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Révolte ou révolution ?

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Description

Ce récit a pour toile de fond l'histoire conjointe d'une faculté de médecine et d'un hôpital pendant les années 1950 à 2000. Il décrit la carrière d'un médecin, Alexis Lenfant, qui a fait ses débuts dans l'hôpital d'une ville de l'Est en France et franchit ensuite toutes les étapes de la carrière médicale jusqu'au grade envié de professeur de clinique médicale et de chef de service hospitalier. Dans ce troisième tome, l'auteur nous décrit en détail la révolte estudiantine de Mai 1968, les espoirs, les fièvres et les absurdités du mouvement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 332
EAN13 9782296706972
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.









Révolte ou révolution ?
Jacques Paul Borel







Révolte ou révolution ?


Chroniques d’une faculté de médecine, tome III





































DU MÊME AUTEUR


Direction d’ouvrages à collaborations multiples
èmeComment prescrire et interpréter un examen de biochimie, 2 édition, Maloine, Paris,
1985
èreBiochimie dynamique, 1 édition, Maloine, Paris, 1987
ème
Biochimie dynamique, 2 édition, De Boeck Université, Bruxelles, 1997
Biochimie pour le clinicien, Éditions Frison-Roche, Paris, 1999 et traduit en portugais,
Istituto Piaget, Lisbonne, 2001
Biochimie et biologie moléculaires illustrées, Éditions Frison-Roche, Paris, 2000
Basement membrane. Cell and molecular biology, en collaboration avec N.A.
Kefalides, Acad. Press, New York, 2005
Précis de biochimie et biologie moléculaire, Éditions Frison-Roche, Paris, 2006

Histoire ou histoire des sciences
Mon village au temps des chevaux. Souvenirs d’enfance, Éditions Frison-Roche, Paris,
2005
Science et foi. Évolution du monde scientifique et valeurs éthiques, traduction de
l’ouvrage anglais de D. Alexander, Éditions Frison-Roche, Paris, 2005
Hôpitaux d’hier et d’aujourd’hui, Éditions Frison-Roche, Paris, 2007
Malheurs de la science, malaise des chercheurs, Éditions Frison-Roche, Paris, 2009

Fiction
Les contes de mon mûrier, Éditions singulières, Sète, 1996












© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12817-0
EAN : 9782296128170
Révolte ou révolution ?
Chroniques d’une faculté de médecine, volume III
Introduction
Dans les deux premiers volumes, nous avons suivi le développement
d’une ancienne école de médecine située dans la ville de Mires, petite cité
provinciale de l’est de la France, sa transformation en faculté, la construction
de ses nouveaux bâtiments, la métamorphose du vieil hôpital en centre
hospitalier moderne. Notre héros, le médecin Alexis Lenfant, a franchi tous les
grades de la carrière médicale. Il est devenu professeur titulaire, chef d’un
grand service hospitalier. Les premiers mois de l’année 1968, s’écoulent
sans histoire dans ce CHU de Mires. L’activité de notre héros est intense. Sa
carrière tranquille paraît bien assurée. Et pourtant…
7Chapitre 1.
Prodromes d'une maladie de société.
