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Rattrapé par l'adolescence

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Description

Le héros, ingénieur agronome est en mission en Afrique en ce printemps 1977, il bourlingue au gré de son travail.
De retour chez lui à Chanoz en France, entre Bresse et Dombes, il va se faire happer, ou plutôt rattraper par son adolescence et se trouver projeté 15 ans plus tôt, un certain été 1962.
Que s’est-il passé cet été 62 ?
De ce retour, un bouleversement inattendu l’attend, une lettre s’immisce d’une manière peu orthodoxe et particulière dans sa vie, cette lettre va le projeter à son adolescence, cette lettre va lui rappeler cet été 62. Le message qu’elle contient va le bouleverser mais sans l’étonner vraiment, c’est plutôt de retrouver l’héroïne qui l’étonne et l’intrigue, qui est de surcroît en mauvaise posture, très mauvaise posture.
Comment a-t-elle pu faire une chose pareille ?
Cela valait-il la peine de prendre un si grand risque ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312049595
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Rattrapé par l’adolescence
Jean-Luc Cinquin
Rattrapé par l’adolescence
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen© Les Éditions du Net, 2016
ISBN : 978-2-312-04959-5P r é l u d e
A l’aurore de sa vie,
il faut planter l’arbre de son destin,
afin de construire son destin avec audace et détermination,
pourvu qu’il ne nous rattrape pas,
assumer son destin pour en faire une destinée.
L’homme suit son destin comme son ombre,
ou peut-être l’inverse, je ne sais plus,
ou plutôt tout dépend d’où l’on se place.
V a g a b o n d e A f r i c a i n e
CÔTE D’IVOIRE – AVRIL 1977
Ma mission se termine en ce début du mois d’avril 1977 en Côte d’Ivoire, la grande
saison sèche tire à sa fin dans le Nord du pays, le paysage est déjà balayé par ce vent sec
en provenance du Sahara que l’on appelle l’Harmattan. Dès le mois de juin les alizés
humides vont marquer le pas de la grande saison des pluies.
Comme chaque soir je m’installe et m’isole à l’ombre des palmiers et frangipaniers,
ignorant l’agitation qui règne dans la mission, assis ainsi à ma table de brousse sur mon
siège en toile, je rédige mes notes de travail de la journée et je tiens aussi à jour mon
carnet de voyage, je consacre à cette écriture qui est pour moi un rituel, un moment de
détente et de relaxation.
Demain je vais reprendre la direction du sud et retrouver, à Abidjan, les alizés
humides en provenance de l’Océan qui soufflent déjà sur le sud du pays. Ces vents sont
gorgés d’humidité provoquant de fréquents grains et de nombreux orages. C’est ce
qu’on nomme la mousson ou plus couramment la grande saison des pluies. Toute
l’année, le sud est frappé par des brises de mer chaudes et humides qui lui confère cette
douceur de vivre. En fait, le climat du pays varie en fonction du mouvement du front
intertropical qui lui fait subir, tour à tour, le régime océanique et très humide des alizés
du sud, puis le régime saharien des alizés du nord avec l’Harmattan, plus secs. La Côte
d’Ivoire est en fait la zone de transition entre le climat équatorial humide et le climat
tropical sec. Ce phénomène divise le pays en deux zones climatiques principales : le Sud
et le Nord. La Côte d’Ivoire a un climat propice à une agriculture diversifiée, de cultures
vivrières comme le manioc, le riz, les bananes plantain et taro, le mils et le Sorgho ; de
cultures commerciales comme le coton, le café, le cacao, le kola, le tabac, l’hévéa, les
bananes, les ananas, les palmiers à huile, les cocotiers.
Tout en relevant la tête pour réfléchir de la feuille que je noircie, j’observe, pensif,
les enfants qui jouent à même le sol à quelques mètres de moi avec des jouets qu’ils ont
confectionnés avec des objets de récupération et ce qu’ils trouvent dans la nature. Je
souris en pensant que si les petits Français voyaient ça, ils en seraient stupéfaits. Je me
remets à l’ouvrage et j’en reviens à mon écriture.
Ce pays a aussi une tradition pastorale d’élevage de bovins, d’ovins, de caprins et
de porcins, on trouve le long de la côte une activité de pêche plutôt artisanale.
C’est précisément tout ça qui m’amène régulièrement dans ce pays africain. Cette
ancienne colonie française assez loin de mon pays natal la France où je ne vis, qu’une
partie de l’année certes car mes activités professionnelles m’amènent à beaucoup me
déplacer et voyager, principalement sur le continent africain.
De par mon métier d’ingénieur agronome, je travaille et collabore fréquemment
avec les gouvernements étrangers pour optimiser et développer les systèmes de
productions agricoles en place, nous menons des missions de coopération et élaborons
des programmes dans les domaines agricoles et de l’élevage.
J’ai choisi au grand dam de mon père de suivre la voie du « ailleurs » et d’exercer
principalement dans les pays en voie de développement. Lui bien sûr aurait souhaité que
je reste au pays et que j’apporte ma pierre à l’édifice de notre agriculture bressane ou
tout au moins nationale « du cocorico », tradition oblige, mais l’envie de m’investir oùles besoins étaient plus importants et d’aller à la rencontre des autres a été plus forte que
moi. Mais la coopération de notre nation avec ses anciennes colonies me stimule
d’autant plus, elle me permet de sortir des sentiers battus, d’innover et de se remettre en
question au quotidien.
Je suis ce que j’appelle un jardinier de l’éden, j’entretiens, je développe, je préserve
et je fais fructifier cette terre qui est notre garde-manger, il en dépend de notre vie et
notre survie. Je me consacre essentiellement aux domaines agricoles et d’élevage. Je suis
très respectueux de notre terre nourricière, présent des dieux, il y a l’eau, l’air et le ciel
avec son ciel capricieux et cette « science climatique » difficile à prévoir dont il faut sans
cesse composer et s’adapter. Tout ceci me passionne, me fascine, j’y consacre une
grande partie de ma vie et absorbe une grande énergie. Je m’implique et m’investis
entièrement dans mes activités professionnelles.
