QD Tome 2

QD Tome 2

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389 pages

Description

Toute société possède le droit à sa défense. C'est pour cette raison qu'a été créé le Groupement d'Intervention Légitime. Trop tard. Trop tard pour empêcher un physicien d'écrire tout seul le soir, pour combler le vide de sa vie après un divorce. On ne devrait jamais laisser écrire… On ne devrait jamais laisser des idées nouvelles contaminer la société. On ne devrait jamais permettre que leur seule existence remettent en cause les autres, celles d'avant. On ne devrait jamais laisser l'espoir naître dans le coeur de la jeunesse. Si les GIL avaient existé plus tôt, cela aurait peut-être évité...

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EAN13 9782748175820
Langue Français

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QD
André Guirado
QD -Tome 2


ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com










© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com


ISBN : 2-7481-7583-2 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748175837 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7582-4 (livre imprimé)
ISBN 13: 9782748175820 (livre imprimé)








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Saorge – Alpes-Maritimes – France
Jeudi 10 avril 2008.

Par cette voie, le levé de soleil était magnifique,
d’une beauté à faire oublier le vent et le froid. De toute
manière, ils ne les sentaient pas, et, heureusement, le
plus gros du dénivelé était en descente. Parce que,
chargés comme ils étaient, ils n’auraient pas pu
parcourir cette distance. JL connaissait son affaire,
comme son neveu. Ils avaient passé là les deux
dernières décennies avec le jeune homme qui était plus
un ami pour lui qu’une famille imposée. Alors, tous les
sentiers, toutes les pistes, ils les connaissaient, comme le
moyen de les parcourir sans être visible. Ou le moins
possible, et ce n’était déjà pas si mal dans ces
circonstances.
Ils avaient commencé en pleine nuit. Enfin,
heureusement, à ce moment-là ils étaient encore dans le
véhicule. Il avait quand même fallu une demi-heure de
piste à cahoter dans le noir, depuis la Brigue. Pas
question d’allumer les phares, sinon, autant faire un feu
d’artifice ou une annonce aux véhicules de police qui
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entouraient encore Saorge.
Ils auraient pu, directement, avec l’émetteur
récepteur scanner qu’ils avaient à bord. Il était interdit,
mais bien utile pour agrémenter les soirées dans les
vallées, à écouter les conversations des gendarmes ou
des policiers, savoir où ils étaient, à quoi ils
s’occupaient, comment était employé l’argent des
contribuables. Enfin, jusque-là ça avait été plutôt un
gadget à leur portée qu’une nécessité vitale. Utile, ça
l’était vraiment ce matin. La fréquence employée avait
très vite été répertoriée et écoutée pendant que
l’appareil scannait les autres bandes, dans le cas où il y
en aurait eu deux d’actives. Mieux valait prendre les
précautions.

Avant d’emprunter la piste, ils s’étaient octroyés
quelques heures de sommeil dans une colonie de
vacances fermée dont Jean-Luc, alias JL, assurait la
maintenance et la surveillance hors saison. Les Caisses
de Retraites ne pouvaient pas délocaliser ces emplois,
alors il fallait bien qu’elles les confient à des
autochtones. Quelques années auparavant, elles avaient
essayé des sociétés de gardiennage quand même. Mais
les intervenants venaient de si loin qu’ils en étaient
inefficaces. Inefficaces aussi car, ne connaissant pas la
région, les habitudes, ils confondaient un peu tout. Les
délinquants et la météo, la force et la politesse. Les
habitants ne les avaient pas acceptés parce qu’ils se
comportaient de manière inacceptable, tout au moins
pour les gens de la région.
Les autres, ceux des villes et des villages urbains cela
faisait longtemps qu’ils acceptaient tout et n’importe
quoi. Mais ici, en montagne, à soixante kilomètres de la
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première grande ville, il était resté un peu de bon sens.
Et, si les vigiles des sociétés de surveillance
s’implantaient là, pour être plus près, alors ils
devenaient eux aussi des habitants, des gens d’ici. Et ils
acceptaient de moins en moins, comme les voisins qu’ils
s’étaient choisis, ces sociétés inhumaines, remplaçant la
compréhension et l’intégration par la matraque. Le
paradoxe était insoluble et les propriétaires des colonies
et centres de vacances en étaient venus, par obligations
matérielles, à faire travailler les indigènes.
Jean-Luc Duval, si le terme d’indigène le gênait, était
assez lucide pour savoir qu’il rentrait dans ce schéma. Et
aujourd’hui il usait de cette prérogative que lui offrait le
statut d’autochtone. Personne ne pouvait trouver
anormal qu’il intervienne dans tel ou tel centre. Tout le
monde savait qu’une canalisation qui fuit, suite au gel ou
à l’usure, peut ruiner une installation entière, si elle n’est
pas traitée à temps. Aussi, il avait déposé ses passagers
dans la colonie de vacances de La Brigue, à côté de
Tende, au pied de ces montagnes frontalières avec
l’Italie formant un cirque autour de ce village. De toute
façon, il était trop tard pour tenter autre chose en pleine
nuit. Le capital temps nécessaire à atteindre Saorge la
veille au soir, ils l’avaient dépensé avec ce parcours
compliqué, mais pas moyen de faire autrement. Le
village était cerné depuis la veille, et tout véhicule
tentant d’y accéder, même ceux parcourant la vallée
entre Tende et Breil sur Roya, était arrêté. Les identités
de leurs occupants étaient systématiquement relevées et
consignées à destination de quelque ordinateur fouineur
et malveillant. Selon le flair des gendarmes et policiers
agissant de concert, certaines voitures ou camions
étaient fouillés. La vallée de la Roya était le théâtre
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d’une chasse à l’homme sans précédent.

