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Quatre saisons à l'Hôtel de l'Univers

De
496 pages
Un communard libéré des bagnes de Nouvelle-Calédonie, une intrépide féministe passionnée par Jules Verne, des aventuriers italiens, des gardes hindous, des officiers anglais : on croisait forcément des gens hardis à la pointe de l’Arabie, à l’Hôtel de l’Univers, dans la cité d'Aden. Arthur Rimbaud, devenu un autre, y fit escale. En ce point du globe s’attardèrent le philosophe Paul Nizan et le poète Philippe Soupault. Selon un géographe, le mot Éden a la même origine que le mot Aden. Cela reste à voir.
Rejetant les dominations coloniales, l’Orient arabe a voulu entrer en modernité. Au Caire, à Damas, à Bagdad, des colonels enfilèrent l’uniforme du progrès. Aden choisit la révolution.
Depuis le parvis de l’Hôtel de l’Univers, c’est toute l’épopée de notre temps qui est observée à travers l’histoire du monde arabe, creuset où entrent en fusion les appétits des puissances planétaires.
On retrouve ici le ton propre à Philippe Videlier : une ironie à la fois caustique et nonchalante, usant d’un style imperturbable pour décrire le cours sanglant de l’histoire en s'appuyant sur une documentation riche et précise.
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PHILIPPE VIDELIER

QUATRE SAISONS
À L’HÔTEL DE L’UNIVERS

roman

GALLIMARD

Ah,

Si dans ce monde

Les morts avaient un jour à eux

En passant devant tant de cadavres

Notre seule réaction

Ne serait plus seulement

De se boucher le nez d’une étoffe :

Ce n’est pas la pourriture de l’univers,

C’est la puanteur de l’injustice que tu vomis.

AHMAD SHAMLOU,

Discours facile sur l’espoir.

CHAPITRE 1

Où l’on voit un prisonnier mal en point s’intéresser à l’Orient chaotique et lointain.

De tous ceux qui ont compté, parmi les maîtres, il ne s’en trouve qu’un qui ait, sérieusement, placé sur une carte et dans son environnement le port d’Aden. Cela simplement parce qu’il s’ennuyait ferme dans la cellule fruste où il purgeait sa condamnation à vingt ans, quatre mois et cinq jours de prison. C’était un petit Italien difforme né sous une mauvaise étoile, un Sarde, à vrai dire, un Sarde de Ghilarza, province d’Oristano, un Italien sarde malmené par la vie qui lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Très jeune, encore au lycée mais déjà abîmé, il avait rendu une longue dissertation sur le sujet imposé « Oppresseurs et opprimés » dans laquelle il exprimait son opinion : « Il semble que ce soit le cruel destin des humains cet instinct qui les force à vouloir se dévorer l’un l’autre au lieu de faire converger leurs forces unies pour lutter contre la nature et la rendre toujours plus utile aux besoins des hommes. » Ce genre d’idées l’avait mené loin. Au socialisme d’abord, puis logiquement dans le pénitencier lugubre où il se consumait. Ah ! écrivait-il à Mussolini, Son Excellence Benito Mussolini, chef du gouvernement, de l’État, des tribunaux spéciaux, de la Justice, des prisons, des bibliothèques, ah, c’est dur d’être privé de livres par des gardiens analphabètes, incompétents, zélés et scélérats. Les cerbères lui avaient confisqué, pour son bien prétendaient-ils, Le Cabaret de la dernière chance (Mémoires d’un buveur) de Jack London, Le Fantôme de Canterville d’Oscar Wilde et le Satyricon de Pétrone. Certes, se plaignait le détenu, ces ouvrages peuvent être jugés « anodins et insignifiants », mais, ajoutait-il, « pour moi qui dois subir encore quinze années de réclusion, il s’agit d’une importante question de principe : savoir exactement quels livres je peux lire ». Savoir ce que l’on peut lire exactement est une question de principe en effet, et beaucoup de gens sont morts pour cela de par le monde. Enfin, comme il ne pouvait lire ni le Satyricon, ni Le Cabaret de la dernière chance, ni Le Fantôme de Canterville, le Sarde bancroche se rabattait sur les publications que ses gardiens considéraient sans danger, Nicolas Machiavel et son Prince, LaRévolte dans le désert du colonel Lawrence, L’Italie et l’Égypte, La Nouvelle Évolution de l’Islam, L’Éthiopie d’aujourd’hui, etc. C’est ainsi qu’il tomba sur une étude de la Rivista d’Italia consacrée à la région d’Arabie et au Yémen en particulier.

