Pour l
Français

Pour l'honneur d'Adèle

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Description

Alors qu’il est à une période charnière de sa vie, et plutôt dans une phase difficile, Hugo hérite avec surprise d’une maison à Nantes, dans la succession d’une grand-tante qui lui était inconnue. Mais avec sa demeure, cette dernière lui lègue également une chevalière armoriée, accompagnée d’une mission qui le plongera dans les archives méconnues de l’histoire de sa famille.
Sa longue et riche enquête à travers les siècles et les continents le mènera jusqu’à ses origines dans la lointaine île de La Réunion.
Cette épopée généalogique passionnante lui permettra-t-elle d’achever la recherche lancée par sa tante, mais aussi par d’autres avant elle ? Et de rendre son honneur à sa mystérieuse ancêtre née au XVIIe siècle ?
Sébastien Philippe exerce depuis 2001 son métier d’architecte à Bamako, capitale du Mali. Passionné d’histoire et de recherches en archives, il a publié entre 2009 et 2017 quatre ouvrages d’histoire sur son pays d’adoption.
Généalogiste amateur depuis son enfance, il se lance avec ce premier roman dans un nouvel exercice, où vogue l’imagination, en se rattachant tout de même à certains faits historiques.

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Informations

Publié par
Date de parution 13 juin 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782823124644
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Sébastien Philippe
Pour l’honneur d’Adèle
R o m a n
Éditions PerséeCe livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de
l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé
serait pure coïncidence.
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© Éditions Persée, 2018

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www.editions-persee.frAux générations passées et à celles qui nous suivront.
Nous ne sommes que maillons d’une longue chaîne. « Le futur appartient à celui qui
a la plus longue mémoire. »
Friedrich Nietzsche1
l était assis sur une chaise peu confortable, les jambes croisées, et tournait les pagesId’une revue qu’il avait trouvée sur la table basse. Il ne lisait pas, il ne savait même pas
quel était le sujet de l’article ouvert devant lui. Il regardait les images tout en levant
régulièrement son regard pour observer les personnes, assises comme lui dans la salle
d’attente de cette étude notariale.
Il était arrivé là une vingtaine de minutes plus tôt, un peu avant l’heure inscrite sur le
courrier de convocation qu’il avait reçu dix jours auparavant, et qui l’avertissait du décès
de madame Apolline Delaunay née Lebeau, sœur de son grand-père paternel Aristide.
Il ne l’avait pas connue et avait été très surpris de recevoir cette lettre du notaire.
D’autant plus qu’après avoir appelé autour de lui, il s’était aperçu qu’il était le seul de sa
famille proche à avoir été convoqué.
Face à lui, deux personnes semblaient aussi mal à l’aise que lui. L’inquiétude était
palpable. Il faut dire que ce n’est pas tous les jours que l’on se retrouve dans la salle
d’attente d’un notaire.
Il se demandait s’ils étaient là pour la même raison que lui. Il les observait
discrètement l’un après l’autre. La jeune fille, qui ne devait pas avoir plus de trente ans,
avait un look que certains appelaient gothique. Une apparence à faire peur. Une robe
noire avec un gilet noir. Des boucles d’oreilles, ou plutôt deux pointes… noires, des
piercings noirs dans les lèvres, elles-mêmes recouvertes d’un… noir à lèvres… Son
regard, aussi sombre, semblait perdu.
L’homme était plus âgé et moins gothique. Son style aurait été qualifié de classique.
Pantalon de toile marron, chemise blanche et blaser bleu sombre, il portait de petites
lunettes rondes qui lui donnaient un air intellectuel.
La porte s’ouvrit après que deux coups eurent résonné. Une femme entra.
— Dossier Lebeau. Suivez-moi s’il vous plaît.
Ils se levèrent tous les trois. Tentant de cacher leur surprise, ils se saluèrent de la tête
puis la suivirent dans le couloir à la moquette épaisse et aux murs ornés de scènes de
chasse. Elle les fit entrer dans une pièce et leur proposa de prendre place face au bureau
en attendant l’arrivée du notaire, qui entra quelques secondes plus tard à son tour.
— Bonjour, je suis maître Louis-Marie Saillant. Asseyez-vous, je vous en prie.
Il les salua et prit place derrière le grand bureau recouvert d’un sous-main de cuir vert.
Il ouvrit une chemise sur laquelle était écrit « Succession Delaunay ».
— Mademoiselle, messieurs, je vous remercie tout d’abord d’avoir bien voulu répondre
favorablement à notre convocation, qui a pour objet de vous faire part des dernières
volontés de votre parente, madame Apolline veuve Delaunay, décédée le 5 février
dernier à Nantes. Je vais tout d’abord énoncer vos identités et votre parenté avec la
défunte. Pour bien m’assurer de votre identité, vous avez eu l’amabilité de présenter à
ma secrétaire une pièce d’identité à votre arrivée. Je vous en remercie.
Il tourna deux trois pages, rajusta ses lunettes, et commença en se tournant vers la
jeune fille.
— Mademoiselle Julie Adeline Marie Lebeau, vous êtes née le 9 juin 1981 à Nantes,
vous y résidez au 24 rue des Hirondelles, vous êtes la fille de madame Suzanne Lebeau,
dont vous êtes la représentante et tutrice, elle-même fille de monsieur Léopold Lebeau,
né en 1922 et décédé en 1944, lui-même frère de la défunte madame Delaunay. Est-ce
exact  ?
— Oui c’est exact.
Il poursuivit en s’adressant au monsieur.
— Monsieur Albert Marie Sourisseau. Vous êtes né le 2 janvier 1946 à Saint-Herblain
et résidez à Dakar au Sénégal, 3 place de l’Indépendance. Votre défunte mère, madame
Berthe Lebeau, était la sœur de madame Delaunay. C’est bien cela  ?— Oui en effet.
— Merci d’être venu de si loin monsieur Sourisseau. J’ai une passion démesurée pour
l’Afrique et l’art africain. J’ai personnellement une collection dont je suis assez fier,
glanée au fil de mes nombreux voyages en terres parfois inconnues…
Voyant l’absence de réaction de son interlocuteur, visiblement agacé par ces
commentaires, le notaire poursuivit.
— Et enfin monsieur Hugo Lebeau, vous êtes né le 20 décembre 1975 à Nantes, et y
résidez au 38 rue Pitre-Chevalier. Votre défunt père, Roland Lebeau, décédé en 1984,
était le fils de monsieur Aristide Lebeau, autre frère de madame Delaunay. Tout est
correct  ?
— Oui maître, tout est bon.
— Parfait, je vais donc pouvoir débuter la lecture du testament de madame Delaunay.

