Rodaya
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Description

Que de bouleversements, en effet, nés d'une rencontre nocturne, quelques années plus tôt, sur les allées du vieux quartier européen de la culture africaine ! Lui, l'infirmier français, elle, l'étudiante ivoirienne - que séparent l'un de l'autre les moeurs et les coutumes relevant de leur culture propre -vont vibrer d'une infinie tendresse que la mort, seule, déliera brutalement. Ce voyage intérieur va conduire les deux jeunes gens jusqu'à Djoloba ou fleuve du sang, étape mythique et emblématique de leur aventure sentimentale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296936911
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rodaya
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13212-2
EAN : 9782296132122

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Roland Willay Adams


Rodaya
ou le fleuve du sang


L’H ARMATTAN
I
Le jour venait de poindre quand des clameurs sourdes s’élevèrent du bord de la lagune où s’entassaient pêle-mêle pirogues et embarcations de fortune. La brume vaporeuse qui se répandait sur la ville endormie annonçait les premiers effluves de la touffeur tropicale. Un soleil timide pénétrait à grand-peine la chape de plomb pesant sur les villas dissimulées au milieu des bosquets de bougainvilliers et de jasmin, et sur le petit village de pêcheurs blotti au pied du plateau. Equipés de lampes-tempête et de coutelas, les piroguiers s’apprêtaient à partir pour la pêche à l’épervier ; leurs voix se répandaient en murmures ponctués de jurons étouffés. L’un d’eux se mit à rire en apostrophant son voisin d’une voix stridente. Les discussions allaient bon train ; elles dénotaient une jovialité qui ne se démentait jamais, quels que fussent les aléas de la vie quotidienne. Au loin, se dressant au dessus d’une mince langue de terre, les tours récentes de la ville moderne perçaient le ciel d’un blanc laiteux. Le silence matinal semblait se complaire dans une alliance intime unissant l’air à l’eau.

Se frottant les yeux comme pour accommoder une vision tirée de la somnolence, et se déplaçant à pas très mesurés, Kouamé emprunta un raidillon peu fréquenté qui le conduisit de la masure qu’il occupait en amont d’un modeste campement jusqu’au débarcadère sommairement aménagé. A l’écart des hommes qui s’activaient autour des pirogues, il écoutait le clapotis des eaux contre les cocotiers déchaussés gisant sur le sable gris. Soudain, il perçut la présence d’Hassan à demi dissimulé dans les hautes herbes, et comme prostré.
Hassan, mon frère, tu es là ? C’est quoi même ?
Hassan ne répondit pas. Il étira une jambe engourdie puis saisit sa casquette qui traînait dans l’herbe humide. Il avait couru jusqu’à ce coin de lagune où il s’était réfugié furtivement, et reprenait maintenant son souffle tout en s’épongeant le front. Il se redressa lentement.
Hassan, ton jambe là, il est raide comme bambou ! Tu veux me dire quoi ?
J’ai mal à la jambe. Je crois que je me suis bousillé la cheville en glissant sur la pente, tu vois, là…
Mais où tu vas présentement ? T’es pas au boulot ?
Je retourne au village. Et quoi, je voulais emprunter la pétrolette {1} . Le pilote n’est pas là. Je suis malheureux.
Mais pourquoi tu veux retourner au village ? Et ton travail chez le blanc ? Il t’a viré ? T’as fait couillon, oui !
Non, il est malade. Il est dans la chambre. Il ne veut pas répondre.
Mais c’est quoi même cette histoire ? Tu me blagues ?
Je crois que le fétiche est là.
Quoi ? Le fétiche chez le blanc ? Dis, mon vieux, dis…
Oui, c’est pas moi. Je veux pas l’histoire. Quelqu’un est venu chez le patron il y a plusieurs jours. Je ne le connais pas. Depuis ce temps, là, le patron, il est malade. Il est triste. Il a paludisme… Non, il est blanc comme blanc. Il est couché depuis hier soir. Je ne sais rien de plus…
Hassan, il faut me dire encore mon frère. Allez, il faut dire. Tu me connais, mon frère, il fait réfléchir avant de prendre ton pied la route {2} .
A cet instant de la conversation entre les deux hommes, une voix tonitruante se fit entendre depuis le sommet du talus qui bordait la lagune. C’était celle du conducteur de la pétrolette qui s’adressait à un vendeur ambulant attendant le départ de l’embarcation.
Quoi ! Deux passagers seulement ? dit-il d’une voix rauque après avoir franchi en sifflotant le rebord de la butte. C’est l’heure ; il faut attendre quoi ?… Qui tu es, toi ?
Il s’approcha de Kouamé et se mit à discuter avec lui tout en observant Hassan qui se taisait. Les propos sonores du conducteur de la pétrolette étaient entrecoupés de rires gutturaux. Pris d’hébétude, Hassan regardait fixement le plan d’eau scintiller sous les fines écharpes de brume. Il s’assit sur le tronc d’un cocotier couché et aperçut, de l’anse lagunaire où il se trouvait, le vieux quartier de la ville baignant dans une lumière délavée. Songeant au patron qu’il avait laissé dans la vieille case où il prenait son service tous les matins « que Dieu faisait bien », disait-il volontiers en bon chrétien converti, son corps se crispa et les lèvres se mirent à trembler.
Après avoir interpellé de sa voix tonnante plusieurs villageois qui empruntaient quotidiennement la voie d’eau pour rallier le centre urbain, l’homme aux commandes de la machine vieillotte embarqua ses passagers dont certains étaient encombrés de petits paquets grossièrement ficelés et de paniers de fruits. Tout en bougonnant, il détacha l’embarcation et mit en marche le moteur qui toussa de gros panaches de fumée. Puis la pinasse pétaradante s’éloigna lentement de la berge pour se glisser entre les bancs de brume nacrés.

Hassan, visiblement, était mal en point au moment du départ de la navette lagunaire ; il avait les yeux embués de larmes lorsqu’il prit place sur un banc latéral et s’agrippa au bord de l’étrave. Kouamé le regarda très attentivement et lui adressa un signe amical à plusieurs reprises. Il subodora un mauvais coup du sort affectant sensiblement le jeune homme : une dette de jeu peut-être, un larcin commis aux dépens de son patron, ou bien une histoire de femme !