En une journée, le paisible professeur de physique
était devenu, pour les forces de police et sur les ondes,
un tueur sanguinaire qui commençait, en plus, à être
soupçonnés de terrorisme à l’encontre de l’Etat.
Certains annonçaient déjà avec aplomb, qu’avec une
telle personnalité, il était normal que l’on ait eu affaire à
une tuerie de ce type, que celle-ci préfigurait
probablement les projets de ce fou, que certains autres
voulaient déjà voir arrêté, mort ou vif. On en n’était pas
encore à l’Oussama Ben Laden de la Côte d’Azur, mais
on s’en rapprochait d’heure en heure. Et plus on en
entendait, plus la population trouvait tout cela très
normal. Puisque les radios et les télés le disaient, cela ne
pouvait être que vrai. Alors, Jean-Luc n’avait pas eu
d’autre choix que ce détour compliqué mais sécurisant.
C’était la seule option réaliste, même si elle devait les
faire arriver trop tard.
Quand il avait récupéré les jeunes gens à Cannes, la
veille, il avait heureusement des informations qu’eux ne
pouvaient pas avoir. Il avait secrètement espéré que
Jérémy l’appelle, et c’était ce qu’il avait fait. Vraiment, ce
petit était bien. Il lui rappelait son frère Christophe, le
père de Jérémy, à son âge. Son frère était venu le voir,
en début d’après-midi, en personne. Ce qui l’avait
étonné, c’était que Christophe n’avait pas téléphoné,
comme il le faisait d’habitude. Et puis l’autre lui avait
raconté. Au début, Jean-Luc avait cru à un reste de
paranoïa des seventies. Après, avec ce qu’il avait
constaté, il avait dû se rendre à l’évidence : C’était le big
bazar.
Ils étaient presque arrivés maintenant, et la chapelle
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de Sainte Croix était en vue. Il imposa une halte qui fut
mise en œuvre en moins de temps que ses paroles ne
mirent à atteindre les oreilles de ses compagnons. En
s’asseyant, il regardait cette nature belle et sauvage qu’il
aimait tant. Ici, chaque mètre de marche se gagnait. Si
l’on ne montait pas, c’était que l’on descendait. Le plat,
norme dans la région parisienne de sa jeunesse, était une
exception ici. Machinalement, il se retourna et regarda
derrière lui dans la direction de la Baisse d’Anan, par
laquelle ils étaient venus. Les barres rocheuses
accrochaient déjà le soleil là-haut, colorant d’orange les
strates calcaires. Le sentier qui les avait amenés ici à
travers le défilé était invisible, comme souvent.
De loin, ces montagnes semblaient infranchissables.
Il semblait toujours aussi improbable, même à qui en
était coutumier, d’y trouver une voie praticable à pied.
La réalité des chemins reportés sur les cartes était donc
souvent mise en doute sur ces terrains accidentés.
Pourtant, à chaque fois, le prodige se réalisait : ils
passaient. Bien sûr, il était impossible, au vu seul des
informations imprimées en couleur sur ces cartes,
d’appréhender la beauté et le sauvage de cette région
pourtant situé à une heure de la civilisation. Il tourna un
peu la tête et imagina, sur le flanc est de la cime d’Anan,
le vallon de Vallerasse avec son lieu-dit des Baragnes où
quelques irréductibles s’accrochait dans cette vallée, à
trois heures à pied du premier village.
Il reconstituait, dans sa tête et en relief, toute cette
région de pics et de vals escarpés qui l’avait conquis
vingt-cinq ans auparavant quand, ne sachant quoi faire
d’autre, il avait rejoint son frère installé ici. Il pensait
aussi à ceux qui voulaient violer cet endroit. Les sociétés
de voyages, rêvant d’y amener en 4X4 des touristes
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chassant leur ennui en collectionnant des paysages qu’ils
ne respectaient plus, et pressés d’y semer leurs cannettes
de bière, comme une ultime tentative de prouver leur
existence vide depuis trop longtemps.
Bien sûr, lui-même avait emmené ses compagnons
dans un véhicule tous terrains jusqu’à la Baisse de Lugo,
aux pieds de la Baisse d’Anan, là où finissait la piste.
Mais il se donnait des excuses, en l’occurrence on ne
leur avait guère laissé le choix. Et l’opération
ressemblait plus à une manœuvre de guerre qu’à une
ballade de tourisme. Et puis aussi, son 4X4 à lui ne
polluait pas. C’était même certainement le seul, entre
Nice et la frontière italienne, au nord de Tende,
fonctionnant au carburant vert.
Cela lui avait tenu à cœur, mais il y avait réussi, au
bout de trois ans d’efforts. Il y avait quelques années de
cela, il avait trouvé sur Internet des pages de web
signalant un inventeur qui avait découvert un procédé
permettant de modifier un moteur existant, pour le faire
fonctionner avec des carburants divers, huiles de colza
etc. Selon les articles, l’inventeur avait des problèmes
pour commercialiser son brevet. Les lobbies des
compagnies pétrolières étaient dessinés en filigrane.
D’abord sceptique, il avait quand même sorti sur
imprimante le moyen de le réaliser à petite échelle, avec
une tondeuse à gazon. Il n’en manquait pas ici des
vieilles et des moins usées, surtout lui qui s’occupait de
la maintenance d’un peu n’importe quoi. Et cela avait
fonctionné !
Le moteur, après calcul et compte tenu des
carburants improbables qu’il employait, revenait à deux
fois moins cher en consommation. Le meilleur encore
était qu’il ne polluait quasiment pas, à faire rougir les
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stations essences. Tout de suite après, il avait trafiqué
une vieille mobylette pour se déplacer dans le village. Et
enfin, il s’était attaqué au 4X4, en toute illégalité. Il était
apparemment interdit de rouler avec ce type de moteur
qui avait le tort de ne pas polluer. Le vieux Range Rover
modifié fonctionnait depuis deux ans comme ça, avec la
bienveillance des gendarmes fermant les yeux avec fierté
sur l’ingéniosité de leur « Géo-Trouve-Tout » local.
Ils allaient devoir y aller maintenant, s’ils voulaient
conserver l’avantage que leur procurait leur équipé
commencée d’extrême bonne heure. Heureusement
qu’il avait prévu l’appel de Jérémy accompagné du jeune
médecin, Mathias. Ils s’étaient dits, avec son frère, que
Jérémy au contact de ceux de QD à Paris, avait eu de
grandes chances de prendre connaissance de l’article sur
QD dans le journal, et donc de prendre des précautions
supplémentaires pour leur arrivé.
Leur trajet de la veille les avait fait passer par la
nationale 202, la route du ski. Ils étaient montés jusqu’à
Isola 2000, la station de ski, puis avaient emprunté le col
de la Lombarde, malgré la neige et avec les chaînes. Ils
étaient ensuite redescendus dans la vallée italienne de
Valle Stura, en tout incognito avec les plaques
minéralogiques italiennes de son véhicule. Il y avait
quelquefois des avantages de partager sa vie avec la fille
d’une famille de Tende n’ayant jamais opté pour la
nationalité française, après 1944 lorsque les vallées de
Tende et de La Brigue étaient passées sous autorité
française.
Ils avaient traversé le Village de Delmonte et, avant
d’arriver à Cuneo, étaient remontés sur Limone la
station de ski italienne à cinq kilomètres de la frontière,
et avaient ensuite traversé le col de Tende par le tunnel
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pour se retrouver en France, au nord de Saorge, en
ayant évité la vallée de la Roya. La nuit tombait déjà à ce
moment-là. Alors il avait laissé les jeunes gens dans les
locaux de la colonie de vacances fermée et était revenu
les chercher à quatre heures du matin. Pour rouler les
phares éteints, il s’était servi du gadget acheté par sa
compagne quelques années plus tôt à Nice, au magasin
de l’Homme Actuel. C’était une lunette de vision
nocturne de l’ex-Armée Rouge qui ne lui servait
d’habitude qu’à retrouver des moutons égarés dans la
montagne, de ses amis bergers.

