Reste aussi longtemps que tu voudras
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Description


"Une évidence la frappa : personne ne devait savoir, car personne ne pourrait jamais comprendre. Son secret, qui la hantait depuis son arrivée à Florence, elle devrait l'enfouir en elle. Profondément. Le recouvrir de jolies choses sans importance comme cette promenade avec Marco. De manière à ce que personne ne puisse le découvrir, le lui voler. De manière à ce qu'elle puisse continuer, et vivre. Libre, pour un temps du moins, ici, à Florence."



Nina a quitté Paris sur un coup de tête pour venir s'installer dans ce bed & breakfast du centre de Florence, tenu par son amie de toujours, Hannah. Mais les retrouvailles des deux femmes ne sont pas à la hauteur de leurs espérances : Hannah est aux prises avec sa sorcière de belle-mère et ses problèmes de couple ; quant à Nina, elle refuse d'expliquer les raisons de sa venue et semble fuir la réalité, préférant se laisser distraire par les délices florentins au bras de Marco, un Napolitain pensionnaire du bed & breakfast. Pourquoi Nina a-t-elle quitté la France aussi subitement ? Quels secrets tente-t-elle de dissimuler ? Sous le soleil de Florence, les parts d'ombre et de lumière de chacun se révèlent tour à tour.


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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2018
Nombre de lectures 21
EAN13 9782212599770
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0019€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« Une évidence la frappa : personne ne devait savoir, car personne ne pourrait jamais comprendre. Son secret, qui la hantait depuis son arrivée à Florence, elle devrait l’enfouir en elle. Profondément. Le recouvrir de jolies choses sans importance comme cette promenade avec Marco.De manière à ce que personne ne puisse le découvrir, le lui voler. De manière à ce qu’elle puisse continuer, et vivre. Libre, pour un temps du moins, ici, à Florence. »
Nina a quitté Paris sur un coup de tête pour venir s’installer dans ce bed & breakfast du centre de Florence, tenu par son amie de toujours, Hannah. Mais les retrouvailles des deux femmes ne sont pas à la hauteur de leurs espérances : Hannah est aux prises avec sa sorcière de belle-mère et ses problèmes de couple ; quant à Nina, elle refuse d’expliquer les raisons de sa venue et semble fuir la réalité, préférant se laisser distraire par les délices florentins au bras de Marco, un Napolitain pensionnaire du bed & breakfast. Pourquoi Nina a-t-elle quitté la France aussi subitement ? Quels secrets tente-t-elle de dissimuler ? Sous le soleil de Florence, les parts d’ombre et de lumière de chacun se révèlent tour à tour.
Mélanie Taquet réside à Londres où elle partage son temps entre son travail d’éducatrice et sa passion pour l’écriture et les voyages. Reste aussi longtemps que tu voudras est son premier roman.

Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com



Avec la collaboration de Nolwenn Tréhondart.

Cet ouvrage est paru dans une première édition publiée par Librinova en 2017.

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© Groupe Eyrolles, 2018
ISBN : 978-2-212-59977-0

Che bella Firenze, le sere d’estate, Le luci del centro, le nostre risate… Beh, ma cosa vuoi che ti dica ? Ti voglio bene, anche se ormai è finita…
Brunori Sas, « Lei, Lui, Firenze », vol. 2 Poveri Cristi .