Hassan disparut comme le jour s’éteint lentement derrière la sombre nuée… On ne devait plus le revoir durant de longues semaines. Il avait pris la pétrolette pour se rendre à la gare routière située à la sortie nord de la ville, à proximité d’un vaste parc de bois flottants destinés à être chargés sur les navires qui mouillaient dans cette autre baie lagunaire. Tous les taxis en partance pour l’intérieur du pays s’y regroupaient dans un grand désordre. Les bruits de moteur, de klaxon, et les nuages de poussière soulevée par les voitures qui manœuvraient de façon confuse composaient une cacophonie et un paysage des plus pittoresques. Les femmes ceintes de leur pagne aux tons vifs portaient sur la tête des bassines remplies de tubercules ou de bananes ; certaines d’entre elles tenaient leur jeune enfant dans le dos. Revêtus de leur boubou blanc ou bleu pâle, les hommes se pressaient autour des véhicules en interpellant les chauffeurs. De partout s’élevaient des cris, des appels, des jurons, et il flottait dans l’air une odeur rance d’huile de friture.
C’est de cette station routière qu’Hassan prit le taxi de brousse. Kouamé ne put s’empêcher de penser que dans l’état de tension nerveuse où se trouvait son compatriote, le long voyage sur des pistes hasardeuses auraient raison de ses forces mentales et physiques, et qu’il ne le reverrait peut-être pas…

L’absence d’Hassan fit l’effet d’une bombe parmi les domestiques qui travaillaient dans le vieux quartier résidentiel ; circulant d’une case à l’autre, l’émotion suscitée parmi le personnel se prolongea, jour après jour… Les langues se délièrent, les apartés se multiplièrent au coin des jardins entourant les habitations, les commentaires allèrent bon train. Comme en d’autres lieux tenus secrets par les pratiques propitiatoires, on eût dit qu’avec le temps s’épaississait le mystère de l’homme aux prises avec les forces qui le subjuguent…
II
La résidence qu’occupait Hector était située dans un vieux quartier de la capitale que des citadins qualifiaient soit de quartier historique, soit de quartier colonial selon l’état d’esprit qui les animait. On y parlait volontiers de case – ce qui faisait dire encore que le mot flairait certains relents nostalgiques ! – plutôt que de villa, sachant que le modèle de construction datait de la période de la domination européenne. La sobre demeure d’Hector faisait partie d’un ensemble d’habitations aménagées sur un promontoire dominant un bras de lagune ; le quartier était ombragé de flamboyants et de bougainvilliers décorant de larges allées tracées au cordeau. Adapté aux conditions climatiques tropicales, le quadrillage urbain conférait aux demeures noyées sous l’épaisse verdure une tonalité empreinte de quiétude et d’alanguissement. Les trilles des engoulevents ou des tisserins au nid savamment construit et le roucoulement des tourterelles égrenaient les heures feutrées de ces îlots engoncés dans une douce somnolence. De temps à autre, un marchand ambulant déplaçait son éventaire sur lequel étaient disposées toutes sortes de plantes. Mais très rares étaient les résidents qui sortaient des villas pour traverser les jardins et répondre à sa discrète sollicitation. La présence de ce colporteur dans un secteur de la ville habité par une majorité d’européens avait de quoi surprendre, eu égard à la nature des produits proposés. Parfois une maîtresse de maison condescendait à lui acheter de l’écorce de quinquina ou de la racine de gingembre, de la citronnelle, des graines de karité ou de néré. Bref, il se dégageait de cette architecture urbaine un parfum suranné lié à un passé non encore maîtrisé : vivant à l’écart des quartiers habités par les autochtones, les résidents expatriés ne se plaisaient-ils pas à rappeler l’époque où des tables conviviales étaient dressées au milieu des allées de terre battue quand se répandait une légère brise lagunaire, le soir venu, et que les convives partageaient avec un égal plaisir agapes et rumeurs parcourant la cité ? Pour l’heure, la ville nouvelle, hérissée de tours audacieuses, ne faisait qu’égratigner ce conservatoire des usages datant de la colonisation.

La vieille case d’Hector se composait de deux grandes pièces centrales ouvertes sur une galerie quadrangulaire ; dans cette vieille bâtisse, aimait-il à dire en présence de ses invités, « on peut faire du patin à roulettes sans se gêner… ». Le salon et la salle à manger étaient disposés en angle et donnaient directement sur le jardin par une large et robuste porte en bois d’okoumé. Afin de conférer plus de lumière à cette bâtisse d’allure trapue et austère, la galerie était percée de nombreuses ouvertures protégées par un treillis de métal déployé et garnies de claustras s’ouvrant vers le haut. Quant au jardin, il abritait diverses essences tropicales parmi lesquelles un manguier aux fruits succulents mais filandreux, un immense fromager et un foisonnant bambou jouxtant la concession voisine ; une haie plantée d’hibiscus et de frangipaniers le clôturait en façade.