Les débuts de l'année 1968 furent des plus calmes dans la bonne faculté
de médecine de Mires. Ses membres effectuaient tranquillement leurs petits
travaux, sans heurt, comme si tous s'étaient correctement réparti les tâches
essentielles depuis l'inauguration, un an plus tôt, et les assumaient
pleinement. Les étudiants étaient polis et assidus aux cours. Les assistants, malgré
leurs revendications salariales fréquentes, aimaient leur travail. Le service
hospitalier d'Alexis fonctionnait à plein régime, en dépit de la carence de
plus en plus évidente de Pantou, toujours inerte et la plupart du temps
invisible au fond de son bureau. Heureusement, l'assistant Maillan était efficace et
suffisait à seconder Alexis. Les professeurs "étrangers" et algérois
savouraient leur triomphe. Ils marquaient sans cesse des points, puisqu’au premier
janvier 1968, entrèrent en fonctions deux nouveaux collègues venus de
Paris. Robert Mitard avait pris sa retraite à la fin du mois de décembre
précédent. De longues négociations avec les autorités parisiennes compétentes,
aboutirent à son remplacement dans ses multiples activités par deux
collègues distincts. L'enseignement de l'histologie fut repris par le Dr Jean Paul
Lazury, précédemment chef de travaux à la faculté de médecine de Paris, qui
venait de passer l'agrégation. Personnalité brillante et discutée, il était
soutenu par une partie des histologistes parisiens et vilipendé par d'autres, qui lui
reprochaient d'avoir bénéficié de l’appui du professeur titulaire. Sa famille
était extrêmement connue dans la capitale. Parallèlement, les fonctions de
directeur du centre anti-cancéreux furent reprises par un autre parisien,
Nicolas Gazan, qui obtint d'emblée à la faculté la chaire de cancérologie
nouvellement créée. Ce praticien arrivait de l'institut du cancer de Villejuif
auréolé d'une gloire médicale précoce. Ainsi, il ne fallait pas moins de deux
professeurs différents pour remplacer le grand ancien, Robert Mitard,
véritable symbole de l'école de médecine du temps passé, qui occupait tant de
place sans avoir jamais pu réaliser entièrement son rêve d'accéder au pouvoir
absolu par une élection au décanat.
De son côté, Martinez, très actif, avait rapidement développé son service
de chirurgie interne à l'hôpital et l'animait en révélant ses talents évidents de
grand patron. Il passait pour le chef des "algérois". Sa puissance allait
croissant : à l'hôpital, Duparc, dont la gestion était scrupuleuse, ne prenait pas une
décision sans lui en référer au préalable. À la faculté, Milet ne perdait pas
une occasion de lui demander son avis. Les Martinez n'avaient pas pu se
résoudre à habiter en ville, incapables d'oublier l'accueil épouvantable qui
leur avait été réservé lors de leur arrivée. Ils avaient acheté une ravissante
maison, une véritable gentilhommière, dans un village agricole, à une
vingtaine de kilomètres de la ville. Ils entretenaient un beau jardin où Mme
Martinez cultivait des roses. Ils oubliaient ainsi et l'Algérie lointaine et l'esprit de
clocher de la petite ville de Mires renfermée sur elle-même qui leur paraissait
insupportable. Les Lenfant ne tardèrent pas à être invités à dîner dans ce
domaine campagnard et furent dès l'abord éblouis à la fois par la beauté de
la demeure et par l'art ineffable du bien recevoir des Martinez, qui avaient ce
soir-là prié un autre collègue et son épouse : celui du nouvel
anatomopathologiste, Raulet, lui aussi venu d'Alger. Ce collègue détailla largement
9son curriculum vitae à l'intention de ses nouveaux amis en disant qu'il avait
passé vingt ans à Alger mais qu'il était breton-bretonnant d'origine. Une
partie de sa famille vivait dans le Trégorrois. Il soutenait avec un certain
cynisme que le retour en métropole des algérois avait été bénéfique pour un
seul algérien, lui-même, car les indemnités obtenues lui avaient permis
d'acheter une résidence secondaire en Bretagne. Il avait derrière lui une
carrière confirmée, une expérience de plus de quinze ans de direction d'un
grand laboratoire. Au cours de la soirée, Alexis nota avec intérêt sa façon
très particulière de s'exprimer librement. Il avait parfois des réflexions
désarmantes : il affirma de façon péremptoire : - "Le seul qui, dans notre
hôpital, fasse des diagnostics corrects, c'est moi. Je découvre, en autopsiant les
cadavres, toutes les erreurs commises par les praticiens pendant les jours ou
même les semaines d'hospitalisation précédant la mort. Ah si nos collègues
connaissaient les causes des maladies de leurs patients aussi bien que moi,
quand je les établis après le décès, on sauverait deux fois plus de malades !"
Rosine se permit de dire que cette remarque était un peu macabre et
désespérante pour la médecine. Mme Raulet observa plaisamment que les
anatomopathologistes, du fait de leur contact quasi-permanent avec la mort, ont
souvent des réflexions malsaines et qu'elle avait bien du mal à s'y habituer. Elle
ajouta que son mari compensait cette tendance, ou la combinait, avec ses
traditions bretonnes : il était, à ses moments perdus, c'est-à-dire quand il
retournait en pays d'Armor, druide et, par les nuits sans lune, participait à des
fêtes gaëliques autour au plus profond des forêts. Raulet foudroya son
épouse du regard mais ne confirma ni n’infirma.