« L’an deux mille douze
le trois juin
à Nantes,
Maître Louis-Marie Saillant, notaire à Nantes (Loire-Atlantique), soussigné,
A reçu le présent acte authentique à la requête de la testatrice ci-après dénommée, en
présence de  :
1°) Madame Michèle, Françoise, Suzanne Mazure, retraitée, veuve en secondes
noces non remariée de monsieur Georges Paillet, demeurant à Nantes (44100), 48 rue
erPaul-Bellamy. Née à Vannes (56000) le 1 mars 1942. De nationalité française.
2°) Monsieur Marcel, Armand Guinaudeau, retraité, époux de madame Marie Josiane
Cochard, demeurant à Nantes (44100), 4 place Viarme. Né à Paris (75012) le 10 février
1947. De nationalité française.
Témoins instrumentaires requis conformément à la loi, choisis et appelés par la
testatrice ci-après nommée  :
Madame Apolline Jeanne Marie Lebeau, retraitée, veuve de monsieur François
Joseph Jean Marie Delaunay, demeurant à Nantes (44100), 24 boulevard Henry-Orrion.
Née à Nantes (44000) le 11 janvier 1926. De nationalité française.
Laquelle paraissant saine d’esprit a dicté au notaire soussigné ce qui suit  :
“Je déclare révoquer toutes dispositions à cause de mort antérieures à ce jour. Je
souhaite que ma succession soit dévolue à mes héritiers selon les règles du code civil.
Je lègue à ma petite-nièce mademoiselle Julie Lebeau, étudiante, célibataire, demeurant
à Orvault, née à Nantes (44000) le 9 juin 1981, la totalité de mes bijoux et parures, sauf
la chevalière de mon oncle.
Je lègue à mon neveu monsieur Albert Sourisseau, avocat au barreau de Nantes,
marié, demeurant à Rezé (44400), 59 rue de la République, né à Saint-Herblain le
2 janvier 1946, ma propriété secondaire située au lieu-dit « la Poissonnière », commune
de Guérande, avec tout ce qu’elle contient sans exception, suivant inventaire dressé par
mon notaire maître Saillant ci-annexé.
Je lègue enfin à mon petit-neveu monsieur Hugo Lebeau, commercial, célibataire,
demeurant à Nantes (44000), 38 rue Pitre-Chevalier, né à Nantes le 20 décembre 1975,
ma résidence principale de Nantes, située au 24 boulevard Henry-Orrion, avec tout ce
qu’elle contient sans exception, suivant inventaire dressé par mon notaire maître Saillant
ci-annexé. Je lui lègue également la chevalière de mon oncle.
Mes avoirs seront divisés en quatre parts égales et réparties entre mes trois héritiers
susnommés et la congrégation des religieuses du couvent des Ursulines de Nantes.”
Maître Saillant, notaire soussigné, a fait dactylographier par l’un de ses clercs le
présent testament tel qu’il a été dicté par la testatrice puis l’a lu à la testatrice qui a
déclaré le bien comprendre et reconnu qu’il est l’expression exacte de ses volontés, le
tout en la présence simultanée et non interrompue des deux témoins.
Sur l’interpellation qui leur a été adressée par le notaire soussigné les témoins ontSur l’interpellation qui leur a été adressée par le notaire soussigné les témoins ont
déclaré expressément et séparément  :
Être majeurs, savoir signer, avoir la jouissance de leurs droits civils, n’être parents ni
alliés à un degré prohibé soit de la testatrice soit du légataire institué.
Dont acte sur trois (3) pages.
Fait et passé en l’étude du notaire soussigné,
À la date sus-indiquée en tête des présentes.
Et après que le notaire soussigné a donné lecture en entier du présent acte à la
testatrice, sa signature et celle des témoins ont été recueillies par le notaire soussigné,
qui a également signé.
Le tout en la présence réelle, simultanée et non interrompue des deux témoins
instrumentaires et du notaire. »

Les trois cousins et cousine semblaient tous trois assommés. Ils se regardèrent
interloqués. Ils ne se doutaient vraisemblablement pas du contenu du testament. Et Hugo
le premier. Une tante qu’il ne connaissait pas lui avait légué sa maison. Il n’en revenait
pas.
— Maintenant que je vous ai donné lecture du contenu de ce testament, vous pouvez
ou non accepter la succession. Je vous propose donc un temps de réflexion pour vous
décider. Je vous précise toutefois que la décision de chacun de vous est personnelle et
unilatérale. Vous êtes donc libre à titre personnel d’accepter ou de refuser cette
succession. Je vous informe également pour vous rassurer que la succession est
bénéficiaire. Madame Delaunay n’avait aucune dette. Je vous propose de nous retrouver
dans deux semaines ici même pour recueillir vos décisions. Monsieur Sourisseau, je ne
sais pas si vous restez longtemps en France, mais nous pourrons anticiper la partie vous
concernant si vous le souhaitez.
— Je serai encore là dans deux semaines, je reste un mois sur Paris. Je pourrai être
présent lors du prochain rendez-vous.
— Parfait. Je vous remercie donc et à dans deux semaines. Je vous laisse convenir
de la date et de l’heure avec ma secrétaire.
Le notaire les salua et disparut rapidement, certainement attendu dans un autre
bureau pour une autre signature.
Dehors sur le trottoir, devant la porte de l’étude notariale, ils allaient se séparer lorsque
le cousin Sourisseau leur proposa de boire un verre dans le café à proximité pour
discuter un peu.
Hugo et Julie acceptèrent l’invitation de leur cousin plus âgé.
Attablés au café du coin de la rue, ils firent connaissance et échangèrent leurs
impressions sur cette séance chez le notaire.
— J’ai du mal à comprendre, débuta Julie, je n’ai jamais vu cette tante Apolline. J’ai
d’abord cru à une erreur, mais c’est bien moi qui suis précisément nommée dans le
testament. Vous la connaissiez, vous  ?
Hugo hocha la tête.
— Non, je ne la connaissais pas non plus. Je n’avais même jamais entendu son nom
pour tout vous dire. J’ai connu mon grand-père, mais aucun de ses frères et sœurs.
— Moi je me souviens d’elle, poursuivit Albert. Ma mère m’emmenait souvent la voir
quand j’étais jeune. Ensuite, je n’ai pas su ce qu’il s’était passé, mais les deux sœurs se
sont éloignées et je n’ai jamais revu tante Apolline. Nous échangions seulement les
premières années une carte au moment du nouvel an, puis plus rien. Ma mère est morte
il y a dix-huit ans et pour tout vous dire je pensais que ma tante était morte depuis bien
longtemps.
— Je suis vraiment très étonné, précisa Hugo, je ne la connaissais pas et voilà qu’elle
me lègue sa maison et ce qu’elle contient. Je trouve ça étonnant.
— Moi je n’ai pas eu de maison. Je ne sais pas si elle avait beaucoup de bijoux.Hugo et Albert se regardèrent, comme si la dernière remarque de leur cousine les
gênait.
— Vous pensez que l’on doit accepter  ? poursuivit-elle. J’espère qu’il n’y aura pas de
mauvaise surprise. Je suis dans une situation difficile depuis quelque temps et je n’ai pas
envie de me compliquer encore plus la vie.
Albert lui répondit que si la succession était bénéficiaire, il n’y avait aucune raison de
la refuser. Il leur raconta alors ce qu’il savait de la vie de leur tante.
— Tante Apolline était la cadette. Ils étaient deux frères et deux sœurs, mais Léopold,
votre grand-père, Julie, est mort jeune, pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle fut
mariée à un officier de marine qui disparut en mer quelques années seulement après leur
mariage. Il était originaire de Guérande. Ils n’eurent pas d’enfant. Je sais qu’Apolline
vivait entre sa maison de Guérande, achetée avec son mari au moment de leur mariage,
et sa demeure de Nantes, qu’elle avait achetée quelques années plus tard. Mais les
années passant, elle s’était installée à Nantes et n’allait plus à Guérande que pour les
vacances, accompagnée de sa dame de compagnie, Ursula, une matrone allemande qui
avait été jeune fille au service de la famille de son défunt mari. Elle fréquentait assez peu
sa famille et vivait recluse dans sa maison.
Les trois cousins discutèrent une petite heure, puis se séparèrent en se donnant
rendez-vous deux semaines plus tard.2
rrivé chez lui, Hugo se servit un verre de jus d’orange et s’assit sur le canapé. IlAoccupait cet appartement depuis trois ans. Il avait eu le coup de foudre dès la
première visite. Situé sur les bords de l’Erdre, en plein centre de Nantes, il regroupait
tous les critères qu’Hugo avait listés pour ce premier achat.
Il habitait seul, mais sa compagne Céline y séjournait souvent, bien qu’elle eût son
propre logement à Chantenay. Elle était journaliste pour un quotidien national et était
souvent en déplacement pour son travail. Ils s’étaient rencontrés trois ans auparavant, au
vernissage d’une exposition sur Kandinsky au musée des Beaux-Arts de Nantes, que
Céline couvrait. Le courant était passé immédiatement et Hugo s’était étonné de l’inviter
dès le premier jour à dîner.
Il imaginait la tête de Céline quand il lui apprendrait qu’il venait d’hériter d’une
maison… Elle était en déplacement sur Paris et serait de retour le lendemain.
Et sa mère  ! Elle allait certainement crier, peut-être même pleurer.
Son père était mort quand il avait neuf ans. Il avait été percuté par un chauffard alors
qu’il rentrait du travail, sur la route de Vannes. Sa mère s’était remariée quatre ans après
avec Jean-Luc, et ses deux demi-sœurs Sophie et Justine étaient nées de leur union
en 1989 et 1993.
Il avait exercé plusieurs petits boulots après un bac obtenu difficilement. Il avait une
formation de commercial et était au chômage depuis environ deux mois. Il se cherchait
toujours.
Il n’aimait pas rester à ne rien faire et cette période de chômage était pour lui un
supplice. Il cherchait activement, répondant aux annonces et enchaînant les entretiens.
Son moral n’était pas au beau fixe depuis quelques jours.
Face à l’écran de télévision, il repensait au notaire, à son cousin avocat et à sa
cousine gothique. Il se demanda à quoi pouvait ressembler cette maison dont il serait
peut-être le nouveau propriétaire. Puis il pensa à cette tante inconnue. Il se rappela alors
que le notaire avait précisé qu’elle avait été enterrée au cimetière d e Miséricorde de
Nantes quelques semaines auparavant. Il décida d’y aller le lendemain, avant d’aller en
repérage voir la maison du boulevard Orrion.
Il ne dormit pas bien et passa la nuit à se tourner et se retourner. Des images se
succédaient dans sa tête. Apolline. Son grand-père Aristide. Son père ensanglanté par
l’accident. Son grand-oncle mort sur le champ de bataille. Puis il s’éveilla et pensa à
nouveau à sa tante. Pourquoi lui avait-elle légué à lui sa maison  ? Et le notaire avait parlé
de chevalière dans le testament. Pourquoi la lui donner et ne pas la remettre à Julie avec
ses autres bijoux  ? Cela se pouvait-il qu’Apolline se soit renseignée sur lui, et ait décidé
pour une raison inconnue qu’il serait le plus à même de recevoir cette maison et cette
bague  ? Il ne comprenait rien.
Il se leva en pleine nuit, réalisant qu’il ne savait même pas à quoi ressemblait cette
tante jusqu’alors inconnue.
Son grand-père Aristide ne lui avait jamais parlé de sa famille. Sa sœur tout de
même… Savait-il qu’elle vivait encore  ? Le frère et la sœur étaient-ils en relation  ?
Seraitce son grand-père qui aurait parlé de lui à la vieille Apolline pour guider ses choix  ?