L’ensemble de la construction revêtait un aspect austère, presque monacal, n’était la touche de fantaisie qui baignait l’étage auquel on accédait par un escalier situé derrière la cuisine. Les pièces disposées suivant le même plan architectural étaient sobrement aménagées ; l’une d’entre elles servait de lieu de repos à son ami Jean, originaire de la même région française que la sienne et gérant d’une plantation de bananes située à une centaine de kilomètres de la capitale. Quand ses pas le ramenaient au domicile d’Hector après les démarches de la journée, Jean invitait une belle inconnue à venir partager quelques moments de détente dans ce cadre sobre mais enivrant ! Les gens appelaient les jeunes prostituées des two-two {3} parce qu’elles étaient originaires pour un certain nombre d’entre elles d’un pays voisin naguère colonie britannique, et que le tarif demandé pour le commerce de leur charme – des mauvaises langues disaient à propos de la jeune prostituée qu’elle faisait « boutique son cul » – était de deux cents francs dans la monnaie du pays d’accueil.
Quand, à la tombée de la nuit, Hector sirotait un verre en se calant dans un fauteuil de rotin placé dans la galerie à côté de la porte d’entrée, il percevait par intermittence les gloussements mêlés de petits cris perçants de la belle enfant supposée en état d’extase. Puis l’aventure d’un soir consommée, son ami Jean le rejoignait au salon et les deux compères dînaient en évoquant les nouvelles du pays d’accueil et leurs frasques amoureuses. Le lendemain, à l’heure de regagner son eldorado forestier où, bien sûr, l’attendaient son équipe de plantation et d’autres amourettes villageoises, Jean ne manquait jamais de déposer sur la table de la cuisine un régime de bananes, de ces petites bananes poyo si délicieuses à consommer elles aussi ! Après s’être servi en toute innocence, le boy Dominique suspendait le régime à une patère fixée dans la cuisine.
Hector ne lui tenait pas rigueur de ce chapardage car Dominique lui était très dévoué ; et puis ce dernier ne ratait jamais une occasion de colporter les vifs commérages qui circulaient d’une rue à l’autre, qui pouvaient être utiles à entendre et dont la nature prenait souvent une tournure savoureuse, voire scabreuse. Ici comme ailleurs, les langues ancillaires se déliaient pour un oui ou pour un non, et dans ce climat singulier de fin d’époque coloniale marqué par une promiscuité dans les relations entre des individus expatriés, les effets produits étaient parfois des plus cocasses !
De fait, Dominique était très attaché à son patron car ce dernier l’avait tiré d’un mauvais pas. Le boy avait failli être emprisonné et n’avait de cesse que de lui prouver désormais sa bonne volonté et sa loyauté ; sans l’intervention décisive d’Hector auprès du commissaire de police, le domestique eût croupi au fond d’une geôle. Accusé de s’être livré au jeu de l’argent sur la voie publique, ce qu’interdisait la loi selon les dires du commissaire, il avait été interpellé et jeté au cachot ! Quand Hector fut mis au courant de l’arrestation de Dominique par le boy de la concession voisine, il intervint sans tarder et découvrit le centre de détention. Il n’en crut pas ses yeux. Dans une atmosphère empuantie, le réduit où deux hommes se serraient l’un contre l’autre était dans un état plus que déplorable. Tout en respectant les formes requises, Hector avait vigoureusement intercédé auprès du représentant de la force publique, se portant garant du dévouement du boy et s’engageant à lui adresser une sévère réprimande. En présence de l’un de ses adjoints, le commissaire de police avait alors esquissé un large sourire suivi d’un rire goguenard. Hector attendit que prît fin ce comportement pour le moins désagréable et réitéra son intention de morigéner le domestique. Dominique fut libéré.
Dans la voiture qui les ramenait à la case, le boy ne cessa de maugréer. Pour sa part, Hector réfléchit à l’attitude adoptée par les représentants de la police à l’heure où le pays opérait un tournant décisif de son histoire, et il se posa la question du bien-fondé de son intervention auprès d’eux : ne se dégageait-il pas de cette transaction à l’ancienne quelque relent d’un autre âge ?
Il se plaisait beaucoup à vivre dans cette demeure – ma retraite hors des soucis du quotidien, ironisait-il – située à l’écart de l’agitation du centre urbain, lointaine résonance des clameurs nées de la modernité économique. Mais, comme l’est indéniablement toute chose ici-bas, cette modernité avait un prix à l’instar de toute transformation brutale, laquelle se manifestait par l’éclosion choquante de contrastes sociaux spectaculaires. Il n’était que d’évoquer à cet effet la situation tragique des « déguerpis » dont la radio et la télévision en herbe se faisaient régulièrement les messagères émues auprès des habitants du pays, à l’heure des informations du soir. Ces populations errantes, venues de l’intérieur du pays avec l’espoir de bénéficier des retombées de la croissance, s’installaient spontanément sur les terrains marécageux bordant les quartiers périphériques de la cité mouvante. Par le rejet et l’accumulation des détritus familiaux, elles contribuaient à combler et à consolider les sols détrempés et spongieux ; puis elles en étaient chassées par les promoteurs immobiliers et rejetées vers d’autres terrains à stabiliser ! Les perspectives de croissance affichées par la radio, la presse écrite ou par l’image entretenaient une spéculation foncière effrénée. L’heure, sans nul doute, était au plus fol optimisme en dépit des signes plus qu’inquiétants de fragilité économique que manifestaient certains secteurs de l’activité nationale. Combien de temps durerait cet étonnant miracle économique dont, à vrai dire, les gens se gaussaient tant ? s’interrogeait Hector.
Pour l’heure, il sortit du salon et se mit à faire quelques pas dans le jardin où Dominique s’employait à plumer une pintade achetée le matin même au marché central. Jetant son dévolu sur une mangue qui lui parut à point, Hector s’apprêtait à la cueillir lorsque le boy s’approcha de lui et l’interpella :
Patron, tu as entendu ?
Quoi ?
Le bruit, là.
Quel bruit Dominique ? Où ?
Façon table ou chaise renversée chez le blanc d’Hassan.
Qu’est-ce que tu me racontes ? J’ai entendu un bruit, oui, mais cela vient du consulat d’à côté.
Non patron, c’est en face, c’est chez le blanc invisible…
Hector tourna son regard vers la case qui se trouvait juste en face de la sienne de l’autre côté de la petite rue. C’était celle d’un compatriote infirmier qui travaillait à l’hôpital. Le calme régnait dans le quartier. Pas un passant ne circulait. Il se dit cependant qu’il n’avait pas vu son voisin depuis quelques jours. Cela paraissait surprenant dans un pays où la chaleur humide incite les gens à sortir de leur habitation pour se promener dans le jardin afin de capter un peu de fraîcheur.
Patron ?
Quoi encore ?
J’ai vu l’homme passer par le petit chemin derrière la maison. C’est africain. I marchait vite. Après le bruit…
Hector regarda le boy puis se tourna de nouveau vers la case de l’infirmier. Il marqua son étonnement : ce bruit insolite dans un quartier à demi assoupi, l’absence de son voisin habitué à faire quelques pas devant sa case lorsqu’il rentrait de son travail à la tombée de la nuit, et à le saluer d’un geste de la main quand il ne lui adressait pas quelques mots de courtoisie avec son accent alsacien. Et puis la surprise réelle ou feinte de Dominique…
Tu sais quelque chose Dominique que tu ne veux pas me dire.
Non patron. Hassan n’est pas revenu. C’est quoi ça ? Les boys ne l’ont pas vu dans le quartier.
Les domestiques en proie à l’émotion… ce Hassan introuvable… le départ précipité d’un individu aperçu par Dominique : un mystère planait sur ce quartier tranquille, plongé dans la torpeur et le silence. La volaille plumée, le boy rentra dans la cuisine. Hector revint vers le salon. Il se servit un verre de whisky et s’installa dans le fauteuil à bascule. Puis il se saisit d’une revue scientifique, se mit à la lire distraitement car son esprit vagabondait. Et son regard ne pouvait se détacher de la vue de la case du voisin. Le bras posé sur l’accoudoir et un doigt sur les lèvres closes, il s’interrogeait…
Le lendemain matin, alors qu’il se promenait dans le jardin avant de partir pour l’université où il exerçait ses talents d’entomologiste, Hector tourna une fois de plus son regard vers la case de son compatriote. Soudain, il vit se profiler une ombre dans l’embrasure d’une fenêtre de la galerie ; d’apparence floue, elle se rapprocha un instant du chambranle d’une porte et s’y appuya. Hector reconnut la silhouette de l’infirmier, silhouette tassée sur elle-même et comme hésitante. Il se dirigea vers le vieux portail du jardin pour traverser la rue et aller à sa rencontre quand celui-ci disparut à l’intérieur de la case aussi vite qu’il était apparu sous la galerie. Hector se ravisa et monta dans son automobile. Bah ! On verra ce soir, se dit-il.
III
Aya était un tendron comme peuvent l’être les jeunes filles aux plus belles heures de leur adolescence. Originaire des pays de savane, et belle telle une amaryllis ou un bouton de jasmin, cette enfant se livrait, un rien de temps pour assurer la poursuite de ses études, au commerce de ses charmes sur les allées discrètes de l’ancien quartier européen. Un soir que Rodolphe s’en était allé à la recherche de l’âme sœur, il la découvrit assise sur un banc placé en retrait d’une bâtisse ayant servi autrefois de bureau de l’administration coloniale. Au volant de son automobile, et de la manière la plus discrète possible, il avait pris l’habitude de parcourir les rues quasi désertes où de jeunes beautés noires déambulaient le long des haies d’hibiscus clôturant les jardins, ou se postaient sous les flamboyants. Il se devait de redoubler d’attention lors de chaque passage dans ce quartier car rares étaient les circonstances où il se retrouvait seul à approcher les belles de nuit ; de fait, il n’était pas surprenant qu’il croisât sur son chemin quelque galant aventurier lui aussi au volant de sa voiture. Ainsi risquait-il d’être reconnu et mis dans l’embarras. Mais, à dire vrai, la gêne éprouvée eût été réciproque ; et la crainte de se dissiper du même coup…

