Quartz

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95 pages
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Description

Quartz propose une appropriation du monde par les sens ; un rapprochement du corps et de la nature qui permet d’appréhender l’authenticité.

Le roman Quartz incarne, telle la pierre, une relation au monde animée par l'instinct et les sens. Chloé et Liane, que tout semble séparer, s'attirent l'une l'autre. Méditant sur la nature, l'amour et la vie, Joanne Rochette livre cet ouvrage sensuel et dépouillé qui sonde les strates du corps et du cœur.
«Je t’ai toujours observé à la dérobée au cours des nombreuses périodes où je fus ton assistante. Je m’effaçais pour mieux apprendre ton art. En parlant de choses et d’autres, tu prenais leur manteau de leurs épaules, tu venais à la rencontre de leurs besoins, tu glissais toujours une main chaleureuse dans leur dos, homme ou femme. Tu les amenais vers leur texte, leur offrant de s’échauffer sans presse pendant que tu quittais la pièce en silence pour aller calibrer tes appareils. Sans qu’ils le sachent, tu commençais à les ausculter amoureusement : tu prenais le pouls de leur voix, tu mesurais les basses et les écarts de ton, tu palpais leurs tensions, tu explorais leur intimité. En glissant tes écouteurs sur tes oreilles, tu t’emplissais de leur souffle intérieur.»

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Publié par
Date de parution 02 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 3
EAN13 9782897122188
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Joanne Rochette
QUARTZ
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte Maquette de couverture : Étienne Bienvenu e Dépôt légal : 3 trimestre 2014 © Éditions Mémoire d’encrier Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Rochette, Joanne, 1965-Quartz (Roman) ISBN 978-2-89712-217-1 (Papier) ISBN 978-2-89712-219-5 (PDF) ISBN 978-2-89712-218-8 (ePub) I. Titre. PS8635.O288Q37 2014 C843'.6 C2014-940221-X PS9635.O288Q37 2014 Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada. Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec. Mémoire d’encrier 1260, rue Bélanger, bureau 201 Montréal, Québec, H2S 1H9 Tél. : (514) 989-1491 Téléc. : (514) 928-9217 info@memoiredencrier.com www.memoiredencrier.com Réalisation du fichier ePub :Éditions Prise de parole
Je dis : Je marche comme à un rendez-vous… à un siège inoccupé dans le jardin, à une idée sur la perte de la vérité entre l’imaginaire et le réel. Mahmoud Darwich
PÔLESUD
Chloé J’habite sur un boulevard qui ne cesse de fournir s on lot de bruit et de pollution. Je déteste ça. Même lorsque les fenêtres sont toutes f ermées, le calme arrive rarement. C’est qu’à ma première visite, écrasant l’ouïe et l ’odorat, mon regard s’est fait dictateur. Situé au sommet d’une côte, au dernier étage d’un i mmeuble qui en compte trois, l’appartement offre, de ses fenêtres, la ville, les montagnes à l’horizon, la lumière, le grand ciel. À l’avant-plan se déploie une longue ra ngée d’arbres matures qui bordent le boulevard et, derrière une haute clôture, encore d’ autres arbres, variés, car là, juste en face, s’étend le Jardin botanique. À l’intérieur le bois abonde : de riches boiseries de chêne dans chaque pièce, en cimaises, en bordures et en moulures diverses, et a u sol, des lattes blondes et souples. De vieux vitraux, bien conservés, ornent l e haut de chacune des fenêtres d’un motif floral tout en volutes, rouge, orange et bleu . Lorsque j’ai vu pour la première fois ces grandes pièces éclairées, je n’ai remarqué ni l es sons ni l’air sale, j’ai éprouvé, en fait, un sérieux coup de cœur. Et la montagne, au loin, la plus grosse, de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent, s’est prononcée. Cela faisait des siècles qu’elle m’attendait, nous avions à entretenir, elle et moi, un dialogue quoti dien.
Dans la baie vitrée du salon se dresse le Stade oly mpique. Les gens de ma ville n’aiment pas cette énorme soucoupe volante. Ils la dénigrent, de toutes les manières, ils en veulent aux élus des taxes éternelles qu’ell e nous extorque, ils se plaignent sans cesse qu’il a coûté si cher, le Stade. On méprise s on toit amovible qui ne fonctionne pas. Et personne ne voit la pureté de cette ligne. La tour blanche, délicatement penchée, aux arêtes claires qui charment l’esprit, parle de la beauté de la raison. Son pied s’évase sensuellement pour s’étendre au creux de la butte et l’ovale bombé de l’arène montre la boursouflure de la vie, grosse de fertilité vibrante. C’est, dirait-on, l’homme excité qui s’élance vers le ciel et la femm e, voluptueuse, qui porte et fonde. On hait, dans ma ville, tout ce béton qui le compos e et l’entoure. Pourtant, juste à côté se trouve le plus beau et vaste des jardins, conçu par un visionnaire hardi.