Jean-Luc se leva, immédiatement imité par ses
compagnons. Avant de démarrer, il regarda encore,
respira, s’emplit les poumons de ce mélange de senteurs
et les yeux de cette profusion de déclinaisons de verts
ponctuée d’autres couleurs, plus discrètes, le tout mêlé
aux angles abrupts et vallons sinueux formant le relief
de cette région. Le prosélytisme et l’arrogance des
religions, ou tout au moins ce qu’il en connaissait,
l’avaient poussé vers l’athéisme dans son enfance, mais
devant les beautés de la Création qu’il côtoyait tous les
jours, il en était venu à croire. À quoi, il ne le savait pas,
mais il ne pouvait se résoudre à penser que tout ne fut
le résultat que du seul hasard. Il en venait à croire à la
Création, remerciant il ne savait trop quoi ou qui, à
chaque occasion qui lui était donnée d’en admirer les
merveilles.

Il était temps d’en avoir le cœur net. Ils endossèrent
leurs sacs et descendirent par un petit sentier qui devait
les mener directement à la maison où François Garan
essayait de survivre. Ils avaient profité de la halte pour
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observer les alentours. Apparemment, s’il y avait des
plantons, ils devaient être à l’abri de la rosée dans des
véhicules, plus loin sur la route, à l’entrée du village,
persuadés d’être sur les seules voies d’accès. De toute
manière, compte tenu de l’itinéraire choisi par Jean-Luc,
ils n’avaient pas toujours été à découvert, cheminant le
plus souvent entre barres rocheuses et frondaisons. Ils
atteignirent tous trois la maison de Christophe Duval
avant que les premiers rayons de soleil n’en touchât le
faîte.
La porte s’ouvrit à la volée et deux hommes
sortirent pour les alléger de leur charge et les entraîner à
l’intérieur. Mathias, qui contrairement à ses
compagnons ne connaissait pas l’endroit, allait
d’étonnement en surprise. D’abord la maison, en elle-
même, n’avait rien de particulier, hormis la décoration,
rappelant les documentaires des années soixante-dix.
Un mélange d’orientalisme et de modernité. Dans un
coin il aperçut une vielle chaîne stéréo avec, sur des
étagères, des rangés de trente-trois tours en vinyle avec
des noms passés déjà au classique : Atom Heart
Mother ; In A GA Da Da Vida ; Expérience.
Ils s’arrêtèrent devant un mur, au milieu des rochers.
Apparemment ils étaient dans un cul de sac et Mathias
commençait à douter que François Garan fût bien dans
cette maison quand un des hommes qui l’avait entraîné
actionna un levier en forme de soc de charrue. Les deux
hommes qui les avaient accueillis poussèrent le mur qui
pivota sur une grotte, comme dans un film de Batman
ou de Zorro.
Ils furent encore entraînés par le père de Jérémy,
quelques mètres à peine cette fois pendant que le
deuxième homme refermait derrière eux et restait à
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l’extérieur de la grotte. Enfin, en sueur et un peu
essoufflés, ils arrivèrent devant un lit entouré de trois
hommes, où reposait un quatrième homme endormi.
Mathias s’approcha et, ignorant provisoirement les
autres occupants, commença à ausculter l’homme pour
qui il avait traversé la France.


Paris – France.

Pour le moment, il ne semblait pas y avoir de
problème particulier. Enfin, sauf celui de se faire
prendre. Mais il ne se leurrait pas, il y avait toujours
quelque chose qui foirait, de cela il pouvait être certain.
On appelait ça la Loi de Murphy ou, en abrégé, LEM
(Loi de l’Emmerdement Maximum). Plus les techniques
se complexifiaient, plus elles étaient sujettes à la Loi de
Murphy, et l’informatique n’y échappait pas. En fait, elle
se l’était appropriée, tout naturellement. La LEM
semblait même avoir été créée pour l’informatique, et
qu’après elle avait sagement attendu sa venue. Et lui
aujourd’hui, probablement le meilleur informaticien de
Paris, essayait de juguler la Loi de Murphy. Dans son
cas c’était une question de survie, mais il était vrai que
ça l’était souvent avec cette loi. Ceux qui n’en tenaient
pas compte en payaient quelquefois très chère les
conséquences. Les atomistes de Tchernobyl ou
l’équipage d’Apollo Treize en savaient quelque chose.

Le pointeur de sa souris furetait dans tous les
recoins de cette construction, cochait et décochait des
cases sans trouver d’impossibilité potentielle. Il ne
pourrait pas faire de test, point barre. Là, il travaillait
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sans filet, et si ça foirait…, il n’osait pas imaginer les
conséquences. Lui finirait au mieux en prison. Au pire,
ils se débarrasseraient de lui. Maintenant, il savait qu’ils
en étaient capables.
Dans l’enveloppe, avec les propositions – il aurait
été faux de parler d’instructions – il y avait des éléments
troublants. C’était des fichiers informatiques « Top
Secret », et le moyen d’y accéder. Enfin sans le mot de
passe, sinon l’expéditeur aurait été démasqué et coincé
au premier clic.
Paradoxalement, lui-même ne le connaissait pas, ce
facteur d’un genre particulier qui déposait ces
enveloppes, bien que l’autre sût beaucoup de lui. Une
relation atypique s’était instaurée entre eux. Le matin il
trouvait une enveloppe dans des endroits divers, jamais
les mêmes, et c’était tout. Sauf que celle de la veille, il
l’avait eu le soir, sur le siège de sa voiture. Il était
évident, aussi, que la situation était urgente cette fois-ci.
À la première enveloppe, il avait eu peur,
énormément. Et puis, avec le temps, il s’y était habitué.
L’autre ne semblait pas être malveillant, finalement. Il
apparaissait même comme le contraire. Une espèce
d’ange gardien masqué ayant ses buts et veillant sur la
sécurité de l’informaticien, à l’occasion.