Rodolphe se rapprocha de la jeune fille qui se redressa aussitôt comme si la peur la prit soudainement. Elle lui parut avoir dix huit à dix neuf ans au plus. Son visage n’épousait pas la lourdeur des traits des filles de la forêt ; bien au contraire, sa peau mate au grain très fin dessinait un ovale séduisant et les lèvres pas très charnues étaient peintes d’un rose pâle. Un ruban blanc tombant sur une épaule nouait des cheveux soigneusement décrêpés. Indéniablement, la belle enfant dégageait beaucoup de charme personnel, et elle ne correspondait pas du tout au profil établi par les gens du commun au sujet de la fille de rue, de la two-two… Sous le corsage blanc se dessinait une poitrine aux seins nubiles, joliment galbés. La minijupe légèrement fendue sur le coté découvrait de longues jambes que le regard de Rodolphe parcourut avec un plaisir vif. Elle portait des sandales légères faites de fines lanières entrecroisées affinant la silhouette gracile. Rodolphe la fixa intensément puis tourna son regard vers le véhicule.
Il éprouva sur le champ le désir violent de la posséder, là, dans la voiture, ou derrière le flamboyant ou le kapokier : désir fou, brutal, quasiment animal. Mais son esprit se ressaisit vite et il goûta au plaisir de partir à la conquête de la jeune fille qui méritait qu’il lui accordât toutes ses attentions ; il lui proposa de boire un verre chez lui. Aya parut surprise par cette proposition. Rodolphe fit preuve de persuasion en lui parlant d’une voix enjôleuse. Elle se laissa convaincre. Au sourire limpide qu’elle lui adressa, le jeune homme comprit qu’elle se sentait rassurée et qu’il ne lui était pas indifférent ; amusée par l’amabilité du propos, elle l’écoutait lui adresser des compliments sur la fraîcheur de sa jeunesse et l’élégance de sa mise.
Tu as une belle moustache blonde comme celle d’un acteur de cinéma, je ne me souviens pas de son nom, mais il est américain, lui répondit-elle d’une voix douce.
Elle croisa le regard du jeune homme et lui sourit tout en pinçant le ruban blanc déroulé sur son épaule. Elle se glissa dans la voiture et tira soigneusement les bords de sa minijupe. Rodolphe se délecta à la vue de ce corps élancé. Ils prirent le chemin de la vieille case.

