Revoir demain - Tome 1

Revoir demain - Tome 1

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Français
406 pages

Description

Le premier tome du roman fleuve de Paul ALEXANDRE nous entraîne dans les méandres d'une intrigue policière macabre. Le commissaire Sarlat, assisté de l'inspecteur Sardin, est à la recherche d'un mystérieux gang de coupeurs de têtes. Une femme est retrouvée décapitée sous un porche d'immeuble, première sur la liste des victimes. Convaincu qu'il s'agit d'un règlement de comptes, le fin limier peine pourtant à mettre la main sur des preuves tangibles. À Saint Amboise où il mène l'enquête, tout le monde se montre rétif à divulguer ses secrets. La traque de quatre jeunes soupçonnés de vol avec effraction le mènera-t-elle vers la vérité ? Pour compliquer davantage la situation, un corbeau rédige un étrange article qui brouille les pistes...


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Date de parution 15 novembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782414155866
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-15584-2
© Edilivre, 2017
Prologue « Où l’histoire n’en n’est pas encore une »
La ruelle n’était que très faiblement éclairée, mais cela suffisait amplement à Tiénou, qui de la fenêtre du premier étage de l’hôtel jouxtant celle-ci, observait ce qui s’y passait depuis quelques minutes. La soirée était déjà bien avancée. La pluie battante, mêlée à un vent cinglant et glacial, donnait pour l’heure un tout autre visage de la Capitale que l’on avait peu l’habitude de voir, même en cette saison pourtant hivernale.
Paris vivait donc de bien courtes heures. Si cela faisait grincer bien des dents à devoir baisser les stores plus tôt qu’à l’accoutumée, faute de clients, ce n’était pas non plus une unanimité. Nombreux se réjouissaient de cette aubaine à pouvoir rentrer chez eux bien avant l’heure. Certains ajoutant même avec une pointe de philosophie, que l’argent n’était pas un tout dans la vie, et que l’on n’en serait pas plus riche pour autant. Cette pensée est-il besoin de le souligner, émanait essentiellement des employés eux-mêmes.
Malgré la situation dans laquelle il se trouvait, Tiénou était très calme. La semi-pénombre de la pièce y était certainement pour beaucoup, et bien qu’il sache que cela ne durerait pas, il n’y avait pas encore à s’en faire.
Il n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé depuis qu’il était venu prendre position dans le creux de la tenture, suffisamment toutefois pour tenter de mettre ses idées au clair, et démêler cette pelote de fil qui n’avait pour l’heure, aucun bout. Il avait beau la tourner et retourner dans tous les sens depuis deux jours, il ne parvenait pas par manque d’éléments, à échafauder la plus petite des hypothèses, fut-elle incongrue.
Il n’avait jamais cru au hasard et encore moins à toutes formes qui pouvaient s’y apparenter de près comme de loin. Leur simple présence ici n’était donc pas à mettre sur le compte de quoi que ce soit, si ce n’est celui bien évidemment, de venir finir ce qu’ils auraient du faire, il y a bien longtemps.
Le tressaillement qu’il n’avait pu retenir à leur vue, n’avait rien changé à leur comportement et ils avaient continué à gravir la rue avant de pénétrer chez Alfredo, comme si de rien n’était. Il était resté quelques minutes à se demander s’il allait les suivre à l’intérieur ou attendre tout simplement qu’ils ressortent. Peu lui avait importé ce foutu froid qui lui avait meurtris le visage, n’avait-il pas connu de situation bien plus pire que celle-ci depuis tout ce temps ?