Comment l’autre avait découvert ses sympathies
pour QD ? C’était un mystère. Cet « autre » donc, avait
commencé par lui donner des conseils pour cacher ses
actions. Apparemment, pour ne pas qu’il ne soit
démasqué comme l’autre l’avait fait. Il lui avait fait
savoir tout ça, et la suite plus tard, par l’enveloppe, en
insistant sur son anonymat pour leur sécurité.
Là-dessus, pendant longtemps, il ne s’était pas fait
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d’illusion. Il pensait qu’avant tout, c’était pour sa propre
sécurité que l’invité mystère gardait l’anonymat. Et puis
il avait gambergé, et, s’il ne savait toujours pas qui il
était, il se doutait de ce qu’il était. Pour lui, c’était une
des barbouzes qui travaillaient pour le gouvernement. Il
en côtoyait dans son job. Mais mettre un nom sur
l’inconnu, il ne s’y risquait pas, et encore moins de faire
des allusions quand il en croisait un.
Depuis peu, il comprenait même que l’autre, avant
sa sécurité, mettait en balance celle de tous les autres,
ceux de QD. Il était persuadé que c’était une des raisons
de l’anonymat de l’autre. Pour que l’on ne puisse pas
nuire trop facilement au mouvement, si l’informaticien
devait être démasqué. C’était logique finalement,
comme un bon programme, et c’est pour ça qu’il pariait
sur un agent secret. Ils étaient coutumiers de cette
logique, et les procédures de transmission des
enveloppes de propositions ressemblaient à celle des
agents de renseignements, dans les documentaires qu’il
dévorait sur les chaînes câblées.

Pour vérifier les éléments révélés dans l’enveloppe
de la veille, il avait dû prendre quelques précautions. Il
avait pris un vieux portable dont il avait formaté le
disque avant de le recharger de programmes achetés en
espèces chez des assembleurs.
Heureusement qu’il terminait à cinq heures, cela lui
avait permis d’effectuer les vérifications avec un
maximum de sécurités. Il savait que sur Internet un
numéro de licence était quelque chose de très volatile, et
il s’y connaissait assez pour savoir qu’il était illusoire
d’avancer masqué sur le réseau. C’était pour cela qu’il
avait utilisé un vieil ordinateur portable dont la puce
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n’était pas répertoriée, et que les logiciels étaient neufs
et achetés en espèces dans des endroits sans caméras de
surveillance. Il avait essayé de mettre toutes les chances
de son côté.
Après, il s’était rendu – physiquement, et ce n’était
pas rien – dans une des caves de l’Ile de la Cité qu’il
avait repérée depuis quelque temps pour une situation
analogue. Il avait été « hacker » dans sa jeunesse, et il
savait bien que, si on ne l’avait pas inquiété, c’est tout
simplement que le niveau de ses actions n’avait jamais
dépassé la limite de la bêtise de gamin. Là, c’était
différent. Premièrement, les temps avaient évolué.
Deuxièmement, il se frottait à du gros poisson
maintenant. La veille au soir, il l’avait fait, il avait enfilé
– c’était le mot – une combinaison de la compagnie des
télécoms, et s’était rendu sur les lieux.
Ça, ça avait été le plus éprouvant, son corps lui étant
une gêne plutôt qu’un instrument, mais il y était
parvenu, au prix d’une séance de transpiration
mémorable, doublée d’un emballement alarmant de son
cœur. Mais maintenant, le désordre fonctionnel rétabli,
il ne pouvait s’empêcher d’être fier de lui. Lui, « Moby
Dick », il avait opéré sur le terrain pour reprendre les
termes des agents spéciaux. En fait d’opération, il s’était
branché sur la ligne téléphonique d’un gros ponte de
l’industrie en goguette au G8 et avait fouillé dans les
ordinateurs de la Défense nationale, à partir d’une cave
quatre étoiles. Son introspection finie, il avait pulvérisé,
avec un brumisateur de jardin, un acide censé éliminer
toute trace d’ADN, en prenant bien soin de tenir le jet
éloigné de sa peau. Ensuite, il était rentré et avait pris le
bain du siècle.
Les documents étaient explicites, contredisant ce
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que les radios annonçaient depuis le matin. Il avait
même récupéré les noms, adresses et photos des agents
impliqués. Et puis, tant qu’il y était, il avait téléchargé
leur dossier, leur état de service, leur classement dans la
hiérarchie administrative. Il avait aussi déniché le
deuxième dossier, le Secret Défense, celui avec les
missions effectuées, enfin ce qui pouvait être couché sur
informatique parce que certains passages, un peu
laconiques, avaient manifestement été édulcorés. Mais
enfin, il y avait le principal, leur vrai nom, pas ceux qui
avaient été jetés en pâture aux médias. Cet ensemble de
preuves, une fois bien ordonné, réduirait à néant les
accusations faites contre le professeur Garan. Il y avait
même les ordres de réquisition de matériel
départemental, des chasses neiges de la vallée de la Roya
et des 4x4 neufs, destinés normalement au parc
National du Mercantour. Les billets d’avion, tout y était,
et même plus.
Suivant les numéros de dossier et les index
informatiques, il était arrivé jusqu’à un ordre de mission
un peu étonnant : Une infirmière envoyée à Nice de
toute urgence. Au début : il crut à une d’erreur de
classement, ce genre de chose. Et puis il était entré dans
les fichiers de l’hôpital en question, les admissions, les
noms, les décès, et il avait compris. Et ensuite il avait eu
peur, vraiment. Ces gens étaient capables de tout. Même
d’assassiner une mourante dans une chambre d’hôpital.
Il avait chargé tout ce qu’il avait pu et il était sorti,
presque en catastrophe, quand il s’était aperçu qu’un
administrateur du système s’était branché et supprimait
tous les fichiers en questions, méthodiquement, au
mépris même de règles administratives.
Il avait pulvérisé son acide et était sorti dans la rue,
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son sac en bandoulière, transpirant dans les dix degrés
de la soirée, avec la rapidité maximum que lui
permettaient ses cent vingt kilos, soumettant son cœur à
un double traitement de choc, émotionnellement et
physiquement. Il avait quand même une crainte, pas les
caméras. Non, celles-là, il en faisait son affaire. Mais il
craignait une enquête de voisinage, car dans ce cas, avec
sa corpulence, il ne passait pas vraiment inaperçu, et il
était assez lucide pour savoir qu’alors ses heures seraient
comptées. Heureusement que les services de
renseignements se reposaient de plus en plus sur les
systèmes de surveillance électronique. Décidément, il
n’était pas vraiment fait pour l’action.
Il avait fait deux CD et avait effacé tout ça du disque
dur. Son seul problème était de savoir comment
transmettre ses informations à son contact. Pour le
moment c’était insoluble, à moins que l’autre veuille
qu’il en fasse quelque chose de précis. Mais alors, il ne
savait pas quoi, car apparemment envoyer tout cela aux
journaux ne servirait pas à grand-chose, en l’état actuel
d’indépendance de la presse. De toute manière, il n’était
pas certain que l’autre attendait de lui qu’il récupère ces
preuves. Celui-ci ne pouvait probablement pas imaginer
la profondeur de l’introspection informatique à laquelle,
lui, s’était livré. Car à moins d’être un très bon
informaticien, l’inconnu ne pouvait avoir accès qu’aux
informations de premiers niveaux, ce qui n’était pas si
mal. « Suffisant en tout cas pour convaincre quelqu’un
comme moi que QD avait à lutter contre une vraie
conspiration d’état, pensa-t-il. »
Il comprit alors que son contact avait juste ça en
tête, le rassurer à lui, sur le bien-fondé de ses actions
pour QD. Ce que l’informaticien venait de réaliser en
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plus était une prime, mais il ne savait pas comment
transmettre son paquet. Et puis, soudain, cela lui vint. Il
rit tout seul, comme après une bonne blague. Il pourrait
toujours essayer, après avoir organisé ses données avec
une cohérence journalistique. Mais d’abord, il avait à
finir ce que son ange gardien inconnu attendait
vraiment de lui.
Il croisa les doigts et envoya la modification de
programme dans le système. Il avait même prévenu
Basile qu’il enverrait une prémodification, en prévision
du travail de titan que les huiles exigeaient. Depuis un
moment, ils ne faisaient d’ailleurs plus qu’exiger. Eux
étaient passés d’employés à serviteurs. C’était d’ailleurs
ce glissement et les méthodes un peu marginales de
leurs débuts d’exploitations et concernant les actions
anti-QD qui l’avait amené à s’intéresser à ce
mouvement. Ils avaient vu le système qu’ils avaient
construit pour lutter contre le terrorisme être dévoyer
devant leurs yeux pour fliquer de simples citoyens. Et
maintenant, ils se rendaient compte que les instigateurs
étaient même prêts à tuer pour enlever à ces gens leur
liberté d’expression.
Parallèlement, lui s’était intéressé à QD. Le
Quantisme l’avait tout d’abord séduit, en tant que mode
de pensée devant se dégager des apparences. Il est vrai
qu’avec ses cent vingt kilos, il n’y avait pas beaucoup de
compensation narcissique dans son existence. Et que
l’apparence, qui était pour la plupart des gens de son âge
un moyen de se rencontrer et peut-être quelquefois de
prendre du plaisir, était pour lui une source de
désagrément depuis l’école primaire. Il avait compensé
par l’esprit et était devenu le meilleur dans son domaine.
Depuis son enfance, les ordinateurs ne l’avaient jamais
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traité de grosse patate, alors il avait plutôt tendance à les
trouver sympathiques.
Ça y était, le soft tournait. Il souriait, commençant à
se détendre devant son écran, quand il entendit la voix
de Basile.
– Alors Benoît, ton bazar est prêt, on peut passer à
l’intégration des données de ceux de QD ?
Il répondit, riant aux éclats intérieurement.
– Pas de problèmes, on peut envoyer la sauce.
Benoît Lasserre, informaticien du projet Watson –
devenu système LRC – tapota sur son clavier pour
mettre le système en entrée de données externes. Il
continuait intérieurement à rire, car il savait que toutes
les photos, noms et adresses qu’ils allaient rentrer dans
la semaine à venir ne serviraient strictement à rien. Son
sous-programme désactiverait, sur ses instructions,
toute tentative de pister artificiellement ceux de QD.
Cela aussi, il faudrait aussi qu’il le fasse savoir à son
ange gardien, comment il avait fait ça.