Premier Mouvement
Crescendo


1
S es talons résonnaient sur le lino alors qu’elle avançait d’un pas traînant ; à la voir, on s’attendait presque à entendre trombones et violons jouer une marche funèbre dans ce grand couloir froid. Les gens la dépassaient, exaspérés : il y en a qui ont un avion à prendre si cela ne vous dérange pas ! Le roulement des valises qui glissaient accompagnait les commentaires désobligeants des passants.
Un vrombissement assourdissant la cloua sur place et l’homme qui la talonnait la percuta brutalement. Marmonnant un mot d’excuse à la silhouette qui s’éloignait déjà, Nina Tissier colla son nez aux carreaux. De l’autre côté de l’immense baie vitrée du terminal 2G de l’aéroport Charles-de-Gaulle, un avion décollait.
Le spectacle lui retourna l’estomac. Par quel miracle tenaient-ils en l’air ? se demanda-t-elle, en regardant le lourd oiseau d’acier rapetisser jusqu’à disparaître, avalé par les épais nuages gris qui tapissaient le ciel. Cette question l’avait toujours obsédée, même si une petite voix rationnelle lui soufflait « vitesse », « aspiration de l’air » et d’autres détails techniques incompréhensibles. Ce n’était juste pas normal .
Prenant une grande inspiration, elle continua son chemin de croix vers la porte G26. La file d’attente serpentait jusqu’au milieu de l’allée principale. Elle se plaça à la suite d’un quinquagénaire qui buvait son café, Le Figaro sous le bras. Celui-là même qui l’avait bousculée quelques instants plus tôt. Il l’ignora royalement, mais elle était habituée à passer inaperçue : avec son corps menu et son look jogging-pull oversize, elle n’était pas le genre de femme qui faisait tourner les têtes. Petit à petit, la file s’émacia, laissant apparaître deux hôtesses impeccablement coiffées et aux zygomatiques surentraînés. La plus proche lui demanda :
— Votre carte d’embarquement et votre pièce d’identité, s’il vous plaît, mademoiselle.
Comment parvenait-elle à parler aussi distinctement avec ce sourire figé ? Mystère, pensa la jeune femme en s’exécutant.
— Oh, Nina, quel joli prénom, comme ma nièce ! Merci, bon vol ! lui lança l’hôtesse.
Le sourire de Nina se mua en une grimace peu avenante alors qu’elle déglutissait péniblement. Elle franchit les portes automatiques, suivit les indications des agents et le marquage au sol, fit à nouveau la queue au pied de l’appareil, monta les marches une à une, salua d’autres hôtesses tout aussi impeccablement coiffées, manqua s’assommer en rangeant sa valise dans le coffre au-dessus de sa tête, obligea les deux passagers déjà installés sur sa rangée à se relever, marcha sur le pied de l’un et les affaires de l’autre, s’assit sur le siège 5F, posa son sac à main sur ses genoux, et respira un grand coup.
« Mesdames et Messieurs, bienvenue à bord de ce vol Air France 5071 à destination de Florence-Peretola. Le temps de vol est d’environ une heure trente-cinq minutes… »
La gorge nouée, Nina positionna son casque audio sur ses oreilles et sélectionna dans son lecteur la playlist baptisée « Angoisses aériennes ». Elle n’aimait pas prendre l’avion, depuis toujours. Mais, aujourd’hui, après ce qu’elle venait de faire, la panique était au rendez-vous. Sa respiration était hachée, nerveuse. « Je suis calme et détendue », murmura-t-elle à voix basse. Et crétine de prendre l’avion alors que je suis morte de trouille. Ne pas y penser. Je suis calme et détendue. Calme et détendue. Calme et … VLAM !
Elle sursauta. Les portes étaient dorénavant scellées. Hermétiquement.
Les deux hôtesses se placèrent en début et en milieu de rangée ; une voix préenregistrée demanda l’attention des passagers pendant les démonstrations de sécurité. Nina avait l’impression de regarder des robots inexpressifs au chignon propret exécuter une piètre version de la Macarena . Très rassurant. Le cours de coiffure était-il inscrit au programme de la formation d’hôtesse ? Parce que, là, avoir de cheveux aussi parfaits, c’était limite suspect.
À sa grande déception, elles ne conclurent pas leur démonstration par un « héééé Macarenaaaa », mais passèrent dans les rangs pour vérifier que les passagers avaient bien attaché leur ceinture et éteint leurs appareils électroniques. Nina fit semblant d’obtempérer, mais garda secrètement son casque autour du cou, le volume à fond. C’était la meilleure solution qu’elle avait trouvée jusqu’à présent pour s’éviter une crise cardiaque.
Pendant longtemps, elle avait coopéré religieusement aux injonctions des hôtesses, persuadée que son lecteur MP3 pouvait, d’une façon ou d’une autre, provoquer un crash s’il restait allumé au décollage. Mais, à une soirée, un ami de Julien, pilote de ligne, lui avait expliqué qu’il s’agissait simplement de rester alerte et attentif aux consignes de sécurité du personnel navigant en cas de problème. On ne peut pas se montrer plus réceptif à la sécurité que moi, avec ou sans Chopin , se dit Nina, en vérifiant par le hublot que les réacteurs n’étaient pas en feu.
Quant au téléphone portable, le problème ne se posait pas : celui-ci était éteint depuis qu’elle avait quitté son appartement parisien. Elle n’avait même pas prévenu Hannah de son arrivée. Nina se rassura. C’était probablement mieux ainsi. Que dire ? Comment lui annoncer ?
L’avion se mit en position sur la piste. Les réacteurs commencèrent à rugir, l’appareil avança, prit de l’élan, puis quitta la terre. Nina s’enfonça dans son siège et se mit à compter à voix basse, cramponnée aux accoudoirs. Un, deux, trois, quatre, cinq … Elle essayait de se raisonner. Je suis à cinq rangées de l’issue de secours la plus proche… Ce bruit-là, c’est le train d’atterrissage qui se replie… Cet autre bruit, c’est mon cœur qui bat trop vite, trop fort… La secousse, c’est parce qu’il y a du vent… Tout est normal… Je suis calme et détendue…
Elle pensa au nombre d’avions qui volaient en ce moment même dans le monde. Chaque jour, c’est la même chose, ils décollent et se posent sans problème. Je prends plus de risques le matin en conduisant ma voiture… Vingt-huit, vingt-neuf, trente… Je suis calme et détendue…
Malgré la peur, elle ne pouvait s’empêcher de regarder par le hublot. Fascinée et terrifiée à la fois, elle respirait doucement en contemplant les paysages qui défilaient. Quarante-trois, quarante-quatre, quarante-cinq … Le sol s’éloignait, les bâtisses imposantes de la campagne parisienne lui rappelaient les Lego de son enfance. À quatre-vingt-deux, les premiers nuages balayèrent la carlingue.
Une question parasitait son décompte : si on s’écrase, ai-je une chance de m’en sortir ? Ne pas y penser ! Je suis calme et détendue… Cent sept, cent huit, cent neuf, cent dix … La jeune femme se concentrait sur sa respiration et sur les chiffres qui défilaient lentement dans sa tête. Elle essayait de les matérialiser, de les toucher. Ses doigts étaient blancs et contractés, sa nuque tendue. Elle jetait des coups d’œil anxieux en direction du personnel de bord, qui avait désormais tiré le rideau bleu. Je suis calme et CONNE ! Non ! Détendue ! Je suis calme et détendue , tentait-elle de se persuader alors que son corps raidi amortissait les secousses de l’appareil. Ils traversaient l’épaisse couche nuageuse qui recouvrait la France et des scénarios catastrophes troublaient son exercice de relaxation : aile qui se cassait, avion qui se désintégrait en plein vol, réacteur qui explosait…
Soudainement, une pensée étrangère s’insinua en elle, levant un voile sur son angoisse. Voilà . Elle était partie. Sans trop savoir ce qu’elle allait trouver. Plus de marche arrière possible. Elle s’étonna de ne rien ressentir. Ni culpabilité ni remords. Mais elle savait que son stress aérien avait tendance à phagocyter toute autre émotion. Elle reprit sa respiration. Recommença à compter. Cent soixante-quatre, cent soixante-cinq…
— Are you okay ? s’enquit sa voisine, une Américaine d’environ soixante ans, épaisse, à la voix rauque et au regard chaleureux.
Les voisins d’avion revêtaient une importance particulière pour Nina. Elle savait qu’ils seraient, en toute probabilité, les dernières personnes qu’elle verrait avant de mourir dans d’atroces souffrances. Elle les préférait charnus, parce qu’il lui semblait plus plaisant de perdre la vie dans une moelleuse paire de bras douillets.
— Oh yes, don’t worry, I’m just scared of flying, lui répondit-elle dans un sourire crispé et un anglais parfait. J’ai juste peur de l’avion . À ce moment-là, le signal lumineux de la ceinture s’éteignit. Déjà, on entendait le clicliclic des boucles de ceinture qui sautaient. Les premiers passagers commencèrent à se déplacer, notamment le quinquagénaire pressé qui effectuait des exercices d’étirement au beau milieu de l’allée, une tasse en carton fumante à la main. Nina savait que, statistiquement, la majorité des accidents aériens se produisait pendant les phases de décollage et d’atterrissage, mais elle ne parvint pas à se détendre pour autant. L’Américaine continuait :
— Mon mari aussi a peur de l’avion. Il est assis là-bas. D’ailleurs, c’est pour ça qu’on ne se met pas côte à côte, il est tellement stressé qu’il me rend nerveuse. Vous venez d’où, vous ? Nous, de Seattle, quatorze heures d’avion jusqu’à Paris. C’était long ! Heureusement, j’ai bien dormi, je dors toujours bien en avion. Puis, là, encore une heure et demie jusqu’à Florence. Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est rien du tout ! L’important, c’est de bien respirer, et d’essayer de se dé-tendre ! Vous venez faire quoi à Florence ? Nous, nous allons visiter la famille, car mon mari et moi avons des origines italiennes…
— Madame, bonjour ! Thé, café, boisson fraîche ?
L’arrivée providentielle de l’hôtesse coupa court au monologue de l’Américaine, qui commanda un Coca Light et un sandwich au saumon. Nina se contenta d’un verre d’eau. Elle en profita pour revisser son casque sur ses oreilles et prendre un air très absorbé en contemplant la vue à travers le hublot. Le soleil brillait d’une chaleur froide dans l’azur du ciel, et l’ombre de l’appareil entachait le blanc immaculé des montagnes nuageuses. Elle aurait tenté d’attraper du bout des doigts cette intrigante crème chantilly, si ses boyaux n’avaient pas été aussi vrillés par l’angoisse. Du coin de l’œil, elle voyait que sa voisine essayait de capter son attention. Son triple menton remuait comme de la gelée au moindre mouvement, une grosse goutte de mayonnaise pendait à la commissure de ses lèvres.
Nina ferma les yeux et essaya de ne pas penser. Elle n’avait pas envie de discuter, pas envie de réfléchir, pas envie de répondre à des questions. Que venait-elle faire à Florence ? La réponse s’imposerait d’elle-même. Elle sentait son malaise grandir comme un trou noir et engloutir tout le reste. Elle l’ignora, Chopin l’enveloppa. Concerto pour piano n° 2 en fa mineur . La culture musicale de Nina n’était pas très large, surtout en matière de musique classique, mais les mélodies du compositeur polonais avaient démontré une capacité (insoupçonnée à son époque) à calmer ses angoisses aériennes. Elle se laissa porter par les notes et sombra dans un demi-sommeil, sans pour autant oublier que seules quelques plaques de métal la séparaient du vide. Son corps menu s’arquait à chaque secousse.
L’une des hôtesses interrompit sa méditation :
— Madame, nous sommes en train de commencer la phase d’atterrissage, merci de relever votre siège et d’éteindre votre lecteur MP3, s’il vous plaît.
Nina sortit de sa torpeur et s’étira, inspirant et expirant doucement en guise de préparation. Comme au décollage, elle garda discrètement son Chopin autour du cou. Elle se concentra sur la spirale hypnotique des notes de musique lorsque le vent fit bouger la carlingue. Dehors, les toits rouges et les façades ocre grandissaient au fur et à mesure que l’appareil descendait. L’Américaine lui parlait, Nina souriait gentiment en faisant semblant d’écouter. La piste était courte, le freinage fut brusque. Mais l’excitation qui fleurissait en son sein étouffait peu à peu l’angoisse froide qui l’habitait. Elle resta bien calée au fond de son siège, attendant que la bousculade des passagers trop pressés s’atténue. Ils n’étaient plus qu’une dizaine lorsqu’elle sortit de l’appareil. C’était l’après-midi, l’air était plutôt doux, même si ses longues boucles châtaines virevoltaient dans une légère brise. Nina retira prestement sa veste. Les passagers débarqués montèrent dans un bus bondé qui les amena à la zone des arrivées. La jeune femme salua l’Américaine d’un sourire bref, bouscula par inadvertance le quinquagénaire qui s’était soudainement arrêté dans sa course pour reprendre un café, et passa les portes automatiques de l’aéroport.
Le ciel de mars éclairait Florence d’une lumière dorée qui réchauffait les pierres et les corps. Sur le trottoir, une longue file de personnes guettait l’arrivée des taxis. La jeune femme prit sa place au bout, cherchant maladroitement dans son sac à main le petit morceau de papier où elle avait noté l’adresse d’Hannah. Ne restait plus qu’à croiser les doigts.
Un taxi s’arrêta à sa hauteur. Le chauffeur sortit du véhicule, haussa un sourcil lorsqu’il souleva la valise avec une étonnante facilité. Elle ne comprit pas ce qu’il lui demandait. Il lui posa la question une deuxième fois, dans un anglais empreint d’un fort accent italien : « To go wherrre ?? » Ah oui, l’adresse. Elle lui tendit le bout de papier griffonné. Il hocha la tête, elle s’installa sur la banquette arrière.
Ce fut ainsi que Nina fit connaissance avec Florence. Le chauffeur commettait infraction sur infraction, roulait trop vite, freinait brusquement, mais elle était grisée. Les klaxons, les vaffanculo et autres stronzo semblaient ponctuer chacune de ses phrases, les deux-roues déboulaient dont on ne savait où, les balades à la radio dégoulinaient comme une motte de beurre sur les plages de Palavas un 14-Juillet… L’Italie, pour la première fois. Les deux mains fermement accrochées à la poignée, elle dévorait des yeux cette effervescence. Le chauffeur interrompit sa concentration.
— Wherre arre you frrrom?
— France.
— Ah si, jé parrrle oun pou Frrrançais ! C’est voutre proumière fois à Firenze ?
— Oui.
— Firenze, c’est la plous belle villé dou monde ! Très roumantique ! Il est où, voutre amoureux ? Firenze, c’est la villé des amoureux !
— Je croyais que c’était Venise ?
— Non, Venise, c’est très joulie, mais c’est oun peu come oun mousée. Firenze, c’est la vita , l’amore !
— L’amore … murmura Nina.
Quelle belle promesse.
Au même moment, ils manquèrent renverser un groupe de piétons inattentifs. La voiture fit une embardée et le chauffeur enfonça le klaxon. Quelques rues plus loin, la vue s’ouvrit sur un bâtiment immense, surmonté d’un dôme gigantesque. Nina lâcha un « oooh » de surprise, ébahie par la majesté du Duomo, qu’elle reconnaissait d’après les cartes postales envoyées par Hannah. La façade de marbre étincelait, les bâtiments qui bordaient la place semblaient s’incliner devant la magnétique coupole rouge. Le chauffeur s’amusa de sa stupeur.
La plus belle ville du monde. Je ne sais pas si c’est vrai, mais bon, ça en jette pas mal quand même. Le taxi s’immobilisa cinq minutes plus tard, et le chauffeur poussa une exclamation en italien qui sonnait comme « chie siamois ». Nina le regarda avec circonspection.
— Ci siamo ! C’est commé « Et voilà », hurla-t-il pour couvrir le bruit de la radio.
Il l’aida à sortir la valise du coffre.
— C’est bién dé voir oune femme qui né prend pas boucoup d’affaires ! Quand jé voyagé avec ma femme, elle prend toujours trois valigie !
Nina régla la course et la voiture disparut dans un crissement de pneus. Elle se retrouva seule sur le trottoir, sa valise à la main. C’est alors qu’une sensation de panique jaillit du fin fond de ses entrailles. La boule qu’elle enfouissait depuis qu’elle avait claqué la porte de son appartement surgissait là, fulgurante, la saisissant d’effroi. Un instant, elle vacilla, étourdie par l’ampleur des événements. Elle refoula cette pensée aussi loin qu’elle le put. Envolée, l’euphorie qui l’avait accompagnée jusque-là.
Nous y voilà . Chie siamois, comme avait dit le chauffeur. Elle prit une longue inspiration et, la démarche pleine d’une feinte détermination, remonta le pavé à la recherche du numéro 32.
La ruelle était étroite et les hauts immeubles jaune foncé atténuaient la luminosité. Elle s’arrêta devant une grande porte cochère verte. À droite, une plaque dorée indiquait : Bed and breakfast La Dolce Vita . Tout un programme. Elle tendit le doigt vers la sonnette mais une pensée retint son geste. Et si Hannah n’était pas là ? Après tout, cela faisait déjà trois ans qu’elles ne s’étaient pas parlé. Il fallait qu’elle soit là. Mais si ce n’était pas le cas ? Nina serait obligée de retourner à Paris… Ce serait un signe. Son cœur se serra soudainement si fort qu’elle en eut le souffle coupé. Elle balaya cette possibilité d’un mouvement de tête. Non. Hannah serait là. Il fallait qu’elle soit là. Il le fallait. Rentrer n’était pas envisageable, pas après ce qui… ce qu’elle… Elle n’avait plus le choix. Nina inspira, sonna. Et attendit.
Une porte claqua à l’intérieur du bâtiment ; le martèlement sourd et régulier d’un bruit de pas se fit entendre. Enfin, la porte s’ouvrit sur une petite femme aux cheveux blancs relevés en un chignon lâche dont quelques mèches folles s’échappaient (elle n’avait probablement pas été hôtesse de l’air dans sa jeunesse, conclut Nina). Ce n’était pas Hannah non plus, constata-t-elle. La vieille la dévisagea d’un air sévère et lui aboya dessus en italien. La jeune femme n’aurait su dire si c’était son expression impénétrable ou les sillons qui lui creusaient la peau, mais elle lui faisait penser à ces chiens ridés, les Shar Pei (les yeux tristes en moins). Décontenancée, elle se présenta et lui expliqua poliment en anglais qu’elle recherchait une personne du nom d’Hannah Hunter, qu’elle lui avait donné cette adresse, que c’était une amie.
La mégère opéra un bref mouvement de tête et rentra à l’intérieur. Nina décida de prendre cela pour une invitation et pénétra à son tour dans le bâtiment. Elle avait l’air de connaître le nom d’Hannah, c’était plutôt bon signe.
Le hall donnait sur une petite cour intérieure agrémentée de plantes et d’une fontaine. La lumière qui tombait avec délicatesse au milieu de la cour faisait scintiller l’eau et les murs environnants, mais le bruit ininterrompu de l’onde oppressa Nina. Elles montèrent un massif escalier de marbre. La vieille femme paraissait peiner un peu, même si son corps sec semblait plutôt vigoureux pour son âge et sa carrure. Elle grimpait le dos voûté, ses doigts anguleux noués dans son dos. Son chignon mou retombait sur sa nuque à chacun de ses pas.
À l’étage, elle prit sur la droite et s’aventura dans ce qui ressemblait à un immense appartement. Ses pieds traînaient sur le parquet élimé du couloir. Elle ouvrit une porte sur laquelle étaient placardés les horaires du petit déjeuner. Dans la cuisine, elle lui ordonna d’un geste brusque de s’asseoir à une large table en chêne, puis partit sans ajouter un mot.
Nina resta seule. L’écho de son silence anxieux se répercutait sur le vaisselier massif en chêne sculpté, les placards en bois peint et les appareils électroménagers dernier cri qui l’entouraient. Elle retint son souffle.
Tic-tac, tic-tac, hurlait l’horloge accrochée au mur jaune.

