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Rhapsodie pour un ange

De
233 pages
Jean a pris Ange, l’adolescent attardé, sous sa tutelle. Il l’écoute lui raconter ses crimes et son funeste passé. Il le protége aussi d’un inspecteur Dujardin trop curieux. Et, aidé par Michaël, américain loufoque, ils iront jusqu’à tenter de lui faire passer ses envies meurtrières. Mais, c’est sans compter le Mal qui tient Ange entre ses griffes et qui, en lui cachant un douloureux secret, les conduira tous à l’échec.
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Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comRhapsodiepourunAnge© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0611-3 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0610-5 (pour le livre imprimé)GabrielSimon
RhapsodiepourunAnge
Un aller simple
ROMAN« Monsieur, cette dernière-ci m’emporte et je ne puis m’empê-
cherdeparler. Faites-moicequ’ilvousplaira,battez-moi,assom-
mez-moidecoups,tuez-moi,sivousvoulez: ilfautquejedécharge
moncœur,etqu’envaletfidèlejevousdisecequejedois.»
«Aprèscela,sivousnevousrendez,tantpispourvous.»
SganarelleV,2
«Non,non,ilneserapasdit,quoiqu’ilarrive,quejesoiscapable
demerepentir.»DOMJUANV,5
A Corinne…IDEPART.
Isthisthereallife-
Isthisjust fantasy-
Caughtinalandslide-
No escapefromreality -
Openyoureyes
Lookupto theskiesandsee-
I’mjustapoorboy,Ineedno
sympathy
BecauseI’measycome,easygo,
Alittlehigh, littlelow,
Anywaythewindblows,doesn’treallymattertome,
-tome-,
Est-celavraievie-
Oun’est-ceseulementqu’unfantasme-
Prisdansunglissementdeterrain-
Uneréalitésansissue-
Ouvre tes yeux
Tourne-toi vers le ciel et regarde -
Jenesuisqu’unpauvregarçon,jen’aibesoind’aucunesympathie
Parcequejegagneetdépensesanscompter,
Tantôtnoble,tantôtteigneux,
Latournurequecelaprendra,n’aaucuneimportancepourmoi,
-pourmoi-,
Queen-Bohemianrhapsody(1§)
11Rhapsodie pour un Ange
Lesangcoulesurlamoquette. Commec’estbeau.
Johntusaisquetuesvraimentbeau! Ilnefallaitpasme
chercher, ce n’est pas ma faute, c’est encore parti tout
seul. Regardecequetuasfait,tuassalilamoquette. Le
litaussi,jusquesurlelit. Etlemur! Johnt’enasfoutu
partout,maist’esqu’ungrosporc! Oh! putain! J’en
ai plein les mains, le visage, partout, il y en a partout.
Bordeldemerde,c’estlapremièrefoisquejem’enra-
massepleinlagueule. C’estdégueulasse,unehorreur!
Qu’est-cequej’aiencorefait? Pourquoi,jel’aibuté?
C’estpaspossible,Ange,ilfautenfinir. Jeneveuxplus
queturecommencesdestrucspareils. Cettefois,jesuis
foutu. J’auraibeaumelaver,jenepourraijamaisfaire
disparaître le corps. Le portier donnera mon signale-
ment et je serai cuit. Merde ! Je vais rentrer à l’hôtel,
ensuite je verrai.
« Un jour j’irai à New-York… » File d’attente
pourenregistrerlesbagages,ilyatoujoursdesconsqui
essaient de passer devant tout le monde. L’air de rien,
unbagageàroulettepassesanspropriétairedevantdeux,
trois, personnes qui attendent sagement leur tour. Le
maîtredece«chiensanslaisse»quivientdesefairela
mallearrivepar-derrièreetlerattrapeparsurprise.
-Pasbougerlavalise,onrestesage,coucouche.
Déjàun peu d’attenteenmoins,personnene dit
rien. Elle est vraiment mal dressée cette valise, la voilà
déboulant dans les jambes d’un couple à cinq minutes
du guichet. Le propriétaire désolé lui court encore
après, c’est que ce sont de sales bêtes. Ça mordrait
presque le gentil maître.
- Vous ne pouvez pas attendre comme tout le
monde ?