Dans un cahier d’écolier à couverture marbrée bleue, sur lequel figurait son numéro de matricule 7047, le petit bossu notait ce qui semblait essentiel à l’accroissement de ses connaissances autant qu’à la profondeur de ses réflexions : « Il semble que le Yémen ait une superficie de cent soixante-dix mille kilomètres carrés, avec une population de un à deux millions d’habitants. Sur le plateau, la population est purement arabe, blanche. Sur la côte elle est en majorité noire… Le Yémen est la partie la plus fertile de l’Arabie (Arabie Heureuse). » Évidemment, il fallait situer ces éléments primaires dans leur vaste contexte, le joug cruel des Turcs depuis 1872, les rébellions de 1903, de 1911, et puis tout un lot de personnages véhéments qui s’agitaient en tous sens pour dominer le désert, les sables, les rocs, les dunes, les points d’eau, les caravanes de chameaux, les marchés chétifs, les émirs, imams, chérifs, cheiks ou sultans. Quelques noms indigènes émergeaient qu’il fallait sans doute retenir pour la bonne intelligence des rivalités, razzias, guerres, conquêtes, des mouvements en zigzag, des fragmentations, alliances, désunions, et des négociations internationales. Hussein du clan des Hachémites, autoproclamé roi d’Arabie à l’automne 1916 ; Ibn Saoud, émir du Nejd autoproclamé roi d’Arabie après le renversement et l’exil du précédent ; l’imam Yahya ibn Mohammed Hamid al-Din, reconnu roi du Yémen par la Botte italienne et l’Angleterre insulaire.

Le détenu no 7047 de la prison de Turi placée sous l’autorité du directeur Parmeggiani noircissait son cahier : « Le Yémen devait importer ses fournitures d’Italie, etc. Ibn Saoud conclut un traité avec l’Angleterre le 26 décembre 1915 et reçut la possession non seulement du Nejd, mais aussi d’Al-Hassa, Al-Qatif et Djoubel, en échange de son désintéressement du Koweït, de Bahreïn et d’Oman qui, comme on le sait, sont sous protectorat anglais. Il ressortit officiellement d’une discussion aux Communes du 28 novembre 1922 qu’Ibn Saoud recevait une pension régulière du gouvernement anglais. » Et puis, quand il avait noté, il fermait son cahier, et lorsque son cahier était terminé, il le rangeait et en ouvrait un autre. Une lointaine relation lui avait demandé un jour comment ne pas perdre son temps en prison (surtout quand on est condamné à vingt ans, quatre mois et cinq jours et qu’on a une petite santé). C’est simple, répondait-il, un prisonnier ayant la tête bien faite, à défaut du reste, doit « tirer du jus même d’un navet » ou, si l’on préfère, trouver de l’eau dans le désert. Par exemple, argumentait-il, dans les bibliothèques carcérales on trouvera toujours Rocambole de Ponson du Terrail, les Mystères d’Eugène Sue ou encore Xavier de Montépin — La Porteuse de pain — et, d’un certain point de vue, cela peut servir. « N’importe quel livre, surtout lorsqu’il traite d’histoire, peut être utile. » Il entendait user ses années perdues au décryptage du monde, à sa compréhension. Ainsi, depuis qu’on l’avait incarcéré à cause du socialisme scientifique dont il faisait profession, s’était-il pris d’intérêt pour mille et une matières, merveilles ou abominations, au nombre desquelles le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Entre quatre murs épais, le prisonnier maladif découvrait que les Italiens installés en Égypte étaient deux fois plus nombreux que les Anglais et pas trop mal lotis, que l’Éthiopie indépendante du négus faisait exception dans une Afrique soumise à l’Europe, que son roi Ménélik était un type commeça, que son successeur rusé, le ras Tafari, parvenait à maintenir à égale distance les Anglais, côté Nil, les Italiens, côté Somalie, et les Français, côté Djibouti. L’Éthiopie, remarquait-il, pourrait bien devenir un jour « la clé de toute la politique mondiale africaine, c’est-à-dire le point de friction des trois puissances mondiales (Angleterre, États-Unis, Russie) ». Voilà dans quelles prédictions l’entraînaient ses lectures. Par la pensée, il voguait de Port-Soudan, d’Asmara, des rivages de l’Abyssinie jusqu’aux côtes de l’Arabie à travers la mer Rouge.