J’aime ce pays et je m’y sens à mon aise, loin du tumulte de la métropole, apprécie
cette nature luxuriante et ces grands espaces. Dans ce petit village de Tioro près de la
ville de Korhogo dans la région des savanes, où je me trouve, la vie est simple et en
harmonie avec ma conception, mais pour combien de temps encore. Au retour j’ai
promis à ma jeune épouse de me « sédentariser » et rester au pays, pour moi c’est un
sacrifice, un cap auquel je devrai me soumettre et m’adapter. Mais je me réserverai
quelques fredaines et j’effectuerai quelques bordées en terre africaine, ces rares
escapades seront ma bouée d’oxygène pour mon équilibre mental.
***
Notre campement est établi dans l’enceinte de la mission catholique dotée aussi
d’un dispensaire de brousse tenu par les sœurs de la charité. Cette institution est dirigée
par sœur Jeanne, une française originaire d’un village de Bretagne proche de Morlaix. A
soixante-cinq ans cette femme joviale et énergique a un tempérament bien trempé et un
caractère de fer dans un gant de velours. Elle ne se laisse pas manipuler et il est difficile
de lui tenir tête, voire impossible, elle est têtue, rien ne l’arrête pour atteindre son but,
les autochtones ne s’en plaignent pas, ils s’en accommodent. Elle a eu sa vocation vers
la trentaine et depuis elle dispense ses soins et son éducation sur le continent africain et
plus spécialement en Afrique noire. Nous cohabitons dans une ambiance sympathique et
partageons de bons moments forts et simples, nous vivons en communauté où chacun
trouve sa place et son utilité.
– Félix appelais-je ?
– Oui Bouana.
– Puis-je avoir une tasse de thé s’il te plait.
– Tout de suite bouana.
Félix est notre aide de camp, jeune ivoirien d’à peine vingt ans. Le ministère de
l’agriculture comme à chaque mission, met à notre disposition une équipe d’une dizaine
de personnes.
Deux d’entre eux, dont Félix, sont chargés de l’intendance, de la cuisine, du
ravitaillement, du montage et démontage du camp. Les autres sont directement impliqués
dans nos activités, nous les formons, conseillons et les entourons pour qu’ils acquièrent
à terme une certaine compétence et autonomie en la matière.
Deux d’entre eux, Taji et Jawad sont tout comme moi de jeunes ingénieurs
agronomes tout fraîchement diplômés, ils sont d’ailleurs issus de la même école quemoi. Ils ont fait leurs études en France et sont revenus exercer au pays, c’est à eux, cette
jeune relève qu’il incombera ensuite de prendre le relais de nos travaux.
– Tiens voici ton thé bouana.
– Merci Félix, je t’ai déjà dit cent fois de m’appeler Hervé et non bouana. Hervé
c’est mon prénom.
– Oui d’accord bouana, mais c’est difficile, très difficile, c’est comme ça.
Oui c’est difficile, je le comprends aisément après tant d’années de colonisation, il
est difficile de changer les habitudes bien ancrées dans les mœurs. Mais le temps fera
son sillon, j’en suis persuadé, il faut juste un peu de patience, le temps est ici notre allié.
Ce n’est pas du jour au lendemain que l’on peut changer les habitudes, tout effacer et
renverser la vapeur.
– Félix appelais-je encore ?
– Oui, boua…
– Que mange-t-on ce soir ?
– Nous avons préparé avec Alida et Salama une soupe aux cacahuètes et un ragoût
d’antilope.
Félix est ravi de travailler avec les cuisinières de la mission, il bénéficie ainsi des
installations de la cuisine de la mission et cela lui facilite grandement son travail
quotidien. De plus les repas sont partagés tous ensemble en communauté, ce sont de
bons moments de convivialité et d’échange.
– Ragoût d’antilope, c’est un souper de fête. C’est l’antilope que vous avez
renversée ce matin en allant à Korhogo, n’est-ce-pas Félix.
– Oui bwa… Hervé.
– Bien, tu vois, tu y arrives, je veux dire de m’appeler par mon prénom mais pour
le reste, enfin je veux dire pour l’antilope, il vous faut être plus attentif et prudent en
voiture.
Pour les animaux sauvages mais aussi pour le matériel. Les 4L de votre ministère ne
sont pas aussi solides que des 4x4 et votre ministère n’a pas d’argent à gaspiller pour
l’entretien, bien au contraire.
– Oui oui d’accord.
– Ok pour cette fois, mais comme je le dis dans ma devise…
– Oui je sais, il faut être responsable et bien gérer ce que nous avons, affirme-t-il
avant moi.
– Alors Hervé, on se la coule à l’anglaise, tu bois ton eau chaude et en plus par cette
chaleur. Une bonne flag* serait plus adéquate et ferait bien mieux l’affaire avec cette
chaleur et poussière, me lança Lucien en arrivant.
– Détrompe-toi Lucien c’est très désaltérant, plus que tu ne le penses, mais dès que
Marie-Claude sera là nous irons boire cette flag au bar chez « Marzie », c’est notre
dernier soir il faut arroser notre départ et noyer notre nostalgie.
– Tiens, ben justement la voilà qui arrive, range tes crayons et allons-y illico et de
surcroit j’ai une de ces faim de loup ce soir, je dévorerai un poulet entier à moi tout
seul. »
– Euh ! Lucien, ben ce sera de l’antilope faudra t’en contenter, nous avons un
ragout d’antilope au menu de ce soir.
– Comment ca se fait ? D’habitude on ne chasse pas ces bêtes là et encore moins en
manger ce sont des espèces protégées.– C’est Félix avec Alida, en allant en ville au ravitaillement ce matin, l’antilope n’a
pas pris le passage piéton pour traverser la piste et vlan la 4L l’a culbutée.
– Nom de dieu, mais c’est une aubaine et bonne initiative ça pour améliorer
l’ordinaire, j’en salive déjà et…
– Ce n’est pas bientôt fini votre langage de charretier et de blasphémer vous deux,
interjette sœur Jeanne toujours à l’affut. Et ensuite on n’appelle pas le bon dieu comme
tu le dis Lucien, si tu veux le voir rends-toi à la chapelle et tu le trouveras près de l’autel.
– Oui ma sœur, nous répondons en cœur et nous nous éclipsons comme deux
repentis
Nous sommes trois français à participer à cette mission, Lucien lui est un Auvergnat
natif d’un petit village près de Clermont-Ferrand, quant à Marie-Claude elle est près de
Toulouse, nous nous connaissons bien et nous nous entendons bien, nous formons une
équipe soudée, homogène et complémentaire.
