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Rock'n'roll

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Livres
159 pages

Description

Solitude dans la multitude, invertébrés, électricité, alcool, décibels, handicaps émotionnels, meurtre, égarements, culte du corps, confusion mentale, fêtes underground… Voilà le quotidien de l'homme sans nom qui, une guitare basse à la main, traverse ce roman aussi sombre et intense qu'un disque des Stooges. Hanté par le poids de la solitude et les fantômes du passé, nous le voyons se perdre dans une ville tentaculaire et sombrer dans la dépression, pour finir par se réfugier dans l'anonymat des exclus de la société.

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Informations

Publié par
Ajouté le 09 novembre 2008
EAN13 9782304014280
Langue Français
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2 Titre

Rock'n'roll

3Titre
Christian Nabais
Rock'n'roll

Roman noir
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01428-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304014280 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01429-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304014297 (livre numérique)

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« Si un homme, une femme, un enfant ou un bébé
agit et se conduit selon les règles établies, n’enfreint au-
cune loi, ne diffère de personne, ne risque aucune tenta-
tive, ne tombe pas malade et ne vient troubler en rien le
confort, la paix morale ou le cours tranquille des jours
de la ville, alors cet élément peut disparaître sans qu’on
se soucie jamais de lui. »

John Steinbeck - « La Perle »
.
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– Stovar ?
J’ouvris un oeil paresseux et ramenai sur ma
poitrine le tapis pakistanais dans lequel je
m’enveloppais pour dormir. Il faisait déjà nuit.
Je ne m’appelais pas Stovar, mais c’était bien à
moi que la voix s’adressait.
– C’est Erik. Erik Ahvenainen. On m’a dit
que tu étais revenu.
Le haut-parleur du répondeur téléphonique
conférait à la voix un ton empreint de détresse.
Un appel à l’aide transmis par une coque de
noix en perdition sur un océan hostile. Toutes
les voix transitant par cette petite boîte noire
subissaient la même déformation. J’imaginais
parfois mes correspondants, assis devant leur
appareil de liaison avec le monde extérieur, en
train de dessiner en esprit la forme de mon
corps et de mon visage pour oublier qu’ils par-
laient dans le vide tels des fous ou des vieillards
en bout de course. Je n’avais jamais parlé à une
machine – sauf à un hélicoptère, une fois -, ja-
mais insulté un ordinateur, jamais répliqué à un
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répondeur. Je me contentais parfois d’écouter
les messages d’annonce, sachant qu’ils survi-
vraient à ceux qui les avaient enregistrés ; la
voix que j’écoutais appartenait peut-être à un
corps désormais atrocement mutilé, broyé et
déchiré par de la tôle torturée sur la voie rapide
de l’Autoroute du Sud.
– Rappelle-moi quand tu peux, Stovar…
La voix égrena ensuite une série de chiffres.
Le code d’identification de son propriétaire
dans l’éther.
Je repoussai le tapis et me levai, déjà vêtu,
puisque depuis mon retour je ne quittais que
mes chaussures pour dormir. Mon loyer était
réglé par prélèvement automatique, de même
que toutes les exigences financières institution-
nalisées – factures d’eau, de gaz, d’électricité, de
téléphone, assurance habitation, taxe
d’habitation (j’étais exempté de l’impôt sur le
revenu et n’avais pas déclaré le petit téléviseur
en noir et blanc en ma possession), cotisations
bancaires -, et je recevais si peu de courrier que
ma boîte aux lettres ne permettait pas de détec-
ter une absence prolongée de ma part. De plus,
la régie avait eu la délicatesse de faire confec-
tionner un bac permettant aux complices des
tueurs arboricoles d’y déposer leur lot quotidien
de prospectus.
Je crachai contre une plinthe pour chasser le
goût infect qui emplissait ma bouche. Durant
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mon sommeil, comme d’habitude, un rat était
remonté des égouts, attiré par mes ronflements,
pour venir chercher un peu de chaleur entre ma
langue et mon palais.
J’entrepris de me préparer un grand bol de
café soluble. Lorsque l’eau commença à frémir,
j’allumai une cigarette, malgré les recommanda-
tions médicales. Il s’agissait là d’un rituel que je
n’appréciais pleinement que dans la solitude,
depuis que Rachel n’était plus là. Celles qui lui
avaient succédé avaient toujours gâché cette
subtile alchimie matinale, que seuls ceux qui ont
connu l’isolement peuvent comprendre et goû-
ter. La combinaison du café et du tabac
m’emportait pour un bref instant dans une au-
tre dimension. Je buvais le breuvage à petites
gorgées tout en fumant, oublieux du moindre
de mes gestes. Je ne redescendais sur terre que
lorsque la chaleur de la braise me brûlait les
doigts. J’écrasais alors le mégot dans un cen-
drier que j’avais confectionné en coulant du plâ-
tre dans la boîte en aluminium ayant recelé la
bande-annonce d’un vieux film des années
soixante-dix, King Kong revient, défiant le requin
géant.
Je me rendis dans la salle de bains,
m’accroupis et ramenai vers moi le pèse-
personne glissé sous la baignoire. Du linge