L’intérieur de l’habitation ressemblait vraiment à un véritable capharnaüm. Il y régnait un désordre surprenant de la part d’un cadre médical habitué à plus de rigueur en matière de rangement ! Des piles de revues jonchaient la table du salon, des masques africains et des babioles diverses étaient éparpillés sur un buffet, des cartons et des sacs s’empilaient dans un coin de la salle à manger dont les chaises, bizarrement, se trouvaient placées à l’écart de la table. Aya écarquilla les yeux et se retint de pouffer de rire.
Quelques temps auparavant, Rodolphe avait invité Hector à venir prendre l’apéritif chez lui. Ce dernier se rendit compte rapidement du bric-à-brac qui régnait dans la case ; une curieuse manière d’étudiant incorrigible, pensa-t-il. Il eut envie de lui suggérer la compagnie d’une femme mais il se tut par courtoisie. Après avoir rempli les verres, Rodolphe se dirigea vers la cuisine pour préparer des niama-niama {4} En son absence, Hector laissa son esprit divaguer. Il se prit à situer la personnalité de cet infirmier parmi la kyrielle d’expatriés exerçant des professions ou des activités diverses au sein du microcosme français. Nul doute, pensa-t-il, que sa position était éminemment respectable. Car sur l’échiquier des représentations sociales, à coté de personnes honorables coopérant dans de nombreux secteurs du développement économique, social, culturel – la santé, l’éducation, les technologies de pointe – intriguaient couramment des individus au passé louche et aux comportements délictueux : tels des aventuriers prétendument guides ou chasseurs professionnels se livrant en réalité au trafic de l’ivoire, intermédiaires de tous poils ou commerçants usuriers achetant à bas prix les productions agricoles locales, avocats radiés de leur ancien barreau et recyclés dans des affaires véreuses… D’autre part, déplorait-il souvent en présence de collègues ou d’amis, nombreuses étaient les personnes qui nourrissaient une nostalgie des rapports de subordination entre maître et domestique ayant prévalu à l’époque coloniale : c’est ainsi que certaines d’entre elles n’hésitaient pas à congédier leur boy dont le crime était d’avoir commis… une vétille : un retard dans les horaires ou une maladresse de service... Parfois aussi elles secouaient nerveusement la sonnette de service pour rappeler le domestique de l’office ! Pis, Hector avait entendu parler de la bouche de l’un de ses confrères du cas d’un boy congédié par son employeur parce qu’il avait découvert en nettoyant un recoin de la case la présence, sous une couverture élimée, de cartons de whisky faisant l’objet d’un trafic clandestin avec la complicité d’un agent du port. Nonobstant ces faits regrettables, la majorité des expatriés condamnait vertement de tels agissements ; de même réprouvaient-ils la condescendance, voire le dédain, manifestée parfois vis-à-vis des populations locales.
Rodolphe Sontag revint au salon. Sans raison apparente, Hector se persuada en observant la démarche discrètement élégante avec laquelle son hôte déambulait entre les objets encombrant la galerie que ce dernier devait être sensible aux appas de la gente féminine locale ! Il est vrai que celle-ci savait se montrer si accorte en maintes occasions…

Aya et Rodolphe s’installèrent dans un coin du salon, hors de la vue d’un colonel à la retraite qui ne manquait jamais depuis sa terrasse de jeter un coup d’œil discret mais panoramique sur les allées et venues des résidents du quartier ! Ils échangèrent leurs premières confidences tout en buvant un porto. Rodolphe se sentait de plus en plus attiré par cette jeune femme qui lui témoigna sa confiance en lui avouant qu’elle se livrait occasionnellement à la prostitution parce que son oncle, vivant modestement dans une proche banlieue de la capitale, la laissait pour ainsi dire sans ressource. Elle avait perdu ses parents et préparait un diplôme de secrétaire dactylographe qu’elle espérait bien décrocher à la fin de l’année. Rodolphe l’écoutait en la couvant des yeux. Il rapprocha son fauteuil du sien et se pencha vers elle pour l’embrasser. Elle se retint et esquissa une moue timide qui la rendit encore plus désirable. Il prit ses mains dans les siennes et lui dit d’une voix tendre :
Aya, si je peux t’aider à boucler ton année d’études dans de bonnes conditions…
Son cœur se mit à battre très fort. La perspective de lui offrir son aide en la gardant tout près de lui l’enflamma ; un désir irrépressible l’envahissait : la serrer dans ses bras et la caresser. Il crut alors qu’il était en train de s’amouracher d’une beauté fragile, spontanée et élégante à la fois, tellement différente des jeunes femmes rencontrées au hasard de ses promenades nocturnes.
Comme de nombreux célibataires de son âge s’aventurant le soir sous les frondaisons des flamboyants, il avait abordé dans des circonstances analogues des jeunes femmes avec qui il n’avait que très rarement éprouvé une émotion véritable, et encore moins le désir de nouer une relation durable. Le charme naturel d’Aya, la douceur sensuelle de son corps et sa mise soignée rayonnaient dans ce salon très désordonné et triste. Rodolphe sentit se consumer en lui une flamme ardente ; il lui prit la main, se pencha un peu plus vers elle et lui déclara d’une voix haletante son désir de la retenir près de lui.
Tu veux me garder près de toi tout le temps ? s’étonna-t-elle.
Oui, répondit-il, fasciné par l’intensité de son regard.
Aya bomba légèrement la poitrine en se redressant sur son fauteuil. Sous le corsage saillaient des seins fermes et provocants. Elle se tut durant un instant tout en caressant du regard le jeune homme. Comme suspendu aux lèvres de la jeune fille, Rodolphe craignit qu’après lui avoir fait l’amour elle ne déclinât son invitation et ne repartît chez son oncle, peut-être chez un amant, pensa-t-il non sans inquiétude.
Tu es chez toi ici, j’ai une folle envie de te garder… de te faire l’amour toutes les nuits, de t’aimer, murmura-t-il d’une voix câline, de t’aider de toutes mes forces si tu le souhaites.
Rodolphe posa la main sur le genou d’Aya puis la glissa jusqu’à l’échancrure de la minijupe. Elle fut prise d’un léger tressaillement et lui tendit ses lèvres :
Viens, soupira-t-elle, allons dans ta salle de bain. J’ai envie de toi moi aussi, que tu me fasses l’amour… que tu me fasses jouir, toi, ajouta-t-elle le plus naturellement du monde.
Ils se dirigèrent ensuite vers la chambre et s’étreignirent si fortement qu’ils faillirent tomber à la renverse sur le lit. Ils éclatèrent de rire et s’embrassèrent avec fougue. Rodolphe avait les sangs qui bouillaient ; son désir s’embrasa à nouveau. Tout en plongeant son regard dans le sien, il déboutonna lentement le corsage de la jeune fille et caressa ses seins aux rondeurs parfaites ; puis il pencha la tête vers sa poitrine et de sa bouche palpa très doucement le mamelon qu’il se mit ensuite à suçoter. Elle souleva la chemisette de Rodolphe, posa les mains sur ses hanches et se cambra contre lui. Il l’allongea sur le lit, continua de la dévêtir avec une grande douceur et la couvrit de baisers jusqu’au pubis couvert d’une toison finement crêpelée. Le contact de la langue sur son sexe la fit doucement gémir.
C’est bon, c’est bon, répéta-t-elle, emportée par l’effusion du désir, le regard étincelant et les mains crispées sur le drap du lit.
Après un long frémissement, elle se redressa doucement et s’employa à son tour à caresser Rodolphe en saisissant son sexe à pleine bouche ; ses lèvres attisaient la vigueur du jeune homme. Il posa la main sur la chevelure de la jeune fille et s’abandonna à son baiser tant le plaisir était intense. Tendre et radieuse, Aya contempla Rodolphe parvenu à l’extrême limite de sa résistance ; il se redressa à son tour avant de s’allonger sur elle et de la pénétrer. Il respira profondément pour contrôler les battements de sa pulsion et finit par céder à la violence de son élan amoureux. Aya se cabra et se mit à geindre doucement.
Prends-moi, prends-moi encore, s’écria-t-elle, haletante à son tour et secouant la tête de droite et de gauche.
Elle ferma les yeux de bonheur. Rodolphe tenait dans ses bras ce joli corps d’ébène qu’il embrassait follement, attendant le moment où il sentirait à nouveau se produire en lui l’onde palpitante qui annonce la brûlure amoureuse. S’efforçant de maîtriser le cours de ses ardeurs, il l’ensemença une seconde fois avec une vigueur intacte. Aya sentit couler délicieusement en elle le fruit de leur embrasement charnel. Elle lui sourit, le corps apaisé et languide.
Tu m’as fait jouir, Rodolphe… fort... je voudrais que tu me prennes toujours comme tu l’as fait, ici chez toi. Tu as été si fort et si doux en même temps.