Les Lenfant virent dans cette soirée la preuve que leur système
d'invitations à dîner faisait école. Ne voulant pas être en reste, ils ne tardèrent pas à
inviter les deux ménages arrivés les derniers, les Lazury et les Gazan. Le
choix d'une soirée s'avéra difficile par le fait que le premier couple ne
résidait pas à Mires. Le professeur Lazury venait faire ses cours entre deux
trains, comme un "professeur à petite valise". Ces collègues, qui remplaçaient
à eux deux Robert Mitard, se connaissaient de longue date et s'appréciaient.
Les Lenfant avaient calculé juste en les invitant ensemble. Les premiers
échanges de la conversation concernèrent tout naturellement leur
prédécesseur. Ils riaient de la voix sépulcrale, de la silhouette branlante, des ambitions
démesurées du vieillard. Lazury connaissait la légende d'après laquelle
Mitard faisait un seul cours par an, invariablement consacré au testicule. Il
affirma qu'il effectuerait lui-même ses trois heures hebdomadaires de cours, se
réservant toutefois de les grouper le vendredi et le samedi matin afin de ne
passer qu'une nuit à Mires. Alexis n'osa pas lui dire que Vivarais serait
mécontent parce que ce type d'horaire était mal accepté par les étudiants.
Ceuxci commençaient à réclamer la possibilité de rentrer dans leurs familles dès le
vendredi soir par suppression des cours du samedi. Lazury avoua qu'il avait
été rendu furieux par les aménagements vétustes qu'il avait trouvés dans le
laboratoire d'histologie de la faculté, conçu pour abriter uniquement des
microscopes d'ancien modèle. Il n'y avait, dit-il, même pas d'éviers. Son
prédécesseur était resté attaché à l'enseignement traditionnel des travaux
pratiques au microscope, sans faire la moindre référence aux technologies
modernes. - "Moi, dit Lazury, je suis en train d'installer une équipe
d'histochimie très performante." - "L'histochimie, n'est-elle pas proche parente de la
biochimie ? N'allez-vous pas interférer avec le domaine de Touchard, qui
10s'occupe de cette discipline ?" demanda Alexis soucieux d'éviter les conflits
entre collègues. - "Certes non, répondit Lazury, nos sciences sont bien assez
vastes. Il y a de la place pour tous. Du reste, je connais Touchard, c'est un
collègue intelligent et tolérant. Nous sommes faits pour nous entendre."
Contrairement à Lazury, Gazan défendit son prédécesseur, à la grande
surprise d'Alexis : - "Sous ses dehors ridicules et surannés, Mitard avait des
aspects positifs. J'ai découvert en le remplaçant qu'il était un excellent
administrateur. Il a fait prospérer son centre anti-cancéreux, malgré la vive
compétition entretenue par l'hôpital. Les médecins hospitaliers n'admettent pas la
concurrence que nous leur faisons dans notre domaine cancérologique. Ils
voudraient traiter les cancers comme des maladies ordinaires et ne perdent
aucune occasion de nous chiper des malades ou de nous mettre en difficulté.