Il avait craint qu’en pénétrant dans l’antre enfumé du portugais, que celui-ci ne l’apostrophe avec cette jovialité toujours aussi débordante qu’il avait à son encontre. Si cet accueil au tout début lui avait valu la convergence de tous les regards chargés d’interrogation, plus personne aujourd’hui n’y prêtait attention. Le problème était que les nouveaux arrivants, n’appartenaient pas à ces personnes. Mieux valait donc ne pas courir le moindre risque. L’unique question qu’il s’était posée en ne quittant pas la porte de l’œil, était de savoir ce qu’ils venaient chercher ou trouver dans le boui-boui de son « ami » et tenancier. Si l’endroit n’était pas loin de ressembler à un coupe-gorge avec son intérieur peu engageant, crasseux et sombre, il jouissait d’une assez bonne réputation dans la Capitale. Cela n’amenait pas pour autant, son propriétaire à entreprendre des travaux d’assainissement et de rénovation qui s’imposaient pourtant. Pourquoi donc dilapider un bénéfice bien acquis alors que très peu de monde ne trouvait rien à y redire. Il avait patienté un bon moment avant de les voir réapparaître tous les trois sur le seuil de
l’établissement. Les suivre ne lui avait posé aucun souci, du moins, cela n’aurait pas du l’être jusqu’à ce que le fils du Jacquot, se jetant sur lui au détour d’une rue, ne l’avait obligé à abandonner sa filature. Il n’était pas parvenu à le calmer. Le peu qu’il avait pu saisir dans le flot saccadé mêlé de sanglots, de larmes et de hoquets, était qu’il fallait qu’il le suive jusqu’à chez lui. Le restant se perdant sous un incompréhensible reniflement.
Une armada d’uniformes avait cerné le quartier à la recherche d’indices, de témoins, de réponses et du fils qui avait disparu sans que personne ne sache où. Une ribambelle d’yeux inquisiteurs assistait muettement au spectacle qui se jouait devant eux avant de disparaître lorsque l’on venait les interroger. La fourmilière était en pleine activité et c’était peu de le dire.
Parmi tout ce beau monde il y avait de l’autre côté de la rue, cette forme élancée et engoncée dans une gabardine beige claire sous laquelle disparaissait des bottes montantes. Enroulée dans une écharpe gris perle, elle conversait avec l’un des uniformes avant que son regard ne croise le sien et que son doigt ne se tend vers eux. Il était grand temps pour lui de quitter les abords d’une scène digne d’un polar, bon ou mauvais. L’ultime chose qu’il avait gardée en mémoire après s’être retourné une dernière fois, fut de voir la main de l’assistante sociale prendre celle du gamin.
Deux jours venaient donc de passer depuis, et s’il n’avait pas eu de nouvelles du fils du Jacquot, il ne s’en inquiétait pas outre mesure dans l’immédiat. Le plus important avait été pour lui de retrouver la piste des trois hommes avant qu’ils ne retrouvent la sienne, et bien qu’il ait mis ses deux plus fins limiers sur leurs traces, cela n’avait absolument rien donné jusqu’ici. L’unique information qu’ils avaient réussi à obtenir chez Alfredo, c’est qu’ils avaient rencontré et parlementé avec un homme qui lui était inconnu. La mince description qu’il leur en avait faite, se solda par une impasse.
Un mouvement attira son attention. C’était Madame Langlois, la boulangère du quartier. Tiénou n’avait nul besoin d’appuyer sa vision pour mieux la cerner. D’une rondeur gracieuse et enjouée pour le peu qu’il en avait entraperçu le matin même, la femme jouissait d’une certaine notoriété que seule, la rumeur sait répandre.
C’était donc l’heure de la dernière promenade de Gershwin, un caniche abricot que rien ne prédisposait à cette célébrité conjointe, mais qui en avait une toute autre aux yeux de sa maîtresse, celle de pouvoir sous le prétexte de cette sortie nocturne, rejoindre trois porches plus loin, son amant de toujours.
Sa démarche était lente mais assurée, quoique l’on ait pu discerner, pour peu que l’on soit très observateur, une certaine impatience bien compréhensible devant les allées et venues incessantes de l’animal. Il hésitait à jeter son dévolu alors que des hallebardes s’abattaient sans concession pour l’un comme pour l’autre. Elle avait donc parcouru une bonne moitié du chemin, lorsqu’enfin, le pied jaunâtre de la boite aux lettres des Postes et Télécommunications lui paru assez convenable au grand soulagement de sa maîtresse.