– Salut les hommes, alors on a déjà quitté le pont et on fait les garnements, s’écrie
Marie-Claude qui a assisté à la scène.
– Eh oui ! Demain nous levons le camp et retour sur Abidjan, demain soir nous
serons à Bouaké. Allez nous allons la boire cette flag. Ce soir je vous signale que nous
avons un vrai festin de roi, l’antilope que Félix a embrassée ce matin avec la 4L. Notre
brigade de cuisiniers et cuisinières l’ont cuisinée en ragoût, informe.
– J’en salive déjà, je sens que je vais avoir un appétit de lionne. J’en suis toute
émoustillée.
– Rappelle-moi le numéro de ta chambre, j’irai éteindre le feu si tu veux,
s’engouffre Lucien.
– Ah ! Vous les hommes vous avez toujours l’esprit déplacé, vous ne pensez qu’à
ça. Patientez encore quelques jours et vous allez retrouver vos bouénis et votre vie bien
rangée, répond-elle taquine. Mais vous pouvez toujours essayer si vous le voulez, enfin
si vous le pouvez car je vous rappelle que je partage la chambre de sœur Jeanne. Je
pense qu’elle serait ravie de vous rappeler les méfaits de la luxure comme elle le fait
avec les villageois. Voulez-vous que je vous en donne un aperçu ?
– Bien essayé Lucien, dit-je riant.
– Je serais ravie de quoi… intervint Sœur Jeanne qui nous observait.
– Oh ! Rien ma sœur, nous avons prévu d’aller en ville juste boire une dernière flag
avant le repas, esquive timidement Lucien.
– Bien, bien mais ne traînez pas l’heure du repas c’est à pétante, précise sœur
Jeanne en souriant.
– Bon allons-y vite, sinon nous allons y être pour notre pomme et ce n’est pas de
l’antilope que nous mangerons ce soir, je crains que nous allions rôtir en enfer, soupire
Lucien.
– Fééliiix, criais-je ?
– Oui boua…, (je pointe du doigt en sa direction pour lui rappeler de m’appeler
Hervé)… Hervé.
Nous nous installons tous les trois en passagers dans la 4L et je lui lance :
– Chauffeur chez « Marzie » et au pas de course.
– Mais…
– Pas de mais, prend le volant et en route, nous allons fêter dignement notre départ.
Nous démarrons en trombe et prenons la piste chaotique en direction de la ville.Comme on dit par ici, la piste est gâtée, ça veut dire que la piste est abimée et qu’il y a
des nids de poules.
Assis à l’arrière de la voiture avec Lucien, je me laisse aller à la rêverie en cette fin
de journée en regardant défiler par la fenêtre ce paysage à l’atmosphère chaud et
lumineux, magique et enchanteur. Même l’air est différent de chez nous, la métropole,
l’air que l’on respire ici a une odeur à la fois parfumée et sucrée qui vous pénètre et
vous envoûte.
Le soleil décline à l’horizon en déployant toute sa panoplie de dégradés de rouge,
jaune, orange, marron avec un éventail de vert et le tout sur un sol latéritique. C’est un
spectacle grandiose et inoubliable que l’on ne voit qu’ici en Afrique.
Nous arrivons au bar chez « Marzie », Félix se gare devant ou plutôt se pose.
MarieClaude souhaite faire quelques emplettes et ramener comme à son accoutumée des
souvenirs pour elle et sa famille. Elle aime se choisir des objets qu’elle arrangera chez
elle, de manière à lui rappeler la tranche de vie passée ici ou là et qui figera ce moment.
– Tiens ! Ben moi aussi je vais en profiter pour faire de même et aller choisir
quelques toiles de Korhogo. Ce serait dommage de ne pas acheter de ces toiles
ornementales de coton écru qui sont un bel exemple d’art africain et cette tendance est
justement originaire d’ici, Korhogo, la plus importante ville du pays Sanoufo.
Quelques minutes plus tard, nous retrouvons Lucien déjà attablé en grande
discussion en nous attendant. Nous nous asseyons à la table bancale dans le coin de la
salle, le bâtiment est austère mais la décoration ingénieuse, du style patchwork, rehausse
le lieu dans une ambiance très africaine donc colorée et faite de beaucoup d’objets de
récupération, bricolés et rafistolés pour une deuxième vie.
– Tu n’as rien commandé encore, interjette Marie-Claude.
– Non, comme tu le vois, je vous attendais, je crois que la soirée va être longue, il
faut y aller « piola piola » Je faisais la causette avec Zaina.
– Tu ne faisais pas plutôt tantie* avec elle mon canard assoiffé, lui lançais-je.
– Non, même pas vrai, rétorque Lucien.
Zaina revient à notre table et nous lance un :
– Bonjour les toubabs*, comment allez-vous ce soir ?
– Bien, lance Marie-Claude.
– Très bien, nous sommes sur le départ, demain nous levons le camp, dis-je en
soupirant. En attendant sers-nous une tournée, pour moi ce sera une flag.
– Pareil pour moi bien sûr, dit Lucien.
– Pour moi aussi, renchéri Marie-Claude.
– Dites la compagnie mais au fait où est passé Félix ?
– Ton galant, il est là-bas derrière toi, me précisa Zaina en nous servant nos flags, le
beau Félix palabre* devant les gazelles* du quartier.
– Félix viens trinquer avec nous ?
– Tout de suite j’arrive… Hervé.
– Prends un verre avec nous, non non pas de mais nous insistons.
– D’accord, ce sera une sucrerie* pour moi.
Félix ne boit jamais d’alcool, c’est certainement pour ça qu’il fait aussi office de
chauffeur au ministère. Comme il le dit avec humour mais le plus sérieusement du
monde, il ne veut pas que les démons prennent possession de son corps. En fait il neveut pas être saoul et être sous l’emprise de l’alcool, car il sait et voit autour de lui les
méfaits : on commence par un verre et puis deux et ainsi de suite…
Car être saoul représente pour eux de ne plus être maître de ses actes, de son
comportement et ça ne va pas de pair avec leur culture et leurs croyances. Pour une fois
les superstitions ont du bon, les prédications des vaudous sont prises très au sérieux
dans ces contrées reculées de l’Afrique de l’Ouest.
– Ma petite princesse d’ébène, lançais-je à Zaina, tu nous sers la petite sœur jumelle
s’il te plait.
– Eh bien ! En voilà des familiarités, me dit Zaina en souriant.