Hugo se souvint alors qu’il avait repéré une boîte pleine de vieilles photographies lors
du déménagement de l’appartement de son grand-père en 2008, après le décès de ce
dernier.
Qui avait pu récupérer cette boîte  ? Aristide aurait-il gardé des photographies de ses
frère et sœurs  ? Cela pouvait sembler évident, mais dépendait bien entendu des relations
que son grand-père entretenait avec le reste de la famille.
Hugo s’imaginait être fâché avec Sophie et Justine, ses deux sœurs. Garderait-il leursHugo s’imaginait être fâché avec Sophie et Justine, ses deux sœurs. Garderait-il leurs
photos dans une boîte pendant de longues années  ?
Il regarda son radioréveil. 2 heures du matin. Pas une heure pour appeler sa mère et
lui poser la question sur cette boîte de photos.
Il finit par se rendormir.

Il se leva à 8 heures et appela aussitôt sa mère.
Elle lui confirma ce qu’il savait, à savoir que toutes les affaires de son grand-père
avaient été vendues, mais qu’il restait quelques cartons entreposés dans le garage de
leur villa.
Au décès d’Aristide, sa seule famille était son ex-belle-fille, son mari et son unique
petit-fils, Hugo. Le vieil homme avait adopté Jean-Luc comme son propre enfant, et était
reconnaissant de l’amour et de la protection que ce dernier prodiguait à son petit-fils, en
remplacement de son fils décédé.
— Maman, tu te souviens d’une boîte de photos  ?
— Oui. Je me souviens être tombée sur une boîte un jour où je faisais un peu de
rangement chez lui. Il ne voulait pas en parler, mais en insistant un peu, nous avions
regardé certaines d’entre elles. Je vais voir si cette boîte est dans le garage, je vais
chercher.
— Maman, sais-tu si grand-père avait des frères et sœurs  ?
— Oh tu sais, le vieil Aristide ne parlait jamais de sa famille, mais je sais qu’il avait un
frère plus âge que lui, mort au moment de la Libération, tué par les Allemands quand
ceux-ci prenaient la fuite à l’arrivée des Américains en août 1944.
— Savais-tu qu’il avait aussi deux sœurs  ?
— Ah non, je n’ai jamais entendu parler de sœurs.
Hugo ne parla pas de l’héritage à sa mère.
Il lui dit qu’il passerait en début d’après-midi pour lui rendre visite et savoir si ses
recherches avaient été fructueuses.
Après s’être déshabillé, il fixa son reflet dans le miroir de la salle de bains. L’eau
coulait dans le lavabo et créait une ambiance sonore propice à la réflexion. Il pensa à
son grand-père, à sa famille, et se dit qu’il ne connaissait pas grand-chose sur ses
origines. Ses cheveux bruns étaient en bataille et ses yeux bleus semblaient encore
endormis. Il se redressa et se dit en caressant ses pectoraux dessinés et son ventre
musclé qu’il devrait aller courir dans ces prochains jours, comme il en avait l’habitude,
pour se changer les idées, que ça lui ferait le plus grand bien.
Il se doucha et finit de se préparer, avant de prendre sa voiture et sortir.3
ugo se gara dans une rue proche du cimetière de Miséricorde. Il avait été guidé parHle GPS de son véhicule vers la rue de la Pelleterie, adresse trouvée grâce à Google.
Peu de places libres. Il en trouva une un peu loin, contre le vieux mur de pierres sèches
du cimetière, qu’il avait longé à plusieurs reprises. Il se dit que ce cimetière devait être
très grand.
Il actionna la fermeture centralisée des portes et remonta la rue.
Il faisait froid, le vent glacial sifflait.
Il progressa vers le portail et entra dans le cimetière, en passant entre deux bâtiments.
Il remarqua des arrosoirs verts cadenassés grâce à des chaînes métalliques. Qui
pouvait bien voler un arrosoir destiné à prendre de l’eau pour aller arroser des potées de
chrysanthèmes sur les tombes familiales  ? Hugo se dit que les gens avaient de moins en
moins de scrupules, et que toutes les précautions devaient être prises dans cette époque
où individualisme et égoïsme étaient de mise.
Il remarqua à droite une porte vitrée avec une lumière allumée à l’intérieur de la pièce
et une cloche munie d’une chaîne métallique à côté. Probablement pour sonner et
appeler le gardien si ce dernier était en « promenade » dans les allées du cimetière. Il en
déduisit donc qu’il s’agissait de la loge du gardien, ou de l’agent d’accueil…
Il aperçut à travers la porte vitrée un homme moustachu brun grisonnant, assis
derrière un bureau, les yeux rivés sur un écran d’ordinateur.
Il rapprocha son nez de la porte et frappa à la vitre. L’homme détourna son regard et
haussa la tête et les paupières, pour indiquer au jeune homme d’entrer.
Hugo pénétra dans le petit bureau. De gros registres étaient posés sur un meuble sur
la gauche, et des volumes plus petits, qui portaient sur leur couverture des années
comme 1899 ou 1908, étaient rangés sur des étagères derrière l’homme, qui en avait
luimême un ouvert devant lui.
Hugo lui expliqua qu’il venait visiter la tombe d’une parente inhumée le mois
précédent.
— Madame Lebeau veuve Delaunay  ? Oui, elle a été placée au début février. Au carré
D-D je crois. Attendez, je vérifie  !
Il tapa sur le clavier de son ordinateur.
— Exact  ! Carré D-D, tombeau perpétuel numéro 34.
— Que cela signifie-t-il  ? le questionna Hugo.
— Que madame Delaunay a été inhumée dans un caveau familial, qui appartient à sa
famille depuis des lustres  ! Autrefois, certaines concessions étaient perpétuelles. De nos
jours cela n’est plus possible, il n’y a plus de place   ! On recherche les concessions
échues et on les transfère dans l’ossuaire, pour faire de la place. Mais on a obligation de
conserver les perpétuelles. C’est la loi.
L’homme sortit une photocopie de son tiroir, représentant le plan du cimetière.
— Voilà, le carré D-D est ici  ! Vous prenez l’allée centrale, puis au rond-point à droite.
Vous comptez trois allées sur la gauche et vous verrez un panneau avec noté D-D. Il
inscrivit les deux lettres sur un carré sur le plan et fit une croix. Le caveau
BellangerDelaunay 34 est ici.
— Bellanger-Delaunay  ? Hugo n’avait jamais entendu ce nom de Bellanger.
Il remercia l’homme moustachu et sortit du bureau.
Il regarda le plan qui n’était pas très clair. Ce devait être une photocopie de photocopie
de photocopie… Et les lignes étaient un peu effacées.
Il prit l’allée centrale qui était goudronnée. Un klaxon retentit derrière lui et le fit
sursauter. Il se retourna et s’écarta pour laisser passer une dame sur un vélo. Un vélo
dans un cimetière  ?
Il s’avança et remarqua que l’allée centrale était bordée des deux côtés de grandsIl s’avança et remarqua que l’allée centrale était bordée des deux côtés de grands
platanes sous lesquels étaient alignées des espèces de petites chapelles. Loin des
images classiques des cimetières avec pierres tombales en granit poli bleu, gris foncé ou
gris clair…
Il rentra la tête dans ses épaules, un courant d’air lui cinglait le visage.
Il s’avança et regarda de part et d’autre. Des noms étaient inscrits sur les caveaux
familiaux. « Famille Ducoin », « Guillet de la Brosse », « Famille Simon-Dugué ».
Hugo se dit qu’il devait s’agir de grandes familles nantaises, qui avaient les moyens de
faire édifier ces chapelles en pierre de taille.
Il avait toujours adoré se promener dans les cimetières. Il ne savait pas pourquoi, ni
d’où lui venait cette fascination pour les tables de granit, là où beaucoup frissonnaient à
l’idée de voir sortir une âme en peine errant parmi les tombes…
Il reprit son plan et s’avança d’un pas plus rapide, continuant à lire les noms qui
défilaient sous ses yeux.
Arrivant au fameux « rond-point » qui était en fait un ossuaire, qu’il reconnut aux
trappes situées dessus, aux plaques funéraires et aux fleurs en céramique posées sur
les bords de la surélévation, il bifurqua à droite et commença à compter les allées. Il
s’aperçut que derrière les « chapelles » de l’allée centrale, les tombes étaient plus
basses dans le reste du cimetière, mais cependant d’autres chapelles étaient
disséminées, ici et là.
e1, 2, 3, 4 allée à gauche, il se trouva devant le panneau indiquant D-D. Il s’aventura
dans la petite allée et tenta de se repérer en regardant l’emplacement de la croix tracée
par le moustachu.
Il compta les tombes sur le plan séparant l’allée du tombeau coché et slaloma entre
les pierres tombales. Il fut attiré par un buste qu’il aperçut de dos. Il s’avança encore et
alla au-devant de la tombe pour le voir de face. Une inscription était gravée sous le
buste, dans la stèle de granit qui le supportait   : « Ici repose Charles Jouan, médecin,
directeur de l’Hôtel-Dieu, né le 3 septembre 1805 à Rennes, décédé le 4 juin 1897 à
Nantes, Priez pour lui ».
Dessous étaient fixées trois petites plaques   : « Jean-Louis Jouan, 1830-1837 »,
« Madame Henriette Chenu veuve Jouan, 1806-1900 » et « Charles Jouan, né en 1833,
mort à Nantes le 18 mars 1910 ». Les parents et les deux fils probablement, en déduisit
Hugo…
Sur sa gauche il aperçut enfin le tombeau « Bellanger-Delaunay ». Un double tombeau
avec deux pierres tombales de granit gris, enchâssées dans un soubassement lui-même
en granit et surmonté à l’arrière d’une partie comme une tête de lit se terminant au centre
par une croix, sous laquelle était gravée dans la pierre l’inscription « Famille Bellanger
Delaunay ».
De part et d’autre du nom était fixées plusieurs petites plaques du même type que
celles de la tombe au buste du docteur Jouan.
La plus brillante, en plexiglas, supportait l’inscription « Apolline Delaunay née Lebeau,
1926-2013 ». Hugo parcourut les autres plaques. « Marie-Anne Delaunay morte en 1930
à l’âge de 5 ans », « Louise Richard épouse du colonel Jean Delaunay, 1895-1950 »,
« Capitaine François Delaunay né à Guérande en 1921 et disparu en mer en 1948 ».
— Voici l’époux de ma tante, se dit Hugo. Comment peut-on disparaître en mer   ?
Naufrage de bateau  ? Mort de maladie à bord et jeté aux requins  ?
Il contourna le tombeau et de l’autre côté il lut les deux dernières plaques. « Charles
Bellanger, 1889-1965 » et « Mme Bellanger Léonie née Richard 1898-1956 ».
— Léonie porte le même nom de jeune fille que Louise, la veuve du colonel. Ce sont
certainement elles qui font le lien entre les deux familles. Peut-être les deux sœurs.
Les joints de ciment d’une couleur plus foncée démontraient une manutention récente
sur le monument funéraire. Il regretta que, la grand-tante morte, personne ne les ait
prévenus, lui ou sa mère.— Qui était alors présent à l’enterrement  ? pensa-t-il. Le cousin Albert a parlé d’une
certaine Ursula qui assistait la tante Apolline. Elle devait sûrement être présente à
l’enterrement.
Hugo s’accroupit et toucha le granit froid, en fixant la plaque portant le nom de sa
tante. Il ferma les yeux et récita machinalement un « Notre Père » puis un « Je vous
salue Marie ». Il s’adressa alors à la défunte, s’autorisant un tutoiement qu’il n’aurait
probablement pas osé s’il l’avait rencontrée de son vivant. Il termina sa méditation par un
simple  :
— Merci, je vais maintenant aller visiter cette demeure que tu m’as si gentiment
léguée. Merci ma chère tante inconnue… Et repose en paix.

