'il
apprenne d'autres langues. À l'époque il maîtrisait parfaitement
l'anglais, non seulement par influence paternelle, mais parce qu'il avait
19profité de l'invitation de l'oncle Henry. Henry Collet, apparenté à
sa mère, détenait une fortune colossale, à Boston, où Enrique passa
plus d'une fois ses vacances scolaires, animé par la curiosité et
son caractère entreprenant.
Ces jours-là, ils bavardèrent plus que jamais. Comment vais-je
gagner ma vie?, voulut savoir le jeune Gomez, en imaginant que
son père allait lui proposer un poste dans El correo de la tarde, où
celui-ci travaillait depuis vingt ans. J'ai suffisamment perdu ma
vie à la gagner pour que tu répètes la même contradiction, telle fut
la réponse. Fais comme les oiseaux de l'Évangile, je m'occupe du
reste pour le moment. Tu verras comment tout va s'arranger,
petit à petit.
Depuis lors, jusqu'à la parution de La zone dujaguar, Maximo
allait se convertir en allié inconditionnel de son fils. Ille fit sous des
formes différentes, d'abord proche collaborateur, puis conseiller
éventuel, enfin simple témoin ébahi de l'ascension vertigineuse du
jeune astre qui montait vers la constellation la plus élevée des
lettres nationales de l'époque.
Mais Maximo, s'inquiéta Maria les premiers jours, tu ne
vas pas demander à Enrique de terminer ses études? Il passe
toute la journée à lire, il ne va même plus aux cours! Gomez
fils accepta, pour ne pas contrarier sa mère, de supporter les
trois mois qui lui restaient pour préparer le bac, comme par
inertie, mais songer à une carrière universitaire aurait été le
comble du conformisme! Non. La bibliothèque de son père
l'attendait (sans compter qu'il avait aussi à sa disposition celle
de Paco Gonzalez), l'attendait aussi celle de Gabriela, de Luca,
son futur professeur d'italien. Ex maîtresse probable de
Gomez père, la belle Gabriela obtint que Gomez fils maîtrisât cette
langue à la perfection. Bien qu'elle luttât contre son propre
désir, il lui fut impossible de résister aux charmes du brillant
élève. La méthode audio-sexuelle produit les meilleurs
résultats, commenta Paco, son ex beau-frère, qui les avait surpris.
Gomez continuait à lui rendre visite avec une certaine fréquence
à la rédaction de El tiempo.
20Ces visites finirent par contrevenir aux plans de Mâximo
Gomez. Paco était du même avis que son père: l'idée que le
journalisme, du fait d'être une activité dans laquelle intervient la langue
écrite, soit une occupation favorable à l'écrivain, n'était qu'un
préjugé naïf. Que certains aient tiré parti du diable, il n'en discutait
pas, mais ce n'était pas le seul, ni même le meilleur chemin. Or, à
la différence de Mâximo, Paco estimait convenable qu'Enrique se
frotte à la vraie vie, sans se limiter à une formation purement
livresque. La direction d'un supplément littéraire était, d'après lui,
l'alternative idéale pour son jeune ami. Antenor Quintana, le
directeur, était conscient que le journal, qui n'avait rien à envier à la
concurrence, était en déficit en ce qui concerne la page culturelle,
absolument désuette. Si tu veux, offrit-il à Enrique, je propose à
Antenor d'améliorer le supplément et tu viens travailler avec moi.
Ensuite, tu deviens le directeur à part entière et affaire classée.
Enrique voulut connaître l'avis de son père, qui n'était pas
d'accord. Il existe une très bonne littérature dans certaines revues et
suppléments, admit-il. C'est parfois comme un point de départ
pour des choses plus importantes, mais j'estime que dans ton cas
le rôle de spectateur intéressé, ou de collaborateur éventuel, si tu
préfères, te convient mieux. Si tu t'impliques dans l'affaire, tu
seras obligé de lire beaucoup de choses du simple fait qu'elles
viennent de paraître, d'écrire quand tu n'en as pas envie, et de
t'impliquer, sans même le vouloir, dans une série de questions
secondaires. Pour de jeunes provinciaux, le contact avec les autres,
la renommée qui s'obtient grâce à la constance des publications
quoique modestes, en un mot, tout ce qui implique une stratégie
d'insertion est nécessaire... et également méritoire... seulement,
tu peux entrer par la grande porte, sans avoir à subir les
inconvénients du rite initiatique...
Enrique, qui avait accepté l'idée de ne pas se compliquer la vie
avec un emploi sans intérêt, prit avec plus de réserve ce conseil de
ne pas se disperser dans les publications occasionnelles, peut-être
de par son goût des contacts, que Paco avait si bien deviné à cette
époque.
21*
Un autre biographe de Gomez, petit-neveu de Francisco
Gonzalez, Domingo, du même nom, à qui l'on doit l'une des meilleures
(si ce n'est la meilleure) recherches sur la vie du fictionniste,
esquisse le panorama intellectuel de l'époque en ces termes:
Tout lieu et tout temps génèrent des valeurs exceptionnelles
dans les divers domaines esthétiques, mais certaines époques sont
plus riches. Elles vont jusqu'à atteindre une activité fébrile qui
optimise les possibilités et permet que les cimes s'élèvent
au-dessus des cimes. Au moment où Enrique Gomez fait irruption dans
la vie publique, nos lettres vivent une de ces périodes de fécondité
exceptionnelle. L'épicentre de la création littéraire de notre
langue semble s'être déplacé vers l'Union, réalisant ainsi, tout au
moins dans ce domaine, le rêve de la République que fut celui de
Benito Juarez et de Justo Rufino Barrios.
Rappelons que ces années furent celles où l'empire
continental s'impliqua dans la guerre européenne, circonstance qui rendait
plus difficile l'écrasement des peuples voisins. Gomez naquit,
justement, au début de la guerre. Libérés de l'intervention écrasante,
les forces de la nation jaillissent dans toutes les directions. Les
sources d'énergie, nationalisées, stimulent la prospérité
économique. Les initiatives de tous ordres se multiplient. Le Hautois
(Gonzalez utilise volontairement l'archaïsme Hautois au lieu de Hautais
pour les habitants du Haut Pays) pacifique par tradition et
entrepreneur par tempérament, favorisé par le climat froid sans excès,
le Hautois, plein d'initiative, va donner durant ces années le meilleur
de lui-même.
Trois lustres plus tard, le District de l'Union atteint, avec un
million et demi d'habitants, la catégorie de ville importante, avant
de tomber dans celle de ville simplement surpeuplée, et qui ne
cessera de se détériorer. De pair avec les élites des littératures
ibéro-américaines, le Haut Pays invente la modernité littéraire de
façon incontestable. Dans le genre de la poésie, le poème long
atteint des sommets tels que ceux que l'on doit à Solares, Méndez,
Reyes... Dans le genre narratif, les fruits les plus insolites sont
22