Rodolphe exultait à l’idée de faire d’Aya sa jeune et jolie maîtresse, de se fondre avec elle dans le plaisir et l’émotion partagés, de la rendre très amoureuse. Peu importe le qu’en-dira-t-on, pensa-t-il. Il était prêt à affronter les rumeurs que leur aventure ne manquerait pas de susciter dans le landerneau local.
IV
En sortant de son cours de dactylographie, Aya vit Tiégbé qui empruntait une des principales rues commerçantes de la ville. Elle se décida à changer de trottoir mais le jeune homme l’aperçut et se dirigea promptement vers elle. Il l’aborda sans ménagement :
Aya, où étais-tu passée ? Je t’ai cherchée partout, chez ton amie Amina et chez ton oncle. Ils m’ont dit ne pas t’avoir vue depuis plusieurs jours. Où tu étais passée ? Tu as trouvé un autre mec ?
Aya ne répondit pas. Elle ne savait pas comment aborder la situation dans laquelle elle se retrouvait depuis qu’elle s’était installée chez Rodolphe. Elle se tint coite. Tiégbé revint à la charge :
Tu es où Aya ? Tu ne veux pas me dire ? Tu m’as faussé compagnie. Je n’aime pas trop ça, ajouta-t-il en grommelant.
En dépit du ton menaçant adopté par le jeune homme qui roulait maintenant de gros yeux, Aya continuait de se taire. Elle se remit à marcher, faisant mine de s’intéresser aux vitrines achalandées.
Aya, c’est quoi même ! Ecoute-moi, je veux te voir plus souvent. Tu me plais et tu sais que la situation est caillou {5} pour toi comme pour moi. Nous avons besoin de fric.
Le propos de Tiégbé était on ne peut plus clair. Depuis le début de leur rencontre, il entretenait avec Aya une liaison pour le moins insolite : il l’avait invitée à… se faire quelques clients après les cours, selon ses propres mots ! Il comptait sur le charme de la jeune fille pour « emporter le jackpot », formule qu’il affectionnait beaucoup, « en toute discrétion » ajoutait-il. De façon provocante, il lui avait conseillé de porter une perruque : « on ne te reconnaîtra pas, ça paiera ! » jubila-t-il à l’idée de la transformer en putain aguichante et désirable.
Aya se sentait de plus en plus mal. L’insistance avec laquelle le jeune maquereau voulait savoir ce qu’elle était devenue l’indisposait fortement. Elle eut envie de pleurer. Elle prit son courage à deux mains :
Tiégbé, je te dirai bientôt pourquoi je ne vais plus sur l’allée et pourquoi tu ne me vois plus présentement. Je n’ai plus envie de cet argent, tu vois…
Tiégbé se renfrogna. Visiblement, il n’apprécia pas ce début d’explication et repartit à l’assaut :
Bon Aya ! Tu me dis où je peux te voir. Alors c’est d’accord ? proféra-t-il d’une voix hargneuse.
Ecoute Tiégbé, j’irai te voir prochainement. Pour l’instant je ne peux pas te dire. Excuse-moi, je suis pressée, je dois rentrer.
Tu dois rentrer où ?
Je dois rentrer. A bientôt.

Aya reprit sa marche en direction de la lagune où se trouvait l’arrêt de l’autobus. Après avoir récupéré sa vieille voiture décapotable garée non loin de là, Tiégbé attendit l’arrivée de l’autocar pour le suivre. Parvenue à proximité du vieux quartier européen, Aya descendit et poursuivit son chemin sur une centaine de mètres. Tiégbé arrêta son automobile. Mal à l’aise, il toisa les rares passants qui circulaient puis suivit Aya qui marqua un temps d’hésitation, se retourna sur la portion de rue qu’elle venait d’emprunter puis s’engouffra dans l’habitation.
Tiégbé écarquilla les yeux. Que pouvait bien faire Aya dans cette case ? A moins d’un rendez-vous avec un homme, un blanc, songea-t-il. Mais non ! Il ne pouvait croire à une telle éventualité. Et pourtant, se persuada-t-il, elle était bien entrée dans l’habitation. Aurait-elle un amant européen qui lui offrirait le… mais oui ! Les études, pensa soudainement Tiégbé ! Elle en est bien capable, se dit-il, en proie à un accès d’énervement. Voilà une façon égoïste de remercier les gens, rumina-t-il !
Bien décidé à en savoir davantage, il se posta à l’angle d’un jardin où croissait un bambou et s’épongea le front. Il observa minutieusement les environs et la façade de la case. L’air était immobile, étouffant. Aucun souffle ne faisait frissonner le léger feuillage. Seul le roucoulement des pigeons perchés sur les manguiers et le fromager ponctuait le silence. Dans la propriété, pas âme qui vive, pas de bruit venant de l’intérieur, pas de mouvement dans le jardin… Tiégbé était de plus en plus intrigué. Mais une chose était sûre : Aya lui échappait et il ne pouvait se faire à cette situation. Il songea de nouveau aux charmes de la jeune fille et aux retombées financières ! Il lui faudrait adopter rapidement une décision, pensa-t-il, quand le mystère de cette maison fantôme serait éclairci.