Et il quitta le cimetière, repassant devant le moustachu qui à travers la porte vitrée lui
fit un petit signe de la main, toujours avec le haussement de menton machinal.4
400 mètres, tournez à droite. Au prochain rond-point prenez la première sortie.
— ÀDans 600 mètres, vous êtes arrivé.
À l’écoute de la dernière phase émise par la voix suave au GPS, Hugo jeta un
coup d’œil sur l’écran de l’ordinateur embarqué de sa Citroën DS4. Il venait de s’engager
sur le boulevard Henry-Orrion et cherchait le numéro 24, qu’il avait entré dans l’ordinateur
après avoir relu le document laissé par le notaire.

Hugo cherchait un numéro pour se situer dans la rue. Il aperçut le 15 sur le trottoir de
gauche, il en déduisit donc qu’il devait chercher sur sa droite et aperçut le numéro 18. Il
roula doucement et passa devant le 20, inscrit sur la façade d’un immeuble moderne,
revêtue de grandes plaques d’ardoise calepinées de manière très rigide, donnant une
sensation de grande boîte noire froide et pas très accueillante.
Un portillon vert, qui semblait être l’accès à une propriété en arrière-cours, portait le
numéro 20 bis.
Le 22 était une maison typiquement nantaise, avec escalier extérieur.

Hugo actionna ses feux de détresse et stoppa sa voiture devant un grand mur en
pierre recouvert de lierre grimpant, sanctionné par un portail en fer forgé dont la peinture
écaillée semblait avoir eu une teinte bleutée à une époque déjà révolue.
Aucun numéro 24 en vue. Peut-être un 22 bis  ? Il s’avança un peu et se gara un peu
plus loin, entre les troncs de deux énormes platanes qui bordaient les grands boulevards
extérieurs nantais.
Il regarda l’horloge. 10  h  22. Il avait dit la veille 10  h  30 au clerc du notaire qui lui avait
demandé à quel moment il souhaitait aller visiter la demeure. Il descendit tout de même
de son véhicule et le verrouilla en appuyant sur la commande centralisée qu’il glissa
dans la poche de son parka.
Il tenait dans sa main l’enveloppe que lui avait aussi remise le notaire la veille, et qui
contenait une présentation de la demeure en question.