La nuit, ses gardiens laissaient la lumière électrique éclairer la cellule a giorno et éreinter un peu plus le captif. « Je dors peu, gémissait-il, je me sens tout ramollo. Lire, même lire ne me tente pas. Comme on dit en Sardaigne, je tourne dans ma cellule comme une mouche qui ne sait où mourir. » Afin d’échapper à l’insomnie, à la fatigue, il se gavait de Quadro-Nox, de Sédormid allylisopropylacetylcarbamide. Mais en journée, afin d’abolir le temps immobile, l’infirme remplissait ses pages de l’écriture nette apprise à l’école élémentaire de Ghilarza. « Rivalités entre Ibn Saoud et Yahya : l’un et l’autre brûlent de promouvoir et dominer l’unité arabe… » Nonobstant ses convictions philosophiques avancées, le prisonnier s’aventurait dans les affaires épineuses de religion : Sunnites contre Chiites, les Wahhabites contre les Zaydites. « Yahya, dans une proclamation du 18 juin 1923, avait posé sa candidature comme calife et champion de la nation arabe. Il parvint, grâce à des entreprises heureuses, à s’assurer le contrôle effectif des nombreux sultanats et tribus de ce qu’on appelle l’Hadramaout et à restreindre de façon notable l’hinterland d’Aden, sans cacher ses vues sur Aden elle-même. » Le prisonnier aspirait dans sa cellule le soleil, le vent, les rivages, les ports qu’il n’avait jamais vus et ne verrait jamais.

Ayant lu abondamment les revues de géographie, de sociologie, de voyages, Jules Verne et La Plus Belle Histoire du monde de Rudyard Kipling, le Sarde emplit trente-trois cahiers de ses notes drues, et puis, ayant souffert plus qu’il ne pouvait, il mourut d’une hémorragie cérébrale avant d’avoir accompli la moitié de sa peine. Son décès fut annoncé en quatre lignes sous les résultats de la loterie nationale. « Mort de l’ex-député Gramsci. » Naturellement, plus tard, son nom fut donné à des places, des rues de Rome, Turin, Milan, Ghilarza ou Scano di Montiferro, et, un demi-siècle ayant coulé, la Poste émit un timbre à son effigie d’une valeur de six cents lires. À ce moment, l’histoire touchait à sa fin.

CHAPITRE 2

Dans lequel il est montré que la géographie éclaire l’histoire du mieux qu’elle peut (et réciproquement).

C’était incontestablement un tour de force pour le député Antonio Gramsci, enfermé dans sa triste prison, de savoir placer Aden sur une carte et disserter sur les destinées de l’Arabie en ses diverses parts, tant à l’époque cette région du monde demeurait ignorée. Plus encore était digne d’admiration, dans ce contexte d’exotisme flagrant, son application à garder en tête les noms des multiples potentats, émirs, chérifs, cheiks, imams et sultans régnant sur ces contrées lointaines, à cerner en peu de mots le jeu guerrier de leurs ambitions, à distinguer derrière eux les appétits et l’action de puissances étrangères.

Il était vraisemblable, sinon probable, que l’Arabie tout entière se présentât aux yeux d’un Européen de façon aussi complexe que l’Europe, ses pays, ses frontières, ses langues, ses coutumes pouvaient paraître étranges au regard d’un Oriental.

La tradition d’une certaine littérature de voyages et de découvertes, telle que l’offrirent en leur temps Le Tour du monde, le Magasin pittoresque ou le Magasin d’éducation et de récréation, se plaisait à avertir le lecteur des incommodités de l’excursion, de l’inconfort de quelques situations, des joies qu’il éprouverait cependant à aller toujours plus avant, et le remerciait enfin pour avoir parcouru en bonne ou douteuse compagnie de si longues distances. Or, partant d’Aden, un point (étant vérifié qu’à la sphère sociale s’applique le postulat mathématique : par un point passent une infinité de droites), le présent voyage, dans un monde de rocs, de sables et de dunes habité de peuples divers au lourd passé, n’est, par sa nature même, pas banal. On y fera à coup sûr des rencontres inattendues, on y croisera forcément des gens hardis, cela au milieu de grands périls. C’est bien le moins que l’on puisse exiger. Mais il se pourrait également que, chemin faisant, se démêlent les causes des effets dans le faisceau des événements, que deviennent intelligibles leurs soubresauts, et qu’en cours de route, ou tout à la fin, on trouve matière à réflexion.