Cette fois ça n’a pas marché, en plus il faut re-
monter au plus haut de la file d’attente. Encore une
12Gabriel Simon
bousculade à l’arrière, encore un coup de pied, trois
nouvelles minutes de gagnées.
-C’estqu’elleroulefacilement.
Ilfautbiendirequelquechoseauxgensquirâlent
parce qu’un coup de valise dans les mollets, ça ne doit
pas faire du bien.
-C’estencorevous? Vousn’avezpasfinid’essayer
deresquiller? L’avionnevapaspartirsansqu’onvous
le dise.
-J’ysuispourrien,c’estcesvalisesàroulettes.
-Enplusilmeprendpouruncon.
Paf! Uncoupdepoingpartàtraverslagueuledu
plus malin que les autres. Il ne bronche pas, il attrape
la valise réticente et remonte la file. Cette fois, il tient
bien la laisse entre les mains. Il ne s’agit pas d’arriver
en morceaux à New-York.
NomdeDieu,cequejehaisl’humanité! Dansces
cas-là, j’aurais envie de buter la terre entière. Merde !
PasplustôtarrivéàOrly,Michaelnepeutdéjàplusrien
pour moi! Çaprometpourlasuite.
Je m’appelle Ange. J’ai vingt-cinq ans, un quart
de siècle. Je vis à Paris depuis quatre ans. A dix-huit
ans, j’ai eu mon bac C avec mention. Je passais alors
pourunetête,monfrèreaétéobligéderedoublerpour
l’avoiretsansmention. Puisj’aiétéenfac,unan,pour
préparerunDEUGd’anglais. Unéchectotal,jen’avais
pas envie de bosser, alors je n’ai rien fait. La tête est
devenuelahontedelafamille. DéjàunDEUGd’anglais
ce n’était pas brillant.
-Tunepeuxpasfairemédecincommetonfrère?
Non, je ne voulais pas être toubib. J’avais en-
vie d’apprendrel’anglais et ensuitedepartir auxÉtats-
Unis. Jevoulaistoutçamaisjenem’enétaispasdonné
13Rhapsodie pour un Ange
lesmoyens. J’avaistrouvéunmoyenplusrapidedega-
gner de l’argent et d’avoir une belle vie. Quoiqu’une
bellevie,cen’étaitpasunechosepourmoi. Toutceque
jevoulais,c’étaitqu’onmelaissetranquilleetqu’onne
me reproche rien. Personne ne m’aimaitet je ne vou-
lais aimer personne. Je ne me doutais pas qu’un jour
de cette année-là des gens allaient trouver la mort et
que, des années plus tard, on allait m’en rendre res-
ponsable. Et si quelqu’un était venu me l’apprendre
le jour-même, je n’aurais pas été ému, ce n’était pas la
premièrefoisqu’unetellechosem’arrivait.
-Tuvasfairequoimaintenantquet’asfoutuune
année en l’air ?
Certainementpasmédecine. J’avaisratél’anglais
parce que je préférais passer ma vie au bar, je n’allais
pas faire médecine à la place. Ange pour l’instant irait
au servicemilitaire,ensuiteilverrait.
-Tuvasreprendretesétudesaprès? Hein! Ange
tu les reprendras ?
UnpetitbleddesAlpesdeHaute-Provence,c’est
là que j’habitais. Dans ces coins-là, on est fier quand
lesfistonsréussissentleurvie. Etréussir,c’estfairedes
métiersoùongagnebeaucoup d’argent.
-Vétérinaire,pourquoitunefaispasvétérinaire?
Ilyaleschevaux,leschèvresetlesbrebisdanslecoin. Il
yaaussitousleschatsetleschiens. Tusais,tuenaurais
du travail.
Ehoui! ilfautgagnerbeaucoup,etresterdansle
trou,alorsçaouvrepeudevoiestoutça.
L’arméeabienvouludemoi. Iln’yavaitpasbeau-
coupderaisonsqu’ellemedisenon. Alorsjesuisparti
jouerau soldat. Finalement,uneannée çapassevite et
je me suis retrouvé dehors alors que je commençais à
m’yhabitueretquejem’étaisfaitunebelleplace.
-Alorstuvasfairequoimaintenant?
-Jen’ypensaisplusàcettequestion. Je ne sais pas je vais
réfléchir.
14Gabriel Simon
J’avais réfléchi, et j’avais trouvé ce que j’allais
faire : RIEN.
