Pourvu que ça fonde au printemps

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205 pages
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Description


Sous la chape crispante de l'éternel hiver canadien se démènent des existences d'incarcérés solitaires. L'ex-taulard Thivierge, mu par un élan rédempteur, cristallise toutes ses frustrations et ses espoirs sur un jeune garçon, David, qu'il se jure de sauver des déchirements qui l'ont dépouillé de sa propre vie.

Mais c'est compter sans la folie égoïste de la mère de David, La Cloutier, sans l'opportunisme désespéré d'adolescents perdus, et sans la brutalité d'une sexualité omniprésente qui malmène les adultes comme les enfants.

Par son style et sa grâce, ce roman transcende la réalité violente qu'il dépeint pour nous offrir le récit d'une agonie lucide et révoltée, qui laissera le lecteur émerveillé de douleur...

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Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 57
EAN13 2876232303
Langue Français

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_Martin Bérubé Pourvu que ça fonde au printemps Roman
MICHEL DEMAULE
POURVU QUE ÇA FONDE AU PRINTEMPS
Martin Bérubé
POURVU QUE ÇA FONDE AU PRINTEMPS
roman
MICHEL DEMAULE
Conception graphique Chris Impens et les 3TSTUDIO
Couverture Montréal sous la neige (photo: DR).
© ÉDITIONSMICHEL DEMAULE, 2008 41,RUE DERICHELIEU– 75001 PARIS. micheldemaule.com
À David
Yahvé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » (Ancien Testament, Genèse, IV, 9)
Un garçon curieux sous une neige timide. Un HLM pas encore fini. Un terrain de jeu à investir. Des tas de poutres, de tiges d’acier, de briques et une sale odeur de ciment. Un brasero. Deux hommes assis sur des caisses en bois. Un gros chef et son employé. Une invitation à venir partager. Un mot doux. Un demi-sandwich offert, deux biscuits et une gorgée de soda. Un commentaire sur le petit homme qui s’en vient grand. Un vidage de grosses bières. Une ivresse. Une langue vulgaire. Un déboutonnage de chemise malgré le froid. Un concours de biceps, de pectoraux, d’abdomi-naux et de longueur de sexes. Un toucher forcé. Une main aux fesses et des rires gras. Un malaise. Une insistance. Un refus de satisfaire. Un emportement d’ivrogne. Une poigne de fer sur la nuque de l’enfant. Un déculottage. Un doigt qui pénètre entre la frayeur et les tremblements. Face à terre. Brûlures et déchirements. Râles et hurlements, un appel à l’aide, uncallpour moman. Une disparition de soi-même. Un abandon. Une absence volontaire. Une longue blancheur de neige. Un réveil solitaire. Un vide immense. Une douleur dans la chair. Une fuite de l’enfer. Une honte plein la tête. Une course affolée à la mère, débordée, qui n’a
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pas le temps. Une violence amère.Qu’il apprenne à se dé-fendre! C’est un grand garçon maintenant. Elle a pas que lui à s’occuper,elle a pas qu’ça à faire.
Première tempête. Octobre vient juste de finir.
La peau des arbres disparaît sous le givre. Les feuilles se rabougrissent. L’herbe s’efface devant la marée blanche. Les couleurs s’ensevelissent. Les vagues montent sur les vagues. Le vent souffle, siffle, s’insinue dans les embrasures, frigo-rifie les chairs décachées. On barricade, on verrouille. On remonte les cols, on boutonne les manteaux. On court aux abris tête baissée. On sacre, on jure contre le Ciel qui nous en veut. On se plaint de ce qui nous attend.
Déjà 3 pieds de tombée. Moins 15, qu’ils ont annoncé au bulletin météo.
La rue Des Érables s’abrite pour les six mois à venir. Des remparts de merde blanche le long du trottoir rongeant la carrosserie des voitures qui, hier encore, reflétait les chau-des couleurs de l’automne. La haute cheminée de l’usine d’à côté versant sur le quartier sa suie épaisse et grise. L’égli-sede granit, reste d’une époque pieuse et docile, n’ayant plus que son clocher comme montre de sa grandeur. Au coin de la rue, une vieille Osmobile fatiguée vient s’accoter contre le banc de neige.
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Thivierge éteint le moteur et s’enfonce dans le dossier de la banquette. Sa peau flétrie aurait besoin d’un bon bain de sommeil. La nuit a été agitée. Ses grands yeux bleus peinent à rester ouverts. La blancheur de la tempête lui chauffe la rétine. Il s’endormirait volontiers si ce n’était la grosse Saint-Urbain assise à côté, jacasseuse comme pas deux, incapable de fermer sa gueule ne serait-ce qu’un instant. Il baisse les paupières. Ça tangue de partout, son estomac fait des sien-nes et, en plus, il y a ce maudit mal de bloc qui lui troue la tête. Si au moins il avait eu droit à son café du matin. Un bon café, noir, comme il aime. Mais il n’a eu droit qu’à un horrible jus d’orange concentré. — C’est bon pour la santé, qu’elle lui a dit la Saint-Urbain. Pourtant, le café y a pas mieux. Ça vous réveille d’un seul coup et ça vous vide les boyaux par la même occasion. Mais elle a insisté. Aller! Qu’il boive son verre! Il va voir que ça va lui faire du bien. Elle, elle s’en prend trois aussitôt qu’elle se lève, pis il faut voir la peau qu’elle a. Des peaux de même, c’est certain qu’il en a jamais vu de pareilles dans sa vie! Thivierge n’étant pas vraiment convaincu des bienfaits de ce régime, vu le physique de la Saint-Urbain, une boule de graisse grimée comme une maquerelle, a vidé son verre d’un seul trait juste pour lui fermer la trappe et qu’elle lui foute la paix. Aussitôt fait, aussitôt regretté. Une guerre d’a-cide s’est déclenchée dans son estomac et des relents d’o-range lui sont remontés jusque dans le nez. Même la cigarette a perdu son goût habituel et en plus, il n’a même pas réussi à chier.
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La Saint-Urbain fourrage dans sa sacoche en débitant un chapelet de jurons. — Tabarnak d’hostie de Chris, où c’est donc qu’elle a mis ça? Thivierge se caresse le ventre. Les borborygmes lanci-nants lui montent à la tête. Il n’aurait jamais dû boire autant la veille. Et ce jus d’orange qui lui bousille l’estomac. L’im-pression d’avoir une course de hors-bord dans le bide. À chaque détonation, son visage se crispe. La Saint-Urbain lui jette un œil mauvais à le voir ainsi faire le singe. — Ben évident, il lui viendrait pas à l’idée de l’aider, hein? qu’elle dit. C’est certain que Monsieur est ben trop occupé à s’tripoter la bedaine! Elle lui balance la sacoche sur les genoux. Thivierge lève les paupières et la dévisage méchamment. — C’est que’que part dedans, qu’elle fait en pointant la sacoche du menton. Elle ajoute que si elle continue à chercher de même, elle sent qu’elle va péter une crise de nerfs. Elle poursuit sur ce qu’elle disait juste avant: — En tout cas, c’est fragile un enfant, que j’y ai dit. Pis tu sais c’qu’y m’a répondu? J’en reviens pas de c’qu’y’a dit. Même toé, t’en crérais pas tes oreilles. Le sais-tu, hein? Le sais-tu? — Ben non! qu’il fait Thivierge, excédé, épuisé par la beuverie d’hier, les crampes d’estomac et ce babil qui n’a de cesse. La Saint-Urbain agite une main impatiente en direction de la sacoche.
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