– Ce sont des hommes, seulement des hommes, renchérit Marie-Paule, au bout de
deux mois passé ici, ce n’est plus avec la tête qu’ils travaillent, le niveau a bien baissé.
– Tu veux dire que…, s’essaye en vain Lucien ?
– Je veux dire que vous allez retrouver vos bouénis et que là on ne vous tient plus,
vous êtes comme des fauves en cages. Et pour aller plus loin, pour être plus précise,
vous avez la zigounette qui vous démange et vos envies sont comme l’aiguille d’une
boussole qui désigne le nord.
– Ben, bon changeons de sujet, sinon on va nous resservir le couplet de sœur
Jeanne sur la luxure, enfin la bagatelle. Et ça commence à être du réchauffé.
– Oui, tiens en parlant de réchauffé, n’oublions pas l’heure du repas, sinon ce ne
sera pas un couplet que sœur Jeanne nous servira, mais plutôt un chapelet de
« sermonades » houlala, rappelais-je.
– Oui, surtout que pour le dernier soir nous aurons certainement droit à quelques
festivités à la mission, je n’en doute pas, s’inquiéta Lucien. Les villageois vont en
profiter pour organiser un bal poussière*, il ne faut pas les décevoir, allez une dernière
tournée pour la route et faire passer la poussière de la journée.
Le retour se fit dans le calme absolu, nous étions à la fois fatigués par cette longue
campagne dans le pays et pensifs de retrouver prochainement notre quotidien et nos
habitudes. Chacun était déjà sur son lendemain avec tristesse et nostalgie, c’était le
même refrain à chaque fois et nous ne pouvions nous y habituer, c’était comme ça.
De retour au campement au moment où le soleil déclinait à l’horizon, nous nous
attendions à une ambiance festive, certes, mais une surprise nous attendait. Nous
trouvons en arrivant une foule dense, compacte qui se tient ci et là dans l’enceinte de la
mission, à notre grande surprise et étonnement tout le village doit être là, vu le nombre
de personnes. Au sourire entendu de Marie-Claude, je comprends qu’elle est dans le
secret des dieux, il est vrai qu’elle dort plus près que nous du bon dieu, apparemment
les réjouissances seront plus importantes que ce à quoi nous nous attendions.
A notre arrivée les gens commencent à entonner tous en cœur une chanson
traditionnelle au son des tam-tams dans une ambiance… ouf !… Qui vous prend là,
vous assaille, vous pétrifie, vous subjugue et vous charme. La joie et la bonne humeur
se lisent sur les lèvres de chacun et chacune.
Toute notre équipe est rassemblée et nous entoure à notre descente de voiture,
même les religieuses, infirmières et les malades valides sont tous là en rang d’oignons, je
sens Lucien se raidir, non, on ne va quand même pas chialer, nous vivons un moment
exceptionnel, le réel et l’irréel à la fois, on est pris là, soulevé et emporté.
Notre équipe est ici à nos côtés ça nous touche et nous flatte, je comprends
maintenant leur refus de venir trinquer en ville avec nous. C’est leur manière à eux, ainsi
qu’aux villageois de nous remercier du travail accompli ici, et commencé il y a deux ansauparavant dans cette région reculée. Nous réalisons que nous avons atteint une étape,
nous sommes à un changement important pour eux et ils l’ont très bien compris. Pas
besoin de paroles, ni de grandes explications, nous le lisons dans leurs yeux comme
dans un livre ouvert, ces gens sont sincères et généreux.
L’émotion est palpable et présente dans les deux camps, nous sommes à un
carrefour, à la croisée de nos chemins respectifs et justement nos chemins se séparent
maintenant, chacun doit et va prendre une direction différente.
Maintenant sur le terrain c’est notre équipe ivoirienne qui va prendre le relais pour
pérenniser ce qui a été mis en place, surtout étendre et développer ce que nous avons
fait ici et là avec eux, pour le généraliser géographiquement à d’autres régions. Nous
avons travaillé ensemble sur une demi-douzaine de sites et secteurs pilotes répartis sur le
territoire national, nous réalisons là maintenant que nous inscrivons le mot fin, que nous
avons ce mot fin entre nos mains.
Nous avons le cœur serré, Lucien lui si imperturbable et détaché d’habitude a la
larme à l’œil et se tient tout penaud.
Fin de notre séjour ici et nous en inscrivons le mot fin, nous n’avions pas réalisé, ni
pensé dans le feu de l’action à cette issue, pourtant inéluctable de cet instant. Nous
sommes pétrifiés, figés et partagés entre joie et tristesse. Je lance un regard à Lucien qui
est dans un autre monde, une autre planète à se demander ce qui lui arrive. Je me
détourne ensuite vers Marie-Claude tout aussi saisie, elle me fait comprendre du regard
qu’à la fin des chants il faudra dire quelques mots. Je comprends qu’il faut que ce soit
un homme et je ne peux pas compter sur Lucien qui est toujours sur orbite, je vais donc
m’y coller et improviser.
Toute la mission est rassemblée au garde à vous, sœurs, infirmières, cuisinières,
malades. Tous sont à l’unisson, nous tous qui avons œuvré pour mieux exploiter la terre
et mieux gérer le bétail, mieux tirer profit de tout, nous avons fait ça pour eux, avec eux.
Chez nous en métropole cela parait et est naturel, mais ici, au cœur de l’Afrique, c’est un
tout autre contexte, un tout autre message, une toute autre signification.
Cultiver cette terre aride et capricieuse demande beaucoup de patience, de
détermination et d’imagination, le travail est âpre sans aucune garantie de résultat, le
terre demande de s’adapter avec les humeurs climatiques, la contrainte des animaux
sauvages et des insectes dévastateurs, de fournir des efforts pour réaliser des prouesses à
la force du poignet et la sueur du front.
Bien sûr nous réalisons ça pour eux, c’est notre travail, notre job, nous effectuons
des choses normales et classiques, rien d’extraordinaire. Ces gens autour de nous
viennent nous en rendre grâce aujourd’hui, nous comprenons mieux ce que sœur Jeanne
et les autres sœurs ressentent dans leur quotidien, elles qui œuvrent pour soulager ces
gens de leurs maux et leur transmettre un certain savoir-vivre et une éducation.