Gaëlle rentrait à pied. Elle était de retour. Elle était
vraiment de retour. La nuit dans le train lui avait servi
de catalyseur pour les expériences qu’elle avait vécues
ces deux derniers jours. Et puis, il y avait cette force
nouvelle. Elle se sentait vivante. Vivante de la vie qui
avait déserté le corps de Dominique.
La veille au soir, elle était passée voir son frère. Ce
dernier lui avait fait lire un mot que Jean-Jérôme avait
glissé dans sa boîte aux lettres, probablement la soirée
précédente, et qu’il n’avait trouvé qu’en rentrant du
travail quelques heures auparavant. En quelques phrases
vagues et laconiques, Jean-Jérôme lui annonçait que,
finalement, ils allaient mettre en œuvre le projet dont il
25
lui avait parlé dans la journée, comme ils travaillaient à
Sophia-Antipolis. Il partait avec Olivier et sans
téléphone, et lui demandait de prévenir leur employeur
commun qu’il était malade ou mourant, ou même invité
à un mariage surprise. Ce qu’il voulait, pourvu que cela
ait l’air crédible. La traduction était rapide, ils étaient
finalement partis aux renseignements à Saorge.
Loïc et elle avaient mangé un morceau en
s’échangeant les informations parcellaires dont ils
disposaient. Et le tableau qui commençait à se dégager,
s’il était encore incomplet, était assez préoccupant pour
qu’elle décide de rentrer à Paris. D’un côté, elle était
rassurée sur le sort de Jean-Jérôme dont elle savait qu’il
ferait pour le mieux. D’un autre côté, elle doutait
maintenant de l’utilité de sa présence ici, qui ne ferait
que compliquer les choses. Ils avaient fait la réservation
pour le dernier train par Internet. Depuis quelques
années, on ne pouvait plus prendre le premier ou le
dernier train de nuit sans réserver auparavant. La liberté
continuait de reculer devant les mille tracas
qu’imposaient les dieux de la sécurité.
Le long des quais, elle ralluma son téléphone
cellulaire en redoutant un peu d’y trouver des messages.
Cette fois-ci, les choses semblaient se calmer. Excepté
son employeur qui, avec l’arrogance de ceux qui avaient
l’habitude d’avoir les petits à leurs pieds, avait très mal
pris son indépendance d’un jour. De toute manière, elle
devait travailler l’après-midi même, alors elle réglerait ça
d’une manière ou d’une autre, à ce moment. En passant
devant un libraire, elle acheta une collection de journaux
qu’elle parcourut, à peine rentrée chez elle.
Comme elle s’en doutait, les journaux en parlaient
tous avec les points de vue à peine différents imposés
26
par leur ligne éditoriale respective, qui n’était plus
maintenant que l’ombre d’un souvenir. Le poste de
radio en faisait autant, avec ses multiples stations qui
résonnaient entre elles et avec la presse écrite comme
un « Echo parlant quant bruyt on maine dessus rivière ou sus
1estan . » La différence notable était la présentation de
François Garan comme un assassin sanguinaire, mais,
cela, elle l’avait déjà entendu la veille au soir. Elle n’était
plus touchée, non, juste triste. Triste encore plus, quand
elle pensait au professeur Garan. Elle ne savait pas
vraiment quoi faire à cet instant, mais elle savait par
contre qu’elle le ferait et sans hésiter. Le moment venu,
elle saurait…