Il perçut presque inconsciemment, un léger mouvement sous le porche vers lequel se dirigeait désormais la boulangère d’un pas plus rapide, mais de l’angle où il se trouvait, il lui était impossible d’en voir plus. Cela lui importait peu d’ailleurs, en pensant qu’après tout, la rumeur n’était peut-être pas si aussi fausse que cela. Sortir par un pareil temps était assurément notifié par toute autre chose que l’amour qu’elle pouvait avoir pour Gershwin.
Il quitta le coin de la fenêtre et regagna la petite table qui composait avec sa chaise, un lit et l’armoire, l’unique mobilier de l’endroit. Ce qui était somme toute des plus logiques pour une chambre sensée être de simple passage. Y prenant place, il fit glisser le bloc de papier à lettres vers lui et tout en l’ouvrant, pris une profonde inspiration. Il resta ainsi quelques secondes sans bouger, retranché derrière ses paupières closes que surmontaient d’épais
sourcils grisonnants. Il avait deux courriers à rédiger. Si le premier ne se résumait qu’à quelques lignes, le second lui en réclamerait beaucoup plus, et il décida de s’en acquitter dès maintenant.
Il ne sembla pas gêné par le manque de clarté de la pièce et passa d’une feuille à son envers, puis à une autre jusqu’à ce qu’il considéra, après une relecture complète et méticuleuse, de n’avoir rien omis. Il glissa les feuilles pliées en deux dans l’enveloppe kraft avant de passer à la seconde qui ne lui demanda effectivement, que quelques mots qu’il aligna d’une écriture nerveuse mais droite. Tiénou se redressa en laissant échapper un mince soupir. Il se leva et enfouit les deux enveloppes dans la poche intérieure d’un manteau, que les années s’étaient chargées de miter sans aucune forme de procès.
Il regagna son poste d’observation en prenant bien soin de se tenir dans l’encoignure de la tenture sombre du double rideau.
Rien ne semblait avoir bougé et les alentours paraissaient s’être apprêtés pour une nuit comme tant d’autres. Il consulta sa montre alors qu’un faible bruit éveilla tous ces sens. Il devina plus qu’il ne vit la forme s’avancer sur le trottoir d’en face. Celui-là même qu’avaient arpenté auparavant, la boulangère et son chien.
L’ombre marqua une courte pause, comme prise d’une soudaine hésitation à pénétrer dans le halo du réverbère, avant de reprendre sa progression d’un pas cassé et claudiquant. S’il ne pouvait distinguer clairement les traits de l’homme, car il était visible qu’il ne pouvait en être autrement, la canne que ce dernier tenait dans la main gauche, était comme une signature indéniable. Ce n’était pas le fait de reconnaître Marcel qui le surprit, mais l’heure à laquelle il rentrait chez lui.
Le « Café des Trois Lingots » qu’il tenait à quelques rues d’ici, ne fermait jamais ses portes avant une ou deux heures du matin. C’était un fait notoire connu d’une certaine faune. L’homme s’arrêta à nouveau. Se tournant à demi vers la fenêtre derrière laquelle il se tenait. Il fit tapoter clairement sa canne contre le macadam. Tiénou ne bougea pas mais un rictus naquit à la commissure de ses lèvres, tandis que celui-ci reprenait sa route sans plus se retourner.
Le message que venait de lui adresser Marcel était sans équivoque. Quelque chose se préparait dans le coin et cela était pour ce soir, à moins que cela soit en train de se passer. Tiénou se passa la main dans sa tignasse grise et toute aussi désordonnée que sa barbe. Il pria fortement que cela n’avait rien à voir avec ce qu’il redoutait depuis ces deux jours, mais le minuscule point qui tiraillait son bas ventre, lui rappela qu’il n’avait jamais été croyant et qu’il n’avait jamais mit les pieds dans une église de toute sa vie. Il regarda s’éloigner l’homme.
Comme aimait à lui dire son père du temps de son vivant,« Tu vois petit, quand les loups sont lâchés, soit tu te mets avec ton fusil devant ta bergerie ou alors tu te mets au milieu de la meute ».
Après un dernier regard à la pièce, il quitta celle-ci sans prendre le soin de la refermer à clef.