Cependant, nos méthodes thérapeutiques sont très spécialisées et justifient
amplement notre individualisation. Mitard eut un coup de génie lorsqu'il fit
rattacher le service de biophysique au centre anti-cancéreux. Palamède, qui
dirige ce service, est un homme remarquable. En développant les méthodes
basées sur l'emploi des radio-isotopes, appelées techniques d'imagerie
médicale, qui font apparaître sur un écran les images des organes ou des tumeurs,
et aussi en développant l'étude des cancers de la thyroïde, sujet privilégié
d'une de ses assistantes, il rapporte des millions de francs à notre budget. La
moitié de nos rentrées financières dépend de son service et nous met à
couvert des tentatives de harcèlement venant de l'hôpital. Ce dernier nous paie
une fortune pour que ses malades puissent venir profiter de nos
installations." Gazan savait probablement que les Lenfant et les Palamède étaient
amis de longue date, mais ses accents étaient trop authentiques pour être des
propos de circonstance. Alexis apprit au cancérologue qu'il avait assisté, lors
de ses débuts, à la séance mémorable du conseil de l'ancienne école de
médecine au cours de laquelle le rattachement du service de biophysique au
centre anti-cancéreux avait été décidé. Gazan n'en revenait pas : - "J'ignorais
ce détail historique. Comment a-t-on pu prendre une décision aussi grave de
cette façon, à la légère, sans réflexion technique préalable, sans étude de la
rentabilité de ce rattachement à l'un ou à l'autre des établissements
hospitaliers ?" - "Il en était ainsi dans l'ancienne école" dit Alexis, qui hasarda une
autre question : - "Est-il bien légitime de conserver, dans la même ville, deux
structures médicales en compétition l'une avec l'autre, le centre hospitalier et
le centre anti-cancéreux ? Ne pourrait-on augmenter l'efficacité de l'un
comme de l'autre en les réunissant ? Ces structures ne font-elles pas double
emploi puisqu'elles fonctionnent toutes deux grâce aux crédits publics ?" -
"C'est une longue histoire" répliqua Gazan en savourant un morceau de
pêche melba. "La création des centres anti-cancéreux a répondu à un objectif
de lutte contre le fléau du cancer, à un impératif de recherche approfondie
contre la maladie cancéreuse dont l'origine et le développement sont très
particuliers au sein de la pathologie. N'oubliez pas que nos instituts sont,
avant tout, des structures de recherche, comme c'est affirmé dès la première
ligne de nos statuts. Les soins aux malades n'y prennent place que comme
terrain d'application de nos méthodes diagnostiques et thérapeutiques en
cours d’expérimentation. L’impératif de la recherche fait de nos centres des
éablissements à but non lucratif bien différents des hôpitaux." Les
discussions se poursuivirent jusqu'à une heure avancée, preuve du plaisir qu'y
prenaient les participants. Ce dîner fut très réussi et contribua une fois de plus à
11asseoir l'image des Lenfant au sein de la faculté de médecine de Mires
comme celle de collègues courtois, ayant le sens de l'hospitalité. Leur
habitude de recevoir tous leurs nouveaux collègues créait, à n'en pas douter, des
liens amicaux au sein de leur groupe.
L'expérimentation pharmacologique concernant le Symphoran devenait
un foyer majeur d'intérêt dans la vie professionnelle d'Alexis. Il en parlait
sans cesse avec ses collaborateurs, faisait tous les après-midi une courte visite
à chacun des malades traités, se précipitait parfois à la bibliothèque pour
tenter de trouver l'explication d'une réaction imprévue d'un patient,
réfléchissait longuement à ces thèmes après son retour chez lui. Il notait
personnellement sur un cahier, d'une écriture serrée et régulière, tous les progrès que
ses collaborateurs ou lui-même détectaient. Les trois premiers malades
auxquels la drogue fut administrée guérirent de façon très rapide. Il exultait.
Nous tenons l'antibiotique miracle, disait-il. Malheureusement, le quatrième
patient s'avéra résistant. Ce M. Jaruzelski, patient d'une soixantaine d'années,
était atteint d'un syndrome infectieux grave. Sa fièvre augmentait de jour en
jour, il était abattu, semi-comateux. L'examen clinique ne fournissait pas de
signes de localisation, le poumon semblait normal. Les examens
bactériologiques effectués par Balbazil ne donnaient aucun résultat. Cette évolution
imposait manifestement de recourir sans tarder à une autre thérapeutique.
Alexis était si décontenancé que, rencontrant Milet, il lui demanda son avis :
d’après lui, fallait-il poursuivre l'utilisation de la drogue nouvelle ou en
essayer une autre ? Notre héros pensait que la sécurité de son malade imposait
d'administrer de la pénicilline mais il jugeait que, ce faisant, il devait arrêter
le Symphoran, donc interrompre prématurément l'expérience en cours.
Pouvait-on encore attendre un jour ou deux pour voir se dessiner l'amélioration
escomptée ? Le doyen, dont l'expérience médicale ne se discutait pas, lui
prodigua un conseil étonnant : - "Continuez à administrer votre produit
nouveau, dit-il, et en même temps, assurez la sécurité de malade en lui
donnant de fortes doses de pénicilline." Alexis cacha sa surprise tout en
remerciant Milet. Bien que sa propre formation à la recherche n'eût rien de
scientifique, il avait suffisamment réfléchi aux données de son
expérimentation pour savoir qu'utiliser en même temps son médicament nouveau avec un
antibiotique à effet bien établi par ailleurs, équivalait à brouiller les pistes.