- Je vais faire acteur. Je vais aller à Paris et faire
acteur.
La réponse est tombée comme un couperet, les
parents décapités sur place. Ils ont mis quelques se-
condes pour traduire la phrase qu’ils venaient d’en-
tendre.
-Tuasentendu ça,toi? Acteur?
- Oui, acteur !
-Ilestfou!
Apparemment, ma mère entendait mieux que
mon père. Si j’avais voulu déclencher l’affolement
général dans la famille Quessac, je n’aurais pas pu
trouver mieux.
Unpeuplustard,monfrèreestrentrédesonca-
binet de médecin.
-Tupouvaisvraimentpasfairecommetonfrère?
Vousaurieztravailléensemble,avectoutleboulotqu’il
a. (Ça c’est ma mère.)
-Qu’estcequ’ilaencorefaitlefrangin?
-Ilveutallerfairel’acteuràParis.
- C’est une blague ?
Bien-sûrqueouic’étaituneblague. Maisçamar-
chaitentoutcas.
-Jeparslasemaine prochaine.
-Avecquelargent? (Mamèretoujours.)
-Ilm’enresteunpeu surlelivret.
- On en reparlera.
- C’est tout vu, la semaine prochaine, je pars à
Paris. (La seule chose vraie.)
PlanOrsecdéclenché,Angeallaitpartirfairel’ac-
teur et deux jours de disputes effrénées n’allaient rien
changer. Il fallait s’y résigner.
-Quandt’asquelquechosedanslatête!
15Rhapsodie pour un Ange
-Quiapréparé votrevalise ?
-Jetedemande,moi,quit’ahabilléecematin?C’estmoi.
-Depuisquevousl’avezpréparée,personnen’ya
touché? Vousnel’avezpaslaisséesanssurveillancedans
l’aéroport ?
-Non.
- On ne vous a rien donné dans l’aéroport, per-
sonne n’atouché àvosbagages?
-Non.
- Vous n’avez pas d’arme ou d’objet qui pourrait
servir d’arme ?
-Non.
J’ailaissémonattirailchezmoi. Jenesuispasfou,
je ne vaispasmefaire piqueràl’aéroportavec pistolet,
mitraillette et bazooka. J’en achèterai sur place. Du
matérielneufc’esttoujoursmeilleur!
-Voussavezpourquoijevousdemandetoutcela?
- Oui.
Je n’ai pas pris mon coupe-chou. Dommage,
j’auraisbienaimésavoircommentçafaitquandilss’en
aperçoivent.
Qu’est ce que je vais faire maintenant ? Je me
rappelle qu’avant d’embarquer je pourrai acheter des
clopes pas chères. Où ? Tiens voilà le propriétaire de
la valise folle, sans elle cette fois. Maintenant c’est sa
femmequ’ilbalade. Mémèrefaitcommelavalise,tantôt
elleestloin devantetil luicourtaprès, tantôtelleestà
latraîne,arrêtéedevantquelquechosequil’intrigueet
lui continue son chemin en parlant seul. Maintenant
ils s’engueulent. A mon avis, il a décidé de la buter à
New-York et de faire croire qu’ils se sont fait agresser
pendant une visite dansle Bronx.
- Alors tu pars ? C’est sûr y’a rien à faire ? Je
t’accompagnerai à la gare d’Avignon. Trois heures de
16Gabriel Simon
route, j’ai pas que ça à faire mais puisque j’ai pas le
choix.
Ça c’était bien ma mère. Elle n’arrivait pas à me
fairechangerd’avisalorsellejouaitlacartedelaculpa-
bilité. Toutdanslafinesse,uncrescendodeplaintes.
- Tu vas vivre où là-bas ? T’es sûr d’avoir assez
d’argent? Qu’est-cequejevaisdevenir? Ettonpère,
tucroisqueçaluifaitplaisirdesavoirquetupars? Ton
frèrenonplus,iln’aimepasça. Onabesoindetoiici.
Commentjevaistejoindres’ilarrivequelquechose?
Pauvre maman ! On est capable de recevoir des
images d’un type seul au milieu des océans, mais elle
s’imaginait que Paris était le bout du monde. Paris ou
ailleurs, si elle ne choisissait pas, si elle ne donnait pas
sonaccordc’estqu’ilnefallaitpaslefaire.