Au stade où il en était, si mourir n’était pas dans ses prérogatives, la dame à la faux ne l’effrayait pas plus que cela.
* * *
Chapitre 1 « À l’heure où certains s’endorment, d’autres meurent »
Quelques heures auparavant.
La salle du Café des Trois Lingots était plongée dans une pénombre qui ne devait rien à l’heure, ainsi que nous avons pu l’apprendre au début de notre récit.
Marcel essuyait pour la seconde fois le zinc de son comptoir, qui n’avait jamais reçu autant de considération de sa part depuis des lustres. Il ne savait pas trop comment occuper son temps tout en maugréant silencieusement, pour ne pas être entendu des trois hommes, que l’on distinguait à peine, à l’une des tables de sa salle. Non seulement, lorsqu’il était venu s’enquérir de leur commande, ceux-ci lui avait fait comprendre qu’ils n’étaient pas ici pour cela, mais qu’à l’inverse, ils n’avaient rien contre le fait qu’il renvoi tout son beau monde dans leurs pénates. Certes, l’ordre lui avait été donné d’une voix douce et emprunte d’un ton posé, calme et froid. Le genre de langage qu’il connaissait bien, et qui n’attendait aucun retour, si ce n’était celui d’être bien compris. Il se contenta donc d’un acquiescement de la tête pour toute réponse.
Il n’avait donc pas cherché à discuter. Arrivé à l’âge qu’il avait, on ne discutait même plus. Il n’avait pas non plus tenté d’identifier ces trois clients particuliers. La curiosité était un bien vilain défaut, et il était bien placé pour le savoir. Mieux valait vivre en se posant des questions que mourir en ayant les réponses.
Mettre tout son beau monde dehors comme ils disaient, n’avait pas été une mince affaire. Il avait du se résoudre devant le manque de bonne volonté de sa clientèle à obtempérer, à requérir à l’impensable venant de sa part, la promesse d’une tournée générale et gratuite dès le lendemain. Il savait que certaines choses ne s’oubliaient jamais. Celle-ci en était une, au point qu’elle commençait déjà sérieusement à le démanger de partout.
Il contempla son comptoir qui s’offrait une renaissance et que le moment présent venait de faire ressurgir d’outre tombe. «C’était celapensa-t-il en regardant soudainement la rue » livrée à une lune blafarde. «Une nuit d’outre tombe». Il en eut des frissons, qui, facétieux, se mirent à courir tout au long de son corps meurtri. Il ferma les yeux sur une réalité qui n’avait pourtant pas encore prise forme, mais qui il le savait, ne tarderait plus.
Qu’avait-il donc fait au bon Dieu pour que cela se passe chez lui ? Était-ce le prix de son ardoise pour tout ce qu’il avait fait ? L’heure des comptes venait-elle de sonner ?
La légion d’honneur épinglée sur son carré de velours rouge, bardée d’un cadre de bois d’ébène, reposant sur l’étagère dans son dos, le liait à cet abysse où il se perdait de plus en plus au fil des jours, qui le rapprochait de sa dernière ascension ou descente, selon le jugement qu’on lui fera, d’un côté comme de l’autre. Il tenta de disperser cette brume qui osait s’emparer de sa vue, et au travers de laquelle apparaissaient les visages distordus d’hommes, de femmes et d’enfants. Bien qu’il n’en perçoive pas les hurlements, ceux-ci étaient bien là. Il les ressentait comme autant de douleurs en ses chairs.
Aux yeux de tous, il était un véritable héros. Il était celui qui avait tronqué sa jambe, contre une prothèse en plastique indolore. C’était la guerre, une raison dans laquelle il avait planté le drapeau de sa bonne conscience. La clochette actionnée par l’ouverture de la porte, le surprit en l’extirpant aussitôt de ce puits sans fond qu’il quitta sans aucun regret.