Je trouve dans la mission de ces sœurs une noblesse et les sacrifices qu’elles font
méritent le respect et plus important encore, elles donnent et consacrent leur existence
ou une bonne partie. Pour moi il n’y a pas de commune mesure entre ce qu’elles font et
ce que nous faisons. Elles sont, je pense, « rétribuées » chaque jour un petit peu en
retour de ce qu’elles dispensent et reçoivent chaleur et bonté, ce qui les aide, j’imagine,
dans l’accomplissement de leur mission dans leurs tâches quotidiennes.
En tout état de cause nous vivions ici tous en parfaite harmonie et communion,
mais à la différence de nous, les sœurs en reçoivent chaque jour un peu de
reconnaissance d’une manière distillée, à petite dose, à l’inverse de nous qui prenons le
« paquet » « le gros paquet » comme ça d’un coup en pleine figure. Cà vous déstabilise,il faut se frayer un chemin et résister à ce vent fort qui vous prend par surprise, il faut
lutter et s’accrocher pour résister à ce qui vous submerge. C’est comme si vous preniez
un gros paquet de mer à votre première sortie, un gros grain quoi, ça vous secoue, ça
déménage.
Puis soudain les chants s’arrêtent, suivi du calme des tam-tams qui s’interrompent à
leur tour, faisant place à un silence sourd et pesant, un silence sourd et pesant pour nous
mais pas pour eux, car c’est naturel ils vous regardent et vous dévisagent, ça fait partie
de leurs personnages. Ils semblent nous dire, nous vous avons montré et exprimé notre
reconnaissance, à vous maintenant de nous dire comment vous l’avez reçu et ressenti,
oui c’est, comme un jeu de rôle. Ils ne sont pas pressés, ils ont tout leur temps et
semblent nous dire prenez votre temps, nous attendons.
Durant les quelques secondes qui suivent me semblent de longues minutes, de très
longues minutes, je regarde tous ces gens nous dévorant du regard avec des yeux qui
scintillent dans la pénombre aux seules lumières des feux de bois allumés pour
réchauffer leur pitance.
Dans cette nuit qui maintenant a déplié son grand manteau noir, des centaines de
paires d’yeux sortent de cette pénombre, ces yeux brillent et nous dévisagent. Ils
attendent patiemment qu’il se passe quelque chose. Ils donnent l’impression de fauves à
l’affut, guettant tranquillement une proie en sachant qu’elle ne peut leur échapper.
Ils attendent tout simplement une réaction, tranquillement et patiemment, ils sont
venus pour ça. Cette ambiance est déstabilisante pour nous les toubabs.
– Lucien ? Interpelais-je discrètement.
Pas de réponse, il me fait juste un signe d’une main crispée voulant me dire, je ne
suis pas là, débrouille-toi. Lucien pétrifié s’est transformé en statue, cristallisé en
quelque sorte, il dégouline de sueur et ce n’est pas à cause de la chaleur. Quant au même
moment Marie-Claude me donne un discret mais sec coup de pied à la cheville pour que
j’agisse.
Bon, ben quand faut y aller, faut y aller, même quand l’eau est trop froide. Je sors
de ma torpeur mais le silence est toujours aussi pesant. Je prends mon plus beau sourire
et m’avance à pas compté vers Taji et Jawad.
Je ne sais quoi faire, ni quoi dire, tous ces gens attendent seulement une réaction,
quelque chose de nous mais quoi et surtout comment, un discours ils n’en ont que faire
et de plus certains ne comprendront pas ce que je dis car ils sont bien plus à l’aise dans
leur dialecte.
Quand tout à coup en regardant sœur Jeanne la lumière me vient. Je me place entre
Taji et Jawad, je les prends tous les deux par les épaules et je dis seulement ces quelques
mots salvateurs.
– Nous sommes tous trois très heureux de votre reconnaissance, d’avoir partagé ces
bons moments au sein de votre village et de votre communauté.
Je laissais le temps à Jawad pour traduire mes paroles dans leur dialecte pour ceux
qui ne comprennent pas le français.
Je repris :
– Nous sommes aussi heureux d’avoir pu contribués à l’élaboration et la mise en
place de ce projet ambitieux qui est amené à s’étendre et se généraliser
géographiquement sur votre territoire de la Côte d’Ivoire.
Je suis persuadé et même convaincu que les aménagements de développement mis
en place ici, vous saurez les appliquer, les exploiter, travailler dans ce sens et vous lesapproprier pour le bien de votre communauté.
Traduction dans leur dialecte.
J’enchaine avec ferveur.
– Aujourd’hui je vous dis solennellement, (À ce moment-là, je sens Lucien réagir et
sursauter, il reprend enfin ses esprits) que nous croyons en vous, vos capacités et pour
pactiser ce moment, nous allons transmettre le flambeau à Jawad et Taji, ceux sur
lesquels vont reposer désormais la responsabilité de la pérennité de notre travail et notre
collaboration avec vous tous, et bien sûr sans oublier l’équipe toute entière dévouée et
impliquée, tous ensemble pour un but commun, faire fructifier votre agriculture et
l’élevage pour votre indépendance et survie.
Traduction dans leur dialecte.
Je sais qu’ils feront preuve de rigueur, de méthode et d’organisation. Ils
travailleront en ce sens pour votre autonomie de vie pour vous permettre de prendre
maintenant votre avenir d’Ivoirien en main.
Ils y arriveront, oui certes, mais pas seuls, il faudra la contribution de chacun de
vous avec plus particulièrement l’aide précieuse de toute l’équipe en place qu’il faudra
étoffer. Cette équipe a acquis au cours de ces deux années de cette fructueuse
collaboration, le savoir, les connaissances et la compétence, elle a reçu tous les outils
pour mener à bien et accomplir la suite de cette mission qui vous est confiée
aujourd’hui.
Nous continuerons cependant à superviser et vous épauler dans votre action.
(Traduction dans leur dialecte.)
Pendant que Jawad traduisait, je réfléchissais et cherchais une idée ou un objet pour
matérialiser cette transmission…
Soudain, je sentis au travers de la poche de ma saharienne, l’objet qui ferait
l’affaire.
– Suis-moi bien Lucien et fais comme moi, lui lançais-je en douce.
Je repris la parole :
– Pour matérialiser cette transmission de flambeau que nous vous passons
aujourd’hui, tout comme le ferait un athlète ; Jawad je te donne en guise de témoin ma
boussole – Lucien est de nouveau avec nous – il sort la sienne et la donne à Taji.