Dans une de ces radios, Georges Savinier s’apprêtait
à prendre l’antenne. « Pour combien de temps encore ?»
Il ne pouvait s’empêcher de se poser la question
aujourd’hui, comme depuis plus d’un mois. Cette radio
allait fermer. De toute manière, son salaire du mois de
mars n’avait pas été versé et ne le serait probablement
pas. Après des mois de chômage, en fin de droit, il avait
accepté ce poste d’animateur dans cette station
financièrement à la dérive, comme lui. Elle avait connu
des jours meilleurs, et pendant un temps elle avait
même tenu le haut du pavé, comme lui encore. Le nom
de Funy Station était alors synonyme de jeunesse et
d’impertinence. La similitude avec lui s’arrêtait là. Lui
avait été un journaliste présentateur télé à la mode et, à
cette époque, son compte en banque l’avait conforté
tous les jours dans le rôle qu’il avait à jouer. En ce
temps-là, en bon animateur début de siècle, il avait dû
faire sérieux, comme les autres, pour rendre sérieuses

1 François Villon
27
les âneries qui passaient à l’antenne dans son émission.
Et il s’était plutôt bien débrouillé, jusqu’au jour où…
Les autres disaient qu’il avait dérapé, mais lui, même
en revivant la scène, en repassant en boucle l’émission,
ne voyait toujours pas. Il avait voulu une émission en
direct, pour faire plus vrai, pour renouer avec la
tradition, et, avec le recul, en analysant les positions
hypocrites de ses confrères, il comprenait qu’il n’avait
eu aucune chance.
Il ne pensait pourtant pas avoir de problème avec les
invités qu’il avait choisi. Normalement, il savait tous les
prendre dans le sens du poil. Mais ce qu’il n’avait pas
prévu, c’était que les Nouvelles Jeunesses Libérales,
dont le mouvement était en perte de vitesse, étaient en
recherche d’audience médiatique. Il ne pouvait pas
prévoir non plus qu’ils ne seraient pas partis du plateau
sans avoir créé une polémique. Il en fallait un ce jour-là,
et ça avait été lui. Cela aurait pu être n’importe lequel, le
premier à prononcer une phrase sur laquelle ils
pouvaient se raccrocher. Et ils n’avaient eu de cesse que
de la provoquer, ramenant systématiquement la
discussion sur les sujets les plus polémiques.
Et puis cela avait achoppé sur les travailleurs
sociaux, nouvelles cibles dans le collimateur de la
médiacratie, et que certains, dans la semaine précédente,
avaient commencé à traiter de fainéants vivant sur le
dos de la société productive sans réel retour pour celle-
ci. Georges, pris dans son monde professionnel, était
passé à côté de ce revirement. Et, essayant de modérer
les ardeurs de ces ambitieux oubliés de l’humanité, il
avait tout simplement rappelé qu’il y en avait de
différents types et que beaucoup faisaient du bon travail
concernant la réinsertion des pauvres malheureux à la
28
dérive. L’enfer c’était alors déchaîné dans son émission
qu’il avait fallu arrêter, et après, les jours suivants. Les
libéraux à la curée, répétant à l’envi leurs accusations
d’archaïsme communiste reprises par toutes les chaînes
de radio et de télévision tenant à rester dans le sens du
vent.
Il s’était retrouvé au chômage en quinze jours, avec
sur le dos une étiquette lui fermant les portes de toutes
les chaînes et stations. Il avait galéré comme cela
pendant presque deux ans, au grand dam de son compte
en banque se réduisant au même rythme que la
considération de son banquier. Et puis Funny Station
l’avait accepté, n’ayant elle-même plus rien à perdre.
Elle qui avait voulu suivre la pensée unique, pensant que
c’était la seule voie pour sa survie, n’y avait pas survécu.
Aujourd’hui, finalement, ils n’avaient plus grand-
chose à perdre, lui et la station. Les grands pontes
s’étant déjà recyclés, ne laissant qu’une coquille vide et
du matos des années quatre-vingt-dix. Pourtant, il en
avait envie, oui. Encore une fois, qu’avait-il à perdre ?
Et puis, cela ferait un peu de pub et, pourquoi pas,
pourrait relancer cette station. Oh ! Pas longtemps. Cela
il le savait. Il avait trop longtemps pratiqué la pensée
unique pour savoir qu’elle serait fermée de gré ou de
force, si elle gênait. Et puis, on l’avait fait passer pour
un anarchiste communiste rétrograde avec la plus
grande mauvaise foi et sans possibilité de disculpation,
alors les apparences, il en connaissait un peu les travers
maintenant. Et quelque chose dans l’affaire QD lui
disait qu’il y avait matière à polémique. À son tour
maintenant ! De plus, il avait connu personnellement
l’humoriste Jean Vidal, il allait l’inviter, on allait bien
voir.
29
Christopher Jauffret venait d’avoir vingt-sept ans,
avant-hier pour être précis. Le jour où tout avait
commencé lorsqu’ils avaient quitté l’endroit prévu pour
leur réunion après le passage de l’étudiant de la
Sorbonne. Il traversait la porte de Clignancourt et se
dirigeait vers le marché aux puces. C’était là qu’il allait
depuis des années, quand il n’avait pas le moral. Et
depuis hier, celui-ci n’était pas vraiment au beau fixe.
Cette fois, ça n’était pas ses études qui le préoccupaient.
Il pouvait, s’il le voulait, les considérer comme
terminées ou interminables, au choix. Rien d’anormal,
c’était le lot de ceux qui avaient embrassé la carrière
dans la recherche fondamentale. Eternels étudiants,
même professeurs, les puristes considéraient que le
monde restait à comprendre. Non, le problème c’était
QD, enfin, la manière dont ils étaient traités par les
médias.
Auparavant, c’était déjà un lieu commun de dire que
quelque chose ne tournait plus. Mais depuis qu’il s’était
essayé à la pensée quantique, conforté après par la
naissance de QD, il voyait le monde d’un œil plus
critique. Auparavant, comme pour beaucoup, cela
restait cantonné à son univers socioprofessionnel. La
recherche qui n’était plus considérée, les crédits
supprimés au profit du complexe politico-sécuritaire.
Les caméras de sécurité et autres gadgets pas vraiment
donnés dont les contrats étaient signés sans vraiment
d’appel d’offres. Enfin, tout le bazar censé rassurer le
bourgeois en jouant sur ses peurs, tout en les amplifiant
un peu plus. Lui savait aligner les opérations, même si
son domaine, la sociologie et la psychologie, le poussait
plutôt vers les hommes. Il pouvait bien sûr appliquer
ses connaissances dans le privé, les boîtes de pub
30
faisaient des ponts d’or aux transfuges de la sociologie,
mais l’argent n’était pas ce qui le faisait se lever le matin.
Ce qui le faisait vibrer, c’était le savoir, et il était
assez lucide pour savoir qu’une société qui se privait de
sa recherche hypothéquait son avenir. Evidement, à son
âge, certaines des réunions de QD se terminaient dans
quelques cafés noctambules, à refaire le monde avec les
participants de même sensibilité, comme tout étudiant
qui se respectait, fussent-ils éternels étudiants. La
différence, avec le Quantisme comme fil d’Ariane,
c’était que comme ils portaient un regard critique sur la
société, ils ne pouvaient faire que vouloir la changer ou
tout au moins, en espérer, en amener le changement.