Des territoires de l’Arabie et de leurs contours, on disait à ce moment qu’ils se distribuaient en une somme variable d’États instables, découpés par les contraintes de la géographie, les aléas de l’histoire et la volonté mouvante des puissances d’Occident : à l’est l’Irak où coulaient deux fleuves majestueux, le Tigre et l’Euphrate, où l’on cultivait le blé, l’orge, le maïs, le riz, où s’élevait la ville remarquable de Bagdad, et d’où surgissait le pétrole gluant ; sur la façade méditerranéenne, la Palestine où était Jérusalem, peuplée de Juifs, de Chrétiens, de Musulmans, cité triplement sainte, laquelle posait « des problèmes fort délicats », le Liban voisin, son grand port de Beyrouth, le mont Liban ou « Montagne de Lait », et puis la Syrie où l’on cultivait les céréales, le coton, le tabac, les orangers, les abricotiers, les oliviers, la vigne, où se trouvaient Damas, « cachée dans ses admirables jardins », Alep, « magnifique oasis » ; ensuite la péninsule d’Arabie proprement dite, le royaume du Hedjaz, parallèle au rivage de la mer Rouge, passé sous la coupe de l’émir du Nejd, pays des « redoutables Wahhabites », situé dans une zone des plus désertiques, capitale Riyad ; dans le sud-ouest de la péninsule, le Yémen d’où provenait le fameux moka ; et sur les rivages du Sud, enfin, Aden, port majeur et stratégique sous contrôle des Anglais. En ces gros traits se présentait le tableau que l’on dressait de l’Arabie et de ses marches (les plus pointilleux ajoutant quelques mots sur les principautés sans importance des rivages méridionaux : Oman, la Côte des Pirates, le Qatar et Bahreïn, peuplées de pêcheurs de perles, et le Koweït, toutes soumises à l’influence britannique). Parfois, cette aire géographique et politique fluctuante d’une Arabie bordée de quatre mers sur le continent asiatique — c’est pourquoi on la désignait aussi sous le nom d’Asie occidentale — était étendue, pour des raisons linguistiques et culturelles d’apparente évidence, à l’Afrique septentrionale jusqu’aux rivages de l’Atlantique, c’est-à-dire à l’Égypte, à la Libye, Cyrénaïque et Tripolitaine, et au Moghreb ou Maghreb, qui signifie le Couchant, et comprend la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.

Les Occidentaux qui s’intéressaient de bonne foi à la marche du monde — il s’en trouvait un certain nombre — et regardaient les événements dérouler leur cortège incessant de misères se demandaient si le monde avait finalement une finalité, si la conception téléologique de l’histoire, dominée par la Raison, par l’Esprit universel, qu’ils avaient apprise des meilleurs philosophes et sous la dictée de leurs plus vertueuses émotions, était bien solide sur ses bases et dans ses fondations. Ils se demandaient encore si tous les peuples sur le globe pouvaient se donner la main, comme on aimait à le chanter en des langues variées, s’ils marchaient bien dans la même direction, si leurs destins pouvaient s’accommoder, si la paix et le bonheur sur terre pouvaient un jour, en somme, devenir réalités. D’aucuns maintenaient que oui, d’autres soutenaient que non. Ces interrogations donnaient lieu à de subtiles spéculations, suscitant parfois l’angoisse. Gramsci, dans sa prison de Turi, instruit par ses livres, fatigué par ses maladies, résumait ainsi le point où il s’était arrêté : « Mon état d’esprit synthétise deux sentiments et les sublime : je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté. Je pense, en toutes circonstances, aux pires des hypothèses, pour mettre en mouvement toutes les réserves de volonté et être en capacité de vaincre l’obstacle. Je ne me suis jamais fait d’illusions et je n’ai jamais eu de désillusions. Je me suis particulièrement armé d’une patience illimitée, non passive, inerte, mais animée de persévérance. » C’est ainsi, pensait-il, qu’il pouvait dépasser la dichotomie « vulgaire et commune que l’on appelle pessimisme et optimisme ». « Certes, concluait-il, il y a aujourd’hui une crise morale très grave, mais il y en a eu dans le passé de beaucoup plus graves. » C’était sa façon, du fond de sa prison, d’apprécier l’état des choses dont, par la lecture, il devenait témoin.