On ne pourrait plus discerner l'action propre à chacun des produits si un
effet se faisait sentir, comme le souhaitait naturellement Alexis. Pendant le
restant de la journée, il continua à réfléchir à ce dilemme : ajouter la
pénicilline au traitement, ou pas ? Il revint à deux reprises, dans l'après-midi, voir
son patient dont l'état se détériorait. En fin d'après-midi, il alla chercher
Maillan et lui dit : - "L'état de Jaruzelski m'inquiète. Je ne veux pas lui faire
courir de risque. Faites-lui faire tout de suite des injections de pénicilline,
selon le protocole habituel des traitements massifs." Maillan répliqua : -
"J'allais vous en parler, Monsieur. Il me semblait comme à vous nécessaire de
relayer le Symphoran, qui n'a pas l'air d'agir cette fois-ci. Bien entendu,
ajouta-t-il à peine interrogatif, j'arrête ce dernier ?" Alexis hésita, tant la
réponse qui lui venait aux lèvres lui paraissait inappropriée. Il se décida : -
"Non. N'arrêtez rien. Nous allons superposer ancienne et nouvelle
thérapeutique. Je ne veux pas lâcher le Symphoran." Maillan eut l'air surpris, mais,
docile, il répondit : - "Bien Monsieur. Je vais tout de suite faire démarrer le
traitement par la pénicilline." Le lendemain, Jaruzelski n'avait plus de fièvre,
12il était conscient et parlait avec les infirmières. Alexis se sentit soulagé, mais
un autre conflit se fit jour en lui : fallait-il disjoindre de la série de patients
soumis à l'étude ce cas particulier où la pénicilline était peut-être responsable
de la guérison beaucoup plus que le médicament en cours
d'expérimentation? Réticent à retirer de ses statistiques un patient parce qu'il tenait à réunir
rapidement un grand nombre de cas, il trouva une excuse pour le garder :
Maillan, à force d'examiner le brave Jaruzelski, avait mis en évidence des
symptômes rénaux et le laboratoire avait confirmé l'existence d'une infection
urinaire. Notre héros déduisit de ce cas unique une théorie : le Symphoran
n'agissait pas à lui seul quand un foyer infectieux était localisé dans le rein,
mais il accroissait l'action bien connue de la pénicilline. L'association était
probablement intéressante et méritait un nouveau développement. Il s'en
ouvrit par téléphone au directeur scientifique d'ITA qui l'encouragea sans
réserve. - "Cette idée d'association avec la pénicilline est excellente dit le
spécialiste. Précisément, nous lançons une nouvelle forme de pénicilline que
nous appelons Pénicil-ITA. Si vous démontrez que son association avec le
Symphoran est efficace, nous ferons d'une pierre deux coups et vendrons
mieux l'un et l'autre de nos produits. Expérimentez cette association sur
deux ou trois autres malades et faites-nous une publication. Je vous promets
que nous augmenterons vos subventions. Je vais vous faire porter dès demain
du Pénicil-ITA par notre représentante." Alexis pensa que son interlocuteur
allait vite en besogne : étudier deux ou trois cas d'association de Pénicil-ITA
avec le Symphoran et tout de suite, rédiger un article à ce sujet, lui paraissait
prématuré. Il souhaitait fonder son opinion sur un plus grand nombre de
cas. Cependant il caressait avec plaisir l'idée de publier de plus en plus
d'articles, chemin de la célébrité. Comme bien d'autres, il était entraîné sur la
pente des travaux de recherche faciles, rémunérateurs, capables d'apporter à
leurs auteurs une célébrité apparente, au moins dans les cercles non
spécialisés.
Les semaines suivantes, l'expérimentation continua sur de nouveaux
malades avec, il faut le reconnaître, des fortunes diverses. Certains cas
réagissaient rapidement au traitement, d'autres paraissaient à peine améliorés,
quelques-uns résistaient. Dans ce cas, Alexis faisait mettre en œuvre Pénicil-ITA
et obtenait généralement un bon résultat. Il y eut un cas qui résista au double
traitement. Maillan lui fit administrer une pénicilline d'une autre marque
parce que le stock de Pénicil-ITA était épuisé et, surprise, la fièvre céda.