Il passa devant le numéro et comprit que le portail écaillé était bien l’entrée de « sa
nouvelle maison »…
Il actionna la poignée du portail, qui résista à la pression. Il réalisa qu’un verrou en
interdisait l’accès et il rapprocha son nez de la grille, en plaçant son œil entre deux
barreaux. Il distingua au bout d’une allée ombragée un fragment de façade en pierre de
pays jointée, avec une imposante porte d’entrée à double vantail protégée par un porche
maçonné.
— Monsieur Lebeau je suppose  ?
Hugo se retourna et fit face à un jeune homme semblant sortir du lycée du coin.
— Adrien Lefranc, je suis envoyé par maître Saillant qui s’excuse de ne pouvoir venir
lui-même à votre rendez-vous, mais une urgence l’a retenu à l’étude. Je vous propose
d’entrer pour débuter la visite, continua-t-il, percevant l’étonnement d’Hugo. Je suis au
centre de formation à la profession de notaire et entame ma seconde année de stage à
l’étude Saillant. Si vous voulez bien me suivre  ?
— Euh oui monsieur Lefranc, après vous, je vous en prie.
Le jeune homme déverrouilla le portail avec une grande clé sortie de sa poche et
précéda Hugo dans l’allée.
— Vous connaissez déjà la propriété  ? le questionna Hugo.
— Oui, j’ai assisté à la pose des scellés le lendemain du décès de madame Delaunay.
— Des scellés  ?
— Oui, votre tante souhaitait que la demeure reste en l’état jusqu’à la prise de— Oui, votre tante souhaitait que la demeure reste en l’état jusqu’à la prise de
possession du nouveau propriétaire, en l’occurrence vous monsieur Lebeau.
— Mais je n’ai pas encore accepté l’héritage.
— En effet, mais le commandant de la brigade de gendarmerie du quartier, qui était
avec nous lors de l’apposition des scellés, doit nous rejoindre d’une minute à l’autre pour
assister à la visite. Il dressera un nouveau procès-verbal de scellés quand nous aurons
terminé. Il m’a appelé quand j’étais en route pour m’avertir qu’il aurait quelques minutes
de retard. Je vous propose d’ici là de faire le tour des extérieurs, si vous le voulez bien,
monsieur Lebeau  ?
Avec son air de premier de la classe à se faire tabasser dans les vestiaires après le
match de rugby, le jeune stagiaire Adrien énervait un peu déjà Hugo.

La demeure était superbe.
De longs pans de toiture couverts d’ardoise chapeautaient d’épais murs de grès beige
rosé dont les angles étaient constitués de gros blocs de tuffeau blanc taillés, identiques à
ceux qui encadraient les fenêtres. Hugo en compta trois de part et d’autre de la porte
principale et sept à l’étage avec la porte-fenêtre située au-dessus de la porte et qui
desservait un balcon servant de porche, avec un garde-corps en fer forgé travaillé.
L’alliance des couleurs des matériaux naturels et du vert de la végétation luxuriante du
jardin procurait à l’endroit une atmosphère à la fois bucolique et mystérieuse.
Le crissement des pas sur les gravillons de l’allée fit comprendre aux deux jeunes
hommes que le commandant était arrivé.
— Commandant Fouré. Pardonnez-moi pour le retard, monsieur Lefranc.
— Je vous en prie, commandant. Je vous présente monsieur Lebeau, l’héritier désigné
de cette belle demeure.
Le commandant serra la main d’Hugo, non sans laisser transpirer la pointe de jalousie
de voir un si jeune homme prendre possession d’une villa de cette importance.
Ils se dirigèrent alors vers la porte principale, sur laquelle étaient collées des bandes
adhésives jaunes portant l’inscription « gendarmerie nationale ne pas ouvrir ». Un
macaron rectangulaire rouge, collé comme les bandes jaunes sur les deux vantaux,
portait la même inscription.
— Les scellés sont intacts, maître, vous le constatez comme moi. Je les saute, dit
l’officier, en coupant les adhésifs d’un coup sec de cutter.
— Je ne suis pas encore notaire, commandant, vous pourrez m’appeler maître l’année
prochaine, si tout se passe bien cette année, corrigea le jeune Adrien, le regard gêné
faisant des allers-retours entre le gendarme et Hugo avec un petit sourire forcé.
— Entrons, poursuivit Hugo.
— Après vous, monsieur Lebeau, continua le futur notaire après s’être ressaisi.
Hugo, suivi des deux hommes, pénétra donc dans la demeure qui lui avait été léguée
par sa mystérieuse tante.

Les trois hommes entrèrent dans la maison, véritable petit hôtel particulier meublé
avec soin et élégance.

Après la visite, Hugo demanda au représentant du notaire la suite de la procédure.
— Vous devez donner votre réponse à maître Saillant, à savoir si vous acceptez ou
refusez la succession de Mme Delaunay.
— Maître Saillant nous a dit que ma tante n’avait aucun prêt immobilier et que la
succession était bénéficiaire.
— Oui c’est exact. Madame Delaunay n’avait aucune dette.
— Mais pourquoi me demander si j’accepte  ? Qui pourrait refuser une telle donation  ?
— Certains refusent des successions positives, pour des raisons multiples, relevant
souvent de difficultés au sein de la famille ou par incapacité à entretenir le bien. Souventle bien est vendu aussitôt. Et puis il y a tout de même les droits de succession qui seront
reversés à l’État, et les frais de notaire. Mais tout ceci déduit, la succession reste très
largement bénéficiaire.
— Étant donné que je ne connaissais pas mes cohéritiers, nous ne risquons pas de
nous chamailler. Je vais relire tous les documents avant notre prochain rendez-vous
prévu dans deux semaines.
Hugo regarda un grand tableau trônant dans le hall d’entrée. Une belle demoiselle
peinte sur toile.
— Est-ce une représentation de ma grand-tante jeune fille  ?
— Non monsieur Lebeau, je pourrai vérifier sur l’inventaire que votre tante avait fait
réaliser par notre étude il y a quelques années et qui est mentionné dans son testament.
Je ne me rappelle plus qui est représenté sur cette toile, mais ce n’est pas madame
Delaunay. Une parente à elle je crois.
Hugo regardait le regard bleu clair de la jeune fille, la trouvant séduisante avec le petit
air intimidé qu’elle arborait.5
ix minutes avant que ne sonne la première heure de l’après-midi, Hugo actionna la sonnette de la porte d’entrée de la maison de sa mère.D — Entre, entre, entendit-il d’une voix lointaine à l’intérieur.
Il franchit la porte, entra dans la pièce de vie et déposa son parka sur le dossier d’une des chaises de la table à manger.
Hugo reconnut sur la table le carton qu’il avait vu chez son grand-père, comprenant que sa mère l’avait finalement retrouvé.
— J’étendais du linge. Je dois faire une autre tournée de machine car ta sœur m’a déposé une valise pleine, sa machine a rendu l’âme hier
soir. Et avec son petit bout de chou, elle ne peut attendre la semaine prochaine sans laver. Te rends-tu compte que le supermarché ne pouvait
pas livrer avant une semaine  ? Et on parle de crise, en tout cas, l’électroménager n’est pas en crise, les magasins n’arrivent pas à fournir… ça
va mon fils  ?
— Euh oui, bonjour maman.
— Tu mangeras bien un petit morceau, j’ai préparé une terrine de lapin et j’ai un reste de rôti de bœuf froid avec de la moutarde.
Pendant que sa mère partait en cuisine, Hugo se dirigea vers la table du salon.
— Tu as trouvé la boîte de grand’pa  ?
— Oui, elle est au salon. Il y a un tas de photos à l’intérieur. Je n’ai rien trouvé d’autre.
Hugo avait déjà ouvert le petit carton et en sortit une première poignée de photos. Sur l’une d’elles, il se reconnaissait petit enfant, sur les
genoux de son grand-père. L’homme qui se tenait debout à côté du fauteuil était son père Roland. Il s’estimait avoir environ quatre ou cinq ans,
la photo devait donc dater de 1980 environ.
Il feuilleta rapidement les petites photos dentelées qui dataient des années 50-60.
Il replongea sa main dans le carton, et trouva au fond des photos cartonnées qui semblaient être plus anciennes. L’une d’elles, une photo de
mariage, l’intéressa particulièrement.
— Même si la famille s’est éclatée avec le temps, les frères et sœurs ont bien dû assister aux mariages des uns et des autres quand ils
étaient encore chez les parents, se dit Hugo, en regardant de plus près les visages.
Il se demanda si les mariés étaient ses grands-parents. Il ne reconnaissait pas son grand-père en ce fringant jeune homme endimanché
dans son costume trois pièces, avec une grosse montre à gousset qui pendait de la pochette de la veste et des gants blancs.
Il chercha d’autres photos et en trouva une représentant un jeune homme d’une vingtaine d’années en uniforme militaire. Il lut l’inscription
eécrite au dos « engagé dans la 2 DB du général Leclerc vers la Libération finale ».
— Maman, grand-père avait-il fait la Seconde Guerre mondiale  ?
— Pas la guerre proprement dite, il était trop jeune, mais ses vingt ans ont coïncidé avec la période du débarquement des Alliés et il s’est
engagé comme volontaire.
— Le reconnais-tu sur cette photo  ? demanda Hugo à sa mère qui venait de déposer une grosse terrine de grès sur la table.
— Il me semble que oui. Tu sais, il avait déjà une cinquantaine d’années quand je l’ai connu, peu avant notre mariage avec ton père. Mais
oui, je reconnais son regard bleu.
Hugo en était persuadé, le jeune militaire était la même personne que le marié de la photo de famille.
— C’est donc la photo de son mariage avec la mère de papa  ?
La mère de Roland étant morte en couche à sa naissance en 1952, c’était la seconde épouse de son grand-père Aristide, « mamy Louise »
qu’Hugo avait toujours considérée comme sa grand-mère. La pauvre femme avait été emportée par un cancer foudroyant du pancréas en
1998.