2
D ebout dans la file d’attente, Hannah Tarissi-Hunter s’impatientait devant tant d’inefficacité. Si la vie à Florence lui plaisait, il était évident que les Italiens avaient encore quelques progrès à accomplir, notamment en matière d’organisation. Chaque fois qu’elle s’apprêtait à faire les courses, Hannah revêtait son armure afin de garder son sang-froid.
Après avoir tourné pendant vingt-sept minutes autour du centre commercial de l’Esselunga de l’avenue Masaccio, elle avait fini par trouver un endroit où garer sa minuscule Fiat 500. Il lui avait ensuite fallu presque une heure pour réunir l’ensemble des produits de sa liste de courses, et moult allées et venues dans les rayons. Comme à chaque fois, elle pestait contre le mauvais agencement du magasin, le manque de dynamisme du personnel, le désordre créé par les Caddies qui se tamponnaient et les regards aigris des petits-bourgeois de Florence. L’énervement d’Hannah atteignit son paroxysme face à cette caissière molle qui scannait chaque article aussi doucement que possible pour ne pas abîmer ses faux ongles en gel.
Hannah tentait d’évacuer la pression en se projetant dans son pays natal, chez Walmart, où les pick-up s’alignaient dans d’immenses parkings et où le personnel était accueillant et serviable, toujours prêt à saisir la liste de courses et à réunir chaque article en moins de temps qu’il ne faudrait à un Italien pour dire Esselunga . Les Américains s’y connaissaient peut-être moins bien en architecture ou en art, mais pour le service, ils étaient passés maîtres.
Il ne restait plus que deux personnes devant elle quand une petite vieille se faufila dans la queue. Chacun s’empressa de la laisser passer. La femme âgée semblait considérer cette attitude comme un dû, elle avançait la tête haute, avare de remerciements. Hannah lui tourna le dos alors qu’elle approchait, dans l’espoir d’arrêter là sa progression. Des raclements de gorge culpabilisateurs l’obligèrent à capituler. La vieille lui jeta un regard noir, et Hannah crut l’entendre murmurer « scimmia nera » au moment où elle la doublait. Son cœur bondit dans sa poitrine et elle laissa échapper un cri de stupeur. Guenon noire ? L’insulte avait été aussi discrète qu’incisive. Elle sentit ses joues s’empourprer et se retourna vers la file pour voir si d’autres personnes partageaient son indignation. Les regards des clients restaient fixés au plafond, sur leur téléphone ou leurs chaussures. Avait-elle rêvé ? La vieille se tenait maintenant face à la molle caissière, elle déposait son paquet de speck et sa bouteille de lait sur le tapis roulant, l’ignorant totalement. Ravalant son humiliation, Hannah préféra penser qu’elle avait probablement mal entendu, même si les regards furtifs qui se posaient sur elle semblaient affirmer le contraire.
C’était cela aussi l’Italie, au grand désarroi de l’Américaine. Lorsqu’elle avait épousé Michele (prononcer « Mikélé », et non pas « Michelle » comme l’avaient appelé pendant un temps les parents d’Hannah) et qu’elle avait décidé de s’installer à Florence, elle imaginait surtout le soleil, les ruelles étroites, la chaleur des habitants, les plats de sauce tomate qui mijotaient, les musées et l’Histoire à chaque coin de rue. Les films de Fellini. La Dolce Vita , comme ils avaient baptisé leur bed and breakfast .
Quelle désillusion lorsqu’elle dut affronter le racisme éhonté de certains Florentins. Ce sentiment d’injustice qu’elle avait si peu connu jusqu’alors lui faisait monter la rage au ventre et les larmes aux yeux.
Bien qu’elle vînt d’une petite ville de Caroline du Sud, ancien État ségrégationniste, sa jeunesse avait été paisible. Certes, il y avait eu cet épisode, au lycée, où Brett Simpson, fils d’un vendeur d’armes local, s’en était pris à elle et à ses parents, traitant sa mère de « pute à nègres » pour avoir épousé un homme noir. Ses camarades s’étaient soulevés pour la défendre et avaient témoigné devant le proviseur afin que Brett soit renvoyé. Leur tentative avait échoué, mais le soutien de ses amis avait profondément marqué la jeune fille qu’elle était. Il en avait été de même à son arrivée en France : l’accueil dont Hannah, alors âgée de vingt-deux-ans, avait bénéficié était exemplaire. Elle avait vite oublié la fois où un homme éméché dont elle avait refusé les avances à la sortie d’une boîte de nuit l’avait traitée de « négresse ». Dans l’ensemble, elle avait été assez épargnée par les jugements sur sa couleur de peau.
Mais l’Italie n’avait pas été tendre et insidieusement avait révélé sa part d’ombre : une insulte lancée à mots couverts dans une file d’attente ou dans la rue, un serveur qui choisit de s’occuper de tous les autres clients, puis de nettoyer le comptoir de son café de fond en comble avant de la servir, un restaurateur qui lui annonce que son restaurant ferme alors qu’il est à peine 20 heures, ou qu’il n’a plus de place quand la moitié de la salle est vide… Heureusement, ces comportements restaient rares, mais l’œuvre de cette minorité agissante avait tendance à gâcher la vie, digne d’une carte postale, qu’elle s’était imaginée.
Hannah était sans cesse partagée entre révolte et indifférence et ne savait jamais quelle attitude adopter : curieusement, elle nourrissait l’étrange impression que la bêtise humaine finissait toujours par l’emporter. La jeune femme ne s’était jamais sentie aussi vulnérable et humiliée que ces dernières années.
Elle s’approcha finalement de la caisse et commença à vider ses deux lourds paniers sur le tapis roulant. Elle adressa un sourire à la caissière. Celle-ci la salua sans conviction, fit mollement passer les articles, prit mollement son argent, et, enfin, lui tendit la monnaie et son ticket de caisse tout aussi mollement. Hannah s’échappa du magasin aussi rapidement que le lui permettait le poids des sacs à provisions.
Une fois les courses rangées à l’arrière de sa Fiat rouge, elle s’assit au volant, claqua la portière et put enfin laisser sa rage s’exprimer. Elle poussa un cri rauque et profond. Les larmes coulèrent. Où étaient passés ses rêves de dolce vita ? Elle n’arrivait pas à mettre le doigt sur le moment où tout avait basculé. S’il n’y avait eu que le racisme, elle s’en serait accommodée. Mais sa vie entière était en train de l’entraîner dans une voie qu’elle n’avait pas prévue, et dans laquelle elle n’avait aucune envie de s’engager. La rancœur l’étouffait.
Elle redoutait de rentrer chez elle, de croiser la Strega, de devoir une fois de plus affronter Michele et son regard accusateur. Malgré les touristes qui affluaient dans son B&B, malgré Karen et ses autres amies du centre américain, elle se sentait seule, si seule dans cette vie.
Hannah prit une bouffée d’air et rectifia son maquillage dans le rétroviseur. Ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort : elle avait un business à faire tourner. Que croyait-elle, que la vie était rose tous les jours ? Get real ! La vie est un combat, et elle était une battante, une winner ! Ce n’était pas en se lamentant sur le siège de sa Fiat qu’elle allait changer le cours des choses. Dans la vie, il y a ceux qui agissent et ceux qui se plaignent !
Elle se mit deux petites tapes sur chaque joue afin de se ressaisir. Elle regarda autour d’elle, craignant qu’un badaud ait assisté au triste spectacle qu’elle venait de donner. Mais Florence ne s’était pas arrêtée pour si peu.
La Fiat démarra doucement.