Jawad et Taji sont surpris et fiers car ils savent que nous tenons à cet objet dont
nous leurs faisons cadeau, ils ont les yeux pétillants de joie et brillants comme des
étoiles, ils reçoivent ces instrument de mesure avec fierté et respect. Ce sont des
boussoles clinomètres forestières de relèvement, ce sont à leurs yeux comme des bijoux
précieux que nous leur offrons et ils en sont fiers et honorés. Ces objets représentent
pour eux un cadeau d’une grande valeur.
Nous nous congratulons ainsi qu’avec les membres de l’équipe, les villageois crient
et applaudissent. A cet instant sœur Jeanne qui avait regroupé les enfants leur fait
entonner un chant qui embrasa l’atmosphère. La fête pouvait commencer.
Les gens s’approchèrent de nous, ils nous encerclèrent et ils discutaient entre eux,
échangeaient un point de vue, ou donnaient un avis, maintenant ils voulaient nous
toucher, ils voulaient toucher et palper cette différence. Ces villageois voulaient toucher,
palper du toubab, de l’homme blanc, tâter à leur tour le réel et l’irréel.
Sœur Jeanne s’approcha de nous à son tour et nous étreignit avec amour et
complicité.Elle me glissa à l’oreille :
– Tu as très bien parlé Hervé, ton message était juste et généreux, plein d’allant et
d’entrain. Tu diras à la civilisation de la métropole qu’ils ne sont pas si sauvages que ça,
ces Africains. Ils sont sensibles, entiers et généreux, ils ont juste besoin qu’on leur
montre le chemin pour les guider vers un monde plus confortable et meilleur. Tu
comprends maintenant ce qui m’anime et m’illumine, la richesse est là, il faut juste
savoir la regarder et la cueillir, tout passe par le partage.
– Oui, Jeanne, oui, oh ! Pardon ma sœur, oui sœur Jeanne.
Ce moment intense en émotion restera gravé dans nos mémoires de toubab. Ces
gens n’ont rien, possèdent si peu de choses et pourtant ils nous offrent le peu dont ils
disposent, ils nous ouvrent leur cœur et nous donnent leur confiance.
Marie-Claude s’approche de moi à son tour, je vois dans ses yeux humides, bien
que dans la confidence, elle est touchée et bouleversée par ce que nous venons de vivre.
Elle m’informe qu’elle avait pris l’initiative hier d’envoyer Jawad et Taji en ville acheter
des boissons sur notre compte et qu’il y en avait pour tout le monde. Je la félicite de
cette délicate attention, les femmes pensent à tout.
La musique reprend aux sons rythmés par les tam-tams, les chansons expriment ce
que les gens ressentent et les mélodies se déroulent comme des 45 tours.
Tout le monde trinque, Marie-Claude a bien fait les choses, il y a des sucreries*,
des flags* et du bandji*. Les cuisinières ont préparé de l’olloco* et les sœurs passent de
groupe en groupe avec leurs bassines remplies. Je savoure ma flag et déguste l’olloco*
en me laissant bercer par cette ambiance chaude et chaleureuse. Je profite de ma
dernière soirée africaine au milieu de la savane.
Puis chacun va s’assoir pour manger, les villageois forment de petits groupes
clairsemés dans la cour de la mission autour des feux allumés pour faire chauffer leurs
repas.
Nous nous sommes attablés sous l’appatame*, entre notre équipe et le personnel de
la mission, les discussions vont bon train. Lucien est redevenu lui-même et papote avec
ses voisines.
Notre dernier repas en brousse au milieu de cette savane, demain, étape à Bouaké et
ensuite Abidjan. Nous y resterons encore trois ou quatre jours pour faire l’administratif
au bureau de la représentation de l’agriculture avant de nous envoler pour la France.
La soupe de cacahuètes est très gouteuse et nourrissante, c’est d’ailleurs une des
difficultés auxquelles les religieuses doivent faire face pour composer chaque jour des
repas complets pour la troupe de la mission, elles ne disposent pas de gros moyens pour
ce faire.
Avant notre départ nous avons pris soin de laisser toutes nos provisions et aussi de
recomposer le stock du garde-manger de la mission, la réserve était pleine de victuailles.
Sœur Jeanne nous en était très reconnaissante, c’était pourtant le moins que nous
puissions faire, elle nous avait accueillie, ce pied à terre avait été précieux pour nous et
une base solide et confortable pour nos activités.
J’observe Félix, assis à l’autre bout de la table qui, comme à son habitude, palabre
auprès des cuisinières. Il raconte en y mêlant la gestuelle l’exploit de son bon coup avec
l’antilope.
– Félix, au lieu de raconter tes exploits, sers-nous donc ce fameux ragoût que vous
avez concocté. Nous allons juger sur pièce à défaut de pouvoir le faire sur pieds.
Chaque convive apprécie sa ration et mange avec appétit, ce ragoût est délicieux etépicé à souhait, accompagné d’un verre de bandgi, nous nous régalons.
A mesure que la nuit avance les groupes se font plus clairsemés. Les villageois
regagnent leurs maisons, leurs cases et partent comme ils sont venus, tout doucement,
discrètement en s’enfonçant dans la nuit noire, chaude et moite.
Nous ne nous retrouvons bientôt une poignée sous l’appatame, après cette soirée
agitée et festive. Les chants et la musique se sont tus, le calme de la nuit reprend ses
droits, au loin quelques cris d’animaux nous parviennent. Le barrissement d’un
éléphant, un mâle, nous précise Césaire l’un de nos techniciens, les rugissements de
lions chassant certainement, les beuglements d’un troupeau de buffles.
Pour terminer la soirée en apothéose nous prenons un verre de koutoukou* en
grillant une dernière cigarette, c’est détonnant. Après cette journée chargée et riche en
émotions, chacun regagne sa couche pour un sommeil réparateur.
***
Six heures du matin, la nuit replie son manteau noir pour laisser place à l’aurore.
J’enfile mon pantalon, passe un marcel et je sors de la chambre que je partage avec
Lucien. Dehors toute l’équipe est déjà levée et chacun s’affaire à démonter le
campement.
Une bonne odeur de café m’attire sous l’appatame et me sort de ma torpeur. Je
m’en sers une tasse et regarde l’effervescence silencieuse autour de moi. Pas une parole,
pas un mot, chacun exécute sa tâche en silence. Les uns plient le matériel, d’autres le
rangent et chargent les ballots dans et sur nos 4L, les coffres des voitures, les galeries
sont bien remplies et débordent.