Il reconnut Paul Langlois. Enfin ce qu’il en restait, car à voir comment il s’y prenait pour la refermer, cela tenait plus de l’éclipse totale d’une conscience imbibée d’alcool que d’une
quelconque maladresse. Ce qu’il grommelait était intraduisible. La distance qui le séparait du comptoir, fut franchie par on ne sait quel miracle, tant sa démarche ressemblait à s’y méprendre à celle du crabe, doublée de celle de ces culbutos, qui nous amusaient tant dans notre enfance. Paul Langlois ressemblait à l’une de ces marionnettes à laquelle on aurait coupé les fils, en la laissant livrée à elle-même.
Si la situation n’était pas celle qu’entrevoyait Marcel en ce moment, il est plus que certain qu’il se serait plié en deux devant une telle scène, mais en cette minute, il n’en n’avait pas le cœur et ne laissa paraître qu’un très mince filet de ce qui se voulait un sourire. – C’est fermé Paul, lui dit-il quand ce dernier parvint à s’agripper tant bien que mal au comptoir. – T’es pas fermé… puisque t’es là, réussit à répondre le boulanger en tapant du plat de la main, le zinc rutilant. – Ben, je n’y suis plus pour longtemps si tu veux tout savoir. J’allais baisser le rideau… alors fais-moi le plaisir de rentrer chez toi, t’es pas très frais ce soir le Paulo. – Pas frais, moi ? Pas frais, moi ? C’est que moi… Mossieur, j’suis debout d’puis trois heures du mat pour t’faire ton pain du mi… du midi. Ça mérite pas un ch’tiot godet ça Mosssieur ? – Je ne dis pas le contraire et tu le sais, mais pas ce soir Paulo, je fer… – Un seul le Marcel… rien qu’un seul et tu vois… euh ben non, tu peux pas voir, t’es… t’es pas moi… hein ? Et ben j’t’en paye un aussi. Tu n’refuserais pas un godet d’un camarade ? Toi et moi, on est compagnon d’armes, pas vrai ? Ahana-t-il en se redressant tout en prenant un ton qui se voulait solennel.
Paul Langlois faisait référence ici, à ces années où il était scout, n’ayant pour sa part, jamais servi dans les rangs de l’armée française ou d’ailleurs. Cela ne prenait une valeur capitale à ses yeux que lorsque déclinait sa raison sous le feu de l’alcool, et si beaucoup l’affublait de titres qu’il ne posséderait jamais, il en allait différemment pour Marcel que cela hérissait sans cesse au plus haut degré. – Allez, soit raisonnable, en plus, je suis sûr qu’Hélène doit te chercher partout à cette heure-ci et je ne tiens pas qu’avec ce temps de chien, qu’il t’arrive quoique ce so… – Quoiiiiii, s’exclama-t-il en le coupant. Tu refus’rais de boire un dernier verre avec moi ? Tu… tu ou… oublies tout… tout ce que l’on a vécu camarade ? Allez… un dernier, juste un der… – Soyez gentil Monsieur et rentrez chez vous, puisque l’on vous dit que c’est fermé. Votre femme doit vous attendre et ce n’est jamais bien de faire attendre une dame, fit la voix que reconnut de suite le tenancier depuis la salle.
Paul Langlois se retourna en se cramponnant de sa main droite à la barre du comptoir afin de répliquer, que déjà, celle de Marcel enserrait son avant-bras. – Je t’en prie Paul, rentre chez toi, c’est le mieux que tu puisses faire ce soir, crois-moi, et si tu veux un conseil d’ami, fais aussi vite que tu le pourras, lui chuchota-t-il à l’oreille. – Vous ne savez rien Mossieur, c’est pas Madame qui… qui m’attend, mais moi Mossieur qui l’attend, je ne fais que cela, de… de l’attendre !
Reprenant son souffle. – Madame est partie avec son… putain de clebs et vous… vous savez pourquoi… vous savez pourquoi elle se tire… tous les soirs avec son clebs, vous ? – Tu cherches les ennuis ce soir ou quoi ? Lui envoya Marcel d’un ton où pointait une colère qu’il avait du mal à contenir. – Ce sont là vos histoires Monsieur, reprit la voix plus fermement. Rentrez chez vous tant que vos idées sont encore au clair. Il ne fait pas bon de dormir dehors avec ce déluge, et à votre âge, vos chances de vous en sortir penchent nettement vers les sous-sols frigorifiques, si vous voyez ce que je veux dire.