3
À travers les étroites fenêtres rectangulaires de la cuisine, Nina détaillait le voisinage et regardait les badauds passer. Dix-sept minutes et trente-deux secondes plus tard (elle avait eu le temps de compter les tics et les tacs), la porte de la cuisine s’ouvrit sur des paquets remplis de provisions, qui laissaient entrevoir l’épaisse chevelure noire d’Hannah. Lorsque celle-ci aperçut Nina, elle poussa un cri de stupeur et lâcha tout pour se jeter dans ses bras. Les œufs n’y survécurent pas.
— Oh my God! Nina ! I can’t believe it! What are you doing here?
Visiblement émue, Hannah étreignit son amie longuement, entamant mille questions qu’elle ne finissait pas. Elle la relâcha comme pour vérifier qu’elle ne rêvait pas. Ses yeux inondés de larmes parcouraient avec incrédulité le visage de l’arrivante. Elle tenta pour la énième fois de formuler une question, mais un hoquet engloutit ses mots ; elle dut se contenter de la serrer à nouveau dans ses bras.
La jeune Française se sentait mal à l’aise. Elle ne s’attendait pas à susciter autant d’émotion et de larmes, bien qu’elle sût son amie très démonstrative. Hannah reprit peu à peu ses esprits et l’excitation finit par retomber. Nina expliqua sa venue d’une voix morne :
— Ça fait si longtemps que je te promets de venir… J’ai décidé de sauter le pas ! Dis donc, tu sembles être bien ici. La ville est magnifique et il fait plus beau qu’à Paris, crois-moi ! Le B&B a l’air charmant.
— Oui, j’ai pas à me plaindre… Même si c’est pas tous les jours la rose, répondit Hannah dans un français ponctué de quelques fautes, avec cet accent délicieux qui laissait deviner ses origines américaines. Depuis que la Strega s’est installée ici surtout… Elle avait prononcé ce mot avec aigreur, « la sorcière ». C’est le mère de Michele, une femme au cœur en or, paraît-il, mais j’ai l’impression que cet or est resté enfoui bien au fond de le mine, si tu veux mon avis.
Nina fit le lien avec celle qui lui avait ouvert les portes du B&B quelques instants plus tôt.
— Oui, j’ai eu le plaisir de la rencontrer, si je peux parler ainsi.
Hannah afficha une mine déconfite.
— Je sais, c’est pas bon pour le business . Quand les clients arrivent, je m’arrange pour toujours être à le maison pour les accueillir. Ses manières font fuir les gens. Mais c’est pas le moment de parler de ça ! Alors, dis-moi tout ! Tu as enfin réussi à prendre du temps loin du journal ? Pourquoi tu n’as pas appelé ?
— Pour tout te dire, je ne sais pas vraiment. Mais, tout d’abord, as-tu une chambre disponible pour moi ? Ou je dois réserver ailleurs ? Je te payerai, c’est évident.
— Non, mais tu plaisantes, j’espère, darling ! Reste aussi longtemps que tu voudras ! Et je ne vais pas te faire payer quand même ! Après toutes ces années passées ensemble sur le banc de la fac, et toutes les fois où tu m’as accueillie chez toi… Tu es là pour combien de temps ?
— Je… Je ne sais pas vraiment. Je pourrais rester peut-être trois semaines, un mois… Si ça te va, bien entendu.
La voix de Nina s’éteignit tandis qu’une lueur d’inquiétude traversait le regard d’Hannah. Celle-ci lui prit les mains dans un geste maternel.
— Tu n’es pas venue avec Julien ? Comment va-t-il ?
— Ça va, je… J’avais juste besoin de vacances, je crois.
La réponse de Nina était sans appel. La jeune Américaine secoua sa crinière d’un air hésitant. Un rayon de soleil qui filtrait par la fenêtre soulignait sa peau mate. La trentaine lui seyait et sa personnalité lumineuse aidait à chasser les ténèbres qui envahissaient les pensées de Nina.
— Okay, je ne veux pas t’embêter avec mon question, surtout que j’ai plein de choses à gérer. Mais si tu es d’accord, je vais te montrer une chambre au second, la chambre Volterra . On évite de la louer, car on a envie de faire de la redécoration dedans. La fin de l’hiver est plutôt calme, tu peux y rester le temps que tu veux.
Secondée par Nina, la jeune femme ramassa les courses étalées sur le sol, puis elles gagnèrent les étages supérieurs. Hannah expliqua à son amie que le B&B était composé de neuf chambres, réparties sur deux niveaux. Toutes portaient le nom d’une ville toscane, que Nina apprendrait plus tard à localiser sur l’immense carte qui décorait le couloir du rez-de-chaussée. Siena, San Giminiano, Pisa et Livorno, au premier étage, étaient les chambres les plus grandes, avec un lit double et un canapé convertible ; Volterra, Grosseto, Arezzo, Piombino et Lucca, au second, étaient de taille plus modeste. Toutes bénéficiaient d’une salle de bains privative. Les chambres du premier possédaient aussi leurs propres toilettes, tandis que celles du second partageaient deux cabinets sur le palier. La Strega occupait la San Giminiano depuis la mort de son mari. La chambre voisine, la Livorno , était celle d’Hannah et Michele. En plus des touristes, ils accueillaient de façon quasi permanente un Italien du sud qui travaillait à Florence depuis près de deux ans et dont les frais de logement étaient pris en charge par sa compagnie.
Au rez-de-chaussée, Nina trouverait la cuisine et une salle commune, ainsi que des toilettes, la buanderie et le bureau d’Hannah. Si, de l’extérieur, le bâtiment ne payait pas de mine, Nina fut impressionnée par l’espace qu’il offrait. L’endroit était un vrai palace, décoré avec goût et sobriété.
— Et ça va, le business tourne bien ?
— Oh, tu sais, il y a des hauts et des bas. J’essaye d’orienter le marketing vers les Américains, mais nous avons aussi un clientèle très européenne. D’ailleurs, cette semaine, un famille allemande et un couple de Suédois très sympathiques qui célèbrent leur vingtième anniversaire de mariage occupent les chambres Lucca et Arezzo . La saison hivernale est toujours plus calme, mais les beaux jours ne vont pas tarder à arriver, et, avec eux, je l’espère, les touristes. L’avantage qu’on a par rapport à d’autres, c’est d’être proche du centre-ville. En dix minutes à pied, tu es à l’église Santa Croce ou au Duomo ; en quelques heures, tu as fait la tour des principaux sites touristiques sans avoir déboursé une centime pour le transport.
Elles traversèrent un long couloir, dont l’épaisse moquette pourpre assourdissait leurs pas, et s’arrêtèrent devant une porte vernie en bois foncé. Une élégante plaque en métal indiquait Volterra . Hannah sortit un jeu de clés de sa poche.
— Je pense que tu te plairas ici, c’est très calme, tu verras. L’insonorisation est parfaite, et le lit très confortable. Ah, j’ai failli oublier de te dire ! s’exclama Hannah en pointant du doigt la porte-fenêtre au bout du couloir. Par là, il y a le terrasse de toit. Va y faire un tour dès que tu en auras l’occasion, c’est une très bel endroit !
La porte s’ouvrit et les deux femmes entrèrent dans la pièce.
— Ne fais pas attention, comme je t’ai dit, nous voulons changer le décoration. C’est très vieux, c’est pas joli… Les toilettes sont sur le palier, ajouta-t-elle en désignant le couloir, sur la gauche.
— Ne t’inquiète pas pour ça, tu sais, répondit Nina en observant la tapisserie fanée, d’un vert grisâtre. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’un lit, d’une douche et d’un peu d’espace pour poser mes affaires. C’est déjà généreux de ta part de m’accueillir comme ça alors que je débarque sans crier gare.
Hannah balaya la remarque d’un geste de la main. Elle s’éclipsa après lui avoir remis les clés et indiqué qu’ils dîneraient vers dix-neuf heures trente. Son départ laissa dans la chambre un léger sillon de parfum épicé qui réconforta Nina. Celle-ci posa sa valise sur le couvre-lit de laine. S’assit à côté. Poussa un soupir de soulagement. Tout s’était bien passé. Mieux que prévu.
Elle explora rapidement la chambre, qui était modestement meublée : un lit, une commode en bois un peu amochée, une penderie, un fauteuil vieillot. La peinture s’écaillait au plafond à cause de l’humidité. S’il était vrai que la déco était un peu passée, la jeune femme trouvait la chambre tout à fait correcte, et la situation inespérée. Après tout, elle n’avait pas vu son amie depuis trois ans. Et il s’en passe des choses en trois ans…
Elles avaient quitté la fac de Montpellier dix ans plus tôt, et pendant les premières années, avaient continué à se voir régulièrement. Nina avait rencontré la famille d’Hannah en Caroline du Sud, et la jeune Américaine avait passé la plupart de ses vacances sous le soleil de la côte méditerranéenne, d’où Nina et sa famille étaient originaires. Voilà quatre ans Hannah avait rencontré Michele. Leur mariage avait été célébré aux États-Unis pour que Laura, la mère d’Hannah, atteinte d’un cancer, puisse y assister. Bien leur en avait pris, car Laura était décédée peu de temps après. Nina, qui finissait alors sa thèse, n’avait pu faire le déplacement. Quelques mois plus tard, les jeunes mariés s’établissaient à Florence, achetaient un immeuble et créaient La Dolce Vita . En y songeant, Nina trouvait cette décision quelque peu précipitée, mais elle connaissait Hannah, c’était certainement sa façon de faire face aux événements. Elle avait toujours été une fonceuse.
Avec le temps, la douce insouciance des années étudiantes s’était étiolée. Nina aussi avait poursuivi son chemin, et après son doctorat à l’Institut français de presse, avait entamé une carrière dans un quotidien national. Les deux amies avaient continué de se donner des nouvelles en s’appelant une ou deux fois par an et grâce aux cartes de vœux envoyées à la nouvelle année. La dernière fois qu’elles s’étaient vues, c’était à la terrasse d’un café parisien, à la pause déjeuner de Nina, trois ans auparavant. La jeune femme s’était sentie coupable à l’époque tant elle avait eu du mal à entretenir la conversation.
Sur la commode, elle feuilleta une brochure touristique qui vantait les mérites des excursions en Toscane. Elle trouva aussi un livret d’accueil qui détaillait le règlement et les horaires du B&B. Sur la dernière page, Hannah et Michele posaient sous un soleil radieux, un fier sourire aux lèvres. Que de chemin parcouru ! Si la vie les avait éloignées, cela n’empêchait pas Nina d’être heureuse pour son amie, elle était admirative de sa réussite. Elle n’en avait jamais vraiment douté : la fortune avait toujours souri à Hannah.
Elle se souvenait encore avec émotion de leur première rencontre. Hannah était arrivée en retard dans l’amphi et s’était jetée sur le premier siège disponible. Elle avait pratiquement vidé son sac à la recherche d’un stylo et d’un papier et causé un tel boucan que l’enseignant s’était interrompu pour lui lancer un regard outré. Nina s’était impatientée et lui avait donné de quoi écrire : et voilà, une seule pimbêche dans l’amphi et il fallait qu’elle s’asseye à côté d’elle ! Elle avait fait mine d’ignorer le grand sourire reconnaissant et les yeux pétillants de sa voisine pour se concentrer sur le cours de civilisation américaine. Mais c’était peine perdue. Hannah était définitivement trop vivante et attachante et, petit à petit, Nina s’était laissé emporter par ce tourbillon de vie et de rires.
Les deux amies s’apportaient un équilibre mutuel : Nina, la sage, la studieuse, la méticuleuse, la réfléchie ; Hannah, la douce folle, la spontanée, la généreuse, la séductrice. Leur amitié était si intense que l’Américaine refusa de rentrer aux États-Unis lorsque les trois mois de son échange universitaire s’achevèrent. Après l’expiration de son visa, elle vint habiter durant deux années chez Nina dans son seize mètres carrés de la cité du Triolet. L’expérience scella définitivement leur amitié. Elles partagèrent une vie, un monde. Les rires, les chagrins d’amour, le stress des examens, les déboires administratifs, les engueulades, les soirées… Hannah avait présenté Julien à Nina ; Nina avait aidé Hannah à frauder pour qu’elle puisse terminer sa licence LEA en France. Chacune avait dévié la trajectoire de l’autre, comme deux comètes qui se croisent dans un ciel d’été.
Sa licence en poche, Hannah était repartie aux États-Unis et avait trouvé un boulot à l’office de tourisme de Charleston, tandis que Nina continuait ses études de journalisme à Paris. Elles avaient eu, un temps, le monde au bout des doigts et des rêves plein la tête.