Quand je suis fatiguée d’entendre le vacarme du bou levard, je n’ai qu’à le traverser. Alors une clameur toute différente m’enveloppe : de s merles, des geais bleus, des corneilles, des mésanges sifflent, chicanent et cha ntent. J’ai commencé cela, il y a peu, aller au Jardin bo. Pensant n’y croiser que de s petites dames passionnées d’horticulture, j’y ai fait au contraire d’étonnant es rencontres, selon les moments du jour et les températures. Cet après-midi, un jeune homme sombre s’y promène sans regarder autour. Il vérifie souvent sa montre et re monte sans cesse sa tignasse haut sur la tête.
Je m’y rends, mais suis peu intéressée par les colo nies de petits plans alignés, avec leurs écriteaux de mots latins. Ce fouillis de sonorités enus,ae,itconfond se dans ma tête, la vie est trop diverse, touffue, ça étouffe, à la fin, cette exubérance! Je fréquente les lieux surtout pour profiter des grand s arbres.
J’ai compris récemment que je me suis mise à aimer les arbres près de la maison parce que je les connais ; la familiarité des forme s, des volumes et des tons me les ont rendus beaux. À mon insu, le quotidien m’a emberlif icotée dans ce manège, mes synapses reliant leur apparence à… un bonheur, peut -être? Mon cerveau a formulé une tendresse pour ces silhouettes entrées dans mon intimité.
Aujourd’hui, je marche jusqu’à la portion japonaise du Jardin bo. Les lignes épurées m’appellent, les arêtes, la pierre et le bois me pl aisent, alors je fais le tour du pavillon et prends place sur un banc. Le soir tombe, l’air e st frais, personne alentour, nous sommes un mercredi de septembre et la pluie vient t out juste d’arrêter. Les écureuils farfouillent le sol. Des pas approchent nonchalamme nt, les voix deviennent audibles ; des jeunes. Ils rigolent en fumant du pot et s’exci tent à propos des fleurs. Une fille
s’apprête à se faire un bouquet. — Fais pas ça, dit un gars. Elle se moque de lui, mais il finit par la convainc re : — Si tu les coupes, elles ne sentiront plus rien. Elle ne peut retenir ses sarcasmes : — Qu’est-ce que tu veux dire « ne sentiront plus ri en »? Elles ne souffriront plus, ne subiront plus leur triste sort d’être vivantes mais plantées, sans contrôle sur leur vie, contraintes à attendre que la lumière veuille bien les atteindre, que la pluie daigne tomber? — Dégager leur parfum, rétorque le garçon. — Ben voyons, ça sent bon un bouquet de fleurs, c’e st pour ça qu’on les cueille! — Ben oui, mais c’est éphémère si tu les coupes de leur sève! — Épais, la sève! Ah! Ah! Ce n’est pas un arbre! — Ah, tu sais bien ce que je veux dire. — Avec toi, faudrait jamais toucher à rien! Oses-tu chier, parfois, le matin quand tu te lèves? Ou tu crains de salir le bol de toilette? De souiller la pureté éclatante de la cuvette? Le garçon se renfrogne. — T’es subtile, toi, comparer les toilettes aux fle urs. Chloé et B.
Je t’avais donné rendez-vous à mon café favori. Pou r la première fois, nous nous permettions une rencontre en dehors. Après tant d’a nnées sans se voir, sans se parler, la vie nous avait ramenés dans les mêmes lieux de t ravail pour quelques mois et nous avions immédiatement retrouvé les affinités. Mon co ntrat était terminé, maintenant, et nous avions décidé de poursuivre nos échanges. Quel le surprise, cette amitié.