Paul Langlois pesta à nouveau et malgré sa proximité avec le boulanger, Marcel avait bien du mal à comprendre le verbiage que ce dernier tenait. Visiblement résigné de ne pas obtenir ce qu’il voulait, il décida après une énième litanie tout aussi incompréhensible que les précédentes, de refaire le chemin à l’envers. Le trajet était tout aussi périlleux pour la marionnette qui n’avait prise aucune assurance en elle. Il s’arrêta net au beau milieu de la salle avant d’effectuer, le doigt en l’air, un tour complet et magistral sur lui-même, qui le mit face aux trois silhouettes. – J’vais vous l’dire… moi… Mossieur ! Soufflant bruyamment en élevant l’index encore plus haut. Madame a un volcan entre les cuisses… oh pas pour moi… y’a longtemps que pour moi… il est éteint… mais Madame sait où trouver un vunalcologue !!! C’est com… – Rentre chez toi Paul ! Aboya Marcel qui commençait à faire le tour de son comptoir alors qu’un petit rire, vite stoppé, se fit entendre du côté qu’il aurait aimé voir partir lui aussi. – J’y vais… mais j’reviendrais… tu me dois un verre com… compagnon !
Paul Langlois quitta le café en promettant haut et fort qu’il pouvait compter sur lui dès potron-minet. Marcel n’en avait cure, sa seule préoccupation était de baisser le rideau de fer et de pouvoir rentrer chez lui. Il le préviendrait si cela lui était possible, et s’il n’était pas trop tard. Son souhait ne tarda pas à se réaliser car peu de temps après, il vit se lever les trois hommes et, sans un salut, prendre eux aussi congé.
Il ne s’attarda pas une minute de plus et après avoir éteint le peu de lumière qu’il restait, enfila son manteau et revêtit son chapeau mou. Il sortit et ferma la boutique. Il espérait ne pas retomber sur eux, n’ayant pas prêté attention sur la direction qu’ils avaient prise.
Il prit appui sur sa canne et eut l’impression, une fraction de secondes en relevant la tête, de voir une lune rouge. «Une nuit d’outre tombe ». Il toussota pour se donner une contenance et s’enfonça sous le déluge pluvial vers son chez lui empli déjà de ses propres fantômes.
* * *
S’il y avait des matins qui ne ressemblaient à aucun autre, on pouvait dire sans trop nous tromper que celui-ci, en était un pour tout le quartier. Autant d’effervescence et de gyrophares concentrés en un seul point, cela tenait pour la plupart des riverains, de l’extraordinaire pour ne pas dire plus. Se réveiller aux sons stridents des sirènes de polices qui retentissaient de partout n’avait rien de banal si ce n’est de vous jetez hors du lit en vous demandant si ce n’est pas la fin du monde qui vient frapper à votre porte.
La ruelle qui ne nous est pas si inconnue que cela, était tronçonnée de part et d’autre par les rubans «Ne pas dépasserSi la pluie qui avait duré toute la nuit avait cessé, le froid ». quand à lui s’était amplifié. Le sol luisait sous le feu des réverbères et des gyrophares en certains endroits. L’animation était à son comble et les curieux bavaient littéralement pour être au plus près, afin de voir et savoir de quoi il en retournait. Les plus chanceux étaient ceux qui appuyés sur le rebord de leur fenêtre, regardaient tout ce charivari en sirotant tranquillement leur café chaud. – Alors ? S’enquit le Commissaire Sarlat en se baissant pour passer sous le bandeau de plastique jaune que soulevait un jeune rouquin boutonneux aux lunettes grossières. – Ce n’est pas très beau à voir patron… vraiment pas beau du tout, je vous préviens. C’est par là, dit-il en désignant le porche du doigt. – Dès fois que vous l’auriez oublié Sardin, vous travaillez à la PJ et non aux beaux arts. – Je le sais patron, mais là…
Jaugeant les alentours en relevant le col de sa veste de tergal bleu nuit.