Deux jours plus tard, il revint sur les lieux. La maison était silencieuse comme lors de sa première venue. Il se posta au même endroit et attendit. Le jour commençait à décliner et une légère brise de lagune rafraîchissait un tantinet l’atmosphère. C’était l’heure où les habitants regagnaient leur domicile et le jeune homme se persuada qu’il allait cette fois-ci apercevoir Aya en compagnie de l’occupant. Au bout d’un long moment, las de poireauter et pressé d’en finir, il se résolut à quitter son poste de guet. Il se rapprocha de la propriété, entrouvrit la porte du jardin faite d’un assemblage de bambous et se dirigea vers l’entrée principale de la case. Il frappa à deux reprises. Rodolphe ouvrit la porte et retint le visiteur à l’entrée de la galerie. De grande taille, le visage émacié et le cheveu blond en bataille, il fixa Tiégbé avec surprise ; celui-ci pensa aussitôt que l’homme blanc devait le prendre pour un domestique qui recherchait du travail.
Oui, de quoi s’agit-il ?
Je suis à la recherche d’Aya.
Pardon ?
Je répète que je cherche Aya.
Mais qui êtes-vous ?
Je suis un ami d’Aya. Nous avons travaillé ensemble et je suis son amoureux.
Je regrette mais il n’y a pas d’Aya ici.
Chef, il ne faut pas me blaguer. Aya est ici.
Comment cela elle est ici ?
Je l’ai vue l’autre jour entrer dans la case.
Rodolphe comprit très vite qu’il fallait ménager le visiteur qui s’agitait en se dandinant nerveusement et en faisant mine de forcer le passage.
Que lui voulez-vous ?
Alors, tu vois. I faut pas me mentir. Aya est là. Je veux voir Aya.
Elle n’est pas rentrée. Elle est en ville avec une amie étudiante. Mais que voulez-vous lui demander ?
Je veux la voir maintenant.
Mais je viens de vous dire qu’elle était en ville ! Et pourquoi voulez-vous la voir ? Expliquez-vous enfin.
Je veux qu’elle revienne chez moi. Sa place n’est pas chez le blanc.
Soyez correct jeune homme, ne m’appelez pas le blanc !
Rodolphe commençait à s’irriter de la tournure que prenait cet échange verbal frisant l’altercation, et il craignit que la situation ne dégénérât. Tiégbé, quant à lui, montrait des signes d’agacement soulignés par l’expression d’un rictus de colère. Comme cela lui arrivait fréquemment quand il était irrité, il se mit à parler en détachant distinctement chaque syllabe :
Bon, c’est fini maintenant. Il faut dire à Aya que je l’attends chez moi tout de suite. Sinon…
Sinon ? demanda sèchement Rodolphe.
Je vais appeler le fétiche. I va te poisonner {6} , tu connais sang de poulet ?
Rodolphe piqua une colère :
Je vous demande de partir d’ici et de ne plus revenir.
C’est compris ?
Tiégbé tourna les talons en ricanant. Il ne quitta pas tout de suite le quartier ; il se plaça à nouveau tout contre le bambou et attendit pendant de longues minutes. Il trépignait en retenant son souffle. Ne la voyant pas revenir, il se convainquit qu’Aya n’était pas en ville comme l’avait dit l’homme blanc mais à l’intérieur de l’habitation. Aya est retenue prisonnière, s’insurgea-t-il.
L’homme, là, je vais le baiser, grommela-t-il.
Aya sortit de la salle de bain.
Qui était-ce, s’enquit-elle ? J’ai entendu ta voix et celle d’un autre homme. C’est curieux, il me semble la connaître.
Rodolphe l’interrompit :
Ce n’est rien, ma chérie. Juste un domestique qui cherche du travail.
Elle se dirigea vers la chambre qui ouvrait sur la galerie et s’arrêta brusquement. Elle aperçut au delà du jardin et de la rue une silhouette en partie dissimulée par le feuillage du bambou. Persuadée que c’était celle de Tiégbé, elle se mit à blêmir. Elle se ressaisit et revint au salon :
Cet homme que je viens d’apercevoir dans la rue, c’est celui avec qui tu parlais tout à l’heure ?
Oui, peut-être. C’est sans importance, répondit Rodolphe qui lisait le journal local qu’Aya lui avait acheté.
Rodolphe s’efforça de chasser de son esprit le souvenir désagréable de la prise de bec qui venait de se produire. Mais l’événement s’était gravé dans sa mémoire et se jouait désormais de l’effet de boomerang.
Il se leva, s’approcha d’Aya et la serra dans ses bras. Ils se regardèrent en souriant et s’embrassèrent longuement.
Allons dîner, lui dit-il simplement.
Aya lui prit la main et l’entraîna dans la salle à manger où elle avait remis un peu d’ordre depuis quelques jours.
V
Occupé à soigner les strelitzias et les faux arums disposés en un massif vivace et coloré, Hector ne remarqua pas l’arrivée de Dominique qui rangea sa bicyclette contre l’apatam {7} plus que rustique faisant office de toit.
Bonjour patron.
Bonjour Dominique. Tu es en retard ce matin. Que s’est-il passé ? Ton pneu a crevé ?
Non patron, je suis rentré dans femme.
Tu es rentré dans femme ? s’esclaffa Hector.
Oui patron, la femme il était pressée et a traversé sans regarder, j’ai tombé avec elle.
Ah ! Tant mieux, enfin, façon de parler ! Je suis rassuré, ajouta Hector sur un ton hilare. A propos, se reprit-il, as-tu entendu parler d’Hassan ?
Non patron, les boys ils disent qu’il est parti au village mais on ne sait pas.
Et sais-tu comment le voisin se débrouille sans boy ?
Hier soir, quand je suis parti j’ai vu un autre homme.
Peut-être un boy, il n’était pas sapé comme l’autre.
Quel autre ? demanda distraitement Hector.
Hi ! Celui que j’ai vu l’autre jour je t’ai dit.
C’est toujours calme en face. Je vais partir au travail. Tu prépares le thon à faire au four et tu cuiras le riz ce soir. Attention : tu ne cuis pas le thon maintenant ! Mon amie vient manger. Tu changes de tablier aussi, n’oublie pas.