Tu arrivas, un peu désarçonné, dans ce milieu que t u ne connaissais pas. Tes yeux brillaient, comme d’habitude et, passés les bonjour s et les baisers, nous nous assîmes et je remarquai tes mains. Elles tremblaient très l égèrement. Cela me surprit beaucoup chez toi, si fier et arrogant. La discussion déboula. Enfin du temps pour se parle r! L’agitation du café, bondé, ajouta à la nervosité de la conversation où se bous culaient toutes les nouvelles, les questions, les idées que nous voulions partager. Tu souriais beaucoup et moi aussi. Parfois, je ne pouvais m’empêcher de baisser les ye ux. Mais une chose subtile se rendit à mon esprit : de petites hésitations tendue s, d’infimes saccades dans ta manière de bouger, comment dire, la commissure de t es lèvres un peu plus serrée que d’habitude. Tu avais vieilli. Oui, des rides s’étaient ajoutées autour de tes yeux. Tes cheveux avaient blanchi, tes joues s’étaient un peu creusée s. Tu étais mince, très vigoureux et, bien sûr, tes yeux brillaient. Je le répète car c’e st dominant chez toi. Mais… tu avais perdu une assise. Que se passait-il? Liane Liane regarde par le petit trou. Elle pense : la lu mière ne pourra pas m’atteindre. Vais-je choisir le vert et le vent? Aller dans les arbre s tout à côté et m’exposer? Liane choisit la lumière. Faible en cet après-midi pluvieux, la clarté glisse en
douceur entre les feuilles encore vertes. Le fond de l’air est chaud, la terre de septembre exhale depuis ce matin toute sa volupté. Le petit crachin mouille les arbres qui suintent leur virilité claire. Liane relève ses voiles pour dégager ses jambes. L’humidité ambiante imprègne sa peau. La terre couv erte d’humus, de brindilles et d’une foule de petites choses douces et drues de la nature s’étale ici, attirante. Elle retire ses chaussures et s’engage dans le sentier, lentement. Chaque pas renouvelle la perception du sol tendre, la fraîcheur du coussin v égétal sous ses pieds nus. Sur des racines ou de grosses branches tombées, qui entrave nt çà et là le chemin, Liane marche un moment, en équilibre, pour en saisir les rondeurs et la dureté. La pluie augmente d’intensité. Liane aime avoir les paupière s chargées, la vue brouillée et les gouttes de plus en plus nombreuses à dégouliner dan s son cou. Elle ouvre les bras pour s’exposer davantage aux paquets d’eau qui tomb ent des arbres lorsque le vent agite les branches.
L’envie lui prend de s’allonger sur un tronc au sol . En posant son dos contre l’écorce, le froid la surprend et ses vêtements ach èvent de se tremper. Elle s’y attarde. Son corps réchauffe peu à peu l’endroit, s’abandonn e, ses pieds cherchent à s’appuyer sur de grosses pierres pour stabiliser sa position. Liane en explore de la plante les arêtes dures. Elle remarque la brise qui caresse se s cuisses, entrouvre ses jambes, la chaleur onctueuse rejoint ses chairs, remonte en sp irale sa colonne, lui fait ouvrir la bouche. Elle étire ses bras et force ses seins en a vant pour attraper l’eau qui plaque un peu plus les tissus sur son corps.
Liane agrippe la terre et en ramène de grosses poig nées sur sa poitrine. Le vent continue son œuvre. Elle balance ses hanches. Liane épouse la forêt. Son air si franc, désarmant de sensualité, appelle à la liberté ; à l aisser filer les appétits charnels, comme tout le vivant qui n’attend ni permission ni pression. Il crée, se reproduit à outrance sous toutes les conditions, alors germent et copulent, mélangent, diffusent, déchargent, pénètrent et absorbent de plus belle pi stils, étamines, glands, samares, œufs, graines, spores et minuscules poussières de reproduction.