J’attrape un fruit et un pain à la farine de manioc, je regarde pour une dernière fois
ce lever du jour, je m’efforce d’enregistrer et graver cette image en la rangeant
précieusement dans l’armoire à souvenirs de ma mémoire, d’en conserver les odeurs et
parfums.
Petit à petit la mission s’anime et reprend vie, elle s’apprête à vivre et dérouler une
nouvelle journée. Je me sers et bois une sucrerie, je grille ma cigarette du matin.
J’entrevois Lucien dans l’encadrement de la porte qui émerge apparemment avec
difficulté. Il s’approche d’un pas lent et hésitant en se tenant la tête à deux mains et
s’exclame :
– J’ai comme le bruit d’un troupeau d’éléphants qui se déplace dans la tête et des
hyènes qui ricanent.
– C’est peut-être les portes de l’enfer qui s’ouvrent à toi pour t’accueillir ou alors
tout simplement les excès des boissons d’hier soir, va savoir, lui lance Marie-Claule en
arrivant.
Lucien ne répond pas, il grogne et marmonne :
– Ben ça démarre fort, je sens que je ne vais pas être à la fête aujourd’hui, ça va être
pénitence.
Voici sœur Jeanne qui revient de sa promenade quotidienne, elle s’autorise et
s’impose une heure de marche chaque matin. C’est son moment à elle et son
échauffement avant ses activités. Elle s’assoit avec nous et prend son petit déjeuner.
Nous en profitons pour échanger nos dernières consignes, nous nous sommes proposés
et engagés à lui faire parvenir du matériel et des choses de première nécessité qui lui
font défaut. A notre retour en métropole, nous allons nous efforcer de collecter pour lamission un certain nombre de médicaments dont nous avons une liste précise. Nous
nous sommes aussi proposés de lui fournir du matériel médical en sollicitant les
hôpitaux, cliniques et autres établissements, lors de leur renouvellement. Elle a besoin
d’une vingtaine de lits, avec literie et de meubles de rangement que nous pensons
trouver auprès des internats lorsqu’ils renouvellent leur matériel. Nous pensons aussi,
mais nous lui en réservons la surprise, collecter des fonds par le canal de notre réseau
professionnel et d’associations locales sans oublier la fourniture de livres et matériel
scolaires auprès des écoles.
Lucien lui a aussi proposé de faire des travaux d’entretien des bâtiments qui
demandent à être un peu rafraichis, son père jeune retraité viendrait cet été avec deux ou
trois copains réaliser ces travaux. Leurs femmes les rejoindraient plus tard pour faire du
tourisme à la fin de leur séjour. Affectueusement elle s’approche de Lucien et lui dit en
désignant sa tête.
– Il doit y avoir beaucoup de monde à l’intérieur, les djembés doivent faire un beau
concert là-dedans, venez avec moi à l’infirmerie, je vais vous donner quelque chose qui
chassera tous ces mauvais esprits et vous remettra d’aplomb, j’ai un remède local très
efficace.
Docilement, Lucien la suit tel un petit garçon obéissant et discipliné. Avec
MarieClaude nous échangeons un regard complice et complaisant de compassion. Nos 4L sont
fin prêtes et alignées cérémonieusement, il est sept heures.
– Départ dans cinq minutes, une longue route nous attend, lance Marie-Claude.
Après les embrassades de rigueur soldant notre séparation, notre convoi s’élance
sur la piste pour un long trajet.
Trois jours plus tard nous sommes à Abidjan et retrouvons l’ambiance bigarrée de
la ville, nous nous frayons un chemin entre les deux roues pétaradants. Ils sont les rois
et les maîtres de la route ici, à nous automobilistes de nous adapter.
Nous arrivons enfin à notre base à la représentation de l’agriculture en tout début
de soirée, éreintés et poussiéreux. C’est une ancienne maison coloniale avec un bâtiment
en forme de U reconvertie en bureaux, chaque coin et espace est utilisé et exploité. Cette
immense demeure est un peu décrépie mais elle a du cachet, les dépendances servent de
garages à voitures et d’entrepôt pour le matériel. Cette propriété est située au beau milieu
d’un immense parc un peu laissé à l’abandon.
Chacun laisse transparaitre sa fatigue résultant de ce long voyage, trois jours de
pistes poussiéreuses et routes cahoteuses ça calme son bonhomme, nos visages sont
marqués. Nous sommes samedi soir et nous décidons de ne pas décharger les voitures
maintenant à l’exception de la nôtre que nous ferons nous-mêmes. Nous aurons notre
dimanche de libre pour nous détendre. Notre équipe quant à elle, est au repos pour une
dizaine de jours après cette campagne sauf Jawad et Taji qui travailleront avec nous
jusqu’à notre départ de jeudi, nous avons encore tant de choses à voir et à faire
ensemble d’ici là. Nous nous promettons de nous revoir mercredi soir avant notre départ
et de manger ensemble, soit ici dans le parc, soit dans un maquis* du quartier.
Nous sommes tellement fatigués que nous avons la flemme de décharger notre 4L
et qu’en définitif nous nous rendons à pieds avec notre baluchon sur l’épaule à notre
hôtel, situé à huit cents mètres de là environ, cette petite marche nous fera du bien et
nous dégourdira les jambes. Nous arrivons à notre hôtel « Le Bananier bleu ». Nous
saluons Méliane et Fuad les tenanciers, nous leur indiquons que nous souperons ici dans
la salle du restaurant après avoir fait un brin de toilette. Nous voulons nous coucher tôt
ce soir.***
Le jour est déjà levé depuis longtemps à mon réveil ce dimanche matin, aujourd’hui
ce sera repos, décontraction et farniente.
Nous décidons de passer la matinée dans le quartier à flâner au marché près du
port. Nous marchons tranquillement dans les allées de ce marché permanent fait de bric
et de broc, les étals sont faites de planches et tôles aux allures de bidonville, certains
marchands vivent là en permanence au milieu de leurs marchandises. Nous y trouvons
tout ce qui fait partie du quotidien, fruits, légumes, vêtements, tissus, accessoires divers,
batteries et ustensiles de cuisines. C’est un village dans la ville, rien de comparable avec
nos marchés de campagne.