trempait dans l’auge gangrenée par le calcaire.
Une tribu de noyés dont les corps auraient été
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dévorés par des piranhas ou rongés par de
l’Agent Orange. Seul subsistait le tissu qui les
avait recouverts. Je posai le pied gauche sur le
support anti-dérapant du pèse-personne.
L’ongle de mon gros orteil avait fini par déchi-
rer la chaussette. Après trois jours de cachot
dans une cellule de taille 45, composée à trente
pour cent de coton et soixante-dix pour cent de
polyester, il n’avait pu résister davantage à
l’envie de voir la lumière. Je compatis.
L’aiguille frémit. Je posai l’autre pied sur le
plateau. L’aiguille s’affola, puis se stabilisa. En
me penchant un peu vers l’avant, je la fis pro-
gresser de quelques millimètres. La voir franchir
si aisément le chiffre quatre-vingt-dix-sept me
mit de bonne humeur. Le poids est très impor-
tant pour un homme. Autant que la taille du
sexe. En dessous de cent kilos et de douze cen-
timètres au repos (dix-huit en érection), la vie
est très dure.
Pour le plaisir, je fléchis les genoux et donnai
un à-coup sur le pèse-personne, tel un skieur
négociant un virage paresseux. L’aiguille buta en
bout de course.
Je remisai l’indicateur de poids sous la bai-
gnoire, levai mon bras gauche et contemplai
dans la glace de la vieille armoire de toilette le
pansement écorné collé sur le haut de ma cage
thoracique. Du sang et des humeurs jaunâtres
avaient affaibli les particules de colle censées le
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garder soigneusement plaqué contre ma peau.
La transpiration avait également sa part de res-
ponsabilité. Je le soulevai pour regarder la bour-
souflure qu’il tentait de cacher. On m’avait reti-
ré mon drain pulmonaire trois jours plus tôt.
Mon cœur et mon poumon gauche m’avaient
trahi. Un signe avant-coureur de la peste, en ce
début de troisième millénaire. Il est des pays où
l’on débarque armé jusqu’au dents, prêt à tout
déchiqueter, et où l’on se fait dévorer à son insu
par des créatures impalpables.
Je ne m’appelais pas Stovar. Et peu de gens
se souvenaient encore de ce surnom. De l’eau
avait coulé sous les ponts, depuis ce temps-là.
J’ouvris la fenêtre, allumai une autre cigarette
et me perdis dans la contemplation des lumières
de l’agglomération. De mon perchoir, je domi-
nais Lyon et ses environs.
À ma droite se dressait la basilique de Four-
vière, éclairée aux frais des habitants de la ville,
à défaut de l’être par la lumière divine.
Devant moi, loin devant, les torchères de
Feyzin crachaient leur fumée d’apocalypse. Elle
s’étalait dans le ciel, obscène. Le nuage malpro-
pre refusait de s’élever, conscient de son odeur
nauséabonde, craignant de ne pas être accepté
par ceux qui évoluaient placidement sous la
Lune.
À ma gauche, le dôme conique de la tour du
Crédit Lyonnais pointait vers les étoiles, gigan-
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tesque stylo-feutre décapuchonné posé là par
un architecte fou.
À mes pieds, les sacs-poubelles en plastique
bleu s’entassaient, bordés de bouteilles vides.
Collée au plafond de la petite cuisine, une ar-
mée de moucherons attendait que j’éteigne la
lumière pour fondre comme chaque nuit sur
cette manne pestilentielle.
Cette année, l’hiver s’était installé avec une
rare brutalité. Plusieurs laissés-pour-compte n’y
survivraient pas. Un jour prochain, je me re-
trouverais moi aussi dans la rue, à mendier pour
quelques calories qui me protégeraient des
coups de poignards hivernaux, les cheveux
grouillant de ces poux immondes si bien repré-
sentés dans les vitrines des pharmaciens. Paran-
gon du pouvoir, le pou ne demandait ni ne
donnait quoi que ce soit : il prenait chez les plus
démunis tout ce dont il avait besoin, leur sang.
Il n’existait que pour se gaver. Le pou avait les
dents longues et ne lâchait jamais prise, sauf le
jour de sa mort.
À l’instar d’un héros de bandes dessinées
dont les aventures avaient égayé mon enfance,
j’aurais bien aimé projeter un jet de fluide
arachnéen pour quitter mon nid d’aigle et
m’élancer librement d’immeuble en immeuble,
mais la seule chose que je me trouvai à même
de projeter fut le mégot de ma cigarette.
14 Rock’n’roll
Je refermai la croisée et me versai un verre de
vin, déposai la bouteille vide à côté de ses
soeurs au col étoilé et retournai me coucher.
Elle ne cessait de dévorer mon visage de ses
yeux de chat, alors que je m’étais toujours trou-
vé laid. Nous nous étreignions sur le sol en
terre battue d’une vieille grange. Les murs et le
toit s’effondraient lentement sur nous. Légères
et silencieuses, les briques et les tuiles nous ef-
fleuraient avant de tapisser le sol en silence.
Lorsque je me réveillai, je sus que, pendant la
nuit, la neige, légère et silencieuse, avait recou-
vert les trottoirs, les voitures et le toit des im-
meubles. Je passai et repassai mes mains sur ma
figure, regardai mes doigts luisants de sébum.
Ils n’auraient pas brillé davantage si je m’étais
tartiné d’huile solaire.
J’avais dormi plus de vingt-quatre heures
d’affilée.
Dans la salle de bains, devant le miroir du
meuble de toilette, je constatai qu’une plume
était accrochée à mes cheveux. Je savais qu’elle
provenait de mon oreiller, mais je préférai lui
attribuer une autre origine.

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