Existait en Italie un respecté Istituto per l’Oriente, comme rayonnait au Royaume-Uni le Royal Institute of International Affairs, lesquels se penchaient doctement, chacun selon ses inclinaisons, sur la situation embrouillée de l’Orient arabe. Quoique fort impliquée dans les aventures coloniales, la France ne possédait pas d’institut aussi pointu. Mais les passionnés, ou simplement les curieux, trouvaient à la Librairie orientaliste Paul-Geuthner de la rue Jacob ce dont ils avaient besoin pour se faire une idée. À vrai dire, toutes les nations d’Occident ou presque se découvraient un intérêt en cette région, les Anglais, bien sûr, et les Français au premier chef, les Italiens, mais également les Américains, et jusqu’au Danemark ou à la Suède enneigée. La Suède et le Danemark projetaient de construire des voies ferrées dans les déserts. L’Amérique vendait ses produits manufacturés, cherchait du pétrole. La France, propriétaire provisoire de l’Algérie divisée en trois départements, protectrice tout autant de la Tunisie et du Maroc, lorgnait vers la Syrie et le Liban. L’Italie, installée en Libye, avait des vues sur la Tunisie, louchait vers l’Abyssinie, la mer Rouge, le Yémen. Les Anglais s’incrustaient un peu partout, en Égypte, évidemment, où ils tenaient les leviers de commande, en Palestine, en Transjordanie, en Irak ou Mésopotamie, et ils occupaient au sud l’Hadramaout et, surtout, la presqu’île précieuse d’Aden. « Le génie impérialiste de l’Angleterre apparaît tout entier dans l’empirisme constructif qui préside aux constructions politiques réalisées dans les pays arabes », plaidaient quelques clercs français, ajoutant à l’avantage de leur propre paroisse : « La France poursuit en réalité, avant tout, dans cette partie du Proche-Orient, une politique d’influence culturelle. » Ils vantaient la place incomparable qu’occupait la langue française parmi les élites de Syrie, du Liban, de l’Égypte, et dont même les « agitateurs politiques » faisaient usage pour leur propagande. La politique, dans les pays arabes, était difficile à saisir parce que, assuraient-ils, les mots ne prenaient pas le même sens selon qu’ils étaient prononcés ici ou là.

Sans doute serait-il judicieux de remonter plus en arrière, vers les savants d’avant, aux fins de se familiariser de meilleure façon avec ces zones énigmatiques du globe, car, ainsi que l’affirmait joliment Edme François Jomard, auteur de la Notice géographique sur le pays de Nejd ou Arabie centrale, accompagnée d’une carte : « Pour en éclaircir l’histoire (s’il se peut), le premier pas à faire est d’en perfectionner la géographie. » (Ce savant participa à titre d’expert à l’expédition militaire de Bonaparte en Égypte avec le grade de capitaine du génie.) « Nous avons sujet de craindre, prévenait Edme François Jomard, conscient des difficultés de sa tâche, que les détails géographiques où nous sommes entrés n’aient paru au lecteur extrêmement longs et fastidieux, et surtout d’une extrême aridité ; peut-être nous les pardonnera-t-il s’il considère qu’il s’agit d’un pays presque inconnu, et fait pour exciter l’intérêt par d’anciens souvenirs. » Bien sûr, son exorde n’était pas exempt de coquetterie dans la mesure où l’auteur tenait les choses qu’il écrivait pour nécessaires, utiles, et agréables à découvrir.

Des érudits ou aventuriers venaient garnir de leurs études ou de leurs Mémoires les rayons de bois des échoppes, salons et demeures. Se voyaient collationnés, de cette façon, au gré des auteurs, force éléments pittoresques, superflus ou indispensables à l’appréhension des pays de l’Orient et de leurs populations sujettes à bien des tribulations. La bibliothèque du baron Silvestre de Sacy, professeur de persan au Collège de France et d’arabe littéral à l’École des langues orientales, membre de diverses académies d’Europe, connaisseur de l’hébreu, du syriaque, du chaldéen, des langues sémitiques en général, contenait ainsi, comme il est normal pour un personnage de sa haute condition, sa large culture et ses lourdes fonctions, un nombre très considérable d’ouvrages relatifs à l’Arabie composés en latin, en allemand, en italien et, naturellement, en français, certains parmi les plus anciens, et dont les seuls titres donnaient à penser ou à imaginer, depuis la Descriptio Peninsulæ Arabum du sultan Ismael Abulféda, ou encore l’Histoire des révolutions de l’empire des Arabes par l’abbé de Marigny en quatre tomes, parue à Paris rue Saint-Séverin et rue Saint-Jacques (« C’est un théâtre où on verra un grand nombre d’événements dignes de la curiosité des lecteurs », assuraient en ouverture les libraires adroits à capter l’attention).