Vers midi nous récupérons notre voiture et nous allons déjeuner au « Sheraton »
situé à l’autre bout de la ville dans les beaux quartiers d’Abidjan proches de l’aéroport,
cet après-midi nous farnienterons au bord de la piscine de l’hôtel.
Nous nous installons à une table à l’un des bars de l’hôtel, nous retrouvons la
civilisation – avec ses prix aussi. Nous commandons des cocktails accompagnés
d’amuse-gueules, nous oublions le travail et discutons de choses et d’autres, de notre
famille, de nos projets, de nos passions et occupations.
Marie-Claude nous parle de sa passion pour la randonnée pédestre qu’elle pratique
chez-elle dans le massif des Pyrénées. Elle nous propose de nous retrouver quelques
jours cet été dans la ferme de ses parents situé dans un petit village près de Pamiers dans
l’Ariège. Il y a de la place pour nous coucher, ils disposent de chambres d’amis. L’idée
nous séduit à tous les deux, le rendez-vous est pris, nous en parlerons l’un et l’autre à
nos femmes respectives.
– Je vous présenterai Gérald mon fiancé, nous envisageons de nous marier l’année
prochaine, il en sera fini des déplacements lointains et des voyages.
– Ah ! Toi aussi lui dis-je, j’ai promis à ma femme de rester au pays maintenant.
– Ben, de même pour moi, ma Francine veut un enfant, alors il faudra,… il faudra
bien…
– Allons, allons, c’est la vie, tu sais encore comment on fait les bébés ? Ironise
Marie-Claude en riant.
Nous passons encore un cap, nous sommes encore ici en Afrique, sur le départ
certes, mais l’esprit déjà en métropole.
– Allez, à table, ne nous laissons pas aller et ne nous apitoyons pas sur notre sort, il
faudra trouver d’autres motivations et centres d’intérêts professionnels.
– Plus facile à dire qu’à faire, dis-je d’un air nostalgique.
Nous allons nous installer dans la salle à manger, elle est bondée en ce dimanche
entre les touristes et les hommes d’affaires auxquels se mêlent les gens de la bourgeoisie
locale ainsi que les expatriés.
A la lecture de la carte nous décidons de manger indien, que je qualifierai de
cuisine internationale. La cuisine indienne est très répandue dans le monde avec les
migrations des indiens, c’est une cuisine très influencée par les épices et les herbes qui
s’adapte et s’enrichit des nouveaux arômes, nouvelles saveurs de ces lieux
géographiques de migrations. Nous commandons en entrée un assortiment de samoussas
et de beignets, puis un curry d’agneau au riz accompagné de chapatis, le tout arrosé d’un
bon vin rouge d’Afrique du Sud de la région du Cap. Vin qui n’a rien de comparable
avec nos vins mais ils sont très typiques, à la robe sombre de couleur acajou avec ungoût prononcé et corsé.
Nous sommes décontractés et profitons de ce moment de détente. Nous observons
les gens autour de nous et d’un regard circulaire nous effectuons un tour du monde, il y
a des gens des quatre coins de la planète. Nous évoquons nos souvenirs communs de
nos missions précédentes agrémentés des dernières anecdotes de la campagne qui se
termine, l’ambiance est joyeuse et nous rions de ces bons moments. Nous terminons
notre déjeuner en passant par le buffet des desserts et nous savourons ces douceurs avec
un bon café local, issu de la Côte d’Ivoire, un café tonique qui flatte le palais, composé
d’un bouquet d’arômes délicieusement parfumé et à la saveur subtile.
Ensuite nous nous rendons dans le parc pour faire une promenade digestive. Nous
déroulons ou dévalons les allées mi ombragées dans cette flore luxuriante aux parfums
enchanteurs, végétation composée de palmiers, de cocotiers, de bananiers, de
citronniers, de goyaviers, de manguiers ou encore de papayers, sans oublier de
magnifiques arbres à fleurs tropicaux tels que les frangipaniers, les bougainvilliers. Et
dire que nous nous apprêtons à quitter cet éden.
L’hôtel dispose de tous les loisirs souhaités, courts de tennis, piscine, plage, jeux de
ballons, golf…
De retour de cette balade revigorante, nous faisons quelques achats dans les
magasins de l’hôtel, nous achetons des journaux nationaux et internationaux pour nous
informer de l’actualité du moment, car depuis un mois nous sommes un peu coupés du
monde. Nous faisons le plein de tabac et visitons les magasins de vêtements, de parfums
et de souvenirs, aux prix civilisés donc chers, très chers.
Nous passons l’après-midi au bord de la piscine à éplucher la presse et nous
baigner. Sieste, baignade, lecture, mots croisés, nous profitons pleinement de ce
programme dominical. Vers la fin de l’après-midi Marie-Claude décide d’aller se faire
coiffer au salon de l’hôtel et se faire une beauté à l’institut de la galerie marchande. Dès
l’approche de la civilisation, les réflexes de la féminité reviennent au grand galop, nous
ne la taquinons même pas. Lucien et moi nous préférons ne pas changer notre
programme de farniente, lecture, baignade…
Vers dix-huit heures trente nous allons au vestiaire nous changer et passer une
tenue pour la soirée, nous nous dirigeons, débonnaires, vers les cabines.
– Eh bien ! Alors les garçons, vous snobez les copines maintenant ?
Nous nous arrêtons et nous retournons, et restons stupéfaits, les bras balans, nous
regardons et dévisageons cette jolie femme qui nous interpelle.
– Euh ! C’est bien toi Marie-Claude, bafouille Lucien ?
– Non c’est un mirage et c’est la déesse de l’amour qui vous parle, vous avez
d’autres copines dans le coin les garçons ?
– Ouhaou ! Nous ne t’avions pas reconnue, tu es très belle, lui lançais-je surpris
pour rattraper le coup.
Je donne un coup de coude discret à Lucien.
– Euh ! Oui tu es très belle, très belle, répond Lucien, littéralement sous le charme,
tu as fait quoi de tes cheveux ?
Marie-Claude était devant nous, prenant la pose, comme dans les magazines, sa
nouvelle coiffure lui allait à merveille, elle avait entre autre coupé ses cheveux ; elle était
maquillée et portait un paréo avec un petit chemisier blanc qui mettait en valeur sa belle
poitrine haute et ferme.
– Allons d’abord nous changer et ensuite nous irons boire une bonne flag bien