Liane allonge un bras jusque sous une pierre. Une p etite salamandre passe entre ses doigts, avance au creux de sa main et fige. Lia ne la dépose sur son ventre trempé. Le vacarme de la pluie sur les feuilles emplit l’es pace, elle ferme les yeux, sent la boue qui se forme sur sa poitrine, la bête commence à ma rcher, elle virevolte intérieurement. Les minuscules pattes et la queue glissent, puis gr impent sur les mottes de boue. Liane tente de garder son souffle calme et profond. La boue tombe un peu sur les côtés, la salamandre se réfugie entre ses seins. Pu is, elle entre sous le vêtement et reprend son parcours sur sa poitrine. Liane enfonce ses mains dans la terre. La pluie roule toujours sur ses cuisses, dans son cou. La qu eue de la bête balaie un mamelon. Liane gémit. La salamandre, effrayée, court en tous sens, prisonnière des tissus, Liane la laisse faire, boit au ciel. Sous son bras, l’ani mal déniche une issue. Liane ne sent pas le froid. La tête renversée, elle grimpe encore dans la volupté avec un maître homme, qui amène ses jambes à son co u afin de lécher son sexe à pleine bouche, comme ça, lui debout, solide, un pie d de chaque côté du tronc, elle toujours adossée, enfin, en partie, son bassin et l a moitié du dos suspendus dans les airs, ses bras tendus servant d’appuis, les mains à plat sur le sol. Dans l’extase, sa tête tombe de côté dans la boue, elle n’existe plus , ne vit que le torrent qui la traverse, elle exhibe, empressée, son sexe à l’homme pour qu’ il s’y enfonce. Nous sommes à la nuit des temps. Chloé et B. Lorsque je te croisai quelques jours après, sur l’a venue où abondent les terrasses, tu m’abordas avec chaleur et légèreté. Comme j’aimais cet éclat entre nous! Des tas de
clins d’œil du cœur. Je sortais de la librairie et te montrai fièrement l’ouvrage que je venais de me procurer. Tu me parlas d’un autre livr e du même auteur, qui t’avait franchement inspiré. Je me rappelle le courant déli cat qui nous liait ce jour-là. Il contournait les écueils d’autrefois. Liane Liane tourne autour de la montagne. Il fait chaud, elle se promène mollement sur les chemins du pays plat. Les terres en culture ont don né vigoureusement, le sol, irrigué par la douce rivière, se montre généreux depuis plu sieurs siècles. Au centre de cette fertilité se dressent quelques incongruités. Comme des roches turgescentes à une époque de pierre, de petites montagnes ont fait irr uption, sans créer un seul pli alentour, sans rider l’écorce terrestre. Le regard suit l’horizon lisse et rencontre, en se promenant, un bouton, là une bosse, plus loin un cô ne. Ici, la masse forte, imposante et lourde règne sur les lieux en regardant le cours d’eau qui sillonne la plaine.
Liane tourne autour de la montagne pour caresser se s contours et comprendre ses faces. Depuis longtemps elle s’en nourrit, se gorge de sa puissance. Un jour elle a eu l’idée de la regarder. Il fallait bien en sortir al ors, se retirer pour voir! Elle est descendue. Comme il fallait lever les yeux! Aujourd ’hui, elle a gagné les champs et s’étonne de ces espaces dénudés. Elle est habituée à la forêt, à tout le moins aux vergers ; tant de dégagement la désarme. Le soleil cru attaque. De l’autre côté de la rivière, Liane s’arrête sur la berge pour profiter de sa fraîcheur. À l’ombre d’un saule, au passage des heures, elle découvre, ahurie, la mo uvance des formes de la montagne, ses multiples changements de personnalité . L’alternance des jaunes, des rouges, magnifie tantôt la forêt, tantôt la grande paroi rocheuse, les bleus, les noirs travaillent les masses et les volumes en continu. L a lumière chorégraphie le paysage. Immuable force terrienne, la montagne se laisse dés habiller, triturer la structure nuit et jour par le premier venu : un nuage, un rayon, une lune, une chaleur prégnante, un matin généreux! Liane se promet de revenir. Ce spec tacle inouï doit être débusqué, compris. La montagne danse!
Liane reprend le chemin de la montagne et réintègre son trou.
Chloé De retour au travail après une semaine de congé, on me présente le projet que le studio vient de recevoir. Je m’installe pour vision ner le film, un documentaire où on n’entend, pour l’instant, que les entrevues. Les ar chives visuelles sont muettes. J’ai une bonne idée des sons qu’il faudra ajouter mais j ’attends de connaître l’étendue de la narration et de la trame musicale. Martine, la réalisatrice, arrive. — J’avais ce sujet dans la peau depuis si longtemps . — On le sent… — Je voudrais vraiment donner une grande importance à la trame sonore. C’est l’élément clé pour faire saisir cet univers mystéri eux, tellement charnel! Es-tu déjà allée dans un hammam? — Non. — C’est tellement envoûtant! En même temps c’est un choc pour nous, les Occidentales. Ici on pense que les femmes arabes so nt complètement coincées. Si tu savais! D’une certaine manière, elles sont beaucoup plus libérées que nous. — Libérées? — Sensuellement… à cause de cet univers féminin. C’ est plein de complicité, toute cette intimité.