Diable, se dit notre héros, voici un cas bien gênant. Ce brave Maillan a des idées
qui dérangent. D'autres patrons auraient fait grief à leur assistant d'avoir mis
en évidence un détail risquant de contredire la ligne officielle de
l'expérimentation. Alexis n'éprouva pas d'animosité, il n'eut aucune velléité de le
sanctionner. Par contre, il se posa des questions accrues sur l'efficacité des
produits ITA qu'il expérimentait. Justement, l'après-midi même, la
représentante de ce laboratoire venait le voir afin de lui apporter un supplément
d'ampoules de Pénicil-ITA. Alexis lui dit sur un ton de conversation aimable
et sans penser le moins du monde à la faire tomber dans un piège : - "Je me
demande quelquefois si votre Symphoran est vraiment actif. J'ai maintenant
soigné avec lui quinze patients, huit ont été améliorés, sept ont résisté." La
jeune femme, désireuse de défendre la société à laquelle elle appartenait, eut
une phrase imprévue. - "Bien sûr, dit-elle, notre Symphoran agit ! Lors des
essais conduits en Allemagne, on a obtenu 80% de résultats positifs...." Elle
13s'interrompit, consciente d'en avoir trop dit. Alexis se sentit soudain
désagréablement concerné. - "Qu'est-ce que vous me chantez ? Vous parlez
d'expérimentations du Symphoran en Allemagne ? Votre directeur m'a affirmé
que nous étions les premiers à l'étudier sur des malades. Je ne comprends pas
ce que vous me racontez." La jeune représentante était toute penaude. Elle
reprit : - "Je n'aurais sans doute pas dû vous en parler. Notre société fait
toujours conduire les premières expérimentations cliniques en Allemagne.
Notre patron dit que les médecins allemands sont plus rigoureux, plus
méthodiques que les français et vérifient l'efficacité du produit testé à l'aide de
calculs statistiques." - "Vous n'êtes pas très aimable à l'égard des collègues
français, fit remarquer Alexis vexé. Si vous avez besoin de statistiques, il faut
le dire, nous en ajouterons à nos résultats." La jeune femme eut la maladresse
de répéter : - "Pour en revenir à votre question sur l'efficacité du Symphoran,
je vous assure qu'elle est démontrée par les études dont je vous parlais à
l'instant !" - "Dans ce cas, dit Alexis songeur, à quoi sert de nous proposer
un riche contrat si les résultats sont connus d'avance ?" La jeune femme
s'enferrait de plus en plus : - "Mon directeur dit que l'important n'est pas
d'établir l'activité d'une drogue. Le point critique est de lui accorder assez de
publicité pour que les médecins l'achètent. C'est là qu'interviennent les
professeurs français : s'ils publient des articles dans les revues médicales de
langue française, en affirmant qu'un nouveau médicament s'est avéré efficace
entre leurs mains, les médecins suivent docilement et prescrivent cette
drogue. Rassurez-vous, vos travaux et la publication de vos résultats seront très
utiles." Alexis répondit : - "Oui, je vois, à condition qu'ils soient
dithyrambiques à l'égard de votre produit." Il commençait à comprendre la démarche
des industriels d'ITA : lui et ses collaborateurs étaient des outils publicitaires,
rien de plus. Il se sentit extrêmement vexé. Il abrégea l'entretien sans être
désagréable envers la pauvre fille. Il avait envie de réfléchir à la situation.
Le lendemain, n'y tenant plus, il appela une nouvelle fois au téléphone le
directeur scientifique d’ITA pour s'assurer de la nature des travaux
antérieurs concernant le produit qu'il était chargé d'étudier. Bombard, cordial
lorsqu'Alexis se nomma, prit rapidement un ton désagréable lorsque son
correspondant eut précisé la raison de son appel en posant la question :
- "Avez-vous fait procéder à des essais cliniques du Symphoran en
Allemagne avant de nous confier le produit à tester ?" Le directeur scientifique
commença par s'étonner de la question d'Alexis et demanda avec insistance
qui avait pu lui suggérer une idée pareille. Quand il sût que c'était la petite
représentante, il éclata d'un rire méprisant : - "Comment, cette pauvre sotte ?