– C’est quoi ce bordel ? Faites-moi évacuer tout ça illico presto, lança-t-il devant la troupe de badauds agglutinés derrière la frêle banderole, qui tentait de gagner du terrain. – Nous n’arrêtons pas de les repoussez, mais ils reviennent encore plus nombreux à la charge. Je ne sais même pas s’ils se souviennent que l’on est samedi et qu’à cette heure-ci, on reste au pieu… surtout avec un pareil temps, répondit Sardin en hélant deux agents en faction un peu plus loin.
Il n’était pas encore six heures quand l’as de la criminelle, passa sous le porche du 8 rue des Myosotis qui donnait sur une courette, déjà pleine de monde. Médecin légiste, police scientifique et photographes s’affairaient dans un entremêlement ordonné et silencieux. En découvrant la scène qu’il avait sous les yeux, le Commissaire Sarlat dut reconnaître que pour une fois, son jeune subordonné n’avait pas tout à fait tort. Le corps de la femme reposait sur le dos baignant dans une mare de sang qui s’était mêlé à celui de son chien à deux pas d’elle. «Unis dans lamort comme dans la vie » pensa-t-il. Si l’animal avait conservé, en dehors d’une plaie béante à la gorge, une morphologie dirons-nous intacte, c’était loin d’être le cas de sa maîtresse dont la tête avait roulé à quelques centimètres de son buste.
L’endroit servait apparemment de lieu commun en vu des poubelles bien alignées. Il leva la tête sur la bâtisse qui la surplombait et constata avec amertume, qu’aucune fenêtre n’y donnait. Cela eut été trop beau. Seule, une porte en fer en permettait l’accès. Il s’avança vers le corps en prenant soin de ne pas empiéter sur d’éventuels indices. L’homme qui était penché sur ce dernier releva légèrement la tête. – Je me demandais justement quand est-ce que tu allais pointer le bout de ton nez, vois-tu ? Fit le médecin avec un demi-sourire en se relevant. Si tu continues à te saper aussi mal par un temps comme celui-là, tu risques d’être mon prochain client, et entre nous, je ne suis pas aussi pressé de m’occuper de toi si tu veux le savoir, acheva-t-il en répondant à son salut. – Salut Doc. Que pouvez-vous m’apprendre de concret ? Interrogea-t-il sans relever l’allusion du légiste. – Cela t’arrive-t-il de n’être qu’un homme de temps en temps ? – À chaque fois que je m’endors Doc… alors ? – Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que celui qui a fait ça, connait bien son travail. C’est net, propre et sans bavure. Une décapitation faite dans les règles de l’art Michel. Rien à dire de plus. Je ne sais pas si c’est une chance ou pas, mais elle était déjà morte quand on lui a tranché la tête. Cette pauvre femme a été étranglée avant, cela ne fait aucun doute. Je dirais que sa mort se situe entre 22 heures et minuit, mais j’en saurai beaucoup plus, une fois que j’aurai eu une plus longue conversation avec elle. – Rien d’autre, Doc ? – En dehors que tu as un criminel qui se promène avec un sabre ou quelque chose d’approchant, et qui se prend sûrement pour un samouraï des temps modernes… non je n’ais rien d’autre pour toi pour l’instant. Tu auras mon rapport sur ton bureau bien avant que tu n’éternues, c’est tout ce que je peux te dire. Tu en apprendras peut être un peu plus avec toute la smala que j’ai pu voir en arrivant. – J’en doute fort, répondit-il le regard dans le vide.
Le médecin légiste fit signe à deux agents en faction qui discutaient bassement en piétinant sur place. – C’est bon pour moi Messieurs, je vous laisse la place. – Désolé de vous décevoir Doc mais je ne suis pas enrhumé, lâcha Sarlat avec ironie. – C’est parce que tu ne le sais pas encore, mais cela ne saurait tarder, répliqua-t-il sur le même ton, avant de tourner le dos.
Sarlat se contenta d’un mince sourire alors qu’arrivait l’inspecteur Sardin, suivi d’un homme taillé dans un bloc de granit.