— En effet, je me souviens de cette photo, il me l’avait montrée. C’est une des rares photos de ta grand-mère.
— Elle s’appelait comment  ?
— Je ne me le rappelle plus, mais attends, son nom est inscrit sur notre livret de famille, je vais le chercher.
Mélanie revint de l’ancienne chambre d’Hugo reconvertie en bureau et chambre d’amis, un livret bleu foncé en main. Elle l’ouvrit à la
première page, celle de la transcription du mariage.
— Voilà  ! « Roland Michel Louis Lebeau, fils de Aristide Victor Lebeau ici présent, et de défunte Marthe Jeanne Marie Martineau, décédée le
7 septembre 1952. »
La photo devait dater de 1950 environ.
Deux couples étaient assis de part et d’autre des mariés. Hugo comprit qu’il devait s’agir de leurs parents, donc de ses
arrière-grandsparents.
Le monsieur au nœud papillon très chic devait probablement être son arrière-grand-père Gaston Lebeau, dont il n’avait aucun souvenir,
mais qui était mort alors qu’il venait d’entrer en classe de CP.
À côté, sa femme, la mère de son grand-père donc, portait une robe qui à l’époque avait dû coûter assez cher, avec un grand col étalé et
descendant sur sa poitrine. Sa coiffure laissait supposer une longue chevelure attachée en un gros chignon qui devait tenir grâce à de grosses
aiguilles. Hugo ne connaissait pas le nom de cette dame, dont il détenait pourtant quelques gouttes de sang.
Il se dit que les personnes du côté gauche de la photo devaient être de la famille Lebeau et que celles du côté droit devaient être de la
famille de la mariée, la famille Martineau.
Plusieurs jeunes personnes. Impossible de savoir qui elles étaient.
— Sais-tu qui sont ces gens sur la photo  ?
— Il y a les grands-parents Lebeau que je reconnais, assis à gauche de ton grand’pa. Il m’avait dit que le prêtre assis à côté de son père
était un oncle, qui avait été curé à l’église Notre-Dame-de-Bon-Port pendant longtemps.
— Un arrière-grand-oncle curé  ? Jamais entendu parler  !
Tous ces visages lui étaient étrangers. Et pourtant, ils étaient quasiment tous ses parents.
Il regarda de nouveau dans le carton et, parmi les photos jaunies, recourbées ou encore déchirées, il en remarqua une qui lui semblait
assez ancienne, aussi cartonnée. Elle représentait un couple assis, entouré de quatre jeunes adolescents. Hugo vérifia en comparant avec la
photo de mariage. Il n’y avait pas de doute, l’homme et la femme étaient bien les mêmes. Ses arrière-grands-parents. Ils étaient entourés de
leurs enfants. Il se rappela les mots du notaire et de son cousin Albert. Berthe était l’aînée, née en 1919, suivie de Léopold, puis son
grandpère Aristide et enfin la cadette Apolline.
Il put les repérer grâce à leur taille. Il mettait enfin un visage sur le doux prénom d’Apolline. Elle ne devait pas dépasser les sept ou huit ans
sur la photo. Le nez droit, de petits yeux espiègles, la petite fille laissait transparaître qu’elle était déjà pleine de vie, et la manière dont elle
regardait l’objectif, le menton haut, semblait démontrer qu’elle était pleine d’assurance. Elle avait sa main droite posée sur l’épaule de sa mère,
prenant la pose comme il était de coutume à l’époque. À côté d’elle, Hugo reconnut Aristide, âgé d’environ onze ans, mais déjà avec la même
expression que sur la photo de son mariage prise une quinzaine d’années plus tard. Les deux filles portaient les mêmes robes et les garçons
portaient un genre de culotte courte retenue par deux bretelles qui leur passaient sur les épaules et devaient se croiser dans le dos.
— Tu passes à table  ?
Absorbé par ses découvertes et ses déductions, Hugo en avait oublié le repas.
— Oui j’arrive, mais je ne peux pas rester trop longtemps, maman.
Il décida alors d’informer sa mère au sujet du notaire.
— Maman, hormis son frère mort à la guerre, grand’pa avait deux sœurs. Regarde, elles sont ici et là sur cette photo. L’aînée s’appelait
Berthe et la cadette Apolline.
Sa mère regardait, médusée, la photo.
— Je n’en ai jamais entendu parler. C’est étrange. Ils ont tous beaucoup de prestance sur cette photo, souligna-t-elle. Regarde leurs
vêtements. Qu’ils sont élégants  !
— Maman, la plus jeune des sœurs, Apolline, est morte il y a un mois. J’ai depuis reçu la convocation d’un notaire et j’y suis allé hier. Il nous
a lu son testament, à moi et à deux autres cousins, descendants de Berthe et de Léopold.— Et  ?
— Par ce testament Apolline m’a légué une maison située à Nantes.
— Quoi  ?!?
Mélanie voulait réagir à cette nouvelle pour poser une question, mais Hugo l’interrompit et continua  :
— Elle m’a aussi légué une chevalière, que je n’ai pas encore vue, mais qui aurait appartenu à son oncle…
Hugo poursuivit, toujours sur le même ton narratif.
— Je suis passé voir la maison juste avant de venir ici. C’est une belle demeure située sur les boulevards extérieurs. Je dois retourner
prochainement chez le notaire pour lui dire si j’accepte ou non l’héritage. Mais comme il semble que tout est clair et en règle, je pense
l’accepter.
À la fin de son exposé, sa mère, bouche bée, semblait avoir oublié sa question. Elle cligna des yeux avec force comme pour pouvoir
remettre ses idées en place et vérifier qu’elle avait bien entendu.
— Mais comment savait-elle que tu existais si nous, nous ne la connaissions pas  ?
— Je n’en sais rien maman, peut-être avait-elle tout de même gardé des contacts avec grand’pa, ou alors peut-être avait-elle fait des
recherches  ? Toujours est-il que me voilà propriétaire d’une belle demeure… qui semble être restée dans l’état où notre tante l’a laissée avant
de mourir.
— Elle est morte chez elle  ? De vieillesse  ? C’est quand même incroyable qu’une de nos parentes, une vieille dame de surcroît, habitait à
quelques minutes d’ici et que nous l’ignorions.
— Je n’en sais rien maman, je n’ai pas encore tous les détails, mais elle avait une dame de compagnie que j’aimerais retrouver pour la
questionner. J’essaie d’en savoir plus sur elle, c’est pour cela que je t’ai demandé de rechercher ces photos. Je peux à présent mettre un
visage sur son prénom.
Il ne quittait plus la petite fille du regard, l’imaginant avec presque quatre-vingts ans de plus.
— Je suis allé sur sa tombe ce matin. Je t’emmènerai la prochaine fois si tu veux. Elle est enterrée avec son mari et la famille de celui-ci.
Sa mère acquiesça.
— Oui, c’est la moindre des choses que nous puissions faire. Si nous avions été informés de son décès, nous serions allés à sa sépulture. 6
eux semaines plus tard, Hugo se retrouva assis face à maître Saillant avec sonDcousin et sa cousine.
— Donc mon clerc m’a informé que vous acceptiez tous les trois la succession de
madame Delaunay et les termes de son testament sans aucune objection, c’est bien
cela  ?
Ils acquiescèrent tous les trois successivement.
— Je vais donc vous demander de signer l’acte d’acceptation, chacun votre tour, ici en
bas du document. Il y en a huit exemplaires. Monsieur Lebeau, voici la chevalière qui
vous revient. Et puisque vous avez accepté la succession, cette lettre vous revient
également. Madame Delaunay nous avait chargé de vous la remettre avec la bague.
Hugo prit le bijou et le regarda en détail. Il portait un motif qui lui était inconnu.
— Ce sont les armes de votre famille  ? lui demanda le notaire.
— Euh… Je ne sais pas. Je n’y connais rien. Je pense que seules les familles nobles
ont des blasons comme celui-ci. Et nous ne sommes pas nobles.
— Cette chevalière avait en tout cas beaucoup de valeur pour votre tante, si elle vous
l’a léguée.
Hugo ressentit un certain malaise du côté de Julie. Il se dit que ce notaire n’était pas
très délicat. Sa cousine avait en effet hérité des bijoux de sa tante, sauf de cette bague.
Donc sous-entendre qu’elle était importante pour elle signifiait que le reste, légué à Julie,
ne l’était pas.
Maître Saillant remit à Hugo et André les actes de propriété de leur maison respective,
et enfin un coffret à Julie, qui l’ouvrit aussitôt.
— Oh la vache  ! s’écria-t-elle. Oh  ! excusez-moi, mais c’est dingue  !
Le coffret était rempli de bijoux de toute sorte. Bagues, bracelets, pendentifs,
boucles… Et leur éclat montrait que leur tante n’était pas une adepte des pacotilles. Il
devait y en avoir pour une belle petite fortune.
Julie sembla rassurée et sourit enfin. Elle devait se sentir lésée de ne pas avoir eu de
maison, comme ses cousins.
Ils récupérèrent chacun leur bien, saluèrent le notaire, puis se séparèrent cette fois
sans se réunir, comme si chacun était pressé de rentrer chez lui.