Mais elle ne sait rien, c'est un intermédiaire incompétent. Qu'a-t-elle pu vous
raconter d'aberrant, cher professeur ?" Pour mieux appuyer ses dires, il
fournit - de mauvaise grâce - quelques précisions : - "Quand un nouveau produit,
susceptible d'application en clinique humaine, est mis au point, nous faisons
d'abord de nombreuses épreuves sur des cultures bactériennes et sur l'animal
en laboratoire. Ensuite viennent les essais sur l'homme, toujours conduits
sous la forme d'une triple vague de travaux. La première sert à affirmer
l'absence de toxicité. Ensuite, sur quelques malades, nous déterminons les doses
efficaces. Enfin, nous procédons à des essais définitifs à grande échelle, sur
plusieurs centaines de malades. Ces deux premières étapes, dans le cas du
Symphoran, ont été effectuées en Allemagne pour des raisons de commodité
technique. Cela n'empêche nullement vos propres essais d'être pour nous
14d'une importance capitale. Êtes-vous satisfait ?" Alexis répondit par
l'affirmative. Il ne se hasarda pas à demander si cette importance était seulement
publicitaire. Le doute était entré dans son esprit.
La semaine suivante, notre héros eut la surprise de voir paraître dans son
bureau, à la place de la représentante, un brave jeune homme blond à l'air
gauche, qui se présenta sous le nom de M. Alexandre, pharmacien,
représentant des laboratoires ITA. "Pourquoi Mlle Vignon ne vient-elle pas cette
semaine, demanda Alexis étonné. Serait-elle souffrante ?" L'autre répondit : -
"Elle a été remerciée avant-hier sans préavis pour faute grave. Les règles sont
dures dans notre entreprise." - "Diable ! Quelle faute a-t-elle commise ?" - "Il
paraît qu'elle était trop bavarde et divulguait des secrets de nos
expérimentations. Je préfèrerais ne pas parler de cette affaire." Alexis se tût. Il avait
compris que ses questions directes posées au directeur scientifique avaient causé
la perte de la jeune représentante. Il ne voulait pas provoquer d'ennuis
supplémentaires au remplaçant de celle-ci. Lui-même avait tout intérêt à
poursuivre sa collaboration avec ITA parce que celle-ci était bien rétribuée. Ce
travail, princeps ou pas, rapportait beaucoup d'argent à son service. Il avait
déjà acheté deux classeurs bacs, des fiches cartonnées, une machine à écrire,
deux dictaphones, du papier à en-tête, souscrit des abonnements à des revues
médicales, payé des déplacements de Maillan à Paris pour que celui-ci aille
écouter des conférences... Il pensa que cette aide précieuse justifiait son
silence. Il commençait insensiblement à se rendre complice du système.
Alexis malgré son écœurement, continuait donc ses études sur les deux
médicaments fabriqués par ITA en se raccrochant à l'idée qu'il trouverait
quelque chose de plus intéressant que les autres expérimentateurs. Son
agacement n'était pas tombé lorsque, quelques jours plus tard, sa secrétaire lui
annonça un appel des laboratoires PAPh : son premier mouvement fut de
raccrocher. Poliment, il prit tout de même la communication et entendit une
voix inconnue, au fort accent étranger, qui se présentait : - "Je suis le docteur
Vélov, directeur des laboratoires des Produits Actifs Pharmaceutiques,
connus sous le vocable de ses initiales P.A.Ph (prononcer PAF). Cher
professeur, je voudrais vous rencontrer parce que j'ai un projet d'expérimentation
bien rétribuée à vous soumettre." Alexis nota que l'importance de la
rétribution était le premier argument avancé par son interlocuteur comme motif de
collaboration. Il eut le temps de se dire : tous ces laboratoires de recherche
pharmaceutique veulent capturer leurs expérimentateurs par des contrats
bien payés. Est-ce à dire que mes collègues se laissent, en pareil cas, séduire
par le seul aspect financier de ces travaux ? Tâchons d'être rigoureusement
honnête. L'inconnu reprit : - "Nous allons mettre sur le marché un nouveau
médicament antipyrétique, capable de rivaliser avec l'aspirine. Nous
l'appelons la Protopyrine. Il fait tomber la fièvre au cours des maladies infectieuses
en très peu de temps. Connaissant la spécialisation éminente de votre service
hospitalier en matière de pathologie infectieuse, nous souhaitons que vous
participiez à la mise au point de notre médicament en utilisant votre riche
capital en malades." Dieu que ces choses-là sont bien dites, pensa Alexis qui
voyait tout de suite se profiler les desseins publicitaires de son interlocuteur.
Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante.
Le laboratoire PAPh paraissait beaucoup moins puissant que la société
ITA déjà connue d'Alexis. Son directeur, M. Vélov, vint seul. Il ne se
prévalait que du seul titre de docteur en pharmacie. L'expérimentation qu'il
pro15