Les étals étaient là, fidèles à eux-mêmes, pleins du
souvenir de vies passées. C’était là, plus jeune, qu’il avait
commencé à s’intéresser aux vies de ses semblables par
le biais de celles qui, terminées ou transformées,
remplissaient les cabanes des brocanteurs par les
vestiges matériels qui en restaient. Toutes ces passions,
ces espoirs réunis dans ces appareils achetés à prix d’or
ou ces collections réunis avec patience. Les livres aux
couvertures reflétant les courants des modes, elles-
mêmes reflétant les aspirations de la société du moment.
Les couleurs psychédéliques envahissant les supports du
début des années soixante-dix, remplacées par l’austérité
des bleus foncé/noir des années quatre-vingt, les années
fric.
Ici, l’on pouvait reconstituer tous les espoirs et
aspirations du passé d’une société. Chaque fois, le
miracle se reproduisait pour Christopher. La
déambulation au milieu des cabanons finissait par fixer
son attention sur quelque chose qui remplaçait, pour un
31
moment, le problème qui l’avait amené en ce lieu. Ce
jour-là, cela se reproduisit, enfin presque…

Les cartes postales s’étalaient, par région ou par date
en fonction du sujet. Sa flânerie l’amenait doucement
vers les cartes historiques. Ce n’était pas la première fois
et les exposants le connaissaient suffisamment pour le
laisser en paix. Il était comme ça, c’était tout. Des fois
même, il leur achetait une ou plusieurs cartes et, à part
lui, Dieu savait pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre. Ils
l’avaient vu grandir et, depuis plus de dix ans
maintenant qu’il venait, ils le soupçonnaient d’avoir une
collection conséquente. Il arrêta son regard sur les
cartes post-soixante-huitardes où s’étalaient sur une, une
vue de la rue Lepic un lendemain d’émeute, sur une
autre, la place de la Bastille, noire de manifestants. Plus
loin dans le temps, il y avait le folklore post-soixante-
huit, avec la culture de cette époque.
Il sourit en voyant un mur tagué, quarante ans plus
tôt. « Non pas tagué, pensa-t-il. » Lui avait été tagueur
dans sa jeunesse, mais à cette époque, celle d’après
soixante-huit, ils disaient graffitis ou peut-être même…
oui, il l’avait étudié : « C’est ça, le mur avait été
bombé ! » L’inscription contenait, elle aussi, tous les
espoirs de cette génération, résumés en cinq mots :
« Sous les pavés, la plage ! » Evidement, les pavés avaient
été retirés et remplacés par du béton, et la plage ne
servait plus qu’aux beaufs, pour leur permettre
d’exposer leur femme objet. Pas vraiment d’avenir pour
ce slogan.
Il saisit la carte avec tendresse et, après avoir laissé
pour deux euros le droit de s’en faire accompagner, il
parcourut les allées, le regard s’y reportant. Et puis, le
32
mécanisme qui avait présidé à l’achat de la carte vint à
maturité. Et ses pensées, qu’il voulait un moment
éloigner de QD – comme une blessure que l’on veut
cicatriser avant de remonter au front –, se mêlèrent aux
pigments de la carte postale. Le processus de pensée
reprit, mais avec complément d’objet cette fois. Il pensa
avec naturel : « Leurs espoirs tenaient en cinq mots et
les nôtres en deux lettres. » Et puis, tout de suite après :
« Moi aussi j’ai "bombé" les murs, quand j’étais ado. »
Il continuait, pris dans son processus de pensée : « À
l’époque, c’était plutôt une manifestation graphique de
mon mal être que le réel vouloir de la transmission d’un
contenu sémantique. » Et puis, quelques pas plus tard,
en regardant toujours la carte : « À l’époque. » Il s’arrêta,
regarda autour de lui comme un somnambule se
réveillant aux puces de St Ouen… et se mit à rire,
attirant un ou deux regards au plus. Il savait ce qu’il
avait à faire. Il traversa de nouveau la place de
Clignancourt, en sens inverse, et sauta dans le métro.

Le magasin était comme dans son souvenir. Sauf les
vendeurs, ils avaient changé. Normal, dix ans, si cela ne
change pas les vendeurs, en règle générale cela fait
changer les magasins de vendeurs ou les vendeurs de
magasins. Ce dont il avait besoin, il l’acquit le temps de
passer à la caisse et, dix minutes après, il se retrouvait
chez lui.
Il découpa un carton glacé de trois millimètres
d’épaisseur, de manière à le transformer en pochoir.
Après, il l’entailla à deux endroits, le transformant en
pochoir pliable. Il trouva un petit sac bandoulière à la
mode de l’an deux mille, y rangea une bombe de
peinture noire, un paquet de pastilles adhésives et son
33
pochoir pliable. Après, il changea de look, choisissant
des pantalons grunges revenant en vogue avec le
manque d’imagination caractérisant le monde moderne,
un masque antipollution autour du cou et un bonnet
dans lequel il casa sa chevelure, le transformant en skin
pour une heure ou deux.
Le reste de l’accoutrement, il le finit avec ses
anciennes affaires, celles qu’il ne s’était jamais résignées
à jeter, y voyant sans doute le symbole de la fin de sa
jeunesse. Une paire de lunettes de soleil finit le travail. Il
n’était pas vraiment incognito, mais il essaierait d’éviter
les axes munis de caméras. Avant de sortir, il essaya
quand même autre chose. Il enflamma plusieurs
allumettes, les fit se consumer jusqu’à obtenir du
charbon de bois qu’il effrita dans ses mains. Il frotta
cette ensuite cette poussière charbonneuse sur sa barbe
et sa moustache blonde. Le résultat, cette fois-ci, était
étonnant. Il venait de se transformer en rappeur brun
pour zéro euros.
Le test devait se faire dans un lieu symbolique, plus
pour lui que pour le reste du monde. Il avait reconnu la
portion de mur sur la carte postale. C’était un mur situé
sur le boulevard Saint Michel. C’était logique somme
toute, le boulevard en question était un passage
privilégié de beaucoup de manifestations de l’époque.
C’était la raison pour laquelle il avait été le premier dont
on avait retiré les pavés, dès la fin des années soixante.
Lui, il le connaissait, depuis ses études, quand il était
venu faire des stages à la Sorbonne, dans la section
histoire. Il avait passé assez d’heures à glander dans le
quartier, entre les sessions de cours, pour y reconnaître
un bout de mur quand il le voyait.
Heureusement, la première caméra était assez loin et
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il n’y avait pas de LRC en vue. Il passa devant l’endroit,
le repéra en continuant son chemin pour s’arrêter un
peu plus loin, au moment qu’il estima propice. Il n’y
avait personne en face de lui, donc personne pour le
reconnaître. Il remonta le masque antipollution sur son
nez et fit demi-tour. Arrivé devant le pan de mur
miraculeusement vierge de toute inscription, il sortit
prestement une pastille autocollante du sac et la colla
sur le mur. Il colla son pochoir en carton dessus et,
tenant la bombe de peinture à cinquante centimètres, il
en pressa le pulvérisateur en lui donnant un mouvement
circulaire pendant deux secondes. Le morceau de mur
épousé par le pochoir était déjà noirci. Il rangea alors la
bombe de peinture dans son sac, il décolla son pochoir
qui rejoint la première au même endroit, suivi aussitôt
de la pastille adhésive. Il se recula, le cœur battant, pour
admirer son œuvre réalisé en six secondes, et qui devait
être suivie de quelques-unes ce même jour.
Deux lettres étaient inscrites, toutes simples. Elles
annonçaient avec candeur : QD.