Hugo rentra à son appartement et passa la soirée à lire les documents. Sur les actes
de propriété, il apprit qu’Apolline Delaunay avait acheté la demeure en 1956, donc
plusieurs années après la disparition de son époux, aux héritiers de monsieur Alphonse
Cazenove.
Il regarda la chevalière. Il n’arrivait pas à bien distinguer ce qui était représenté
dessus, mais il voyait une couronne au-dessus du blason. Il se demandait pourquoi sa
tante la lui avait donnée spécifiquement à lui…
Dans la lettre, Apolline s’adressait à lui personnellement.
« Mon cher neveu, la lecture de ces mots sous-entend que je ne suis plus de ce
monde et que vous avez accepté de devenir le nouveau propriétaire de la villa Adèle.
Puissiez-vous réussir là où j’ai échoué. Votre grand-tante. Apolline Delaunay Lebeau de
Rochemaure. »
Hugo n’y comprenait rien du tout. Il avait l’impression que sa tante attendait quelque
chose de lui… Réussir là où elle avait échoué  ?
La demeure s’appelait donc la villa Adèle  ?
Il n’avait vu aucune inscription sur la façade.
Et pourquoi signait-elle de Rochemaure   ? S’était-elle remariée   ? Avait-elle toute sa
tête  ?7
e lendemain matin, il décida de retourner à la demeure pour l’inspecter. Il avaitLrappelé monsieur Lefranc pour la question des scellés, et ce dernier lui avait confirmé
qu’ils devaient être levés le matin même, puisqu’il avait accepté la succession de sa
tante.
En arrivant sur place, il ressentit comme un malaise. Il se rendit compte que c’était tout
de même délicat comme situation. Il avait l’impression de pénétrer chez quelqu’un, ou
pire de commettre un hold-up. Une perquisition…
Il ouvrit la porte d’entrée et se retrouva dans le hall. Il déambula à travers les pièces
du rez-de-chaussée.
Il découvrit alors la passion d’Apolline pour l’histoire, l’origine des familles et plus
particulièrement de la sienne. Des pans entiers de la bibliothèque étaient remplis de
livres traitant d’un peu toutes les périodes de l’histoire, des grandes familles, etc.
Des photos étaient accrochées aux murs ou posées sur des guéridons.
Il découvrit aussi sa correspondance reçue, méthodiquement classée par expéditeur
et par date, dans des classeurs. Hugo se dit que leur lecture lui en apprendrait sûrement
plus sur la personnalité de sa tante, sur sa vie tout simplement.
Peut-être y découvrirait-il les réponses aux questions soulevées par la lettre et la
chevalière  ?
Il se mit à lire les titres écrits sur le dos des classeurs.
L’un d’eux était réservé aux lettres de la famille Cazenove, ce qui intrigua Hugo. C’était
le nom de l’ancien propriétaire de la maison, il l’avait lu dans l’origine de propriété.
Dans ces lettres adressées à Alphonse Cazenove à partir de 1947 et jusqu’au décès
de celui-ci en 1954, puis à ses héritiers, certains échanges de sa tante retinrent son
attention. Dans ces courriers, monsieur Cazenove échangeait avec sa tante au sujet de
l’histoire de la maison, rejetant systématiquement des propositions d’achat que lui
adressait Apolline.
On sentait dans les dernières lettres l’agacement du propriétaire face à l’insistance de
sa tante. « … Je vous saurais gré, madame, de cesser à présent de m’importuner. Je ne
vendrai jamais la propriété de nos aïeux. Assurez-vous malgré tout de ma plus grande
compréhension et que je compatis à votre détresse. Notre dernière discussion m’a
convaincu de votre bonne foi et vous m’en voyez bien attristé. L’Histoire est parfois
étrange, mais nous ne pouvons la changer. Je vous adresse ma sympathie et vous
demande de ne pas répondre à cette lettre qui sera la dernière que vous recevrez de ma
part. »
En effet, la lettre suivante était rédigée de la main d’une certaine Jeanne Garel, qui
était la fille de monsieur Cazenove, mort quelques semaines plus tôt.
Dans cette lettre, madame Garel informait Apolline qu’elle et ses frères ne pouvaient
plus assumer la maison familiale et souhaitaient s’en séparer. Sachant qu’elle voulait
l’acquérir depuis longtemps, elle lui demandait si elle était toujours intéressée et indiquait
le prix de cession, qui parut très élevé à Hugo.
Hugo vérifia dans l’acte, et les montants correspondaient. Même avec ce prix élevé, sa
tante n’avait pas négocié et avait acheté la maison peu de temps après la réception du
courrier de proposition de cession.
Mais pourquoi Apolline avait-elle voulu absolument acheter cette villa, à n’importe quel
prix… Et que sous-entendait le père Cazenove dans son courrier  ?