Lebuteuretlafuturebutéeontentreprisdeve-
nirboireuncafé. C’estunexercicepérilleux. Mémère
aime s’étaler pour être vue et pépère a la foutue manie
de se coller contre les gens. S’il ne se ramasse pas une
claquedelapartsonvoisin,ilauradelachance.Voilà
que le serveur ne leur revient pas, il n’est pas assez ra-
pide. PépèreachargéMémèreavectoutletocdelaboîte
à bijoux. Ça brille et ça flashe de tous les côtés mais si
leur petite maison se fait cambrioler, ils auront les bi-
jouxaveceux. Puisçaferacertainementfureurdansles
quartiersmalfamésdeNew-York. Mémèrepensecer-
tainement qu’attifée de la sorte elle va attirer le bel et
richeaméricain. Pépère,lui,àprévudebuterlavieille,
deluipiquerlesbijouxpourlesrevendreendouceetde
faire croire au crime crapuleux. Le vieux trop occupé
à dévisager son voisin ne s’est même pas aperçu qu’on
vient de lui rendre la monnaie sur cinquante francs au
lieudecent. Cen’estvraimentpassonjour: iln’apas
17Rhapsodie pour un Ange
eu la claque mais c’était limite. En plus la vieille l’en-
gueuledenouveau: lecharmantjeunehommearaison,
iln’apasbesoindesecollercontrelui.
Il n’y avait plus rien à faire, Ange partait à Pa-
ris. Collected’argentpourledépart. Vingtmillefrancs
avaientétémisdecôtédansl’espoirquejereprennemes
études. Mon toubib de frère avait trouvé un peu d’ar-
gentpourmoi,parcequeçagagnebiencesgens-là. Dix
milledeplus,aveclesquinzemilledemonlivret: total
quarante-cinqmillefrancs. Cen’étaitpasmal,jepou-
vaisfaire quelque choseavec ça.
Départ pour la gare, et dernière tentative de dis-
suasion.
- Mais tu sais où tu vas aller ? Tu connais
quelqu’unà Paris? Tu asuneadresse? Tuvastefaire
agresser, c’est sûr, c’est plein d’agressions à Paris. Je
le sais, quand moi j’y étais c’était déjà pas facile mais
maintenantc’estinvivable. MaisAnge,quandilaquelquechose
en tête… Et puis invivable, si ça l’était, il n’y aurait personne pour y
vivre. Et acteur tu crois que c’est un métier ça ? Tu vas
faire comme les autres, chômeur. Cause toujours, tu ne me
feras pas changerd’avis.
Onafiniparmonterdanslavoiture,ladernière
tentative ayant échoué.
- C’est tout ce que tu prends comme affaires ?
Il est pas bien grand ton sac, tu reviens dans pas long-
temps ?
-Merde!
Çam’avaitéchappé,c’étaitplusfortquemoi.
- Quoi merde ?
- J’ai fait tomber mon briquet, il est sous la voi-
ture. Joliepirouette.
18Gabriel Simon
La voiture roulait en direction de la gare. Une
heure et demie de trajet, si tout allait bien. Ma mère
finissaitparacceptermondépart,ilétaittemps.
- Alors bientôt on te reverra sur des affiches de
films, tu seras célèbre ?
Elleaussisavaitbienfairelespirouettes.
- Je ne sais pas, ça ne dépend pas de moi. Puis
il y a aussi le théâtre, je ne vais pas forcément faire du
cinéma.
-Çaseraitbien,tunousinviteraisàCannes.
- C’est ça oui, à Cannes. C’est à deux heures de route de la
maison,maisilfaudraitquejefasseunfilmpourqu’elleailleàCannes.
On verra.
C’était tout vu, je ne serais jamais sur l’affiche.
Ange allait à Paris mais il avait envie de ne rien faire.
La gare, enfin.
- Un aller-retour ?
- Non aller-simple.
Uneheureàattendreletrain,uneheureaubuffet
delagareavecmamèreenfacedemoi.Ellemefaisait
penserauxmasquesdethéâtre,d’uncôtéungrandsou-
rire,del’autreunetêted’enterrement. Elleperdaitson
petitfilschéri,sonangeàelle,maiselleespéraitqu’illui
reviendraitriche,célèbre,couvertdegloireetdepalmes
d’or. Qu’ilrevienne,làétaitl’essentiel. Quoiqu’ilar-
rive,ilfautresterdansletrouperdu.