Après avoir rangé ses affaires dans la commode, Nina s’allongea, saisie de fatigue. Ce n’était que le début de son périple, mais la situation s’annonçait mieux qu’elle l’avait espéré. Elle se sentait en sécurité, accueillie. La France lui parut soudain si loin, comme dans un songe.
La nuit avait commencé à tomber sur les rues florentines lorsqu’elle se réveilla. Une sensation étrange lui titillait l’estomac. Elle se rendit compte qu’elle avait faim. Pour la première fois depuis… des mois ? des années ? Cette pensée lui redonna le sourire.
La jeune femme s’étira paresseusement, fit un saut dans la salle de bains pour se rafraîchir avant de descendre à la cuisine. Alors qu’elle était sur le point de tourner la poignée, un bruit arrêta son geste. Des voix de femmes s’élevaient. Une dispute. La Strega à l’œuvre, en déduisit-elle. Dans l’entrebâillement, elle vit Hannah penchée au-dessus du plan de travail, le corps tendu. Nina devinait le visage fermé de son amie, loin de sa jovialité habituelle. Elle toqua doucement. Hannah fit volte-face et afficha un sourire de convenance. La vieille se leva en maugréant et marcha lentement jusqu’au seuil où se tenait encore Nina. Elle passa sans la regarder, la bousculant légèrement au passage. Le frottement austère de ses chaussons s’éloigna.
Hannah haussa les épaules en guise d’excuses.
— Ne fais pas attention, c’est toujours comme ça.
Nina offrit à son amie un sourire compatissant mais Hannah resta coite. Elle n’arrivait pas à parler, et se retourna rapidement vers le plan de travail, absorbée par la découpe minutieuse des tomates. Nina lui posa une main sur l’épaule. Hannah se raidit à son contact, puis enchaîna en lâchant brusquement le couteau :
— Je ne comprends pas pourquoi c’est si difficile. Pourtant, tu me connais, je m’entends avec tout le monde ! Même ton mère m’adore ! Mais avec elle, non, ça ne veut pas, et je ne sais pas ce que je dois faire… J’ai tout essayé, et ça fait presque trois ans que ça dure !
Elle essuya une larme du revers de sa manche et renifla de colère.
— Michele, il pense que c’est ma faute, que je ne fais pas l’effort, que c’est à moi d’essayer, mais je fais ce que je peux… C’est elle qui veut pas… Je…
Sa phrase se noya dans un sanglot. Nina enlaça son amie qui pleura un instant sur son épaule, avant de se dégager. Nina jeta un œil à la cuisine, par pudeur.
— Je peux t’aider à quelque chose, petite poulet ? lui proposa-t-elle avec un regard malicieux.
Hannah leva la tête et ne put retenir un sourire, qui se transforma rapidement en un éclat de rire. La Petite Poulet Crew, voilà comment elles s’étaient surnommées à l’époque. L’origine de ce surnom restait obscure, même s’il semblait évident que sa naissance remontât à une soirée très arrosée. L’histoire s’était perdue, mais la seule évocation du nom suffit à rendre à Hannah sa joie de vivre.
La taille ceinte d’un tablier et armée d’un couteau en céramique, Nina assista son amie dans la préparation du dîner. Au menu, spaghetti al pomodoro . Elle prononça la phrase à voix haute, avec son meilleur accent italien. On ne pouvait rêver plus gros cliché pour son premier soir en Italie : des spaghettis à la sauce tomate, pensa la jeune femme, un plat aux couleurs du drapeau !
Pendant qu’elle découpait les tomates en dés, Hannah lui décrivit les tâches qui lui incombaient pour faire tourner La Dolce Vita : entre la gestion des réservations, la communication et la publicité, l’accueil des clients, le ménage et la lessive, les courses et la cuisine (sans parler de sa belle-mère acariâtre), Nina se demanda comment son amie parvenait à rester sereine. Hannah lui confessa que, la saison dernière, elle avait dû embaucher la petite-fille de l’épicier d’à côté pour l’aider.
— Pour ce qui est de la cuisine, le petit déjeuner est servi de sept à dix heures ; le reste du temps, elle est fermée aux guests . Mais, évidemment, toi, tu viens quand tu veux ! dit-elle en faisant glisser les aliments de sa planche dans la poêle.
Les tomates frémirent dans l’huile chaude. Hannah y ajouta les oignons finement hachés, une pointe d’ail et quelques feuilles de basilic. Elle attrapa une bouteille de vin dans le réfrigérateur.
— Tu peux garder ce que tu veux au frigo, il te suffit d’étiqueter le tout et d’être vigilante pour les dates d’expiration. C’est comme ça que fait Marco, tu sais, notre locataire permanent. Et, bien entendu, tu peux dîner avec nous quand bon te semble, il te suffit de me le faire savoir dans la journée.
Michele fit son entrée au moment où Hannah sabrait la bouteille de prosecco. Nina ne l’avait vu qu’en photo, et fut impressionnée à la fois par sa carrure et son sens très approprié du timing : la porte s’était ouverte à l’instant même où le bouchon avait sauté. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix et de sa centaine de kilos, il arborait un crâne rasé et une mâchoire robuste. D’allure sportive, il semblait bâti tout en muscles, mais sa panse attestait d’une nature épicurienne. La jeune femme se demanda comment la personne si chétive qui lui avait ouvert la porte plus tôt dans la journée avait pu porter un jour en elle un ours pareil. Si ses yeux étaient doux, il semblait avoir hérité de la petite bouche pincée de sa mère. Un tapis de fins poils noirs recouvrait sa peau méridionale – là aussi un legs maternel, nota Nina.
Hannah les présenta l’un à l’autre. Michele parlait un français correct. Il souriait peu, mais son visage expressif et les rides qui décoraient le coin de ses yeux noirs témoignaient d’un tempérament bienveillant. Cependant, il coupa court à la conversation et s’adressa en italien à Hannah, sur un ton vif malgré la présence de Nina. Le ton monta jusqu’à ce que Michele claque la porte.
Hannah jeta un regard désolé à son amie.
— Il m’en veut car son mère a décidé de prendre le repas dans sa chambre. Il pense que j’ai encore dit ou fait quelque chose. Quoi qu’il arrive, il lui donne toujours raison. Mais je te jure, c’est elle, toujours, qui me critique ! Du matin à le soir, elle passe son temps à hanter les couloirs, oisive, et s’en prend toujours à moi !
Sa voix trembla un peu, et Nina eut un geste de soutien envers son amie. Celle-ci secoua la tête, sourit et avala une grande gorgée de prosecco.
— On ne va quand même pas la laisser gâcher le fête !
Nina trinqua à la décision de son amie, grisée par le vin et l’odeur acide et sucrée de la tomate. L’huile d’olive ajoutait une touche chaleureuse, et le basilic une note de fraîcheur. Son ventre gronda. Même la vapeur des spaghettis en train de cuire la mettait en appétit. C’était l’heure !
Michele revint dans la cuisine, sa mère à sa suite. L’atmosphère s’électrisa. Nina aida à disposer les couverts sur la grande table rectangulaire et s’installa en face de Michele qui s’était stratégiquement positionné entre sa mère et sa femme. Nina nota qu’on lui avait demandé de dresser la table pour cinq, mais n’osa pas poser de question à Hannah, trop occupée à ne rien dire de peur de déclencher l’ire de sa belle-mère. Elle jeta un coup d’œil à sa gauche en direction du couvert vide, puis leva le regard vers ses trois hôtes, assis en face d’elle. Aucun ne semblait s’en soucier.
De manière plus ou moins tacite, bru et belle-mère avaient opté pour un mutisme pacifique, et il incombait à Michele et à Nina d’entretenir la conversation. Celle-ci le questionna avec intérêt sur son travail : il vendait des machines destinées à la fabrication de l’huile d’olive.
La vieille interrompit soudainement leur discussion en jetant sa fourchette dans l’assiette. Affichant une mine de dégoût, elle prononça sèchement une phrase que Nina ne comprit pas : le plat servi ne semblait pas lui donner satisfaction. Blessée Hannah piqua du nez dans son assiette. Nina vola au secours de son amie. Elle s’adressa à Michele :
— Au fait, il faudra m’excuser auprès de ta mère pour le piètre repas de ce soir ! Je n’ai jamais été très douée en cuisine, elle doit être déçue. Mais dis-lui que j’adorerais qu’elle m’enseigne deux ou trois de ses secrets, si un jour l’envie lui prenait de cuisiner.
Michele, hésitant, commença à traduire ses propos mais la vieille l’interrompit d’un bref geste de la main. Elle dévisagea Nina, le regard mauvais (sa ressemblance avec un bouledogue était plus qu’évidente en cet instant). Les poils de sa moustache clairsemée frémirent de colère. Nina souriait, impassible. La vieille se leva sans mot dire et sortit de la cuisine. Quelle mégère !
Hannah lâcha un soupir de soulagement et regarda son amie avec gratitude. Aucun d’entre eux ne commenta l’incident. Michele, circonspect, se leva et ouvrit une nouvelle bouteille. Il remplit les verres et s’éclipsa.
— Il va voir son mère… soupira Hannah. J’espère qu’elle ne va pas revenir gâcher l’ambiance.
Nina l’espérait aussi, car ce soir, elle avait envie d’une soirée sans tension, comme elle n’en avait pas connu depuis longtemps. Michele revint bientôt, seul, et s’attabla, résigné.
— Elle est fatiguée, elle se repose.
Il but une longue gorgée de vin et continua de manger. Nina se délectait du plat, n’en déplaise à la vieille. Les pâtes étaient al dente, la sauce fondante et savoureuse. Elle se surprit à se resservir deux fois.
Hannah intervint alors.
— Au fait, Nina, je ne t’ai pas demandé, tu es venue en avion ? Mais comment as-tu fait pour y arriver ? Je croyais qu’après ta dernier voyage en Caroline tu ne voulais plus jamais monter à bord de ces « engins contre nature » !
Nina rit jaune à l’évocation de son dernier voyage aux États-Unis. Avec Julien, ils avaient voyagé à la mi-août. Au retour, l’avion avait décollé peu de temps avant que l’ouragan Hannah (« Coïncidence ? Je ne crois pas », avait souvent répété la jeune Française) ne vînt frapper les côtes américaines, et Nina avait eu la peur de sa vie.
— Oh, tu sais, sur un vol Paris-Florence au mois de mars, j’étais à peu près sûre de ne pas être touchée par un cyclone tropical, répondit-elle dans un sourire.
Le vin lui montait à la tête, les rires résonnaient, les souvenirs fusaient.
Les deux amies étaient en train de décrire leur professeur de littérature anglaise à Michele — un homme bossu et qui sentait le roquefort, jurait Hannah — quand la porte s’ouvrit sur un jeune homme dans la petite trentaine, une paire de lunettes rectangulaire collée au nez. Passant la main dans ses épais cheveux blonds, il salua la tablée. Hannah l’invita à prendre place aux côtés de Nina : le mystère du cinquième couvert était résolu. C’était Marco, son voisin de palier. Il travaillait comme consultant informatique, venait de Naples et était arrivé à Florence pour une mission de quelques mois, voilà deux ans. Comme tout Italien qui se respecte, Marco s’exprimait autant avec les mains qu’avec la bouche, ce qui facilitait la communication. Si Nina se surprenait à comprendre presque tout ce qu’il disait, elle se sentait frustrée de devoir recourir à l’assistance d’Hannah pour traduire chaque phrase qu’elle prononçait.
Lorsque Michele, Hannah et Marco se mirent à discuter en italien, Nina s’émerveilla de voir à quel point cette langue était comparable au français ou à l’espagnol, et pourtant si unique, presque magique. Elle envia l’aisance de son amie et se surprit à rêver de prendre des cours pour maîtriser l’idiome de Dante. Voilà une activité qui pourrait être constructive, dans un futur proche.
Le dîner se prolongea jusque tard dans la nuit, ponctué du pop des bouchons qui sautaient, du cling des verres qui s’entrechoquaient, et des rires sonores et épanouis. L’euphorie gagnait Nina qui riait comme elle n’avait pas ri depuis longtemps. Ce soir, ils avaient tous vingt ans à nouveau.
Mais le temps n’attend pas. À deux heures du matin et à contrecœur, ils décidèrent que le moment était venu d’aller se coucher. Ils rangèrent la cuisine tous ensemble, et dressèrent le buffet du petit déjeuner pour le lendemain matin. Chacun regagna ensuite sa chambre. Avant de la laisser monter au second étage, Hannah s’approcha de Nina et lui murmura :
— Je suis si contente que tu sois là, petite poulet .
Elles s’enlacèrent longuement, avant de se souhaiter une bonne nuit. Finalement, on n’entendit plus que le tic-tac de l’horloge. Tout était calme.