– Monsieur Paoli, fit-il en présentant l’homme. C’est le gardien de l’immeuble qui a découvert le corps ce matin, patron, acheva-t-il alors que le susnommé, dodelinait de la tête comme pour renforcer l’affirmation, en avançant une main que Sarlat ignora totalement. – Bien ! Quelle heure était-il quand vous avez découvert le corps de cette femme ? Demanda-t-il en sortant un petit calepin noir de sa veste. – Il était 4 heures 30 Monsieur le Commissaire. – Comment pouvez-vous en être si sûr ? Le questionna-t-il en voyant que l’avant bras du concierge était dépourvu de montre. – Bahhhhh pardi… c’est pas difficile voyez-vous… je m’apprêtais à partir quand ma femme s’est plainte d’avoir froid… enfin vous voyez ce que je veu… – Non Monsieur Paoli. Justement, je ne vois pas. Alors si vous pouviez être plus précis, nous gagnerions vous comme moi, un temps sûrement plus précieux à l’heure qu’il est. Le coupa-t-il alors que l’inspecteur Sardin, se trouva brusquement une nouvelle passion pour l’esthétisme urbain haut perché.
Voyant qu’il n’aurait aucune aide de ce côté-là, le gardien soupira en se campant sur ses deux jambes courtes mais puissantes devant le policier. Pour qui se prenait-il avec son costard cravate ? Ce n’est pas parce que Monsieur était Commissaire de police que tout lui était du. – Comme ma femme avait un peu froid, comme je viens de vous le dire, je me suis recouché pour la réchauffer un peu, et comme cela a duré un peu plus longtemps que prévu, je me suis rendormi après. C’est Silvio qui est venu me réveiller pour me dire qu’il était 4 heures 20. Heureusement qu’il était là parce que sans lui, j’aurais été à la bourre et ça, ça ne se fait pas pour un premier jour de boulot, pas vrai ? – Et votre fils se lève-t-il toujours aussi tôt ? – Mon fils ? S’étonna le gardien en regardant Sarlat. – J’en déduis donc que Sylvio n’est pas votre fils, ce qui ne change rien à ma question, alors ?
Le gardien de l’immeuble éclata de rire avant que le regard noir de Sarlat, ne l’arrête net, tandis que Sardin, le nez toujours en l’air, semblait contempler Dieu sait quoi. – Sylvio… C’est mon chien Commissaire. Un bon Retrie… – Passons s’il vous plait. C’est donc votre chien qui vous a dit qu’il était 4 heures 20… comme ça,… c’est bien cela Monsieur Paoli ? – Ben vous savez, c’est l’heure à laquelle il réclame sa sortie le bougre, et croyez-moi Commissaire, il ne se trompe jamais. Avec Silvio, l’heure c’est l’heure, c’est comme pour la bouffe, il ne fai… – Si vous le dites… Ensuite Monsieur Paoli ? – Je lui ai ouvert la porte, et après lui avoir donné sa gamelle, je suis parti pour ma tournée. Il devait donc bien être 4 heures 30 quand je suis arrivé ici. Je ne vous raconte pas le choc que j’ai eu en apercevant Madame Langlois comme ça. Si ma femme était là, elle vous dirait qu’il m’en faut pourtant beaucoup pour m’impressionner, et bien je peux vous dire Monsieur le Commissaire que j’ai même cru sur le coup, que l’on me faisait une blague… c’est vous dire, hein ? – Moi aussi, voyez-vous… mais il faut bien croire que non, n’est-ce pas ? Par contre si j’en crois ce que vous venez de me dire, c’est que vous me semblez bien connaître la victime, est-ce que je me trompe Monsieur Paoli ? – Si je la connaissais ? On voit bien que vous n’êtes pas du quartier, vous. Tout le monde ici connait Madame Langlois, c’est la femme de ce poivrot de Paulo. Une femme sans histoires, avec toujours un petit mot aimable pour les uns et les autres. Ah je vous le dis, cela m’a fait un drôle de… – Oui, je sais. Vous me l’avez déjà dit. Ce que j’aimerais, c’est que vous me disiez des choses que je ne sache pas encore… cela vous est-il possible ou non ?