Les Suisses apprenaient dans le Cours de géographie ancienne et moderne de Fribourg que l’Arabie était « renommée par ses aromates et ses parfums », dans le Précis de géographie moderne de l’Académie de Genève qu’elle « possède les chevaux les plus estimés qui existent, et l’espèce de chameau appelé dromadaire, qui est d’un grand usage comme monture et comme bête de somme », et que l’« on trouve dans l’Yémen Moka, vers l’entrée de la mer Rouge. On en tire le meilleur café que l’on connaisse. » Les Britanniques frottés à la Modern Geography de John Pinkerton (description des empires, royaumes, États et colonies, avec les océans, les mers et les îles) savaient que « l’Arabie offre encore un vaste champ ouvert aux découvertes », avec cette réserve que « malheureusement on n’y pénètre point aisément : un nombre incroyable d’imams et de cheiks y partagent l’autorité. Ils sont presque toujours en guerre, et ils ne manquent pas de dépouiller les voyageurs. » Voilà, donc, ce qui circulait en Occident sur cette région comme indications, ouï-dire et constatations. Qu’il soit permis encore d’évoquer le Précis de l’histoire universelle ou tableau historique présentant les vicissitudes des nations, leur agrandissement, leur décadence et leurs catastrophes, depuis le temps où elles ont commencé à être connues jusqu’au moment actuel, dans l’édition de 1801, faite à Paris, Bonaparte étant premier consul. L’Arabie, y était-il exposé, s’étend « entre la Palestine, la mer Rouge, le golfe Persique, la Méditerranée et l’Euphrate… Plusieurs royaumes se sont formés et ont subsisté longtemps en Arabie… On ne peut se flatter de savoir exactement le nom des rois de ces contrées, à plus forte raison ignore-t-on leurs actions. » Tel semblait alors l’état des connaissances et du savoir, tant de la géographie que de l’histoire.

Ce qu’il advenait en ces pays, ce qui advint jadis et adviendrait ensuite par enchaînement logique, saison après saison, était par hypothèse chargé de leçons pour les lecteurs d’Occident. C’est en effet vérité de croire que nul, ni aucune nation, n’échappe aux conséquences des événements, contés sans préjugés, avec la bienveillance qui sied aux récits intègres.

D’une manière générale, et ce depuis l’Antiquité, l’Arabie apparaissait divisée en trois parties ainsi nommées : l’Arabie Pétrée, l’Arabie Déserte et l’Arabie Heureuse. Chacun, renvoyant à Ptolémée, le Grec d’Alexandrie, pour en attribuer l’origine, se disputait sur la sagacité de ce partage et le pourquoi de pareilles appellations. L’Arabie Pétrée ou Pierreuse (« The Stoney », disait Pinkerton, à cause des roches granitiques qui constituent son socle) se trouve entre l’Égypte et la Palestine et comprend le mont Sinaï. C’est plutôt à sa capitale, Pétra, merveille taillée dans le roc, que l’on doit son nom, avançaient les Suisses, précisant : « Ce fut dans cette partie de l’Arabie que les Hébreux errèrent pendant quarante ans » (ils se référaient, en Calvinistes sérieux, au Livre de l’Exode, deuxième de la Bible, et à la longue marche de Moïse). L’Arabie Déserte se situe au centre et dans l’Est, l’Arabie Heureuse dans le Sud-Ouest sur les bords de la mer Rouge. « Dans l’Arabie Déserte, soutenait-on à Paris, non sans poésie, ce sont des plaines sans puits, sans fontaines, qui forment une espèce d’océan de sable, soulevé par les vents comme les vagues, et les endroits fertiles, en petit nombre, sont les îles. » Par comparaison, forcément, l’Arabie Heureuse, ou Felix en latin, ne pouvait qu’être opulente. C’était là que se trouvait le royaume de Saba, débordant de richesses selon la tradition biblique. Les avis divergeaient, naturellement, sur ce point comme sur d’autres. Quant au « surnom pompeux d’Arabie Heureuse », expliquait en 1839 Edme François Jomard, cofondateur de la Société de géographie de Paris, « cette appellation semble justifiée par le nom d’Aden que porte l’extrémité sud de l’Yémen » — à quoi il ajoutait en note : « On croit que le mot Éden a la même origine que le mot Aden. » Cela reste à voir.