-Parcequetusais,lesartistes,quandilsontplein
d’argent,ilsfontconstruiredanslecoin.
Tiens,bien-sûretj’auraisfaitcommetouslesar-
tistes et je me serais installé à côté d’elle. Parce que ce
n’était pas dans le bled paumé qu’il fallait rester mais
sous son aile protectrice. Le village se vidait, tous les
jeunespartaient pourtrouver du travail maisla famille
Quessac restait là, couverte d’or si possible. Je me de-
mandaiscommentferaitmonfrèrequandunmatinen
ouvrant la porte il apercevrait un désert. Et même pas
19Rhapsodie pour un Ange
unpetitBiaffrépourjoueràmédecindumonde. Ah!
si,ilresteraitdeuxpommes,lamèreetlepèreQuessac.
Jelaisselàlesdeuxvieux etmedirigeverslazone
de détaxe. Encore la queue pour montrer ses billets et
le passeport. Voilà les cigarettes tant attendues, elles
tombentbienparcequepépèreetmémèrem’ontépuisé
mon dernier paquet. Je hais ces gens-là ; ils m’an-
goissent. Tout ce que je souhaite, c’est de nepasles
avoiràcôtédemoidansl’avion. Tiens,quandonparle
duloup…Lesvoilàdéambulantdanslecouloiràlare-
cherche de la bonne porte. Mémère regarde les maga-
sinsdedétaxeetcommed’habitudepépèrenes’occupe
pasd’elle.Ilmatel’airderiende-cide-là,s’arrêtede-
vant une vitrine, derrière une personne qui l’intéresse
et s’enivre de son parfum. Mémère, se sentant seule se
met à brailler. Ils finissent par s’engueuler et par aller
n’importe où dans les couloirs. Partiscommeilssont
partis, ils sont bien capables de se gourer d’avion et de
se retrouver à Tel-Aviv.
JesuismontédansleT.G.V.etj’ai attendu qu’il
démarresur lamarched’escalier. Vite un dernierbai-
ser.
-Tu m’appellesen arrivant?
Cen’étaitpasunequestionmaisunordre,desfois
queletraindérailleetquelesjournauxn’enparlentpas.
Coupdesiffletducontrôleur,signedelamainderrière
le carreau. La tête de ma mère, un jour de pluie sous
le soleil. Un sourire jusqu’aux oreilles et une fontaine
quicoulaitdesyeux. Lapeineoulajoie? Ellepleurait
20Gabriel Simon
certainementdejoie. Lefilmétaitlancé,lesien,sonfils
acteur,grandacteur. Un,commeonn’enauraitplusvu
depuisdesannées. Bon,terminé,ellenemevoyaitplus,
je pouvais afficher mon sourire et chercher ma place.
L’idiot du guichet m’avait filé une place non-fumeur,
sans rien me demander. Enfin j’ai trouvé ma place et
à côté, un intello déjà plongé dans la paperasse. Vingt
ans pas plus, belle gueule. A mon avis il n’était pas du
coinoualorspartidepuisdéjàquelquetemps.
- Salut.
Enplusçaparlait. Légeraccentdelarégionquand
même. C’était ça : parti depuis quelque temps. Ah !
Voilàquej’avaisdéjàuneclopeàlamainetjenepouvais
pas l’allumer.
-C’est non-fumeur ici.
-Jesais.
J’ai fait comme les autres, au bout du couloir en
regardant passer le paysage.
- Vous allez à Paris en vacances ? Moi, c’est
Laurent.
Non seulement ça parlait mais en plus ça faisait
partiedelafamilledesquestionneurs. Jenelesaijamais
aimésceux-là,j’auraismêmetendanceàlesdétester. Il
avaitdelachanceque,malgrétout,jesoisunenature
calme ; je lui aurais bien foutu une baffe à travers sa
grandegueuled’hidalgoetdequestionneur.
-Moic’estAnge. Non,j’yvaispourtravailler.
- Quel travail ?
Etc’étaitreparti. «AngetuferasquoiàParis?»
Décidémentill’auraitbienméritéesaclaqueou plutôt
une paire.
-Jevaisprendredescoursdethéâtre…Pourêtre
acteur, quoi.