4
– I l y a quelque chose qui cloche, annonça Hannah en se déshabillant. Mick ? Tu m’entends ?
Michele, dans la salle de bains, ferma le robinet et lui demanda de répéter.
— Je disais : il y a quelque chose qui cloche avec Nina.
Son italien, grâce à son professeur particulier et ses quatre années de pratique, était irréprochable, même si, comme en français, elle confondait toujours les genres. Quant à son accent américain, il était quasiment imperceptible.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je ne sais pas, c’est dans son façon d’être, je ne saurais pas te dire précisément. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Je pense qu’elle s’est séparée de Julien.
Michele sortit de la salle de bains, entièrement nu. Hannah ne put s’empêcher de s’attarder sur les lignes qui dessinaient son corps puissant, notamment sur son membre épais qui retombait entre ses jambes. Le sexe de son homme provoquait en elle une onde de désir diffuse, peu importaient les circonstances.
— Ce sont des choses qui arrivent, lui dit-il en frottant son crâne nu d’une serviette de bain.
— Quoi donc ?
— La séparation. Tu disais que Nina et Julien étaient séparés.
— Ah oui, pardon. C’est vrai. Mais j’ai l’impression qu’il y a autre chose. Pourquoi elle ne m’en a pas parlé ?
— Je ne sais pas, déclara-t-il en bâillant. Après tout, vous ne vous êtes pas vues depuis très longtemps.
— C’est vrai, admit-elle. Mais, quand même… Je vais essayer d’en savoir plus. Et puis tu as vu, elle est si maigre ! Certes, je l’ai toujours connue fluette, mais là, vraiment, c’est à faire peur.
— Elle va rester ici combien de temps ?
— Entre trois semaines et un mois, mais elle est restée évasive. C’est bizarre, je te dis, cette histoire.
— Tu l’as installée où ?
— Dans la chambre Volterra . C’est plutôt calme, en ce moment, et puis je vais en profiter pour lancer les travaux. Il faut que j’appelle Ezio, pour le devis.
— Elle paye ?
— Non. Je ne peux pas lui demander ça. C’est grâce à elle si j’ai pu rester en France. Mais à le place, je pense lui demander de participer aux tâches ménagères, de faire les courses, de m’aider à préparer les chambres…
— Ça me semble un compromis honnête. Tant que ça ne te rajoute pas de travail, et que les finances sont stables. Par contre, fit-il d’un ton plus sévère, il faudra lui dire de laisser ma mère tranquille. Elle n’a pas besoin de se disputer avec une autre personne.
Comme à chaque fois que le sujet de la Strega était abordé, Hannah se rembrunit. La boule dans la gorge, elle acquiesça :
— Je lui transmettrai le message, chef.
Pas la peine d’envenimer la situation, elle était fatiguée de cette tension permanente.
Hannah se dirigea vers la salle de bains alors que Michele se glissait sous la couette. Une fois de plus, il se rangeait du côté de sa mère. En l’épousant, elle avait sous-estimé le lien qui unissait un homme italien à sa mamma , persuadée que cela relevait plus du cliché que de la vérité. L’amère réalité la frappait de plein fouet depuis bientôt trois ans. Michele disait toujours amen à cette sorcière, qui prenait pourtant un malin plaisir à torturer sa belle-fille dès que l’occasion s’en présentait. L’injustice de la situation révoltait Hannah, mais elle avait vite compris, pour la santé de son mariage, qu’il valait mieux se taire et rester patiente. Elle ne l’aurait jamais admis en public, mais elle s’était surprise à rêver du jour où, alors qu’elle préparait le dîner, faisait les courses ou se promenait, elle recevrait le coup de fil de Michele lui annonçant la mort de sa mère. En épouse aimante et dévouée, elle le rejoindrait immédiatement à l’hôpital, et le soutiendrait corps et âme tout au long du douloureux processus de deuil. Cette idée l’enchantait de plus en plus. Le souci, c’est qu’elle s’imaginait parfois être l’instigatrice du coup de grâce, comme tout à l’heure dans la cuisine. Elle s’était vue planter son couteau dans le petit corps aride de la mère de Michele de la même façon qu’on tranche un morceau de pain rassis.
Elle se brossa les dents, puis huila ses mains et les passa dans ses épaisses boucles noires, sur son corps et son visage. Malgré les rides qui commençaient à sillonner sa peau caramel, elle était satisfaite du reflet qu’elle renvoyait. Mis à part peut-être son regard creusé. Mais elle se savait impuissante face à certaines situations. Elle rejoignit son époux, endormi, dans leur lit conjugal. Pour trouver le sommeil depuis quelque temps, elle s’inventait des histoires. Elle s’imaginait actrice célèbre, voyageuse chevronnée, photographe engagée. Toujours célibataire, et prête à se laisser séduire par un homme mystérieux, sensible et compréhensif. Elle reprit sa rêverie là où elle l’avait laissée la veille, et trouva refuge dans les bras de Morphée.

5
L es pieds nus de Nina martèlent le carrelage froid. Sa chemise de nuit entrave ses mouvements. Elle tente de maîtriser sa respiration, mais la peur a saisi ses poumons et lui comprime la poitrine. Il était derrière elle, tout près, elle le sentait, et, là, il n’est pas loin, elle ne peut pas s’arrêter. Elle doit se protéger à tout prix, se cacher. Plus elle court, plus le couloir semble s’allonger. Une porte apparaît sur la gauche. Elle tourne la poignée sans faire de bruit, son cœur bat à tout rompre. Se cacher, se cacher. Avant de pénétrer dans la pièce sombre, elle jette un dernier coup d’œil derrière elle. Elle ne le voit pas, mais le sait tapi dans un recoin, plus vif qu’une ombre, prêt à bondir. Ne pas faire de bruit . Se cacher . La pièce est immense, le plafond très haut. Les murs sont recouverts de lourdes draperies noires. Nina cherche frénétiquement un endroit où se cacher, mais tel un éléphant au royaume de Lilliput, à chaque fois qu’elle se dissimule derrière un drap ou un meuble, elle se rend compte qu’une partie de son corps reste fortement exposée. Elle est vulnérable, prise au piège, et toujours cette peur qui lui placarde les entrailles. Haletante, elle aperçoit une autre porte et s’y précipite. Le couloir, toujours le long couloir, les murs noirs. Se cacher, vite . Il se rapproche, elle le sait. Une autre porte. Elle se réfugie sous la table, et attend, les sens en alerte. Elle n’a aucune chance mais veut lutter, il faut lutter. La porte s’ouvre…
Ses pieds. Ses lourds pieds noirs, bottés. Qui vont et viennent. S’approchent, s’éloignent. Pauvre souris ! Le chat joue, s’amuse. Fait durer le plaisir. Des larmes de terreur coulent sur les joues de Nina et s’écrasent sur le parquet ciré. Elle est perdue, elle le sait. Elle n’a aucune chance. Il la terrorise, il est le mal. Le protéger … Elle tente tant bien que mal de maîtriser sa respiration, pour ne pas qu’il l’entende, pour ne pas qu’il le trouve…
La lourde table en chêne valse d’un violent coup de pied. Nina hurle, mais lorsqu’elle ouvre les yeux, il n’est plus là. La cuisine de son appartement parisien est vide, plongée dans la pénombre. Nina, toujours sur la défensive, s’autorise à respirer un instant. C’est alors qu’elle voit…
Le sang, le sang partout, elle pisse le sang. Elle en a sur les mains, sur le ventre, entre les cuisses, il coule le long de ses jambes. Il y en a sur le sol tout autour d’elle, et elle sait que ses cheveux en sont recouverts, ses joues, ses pieds. L’odeur est trop forte, si forte qu’elle la sent dans sa bouche. Le goût est métallique, aigre. Dans cette mare pourpre qui l’entoure, elle devine son petit corps inanimé. Paralysée par l’horreur de cette vision, saisie au ventre par la main de la mort, elle a la nausée, est prise d’un violent hoquet. Elle ne parvient pas à le contrôler et se met à vomir, mais c’est du sang qu’elle crache…

Nina s’éveilla en sursaut et courut à la salle de bains, une main sur la bouche et l’autre sur le cœur. Ce goût âpre lui raclait toujours le fond de la gorge comme une lame affûtée, des larmes coulaient le long de ses joues pâles. Elle but de grandes gorgées d’eau et attendit que la nausée passât. Son corps était secoué de spasmes, elle sentait encore sur sa peau le liquide poisseux. Révulsée, elle entra dans la douche et fit chauffer l’eau au maximum. Un quart d’heure plus tard, elle respirait à nouveau.
Ce n’était qu’un cauchemar. Tout va bien. Il va bien . Elle s’enveloppa dans un gros pull pour chercher du réconfort, mais sa nuit était finie.
Elle descendit à la cuisine pour se préparer un thé. Les premières lueurs de l’aube caressaient le jaune des murs. L’horloge indiquait six heures quarante-deux, c’était samedi matin. Elle versa l’eau dans une tasse et s’installa sur le rebord de la fenêtre. Les rayons du soleil commençaient à poindre, promesse d’une belle journée. La rue était calme, à l’exception de quelques étudiants titubants. Tous les volets verts des immeubles voisins étaient clos. L’arrivée de Marco la tira de ses pensées. Ils furent aussi surpris l’un que l’autre de se croiser à cette heure si matinale.
— Tou veux oun café ? lui proposa-t-il.
Nina le regarda, stupéfaite.
— Mais tu parles français ?
— Oun pou, oui.
— Mais pourquoi tu n’as rien dit, hier ?
— Parcé que j’aime bien garder mes sécrets. Tou sais, boucoup de personnes en Italia ont appris lé français à l’école. Alors ? Lou café ?
Elle le remercia en levant sa tasse, elle était déjà servie, mais elle ne buvait pas de café de toute façon.
— Tou viens en Italia et tou né bois pas lé café ? Mamma mia ! Bientôt tou va mé dire qué tou né mange pas la pasta ! dit-il en plaisantant.
Il s’installa à table et beurra ses tartines. Sa présence apaisait Nina, encore bouleversée par son cauchemar. Elle se joignit à lui et grignota machinalement le coin d’une biscotte.
— Tou n’as pas bien dourmi ? Pourquoi tou es réveillée comme ça si tôt ?
— J’ai fait un cauchemar.
— Lé couchemar, c’est quand oun fait pas oun bel rêve, oui ? Ah, jé n’aimé pas les couchemars, c’est pas bien. Moi jé mé lève toujours tôt, mêmé lé samoudi ! J’ai toujours oun pou dou lavoro à faire… Tou es arrivée hier, oui ? C’est ta proumière fois à Firenze ?
— Oui, c’est même ma première fois en Italie.
— Ah, mais alors, comment tou vas faire pour découvrir ? Si tou veux, cet après-midi, jé peux tou faire visiter la ville, j’ai dou temps et je n’avais rien dou prévou ! Si tou n’as pas peur qué cé soit oun Napoletano qui té fasse la visite, ajouta-t-il en riant.
Nina répondit par la négative, mais il insista. Elle tenta vainement de résister, puis finit par abdiquer. La perspective semblait enthousiasmer le Napolitain, qui sifflotait en débarrassant la table. Après tout, l’idée n’était pas si mauvaise : avec son piteux sens de l’orientation, seule dans la ville, elle aurait certainement fini à Pise ou à Rome.

Plus tard, dans la matinée, Hannah lui demanda d’accomplir quelques tâches d’entretien. Après avoir rangé le petit déjeuner et nettoyé la cuisine, elles se dirigèrent vers les chambres pour le ménage. Nina angoissait à l’idée de rester trop longtemps en compagnie d’Hannah : elle connaissait son amie et sa perspicacité.
Cela ne rata pas : alors qu’elles préparaient le lit de la chambre Pisa (Nina s’était évertuée à apprendre par cœur le nom de chaque chambre), Hannah avait tenté de lui soutirer des informations. Comment va Julien ? Et ton travail, ils n’ont pas de problème à ce que tu partes aussi longtemps ? Tu penses que Julien nous rendra visite bientôt ? Et comment va ta vie ? Nina s’était montrée plus qu’évasive. Il va bien, non, je ne sais pas, ça va… Elle n’avait pas envie de s’étendre, pas envie d’y penser. Elle préférait plutôt se concentrer sur la répétition de gestes mécaniques comme lisser les draps du plat de la main ou secouer les oreillers. La perspective de passer l’après-midi en compagnie de Marco était de plus en plus alléchante.
Le travail accompli, elle se mit en tête de visiter les lieux, usant de stratagèmes plus ou moins élaborés pour éviter de croiser le chemin de la Strega, notamment lorsqu’elle descendit à la cuisine se préparer un thé et d’autres biscottes. Nina transporta son plateau au second étage, traversa le couloir et ouvrit la baie vitrée qui donnait sur l’escalier de fer forgé montant à la terrasse sur le toit. Le temps était clément, la température avoisinait les vingt degrés. Elle grimpa les marches doucement, s’évertuant à maintenir son plateau droit. Un spectacle ravissant l’attendait en haut : la terrasse était un endroit paradisiaque. Une tonnelle de glycines en fleur abritait un élégant salon de jardin en bois exotique. Plus loin, deux lits de jardin et une balancelle paressaient au soleil, entourés d’une multitude de petits bosquets en fleurs et de plantes exotiques.
Assise sur la balancelle, Nina laissa le soleil embrasser son corps, et sirota son thé en parcourant un guide touristique en polonais. Elle ne comprenait rien, mais les illustrations étaient charmantes. Vers treize heures, elle sortit s’acheter un panini dans une des échoppes du quartier. Celui-ci ne ressemblait en rien aux paninis qu’elle avait l’habitude de dévorer à la Brioche dorée . Le petit épicier affable lui avait promis son meilleur panino . Ce n’était qu’un simple sandwich chaud, mais cela n’enlevait rien à sa saveur. Elle regagna la balancelle et le dégusta en admirant les toits florentins. À l’est, le magnifique dôme vert-de-gris de la synagogue dominait la vue, tandis qu’à l’ouest, si l’on se penchait assez, on pouvait apercevoir un petit bout du Duomo.