Weil der Stadt – Région de Stuttgart – Allemagne.

Andréa Freiburger venait de rentrer chez elle, dans
son village aux maisons coquettes et bien entretenues, à
trente kilomètres de Stuttgart. Avant même de prendre
une douche, elle alluma son ordinateur et fit cinq copies
d’un mini disc qu’elle avait extrait de son sac à main.
Elle répartit les disques dans des caches dans la maison,
elle venait d’en voir trop en France. Elle lança ensuite
une série d’impressions sur son imprimante. Elle faisait
tout ça en se déshabillant. Pendant que l’imprimante
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débitait ses feuilles, elle s’autorisa enfin à sa toilette
rituelle de retour au foyer.
Toutes ses précautions étaient probablement
inutiles. Mais, après les deux derniers jours à Paris, elle
s’était un peu laissée contaminer par la paranoïa
ambiante. Un ami, Mathias, lui avait fait une copie du
disc avant de disparaître. Qu’il ne lui donne pas un coup
de fil, cela, elle le comprenait, mais elle aurait préféré
savoir s’il ne lui était rien arrivé. Quand elle avait
commencé à se renseigner auprès des autres, l’un d’eux
était passé chez elle et il lui avait fait comprendre que
Mathias était parti. « Pour QD » lui avait-il dit. Il avait
rajouté un peu tristement que même lui ne savait pas
pourquoi, mais que, si son absence était divulguée, cela
pouvait compromettre ce qu’il avait entrepris. Elle avait
tout de suite compris que c’était important. Il fallait dire
qu’à chaque minute la tension était plus palpable, et elle
n’avait pas eu de mal à imaginer qu’à défaut de subir, ils
devaient agir. De toute manière, elle devait rentrer en
fin de semaine. Le cycle de formation qu’elle suivait
était fini, et les quelques jours de vacances qu’elle avait
prévus, elle n’avait plus le cœur à les passer.
En sortant de la douche, elle commença à faire trois
piles de pages imprimés. Heureusement, pensa-t-elle,
qu’elle avait toujours un bon stock de feuilles. Une fois
changée, les impressions étaient terminées. Elle
compléta soigneusement ses tas et entreprit de les
perforer pour les relier avec des liens de plastique
destinés à l’archivage. Deux tas furent méticuleusement
glissés dans des poches de plastique, dans chacune
desquelles elle glissa une copie du mini disc.
Ce travail fini, elle passa trois coups de fil. Un pour
avancer de quelques jours la première réunion de QD
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qu’elle avait prévue à Stuttgart. Ce n’était pas trop
difficile, seulement une vingtaine de personnes était
prévue. Les deux autres furent pour des amis à elle.
Avec le premier, elle contacta un traducteur
professionnel qu’elle n’avait pas vu depuis des mois. Le
deuxième était pour Gundula, une des ses amies de
culture franco-allemande qui habitait ici, dans ce village.
Ils étaient même si parfaitement bilingues dans la
famille, que la grande sœur de Gundula, Annita, avait
décroché récemment un poste de journaliste à
Strasbourg, à la chaîne de télévision Arte. Tous deux
pourraient traduire l’ouvrage assez rapidement et
surtout bénévolement. Elle leur porterait le livre dans la
journée. Et puis, pensa-t-elle, cela lui permettra de
revoir Gundula. Peut-être même traduiraient-elles le
livre ensemble ?
Elle s’enfonça alors dans son fauteuil préféré, et son
chat Mitsi, qu’elle n’avait pas vu depuis Noël, lui sauta
sur les genoux. En grattant derrière l’oreille du tigre
miniature pour déclencher le grondement du
ronronnement, elle ferma les yeux, satisfaite. Elle savait
que QD venait de s’implanter en Allemagne.


New York City – USA.

Saverio Cario était devant son ordinateur. Le site
Internet de France-Info diffusait toujours les mêmes
sornettes. Aucun démenti ne disant que, finalement, il y
avait une erreur, que l’article de France-Matin n’était
qu’un tissu d’insanités. Non, rien de tout ça. Au
contraire, la description de François Garan devenait
plus effrayante d’heure en heure. D’illuminé l’avant
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veille, il était passé assassin dans la journée d’hier. Et,
aujourd’hui, comme c’était parti, il serait peut-être sacré
terroriste avant la fin de la journée. Il était six heures dix
à New York donc midi dix en France, il se décida et
composa le numéro de Franco. À la seconde sonnerie,
celui-ci décrocha et répondit, visiblement tendu.
– Oui ?
– Bungiorno. Saverio Cario, de New York, s’annonça
Saverio dans un français parfait.
– Bonjour, répondit le jeune français.
Il ajouta, après un temps d’hésitation.
– Vous savez, les temps sont difficiles en France,
depuis hier.
– Je le sais oui, j’écoute un peu la radio française.
Elle arrive même jusqu’ici.
Franco, malgré son cœur gros, et dans l’ignorance
totale depuis deux jours, sauf pour le décès de
Dominique, réussit à rire.
– Il vaudrait mieux ne pas l’entendre des fois.
Surtout quand c’est pour une série de mensonges,
comme j’en entends depuis hier.
Saverio encouragea le jeune homme.
– Je n’en crois pas un mot non plus. Mais que se
passe-t-il exactement ?
– Je ne sais pas trop, je travaille au-dessus de
Beausoleil en ce moment et je n’ai des nouvelles que le
soir. Mais hier soir, j’aurais préféré ne rien entendre. Il y
avait en même temps des informations de Paris qui
disaient que QD était une secte, et des nouvelles de
Saorge qui disait que le professeur Garan était un
assassin ou je ne sais pas quoi encore. Saorge c’est
l’endroit où a été muté un ami curé. Mais tout ça, c’est
encore mensonge et compagnie. Ils disent que
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