Particommec’étaitparti,laterreentièreallaitsa-
voir que je serais « grand » acteur. Une autre de mes
qualités, foutre les pieds dans le plat. Je venais de dire
que je voulais faire du théâtre à un type qui « faisait »
21Rhapsodie pour un Ange
duthéâtredanstouslessensduterme. Sursesgenoux,
lapaperasse,c’étaitunepiècequ’ilécrivait.
-Jevoulaisêtremannequinmaisjesuistroppetit.
Celle-làjelagardais,ilfaudraitquejelaressorte.
Unmètrequatre-vingtl’hidalgo,illuimanquaitàpeine
cinq centimètres. Ça devait vraiment faire râler de ra-
ter de si peu. Moi au moins je serais crédible, il m’en
manque quinze.
-Jesuisoriginaired’Avignonettoi?
- Un trou perdu après Apt dans les Alpes de
Haute-Provence. Sijetedislenom,c’estsûrquetumedemandes
où c’est.
-C’estoùApt?
-Ah! Celle-làaussijel’avaisoubliée,àpartAvignontuconnais
quoi? C’est à l’est, à cinquante bornes d’Avignon, moi
j’habite encore plus loin. Manosque tu vois où c’est ?
J’habitelà,entre Apt et Manosque.
- Je connais pas, mais je vois à peu près. Si je me
lèvepourretournerfumer,tutevexes,non? J’aiconnu unefille
aufestivald’Avignonl’andernier. Ellefaitpartied’une
troupeàParisetdepuisj’enfaisaussipartie. Jenet’airien
demandé.OnpréparelesExercicesdestylepourlesjouer
cetété. OriginallesExercices de style! Tuconnais?
-Oui,biensûr. Enplustumeprendspourunidiot!
- Mais je suis aussi en train d’écrire une pièce.
On pense la monter dès que je l’aurais terminée. T’as
peut-êtredevanttoiunfuturgrand dramaturge. Ouais,
c’estçaungranddramaturgeetmoiungrandacteur. Bonjetelaisse,il
fautvraimentquej’aillefumer.
Allons donc, il faut encore que l’on reste planté
danslasalled’embarquementet«Nosmoking». Jene
vais pas passer le contrôle tout de suite parce qu’avant
22Gabriel Simon
onpeutencorefumer. Jevaisattendrequelesgenss’ex-
citentdel’autrecôté. Tiens,enparlantd’excités,çafai-
saitlongtempsquejenelesavaisplusvuscesdeux-là. Je
suissûrquejevaismelestaperpendanttoutlevoyage. A
moinsqueçanefumepascestrucs-là. Alatêtevertedu
vieux ça m’étonnerait, ça aimer tirer sur des brunes et
pasmalmême. Ilmeresteunechanceencore,c’estque
la vieille n’aime pas le rayon fumeur et qu’elle ait de-
mandé à être cataloguée chez les sains du poumon. Ils
ont passé le contrôle, ils iront bien à New-York, pas à
Tel-Aviv.
-Vousfumez beaucoup ?
- Deux choses, la première, c’est qu’une cigarette en arrière tu
metutoyais, et ladeuxièmec’estqu’ilfaudrait quetu te décidesà placer
l’accenttoniqueaubonendroit. Tuchoisis,parisienouprovençalmaistu
n’enfaispasunecompilation. Jenesaispassitum’asposéunequestion
ousitumedisquejefumetrop. Tu trouves ? Parcequetuaurais
vu ça si je n’étais pas obligé de melever. Duquatreclopes àl’heure en
vitessedecroisièreetpartempscalme.
-Non,jedemandaissitufumaisbeaucoup?
- Ah ! Un paquet par jour. Moins, plus je ne
compte pas.
- Moi je fume parfois. Pour faire bien dans le grand
mondepardi!C’estpasmauvaisdetempsentemps. Nomde
Dieu,situsavaiscommejem’enfous. Tusaiscequejevaisfaire? Jevais
alleraubar,ensuitejeresteaufondducouloirenattendantd’arriverà
Parisetjesautedutrainavantquetumecollesauxbaskets. Tun’aspas
dechance,j’aimonsacjusteaubout,dansleportebagages. Tuvasen
faireoùduthéâtre?
-Je ne sais pas encore.
- Comment…
23