À quinze heures, elle retrouva Marco dans la petite cour de leur immeuble. Il n’était pas très grand, nota-t-elle en marchant à ses côtés, à peine un mètre soixante-quinze. Son sourire était aussi franc que sa poignée de main, et il avait le look parfait du fils de bonne famille, avec son col de chemise qui dépassait du pull-over et son jean droit maintenu à la taille par une ceinture en cuir. Son épaisse chevelure blonde était séparée en deux par une raie sur le côté, et ses lunettes rectangulaires noires trônaient sur la racine de son nez proéminent.
— Tou es prête pour la visite ?
Nina acquiesça avec entrain.
Une fois dans la rue, il lui tint les portes et la fit marcher le long du trottoir pour la protéger des voitures. Nina attribuait son attitude à la légendaire galanterie italienne. L’intention était délicate mais quelque peu lassante à la longue. Elle n’était pas habituée à tant d’attention, et sa façon de la retenir par la manche à chaque carrefour lui donnait l’impression d’avoir quatre ans. Allait-il lui donner la main pour traverser ? Elle se laissa toutefois guider, par politesse.
Ils commencèrent leur visite par la place la plus proche : Santa Croce. Le marbre de la basilique illuminait l’esplanade, qui bourdonnait d’activité. Des grappes de jeunes gens prenaient le soleil sur les marches du parvis, discutant sous l’œil dubitatif d’une massive statue de Dante. Les fresques peintes sur les façades des immeubles qui délimitaient la place rappelèrent à Nina la Plaza Mayor de Madrid, qu’elle avait visitée avec Hannah à l’occasion d’un voyage universitaire.
Le Napolitain interrompit sa contemplation :
— Cette Piazza di Santa Croce, c’est connou pour lé calcio storico, lé football en costoumes. C’est oun sport qui date dou Moyen Âge. Tous les ans, c’est oun tournoi au printemps. Ils installent lou terrain dé sable au miliou dé la place, expliqua-t-il.
Nina regarda Marco, mi-sceptique, mi-amusée, alors que lui venait à l’esprit l’image de types déguisés en Godefroy de Montmirail en train de se dribbler sur un terrain de beach-volley. Pas facile de courir après une balle quand on a une coupe de cheveux aussi ringarde et qu’on porte une cotte de maille de dix kilos.
— Tou sais, lé mari dé Hannah, il fait lé calcio storico, il faudra qu’il t’emmène oun jour !

Ils continuèrent leur chemin vers l’imposante cathédrale de Santa Maria del Fiore. Le solennel Duomo trônait là depuis près de six siècles. Le rouge de la coupole contrastait avec les marbres blancs et verts du monumental corps de la basilique. L’impression qu’avait laissée la veille le Duomo sur Nina se confirma : il lui inspirait calme et déférence. Elle prenait plaisir à détailler les bas-reliefs dorés des portes du baptistère quand Marco l’entraîna soudainement vers le parvis de la cathédrale et pointa fièrement son doigt en direction d’un ange sculpté dans le marbre de la façade : il semblait leur faire un bras d’honneur.
C’est un enfant , songea Nina, en observant la jubilation dans le regard de l’Italien. Un gamin de trente-cinq ans. Mais qui, étonnamment, ne lui tapait pas sur les nerfs. Sa compagnie se révélait plaisante, même si la jeune femme doutait de la véracité de ses anecdotes historiques. Il lui raconta l’histoire d’Ezio Auditore, qui se serait soi-disant jeté du haut du Campanile et serait ressorti indemne de sa chute. Elle se laissa toutefois porter par les paroles de Marco, n’ayant pas envie de percer la bulle qui sépare les histoires de l’Histoire. Ce dernier poursuivit la visite touristique avec la Piazza della Signoria. C’était sur cette place que s’exprimait la puissance historique de la cité toscane. Assise sur les marches de la Loggia, Nina imaginait sans peine la vie florentine au temps de De Vinci et Michel-Ange. Les servantes portaient leurs paniers de provisions sur les hanches, le bas de leurs robes de toile traînant négligemment dans la boue ; les fers des chevaux claquaient sur le pavé lorsque les fils des familles nobles se rendaient au conseil de la Signoria ; les artistes torturés étaient les jouets des puissants qui leur offraient fortune et gloire avant de tout leur reprendre ; les commerçants vaquaient à leurs affaires dans leurs échoppes ; les femmes de la noblesse se promenaient, enserrées dans leurs vêtements sertis d’or et de bijoux… Tout ce petit monde saluait Nina d’un geste amical.
Le Palazzo Vecchio, digne et droit, s’élevait dans le ciel azuréen. À l’entrée, Nina admira deux immenses statues de marbre blanc. L’une, un peu équivoque, représentait un Hercule armé d’un gourdin, un homme était assis entre ses jambes. Marco lui indiqua que le colosse à terre se prénommait « Cacousse » et qu’il s’agissait d’un géant qu’Hercule venait de terrasser. L’autre sculpture était une copie du David de Michel-Ange, Nina en apprécia les détails anatomiques très réalistes.
Marco lui offrit une glace, qu’ils dégustèrent en longeant le fleuve pour se rendre à l’endroit le plus emblématique de Florence (« au coude-à-coude avec les fesses du David de Michel-Ange ! » rectifia Nina qui s’était délectée des talents de l’artiste) : le Ponte Vecchio. Une simple balade sur le pont suffisait à se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’une banale rue du centre historique. De part et d’autre de l’allée centrale et d’une rive à l’autre, les bijouteries s’étendaient. D’après Marco, leur présence datait des Médicis. Jusqu’au xv e siècle, les bouchers avaient la mainmise sur le pont, mais les Médicis les avaient fait remplacer par des marchands d’or. Au milieu du pont, sous l’œil indifférent d’un buste de Cellini, se révélait enfin l’Arno qui courait sous leurs pieds.
Nina, fatiguée de cette longue et passionnante promenade, proposa de s’asseoir sous la Loggia. Ils restèrent un moment sur le trottoir à regarder passer les badauds, à commenter les attitudes des touristes, à se moquer de certaines tenues vestimentaires. À parler de tout, de rien. Si bien que, n’y tenant plus, le soleil se coucha, loin dans l’Arno. Ils regardèrent le ciel flamboyer puis s’éteindre doucement. Voilà quatre heures qu’ils se baladaient, et le temps avait filé à la vitesse de la lumière. Le Napolitain était solaire ; sa présence réchauffait la jeune femme et calmait ses angoisses. Assis là, si près, leurs genoux se touchaient presque. Et l’intensité de son regard troublait Nina.
Lorsque la nuit tomba, ils hésitèrent un instant, puis Marco demanda :
— Tou as faim ? Jé connais la meilloure pizzeria dé tout Florence, ils font de la pizza napoletana presqué coumme chez moi !
Nina acquiesça avec un empressement qui la surprit. Histoire de s’ouvrir l’appétit, son guide improvisé lui proposa d’abord une promenade dans le quartier de Santo Spirito, « moun quartier préféré ! ». Ils s’égarèrent dans les petites rues, flânant nonchalamment. Ils parvenaient sans peine à communiquer, malgré le français parfois haché de Marco et l’italien pathétique de Nina (le nombre de mots qu’elle connaissait se comptait sur les doigts de la main : pizza , spaghetti , gnocchi , lasagne , grazie – au moins ne mourrait-elle jamais de faim. Ah et aussi ti amo , mais c’était, somme toute, un peu tôt pour le dire à Marco). Elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis très longtemps. Marco lui apprenait quelques phrases par-ci par-là, qu’elle s’empressait de répéter et de retenir avec une aisance étonnante. Il s’amusa à ajouter quelques expressions en avellinois, dialecte de sa région d’origine, et rit de son accent. Il lui parla un peu de lui, de son arrivée à Florence deux ans auparavant, de ses innombrables sœurs restées au pays, de sa passion pour l’escalade, de ses envies de voyage. Comme ils musaient dans Santo Spirito, l’estomac de Nina lâcha un grognement à faire trembler la terre et les bâtiments alentour. Marco la dévisagea, horrifié, et la jeune femme explosa de rire.
— J’ai faim !
— Jé vois ça ! Il nous faut aller manger ou plous vite, c’est oune ourgence ! dit-il en lui attrapant la main et en accélérant le pas.