Hugo avait la curiosité d’en savoir plus sur ce mystère et il se dit qu’il devait trouver
des personnes qui avaient connu sa tante, afin qu’elles puissent lui parler d’elle.
Peut-être quelqu’un serait-il au courant des circonstances de l’achat de la maison  ?
De retour chez lui, il entra en contact avec Ursula Spitz, qui était la dame de
compagnie d’Apolline. Il avait trouvé son contact sur un répertoire près du téléphone,
dans le salon.
D’abord surprise de l’appel, elle en fut ensuite enchantée et Hugo ressentit une forte
émotion dans sa voix. Elle lui apprit qu’elle avait été au service de la vieille dame
pendant près de trente ans, après le décès de son beau-père le colonel Delaunay, en
1972.
— J’étais auparavant au service du colonel et de madame Louise depuis l’âge de 16
ans. Madame Louise m’avait recrutée en 1966, juste après être tombée orpheline au
décès de mon père. Madame avait été très gentille de me prendre à son service au
décès du colonel. Elle avait l’âge d’être ma mère, mais nous nous entendions très bien,
et nous nous étions beaucoup rapprochées pendant les dernières années de vie du
colonel. Madame aimait beaucoup son beau-père et celui-ci le lui rendait bien. Il
l’appelait ma fille… Il avait eu une fille qui était morte à 5 ans, puis son fils unique mort à
seulement 27 ans   ! Le sort s’acharne sur certaines personnes, à n’en point douter,
s’exprima, songeuse, la vieille dame, avec un accent germanique encore très prononcé.
Hugo calcula mentalement. 1966 moins 16, Ursula était donc née en 1950 et avait 63
ans. L’âge de la retraite, songea Hugo…
— Le testament  ? Oui, madame ne fréquentait presque plus personne et parlait très
peu de sa famille, mais elle m’avait dit qu’elle avait trois héritiers, enfants de ses frères et
sœur. Je me souviens du moment où nous étions allées chez son notaire pour le rédiger.
Elle avait appelé plusieurs personnes durant les mois précédents et avait eu confirmation
qu’elle n’avait que trois neveux et nièce vivants. Elle avait eu plusieurs entretiens
téléphoniques, échangé du courrier, et un matin elle m’avait dit qu’elle était prête à
prendre le rendez-vous chez le notaire. Je l’y avais accompagnée. Il fallait deux témoins
pour la signature du testament, mais elle n’avait pas souhaité que je sois l’un des deux.
Par souci de discrétion probablement. J’ai longtemps cru que c’était parce que madame
m’avait fait une surprise en m’incluant dans son testament, mais j’ai depuis appris que
non.
Hugo était choqué par les termes de cette dame qui semblait déçue de n’avoir rien pu
soutirer de la vieille femme. Peut-être Apolline s’était-elle rendu compte de l’intérêt
qu’elle portait à sa fortune, et peut-être était-ce pour cela qu’elle avait souhaité faire
apposer les scellés sur la villa à son décès, de peur qu’elle ne vienne récupérer quelques
objets ou liasses de billets dont personne n’aurait connu l’existence sinon elle… Hugo se
laissait divaguer…
— La villa Adèle  ? Oui, madame m’en parlait souvent en ces termes. Mais elle ne m’a
jamais dit d’où venait ce prénom. L’achat de la maison  ? Oui, madame tenait beaucoup à
sa maison et n’allait presque jamais à Guérande. Elle disait qu’elle était chez elle ici, à
double titre disait-elle. Je n’ai jamais su ce qu’elle voulait dire par « à double titre ». Je ne
relevais pas toujours ce qu’elle me disait, vous savez, car elle parlait souvent en des
termes vagues et imprécis, qu’elle seule semblait comprendre. Elle disait qu’elle s’était
battue pour acheter cette maison, mais je ne sais pas pourquoi. La personnalité de
madame  ? Elle était très solitaire. Elle passait de longues heures à écrire, à lire, à
écouter de la musique. Elle allait souvent aux archives départementales ou aux archives
municipales de Nantes. Elle était passionnée de généalogie. Elle disait que sa vie ne
serait pas assez longue pour achever ses recherches. Je n’ai jamais compris le but de
ces recherches. Moi, pour vous dire la vérité, je me fous de savoir qui étaient mes
ancêtres. Maman est morte en me mettant au monde et papa est mort de la tuberculose
quand j’avais seize ans. Ce qui m’importe à moi, c’est ce que je fais aujourd’hui, et de
pouvoir boucler mon mois sans être à découvert. C’est vraiment un passe-temps pour les
riches ou les vieux, la généalogie, non  ?
Apolline voulait-elle confier à Hugo la suite de ses recherches généalogiques  ? Il n’y
connaissait rien et ne se sentait pas vraiment la fibre pour cela…— Ma tante a acheté la maison en 1956. Connaîtriez-vous des gens qui la
connaissaient à l’époque et qui pourraient me parler d’elle et de l’histoire de l’achat de la
propriété  ?
— Je ne connais que deux amies à elle. Madame Rousseau et madame Joguet. La
première a la maladie d’Alzheimer, elle est en maison de retraite rue de Bréa à Nantes, et
la seconde est partie il y a trois ans chez son fils à Orléans, elle était en très mauvaise
santé. Elle est peut-être morte, qui sait  ? Vous trouverez leurs coordonnées dans le petit
calepin posé sur le guéridon sur lequel est posé le téléphone dans le grand salon.
Hugo connaissait ce calepin, c’est dans ce dernier qu’il avait trouvé son numéro. Il
l’avait rapporté avec lui. Il remercia Ursula et lui dit qu’il la rappellerait peut-être un autre
jour, si de nouvelles questions lui venaient à l’esprit.
Il tenta aussitôt de contacter madame Joguet mais elle était en effet morte un an
auparavant. Son fils, qui répondit au téléphone – son numéro avait été inscrit à côté d’un
autre barré dans le calepin –, ne put rien lui apprendre de plus.

Il décida alors d’aller directement rue de Bréa, voir madame Rousseau. Les
soignantes lui confirmèrent qu’elle n’avait plus sa tête, mais qu’elle avait parfois
quelques rares moments de lucidité. Il leur expliqua le but de sa visite et elles
l’autorisèrent à aller dans sa chambre.
Quand elle le vit entrer, la vieille femme le prit pour son oncle René. Au signal de
l’aide-soignante, il entra dans son jeu et la questionna sur son amie Apolline.
— Oh ma chère Apolline  ! Oui, nous sommes allées à l’école ensemble. Son mari est
bien beau, j’étais jalouse d’elle quand le beau marin lui a passé la bague au doigt… Il va
bien  ? Qu’il est beau en uniforme  !
Hugo se rendit compte qu’elle n’avait plus de repères temporels. Il acquiesça.
— Oui madame Rousseau, il va très bien. Vous vous rappelez la maison de votre amie
Apolline à Nantes  ?
— Oui bien sûr, je la connais bien. Quelle belle demeure  ! Elle s’est beaucoup battue
pour la racheter à un monsieur très riche, descendant d’armateurs et de raffineurs de
sucre de l’île de La Réunion. Apolline m’a rapporté ce cadre de La Réunion, regardez,
ces belles plages avec ces palmiers. N’est-ce pas mignon  ?
— Euh si madame, très beau.
Sa tante à La Réunion  ? Hugo ne savait plus ce qui était vrai ou faux dans les dires de
la vieille malade.
— Savez-vous ce que votre amie Apolline est allée faire à La Réunion  ?
Elle regarda les pieds d’Hugo, puis releva les yeux.
— Mais mon oncle, pourquoi n’êtes-vous pas venu avec Marie et Anna  ? Elles sont
fâchées  ? Je ne voulais pas casser leur poupée, c’était un accident  !
Et elle éclata en sanglots.
L’infirmière se précipita auprès d’elle.
— Madame Rousseau, tout va bien, ne pleurez pas.
— Oncle René, je veux voir maman. Où est maman  ?
Elle fit signe à Hugo qu’il devait sortir de la chambre. La vieille femme semblait partie
dans des délires. Le moment de lucidité avait été de courte durée. Et était-elle vraiment
lucide  ?
Une famille d’armateurs  ? L’île de La Réunion  ? Hugo voulait en savoir plus.8
e lendemain matin, suite à ce que lui avait dit madame Spitz, Hugo se rendit auxLarchives départementales pour essayer de trouver des éléments et voir s’il était
possible d’en connaître plus sur l’histoire de la maison. Il avait pris avec lui une copie de
l’acte d’achat qu’il avait trouvée dans les archives de sa tante.
À son arrivée, il s’enregistra puis fut orienté par la standardiste vers le président de la
salle de lecture, un certain monsieur Duparc, qui lut avec lui l’acte notarié.
Dans la partie origine de propriété, il lut que le vieil Alphonse Cazenove avait hérité de
la villa en 1923, suivant le partage de la succession de son père Louis Cazenove, veuf
de madame Émilie Lefort. Lequel Louis Cazenove en avait lui même hérité au décès de
son père, un autre Louis Cazenove, en 1892, suivant le testament olographe de ce
dernier daté de 1891.
L’acte ne remontait pas plus loin que ce propriétaire, Louis Cazenove,
arrière-grandpère des héritiers d’Alphonse, à qui Apolline avait acheté la maison.

Monsieur Duparc conseilla alors à Hugo de chercher dans le cadastre.
— Quelle est l’adresse de la maison  ?
— Boulevard Henry-Orrion, au numéro 24.
Il décrocha le téléphone et demanda à son interlocuteur de lui monter en salle de
lecture la planche cadastrale de la zone, datée de 1894.
Une dizaine de minutes plus tard, un archiviste en blouse bleue arriva avec un grand
plan, qu’il étala sur une table.
Sur cette planche, les trois hommes repérèrent la parcelle, située en bordure de ce qui
s’appelait alors le « boulevard de ceinture ».