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SAISON I

Mais enfin, il est évident que je ne suis pas venu ici pour être heureux.

ARTHUR RIMBAUD,

Aden, le 29 mai 1884.

CHAPITRE 3

Où l’on voit les Anglais s’approprier la pointe de l’Arabie et des Français évoquer les gloires napoléoniennes.

Donc, les Anglais ajoutèrent la perle d’Aden à leur Couronne déjà lourde de joyaux. Il fallut, pour cela, tirer au canon de marine de fort calibre. L’officier S. B. Haines de la flotte des Indes, dépendant du gouvernement de Bombay, se chargea des opérations avec succès, prenant prétexte d’un acte de piraterie commis sur un navire marchand appartenant à la bégum, mère du nabab de Madras, protégé de Sa Majesté britannique (il est possible, mais non prouvé, que l’incident ait été fabriqué par le nabab lui-même en vue d’une escroquerie à l’assurance). « Le feu de nos trois vaisseaux fut terrible et destructeur, rapportait le Captain Haines à ses supérieurs de Bombay le 25 janvier 1839. Environ dix minutes après le débarquement de nos troupes, le drapeau britannique était hissé sur le palais du sultan… » Il y resta accroché cent vingt-neuf ans.

« Je ne peux qu’admirer le feu splendide de nos vaisseaux, insistait le Captain Haines. Les pertes de l’ennemi ont été sévères. » La prise d’Aden eut grand retentissement et suscita, de par la configuration du lieu, quelques regards envieux. Vers cette époque, à bord de la Belle Poule, frégate française envoyée par ordre royal recueillir les restes de Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène, se trouvait Emmanuel-Pons-Dieudonné baron de Las Cases, celui-là même qui avait recueilli de la bouche de l’Empereur déchu le récit de ses conquêtes et méfaits. La Belle Poule, vaisseau de soixante bouches à feu, qui naviguait de conserve avec la Favorite au départ de Toulon, passa Gibraltar le mercredi 15 juillet 1840 autour de midi, et cingla ensuite vers Cadix, puis de là au large portée par la brise. Dans leur carré monotone, à l’heure du dîner, les officiers causaient de leurs campagnes, de la politique internationale, des Dardanelles et de l’Orient en général, et c’est ainsi que, de fil en aiguille, ils en vinrent à commenter l’accaparement soudain d’Aden par le Captain Haines. Cet exploit paraissait d’autant plus éblouissant à leurs yeux que les Anglais se trouvaient concomitamment occupés en Afghanistan, comme d’ailleurs l’étaient les Français en Algérie. Les fortifications remarquables de l’ingénieur Foster venu de Bombay, si rapidement mises en état, faisaient leur enchantement. « Aden, assurait le baron de Las Cases, sera un second Gibraltar. » Les tribus alentour d’Aden, affidées au sultan de Lahej, se souciaient peu de Gibraltar, l’ancien Djebel al-Tariq des Maures qu’un coup de main remit à la Couronne de Castille en 1462 et que les Anglais arrachèrent aux Espagnols en 1704 pour le garder toujours. Les Arabes de la mer Rouge n’entendaient pas renoncer à leur propre rocher. À intervalles réguliers, ils tentaient de l’investir en force, de franchir les barrages, et se voyaient invariablement repoussés par l’artillerie de marine et les fusils précis fabriqués à Enfield. De temps à autre, cependant, quelque Anglais imprudent trépassait. Il apparaît que, le 9 mars 1839, un soldat fut assassiné hors les murs par un Arabe nommé Dthoobi dont la trace s’effaça dans les sables. Pareille mésaventure faillit emporter le lieutenant Edmund Alexander Delisser, du 78e Highlander, qui se promenait à cheval, comme tout bon officier britannique, lorsqu’un indigène l’assaillit, mais, plus robuste ou plus agile et au fait des coutumes locales, l’Anglais prit le dessus et expédia son adversaire adpatres d’un coup de sa propre jambiya, le poignard courbe traditionnel. Le corps du mort fut pendu pour l’exemple à Barrier Gate, point par lequel cheminait tout Arabe voulant pénétrer dans Aden.