La pizzeria était rustique mais ne manquait pas de charme. Les murs de pierre et les gros tonneaux qui servaient de tables ajoutaient une note chaleureuse à l’atmosphère. Cependant, Nina n’eut que peu le loisir de contempler la décoration, car l’endroit était bondé. Ils commandèrent leurs pizzas et décidèrent d’aller s’installer sur les marches de l’église de Santo Spirito, qui donnait son nom au quartier. C’est lorsqu’ils furent repus que Marco lui demanda :
— Ou fait, jé né t’ai pas demoundé, qu’est-cé qué tou fais dans la vie ? Quand tou es en France ?
Nina ne sut jamais s’expliquer le moment qui suivit. Peut-être était-ce l’atmosphère florentine, cette après-midi avec Marco, pleine de fraîcheur et de naturel. Ou son téléphone portable, qu’elle avait aperçu au fond de son sac lorsqu’elle avait réglé la pizza. Elle l’avait allumé par habitude, puis l’avait aussitôt ré-éteint et rangé, pour ne pas voir, ne pas savoir (mais trop tard, il s’était mis à clignoter, à vibrer, à la harceler). Ce téléphone qui, depuis, l’obsédait. Les responsabilités, qu’elle aurait dû prendre depuis longtemps, qu’elle fuyait. Les gens qu’ils avaient croisés : ces couples, ces parents, ces enfants. Ignorants et insouciants. L’Américaine dans l’avion, les questions d’Hannah, de Michele, de Marco qu’elle évitait malhabilement. Son rêve, la fuite, le sang. Son appartement. Son corps inanimé. Peut-être était-ce cela, ou rien, ou tout, ou autre chose.
Lorsque Marco l’interrogea sur son passé, sa vie en France, elle sentit naître en elle un profond malaise. Sa réaction les surprit tous les deux : elle éclata de rire. Un fou rire auquel elle ne pouvait résister. Un rire profond et pathétique. Les larmes lui montaient aux yeux. Elle riait si fort qu’elle avait mal au ventre et ne parvenait plus à respirer.
Marco la regarda, il ne semblait pas comprendre où était la blague, tout comme la dizaine de personnes assises autour d’eux. Des yeux curieux la dévisageaient. Ils semblaient percevoir son désespoir et dévoilaient leur avidité, leur fascination pour sa détresse. Et Nina riait toujours, indifférente, possédée. Elle riait en sanglotant. Son rire s’élevait, triste, dans le ciel florentin. Plusieurs fois, elle se calma, pour repartir de plus belle. Elle était seule au monde.
Un quart d’heure s’écoula ainsi. Marco était plongé dans une incompréhension profonde. Nina put finalement reprendre une respiration à peu près normale, et, entre deux vestiges du fou rire, attrapa la main de Marco et lui cria « Viens ! » Son regard était celui d’un clown fou.
Jetant au passage les cartons de pizza dans une benne, elle se mit à courir. Il la suivit machinalement. Elle fuyait sans se retourner, avec urgence. Pourtant athlétique, Marco peinait à rester à sa hauteur. Ce n’est qu’une fois arrivée sur la Loggia du Ponte Vecchio qu’elle s’arrêta, hors d’haleine. Son petit corps maigre semblait sur le point d’imploser.
Marco la scrutait comme si elle était en pleine crise de démence : il se tenait face à elle, les deux mains posées sur ses épaules comme on tente de calmer une enfant hystérique. Sur ses gardes, il lui demanda plusieurs fois si elle se sentait bien. Nina se dégagea ; il la regarda fouiller dans son sac, sortir son smartphone, et avant qu’il eût le temps de comprendre ou de s’interposer, d’un geste ample et plein de rage, elle jeta son appareil dernier cri dans l’Arno somnolent.
Elle n’aurait su dire si le cri qui avait alors résonné avait vraiment franchi ses lèvres. Avec un « plop », l’objet sombra, et la tempête qui agitait Nina se tut instantanément. Son regard bleu avait retrouvé sa limpidité naturelle.
C’est fini.
Ils se contemplèrent. Un long moment s’écoula. Aucun des deux n’osait bouger, soudain craintifs. Nina se rendit compte qu’elle avait forcé le chemin d’un groupe de badauds qui la lorgnaient avec avidité. Lorsqu’elle soutint leurs regards, ils se concentrèrent à nouveau sur les deux guitaristes qui chantaient sur le trottoir d’en face.
Elle finit par poser les yeux sur un Marco silencieux, qui semblait démuni. Elle le regardait, perdue et sous le choc.
— J’ai envie d’être libre, balbutia-t-elle dans un haussement d’épaules.
Une immense fatigue s’empara d’elle. Il suggéra doucement de rentrer et commença à marcher. Elle le suivit. Le chemin du retour s’effectua dans un silence gêné. Nina se sentait désolée mais ne trouvait pas les mots pour s’expliquer. Comment lui faire comprendre ? Comment lui expliquer alors qu’elle-même n’avait pas prise sur ses actes ? Marco restait prudent, dans l’expectative, comme s’il s’attendait à une nouvelle crise de folie à tout moment.
Une fois qu’ils furent arrivés au B&B, Nina tenta une dernière fois de lui parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il la salua froidement, et elle resta seule dans le couloir.
Cela avait été plus fort qu’elle. Un acte impérieux et nécessaire. La jeune femme visualisa un instant son téléphone gisant au milieu d’algues gluantes. Elle crut entendre au loin le tic-tac tic-tac de l’horloge de la cuisine. Éteignant la lumière du couloir, elle regagna sa chambre et s’allongea sur son lit, les yeux rivés au plafond. Le sommeil la fuyait.
À deux heures du matin, elle entendit les Suédois rentrer à l’étage inférieur, visiblement éméchés. À trois heures trente, un groupe de jeunes Américaines assises sur le perron du bâtiment commentèrent leurs conquêtes de la soirée. À quatre heures dix-sept lui parvint le frottement familier des chaussons de la vieille au premier. À cinq heures trente-neuf, des Françaises entonnèrent « J’ai attrapé un coup de soleil / Un coup d’amour / Un coup d’je t’aime » en remontant une rue parallèle. À six heures douze (et aussi deux heures quarante-trois, trois heures cinquante-deux, quatre heures trois et cinq heures vingt-huit), la chasse d’eau résonna sur le palier. Elle finit par sombrer vers sept heures, son sommeil fut court et agité.

Elle retrouva Hannah dans la cuisine vers dix heures. Celle-ci affichait une mine contrariée pendant qu’elle l’observait se préparer une tasse de thé en silence. Nina prit les devants.
— Tu as parlé à Marco ?
— Oui, il m’a raconté votre après-midi. Il m’a demandé… Il n’a pas compris.
Nina hocha la tête et se dirigea vers la fenêtre. Elle regarda au-dehors, explorant le doux ciel toscan à la recherche d’une réponse.
— Moi non plus, je ne comprends pas. Je ne veux pas mettre le pression, ma chérie, mais il va falloir que tu m’expliques quand même. Je vois bien que ça ne va pas ! Tu débarques comme ça, sans prévenir ; tu évites toutes la questions personnelles. Tu es taciturne, puis surexcitée, et maintenant ce que me raconte Marco… Je… je ne veux pas te poser problème, je veux juste pouvoir t’aider… Qu’est-ce qui se passe, Nina ? Où est Julien ? Vous vous êtes séparés ? Explique-moi, je ne comprends pas… Cela ne te ressemble pas. Ce… ce n’est pas toi.
— C’est quoi, moi, Hannah ? Tu as une définition précise ?
Nina défia son amie du regard, agacée par ses réflexions inquisitrices.
— Personnellement, je ne saurais pas, je ne pourrais jamais affirmer te connaître . Cela fait des années que nous ne nous sommes pas vues. Qui suis-je désormais, Hannah ? Est-on tout le temps obligé d’être ce que les autres attendent de nous ? Qui a le droit de me définir ? Explique-moi un peu, Hannah ! Ça fait trois ans ! Tu ne sais rien ! Comment peux-tu même prétendre savoir qui je suis ? Tu ne sais rien !
Hannah resta interdite devant l’agressivité de son amie. Celle-ci la dévisagea, soupira, puis murmura des excuses. Hannah s’approcha d’elle et caressa tendrement son visage.
— Tout ce que je veux, c’est comprendre ce qui te passe dans le tête…
Nina restait songeuse, insensible à la prévenance d’Hannah. Une évidence la frappa à ce moment-là : personne ne devait savoir, car personne ne pourrait jamais comprendre. Son secret, qui la hantait depuis son arrivée à Florence, elle devrait l’enfouir, en elle. Profondément. Le recouvrir de jolies choses sans importance, comme cette promenade avec Marco. De manière à ce que personne ne puisse le découvrir, le lui voler. De manière à ce qu’elle puisse continuer, et vivre. Libre, pour un temps du moins, ici, à Florence. Après un long silence durant lequel seul l’éternel tic-tac résonnait sur chaque centimètre carré de mur, de table, de chair, Nina demanda :
— Tu te souviens de Questions pour un champion ? Tu sais, ce jeu télévisé avec des questions sur France 3 que je regardais de temps en temps ?
Hannah acquiesça avec prudence.
— À la fin du jeu, le présentateur demande au vainqueur s’il souhaite rester et continuer l’aventure, ou s’il préfère partir et céder sa place.
— Je vois la genre de l’émission que tu parles. Mais je ne vois pas la rapport avec toi.
Un autre silence s’installa. Nina ne regardait plus Hannah. Elle contemplait un point fixe sur le mur. Au-delà du mur, c’était sa vie qu’elle contemplait.
Alors qu’Hannah allait sortir de la pièce, Nina reprit :
— La seule chose que j’ai en tête en ce moment, Hannah, c’est cette petite musique de fond et le décompte que l’on entend pendant que le candidat prend le temps de la réflexion. Mon regard déterminé plonge droit dans les yeux du présentateur, et voilà, je lui annonce : je reste. Je reste. Je reste. Je ne peux que rester.
L’écho de la dernière phrase s’éteignit progressivement. Hannah semblait plus que jamais désemparée.
— C’est tout, Hannah. Pour l’instant, je ne m’explique rien d’autre. Ce que je sais, c’est que je reste. Ici, je veux dire. Si tu es d’accord. Je reste.
La jeune Américaine esquissa un « oui » hésitant de la tête, tout en cherchant son amie du regard. Elle ne la trouva pas. À la place, elle vit une inconnue qui ressemblait vaguement à une amie de fac qu’elle avait fréquentée autrefois.
— Mais, la vie, il n’est pas une jeu de la télé, Nina. Et nous, on est réels. Pense à nous.
C’est en passant la porte, le cœur lourd, qu’elle entendit une dernière fois Nina murmurer au mobilier : « Je reste. »
L’auditoire resta silencieux. La porte se referma lentement en grinçant. Le cœur d’Hannah aussi.

Deuxième Mouvement
Accelerando


6
U n magazine sur les genoux, Hannah observait du coin de l’œil la patiente assise à sa droite adresser des gouzis-gouzis pleins d’amour à son nouveau-né. Lorsque celle-ci leva la tête, l’Américaine fit mine de se replonger dans son magazine, comme si elle avait été prise en faute.
Elle avait rendez-vous avec le docteur Gallerini à dix heures quarante-cinq, il était en retard. Hannah essayait de se distraire comme elle le pouvait pour ne pas penser à ce qui allait suivre. Elle était la prochaine, et l’appréhension lui donnait la nausée. Pour se changer les idées, elle concentra ses pensées sur Nina. Trois semaines s’étaient écoulées depuis son arrivée, trois semaines durant lesquelles son amie s’était de plus en plus repliée sur elle-même. Ce n’était pas faute d’avoir essayé de briser ses défenses : Hannah l’avait invitée plusieurs fois à boire un café, à se promener, pour essayer de percer une trouée dans les hauts murs protecteurs que Nina avait érigés autour d’elle. Peine perdue : Nina refusait systématiquement ses avances. Elle passait la plupart de son temps libre à visiter Florence, ou enfermée dans sa chambre à lire.
Hannah se sentait partagée entre la compassion et la colère ; sa frustration était palpable. Elle se sentait rejetée, instrumentalisée par cette étrangère qui était venue s’installer chez elle, sans la moindre explication, au nom d’une amitié qu’elle ne prenait même plus la peine d’honorer. Par amour pour la personne qu’elle avait connue, elle essayait de lâcher prise, même si sa patience atteignait ses limites. Songeant que Nina lui avait annoncé qu’elle comptait rester un mois, Hannah décida que le moment était venu de lui demander ce qu’il en était.
Si l’Américaine supportait mal d’être tenue à l’écart, la présence de Nina comportait toutefois un avantage certain : elle avait proposé d’elle-même de diviser par deux les tâches d’entretien de La Dolce Vita . Et il fallait admettre qu’elle ne se ménageait pas. Alors que les premiers temps Hannah avait culpabilisé de la laisser en faire autant, elle avait vite réalisé que l’investissement de son amie relevait plus de la stratégie d’évitement que d’une volonté de lui prêter main-forte. Elle l’avait surprise une fois en train de récurer une douche, il y avait dans sa façon de frotter une frénésie presque maladive. Nina nettoyait pour ne pas penser, comme si elle cherchait à faire disparaître une tache sur son âme. Comprenant cela, Hannah avait décidé de lui déléguer une bonne partie du ménage et des courses afin de dégager enfin du temps pour elle. Elle avait pris un rendez-vous pour pratiquer les examens demandés par le docteur Gallerini voilà déjà quelques mois, et, aujourd’hui, elle allait enfin savoir.
La porte du cabinet s’ouvrit sur une jeune femme blonde, suivie de près par le gynécologue. Le souffle court, Hannah rassembla ses affaires et se leva. Lorsqu’il la salua, elle s’avança vers lui et lui serra la main.
— Buongiorno , docteur.
— Buongiorno , signora Tarissi. Comment allez-vous ?
— Très bien merci, mentit Hannah en italien.
Même après quatre ans de mariage, elle tiquait toujours lorsqu’on l’appelait par son nom d’épouse. Elle était stressée, ses mains moites frottaient sa jupe nerveusement. Le gynécologue l’invita à s’asseoir derrière son large bureau d’acajou.