De retour à l’université dont les bâtiments situés hors de l’ancienne ville s’élevaient au dessus d’un plateau dominant un bras de lagune – la proue de la modernité, disait sur un ton jovial un de ses collègues africains – Hector retrouva son ami géologue avec qui il préparait une sortie sur le terrain. Les services sanitaires du pays lui avait demandé d’entreprendre une étude sur le paludisme qui sévissait parmi les populations dangereusement exposées et qui provoquait de nombreux cas de mortalité en raison de la prolifération d’une espèce de moustique redoutable, le plasmodium falciparum, responsable de la mort de nombreuses gens atteints de convulsions cérébrales et de déshydratation. L’espèce représentait un véritable fléau pour les populations vivant notamment dans les régions lagunaires et maritimes. Hector avait assisté à la dégradation physique et mentale d’individus atteints de cette maladie et admis aux urgences du centre hospitalier de la ville ; les plus exposés étaient les enfants en bas âge, totalement décharnés et comme réduits à l’état de momies en fin de vie.
Quelques années auparavant, alors qu’il accomplissait une mission dans un centre médical soudanien, il avait vécu une expérience analogue au contact de populations victimes de l’onchocercose, une maladie qui atteint les centres nerveux et provoque une cécité complète. L’explication de cet autre fléau réside dans le fait que les villages sont généralement installés non pas sur les crêtes des collines mais dans les talwegs, c’est-à-dire à proximité des points d’eau, en l’occurrence les marigots infestés par les parasites. A travers la ville où se trouvait le centre médical, il n’était pas rare de rencontrer un cortège d’aveugles se suivant les uns les autres en se tenant par l’épaule d’une main et en mendiant de l’autre. Ce spectacle affligeant lui rappela la parabole des aveugles du tableau de Bruegel.
Le collègue d’Hector travaillait sur un projet de nature géologique et géomorphologique. Il s’agissait, à partir de relevés bathymétriques et d’analyses de sédiments datant du quaternaire, de reconstituer le cours d’un ancien réseau fluviatile débouchant sur le littoral, et de contribuer ainsi à l’aménagement de structures destinées à mettre en valeur le potentiel portuaire et touristique de la région. Le site lagunaire concerné convenait parfaitement à l’accomplissement de leur mission respective. En présence du personnel du laboratoire, ils peaufinaient leur projet respectif quand la secrétaire de l’université vint trouver Hector :
Monsieur Houdain, on vous demande au téléphone.
De qui s’agit-il madame Loures ?
Je ne sais pas monsieur, le correspondant n’a pas décliné son identité. Mais il a dit qu’il allait rappeler sans tarder.
Il a communiqué son numéro de téléphone ?
Non.
Hector se montra perplexe. Qui pouvait bien l’appeler en cette fin de matinée ? Son amie Paula ? Peu probable car elle assumait ses cours.
Bien. Je vous remercie madame Loures.
Dans l’attente du coup de fil, il se rendit dans un bureau pour consulter une note d’information. Le téléphone sonna. Il décrocha le combiné.
Allo ?
Allo ? Monsieur Houdain ?
Lui-même. Excusez-moi. Je vous entends mal. A qui ai-je l’honneur ?
Rodolphe Sontag votre voisin.
Monsieur Sontag ? Quelle surprise ! Vous allez bien ?
Monsieur Houdain, pourrais-je vous rencontrer ? Ce soir peut-être ?
Hélas, je ne puis me libérer ce soir. Mais de quoi s’agit-il si j’ose me permettre ?
Je ne peux pas vous parler au téléphone. Vous serait-il agréable de venir demain en fin d’après-midi prendre un verre chez moi avant que je ne reprenne mon service ?
Oui bien sûr. Avec plaisir.
Alors à demain. Je compte sur vous.
C’est entendu. A demain.
En revenant au laboratoire Hector parut préoccupé. Son collègue lui en fit la remarque :
Hector, rien de grave ?
Non Gégé. Un coup de téléphone auquel je ne m’attendais pas du tout. Je t’expliquerai. Revenons au problème du transport du matériel. Il faut que tu demandes rapidement à Herbault la mise à disposition du zodiac, du sonar et du moteur. La boussole aussi pour le repérage et le tracé des parcours bathymétriques et les cordeaux. Je pense que nous n’aurons pas de difficulté à disposer de la camionnette et du chauffeur.
Et surtout, ne pas oublier les deux bouteilles de gin, précisa Gégé qui savait de quoi il parlait ! Ses fréquentes missions sur le terrain faisaient de lui l’intercesseur privilégié auprès des populations villageoises. Il ne manquait jamais de prévoir l’intendance, en particulier quand il s’agissait de satisfaire le goût de ses hôtes africains. De fait, l’aboutissement de toute négociation quant aux conditions d’accès au site s’accompagnait immanquablement d’un geste de courtoisie envers les habitants rompus aux traditions hospitalières ; ceux qui allaient être pressentis au cours de la mission à venir appartenaient à une ethnie originaire du pays voisin, anciennement sous domination britannique. D’où la nature du précieux liquide !

En fin d’après midi, Hector regagna son domicile sans s’attarder en ville. Il avait invité son amie Paula à venir dîner à la case. Paula était une grande et belle femme au regard vif, au cou long et gracile ; elle arborait un chignon qu’elle soignait avec infiniment de goût et qui affinait sa silhouette svelte. D’origine camerounaise, elle enseignait dans un collège de la banlieue dont le directeur avait sollicité le concours d’Hector lors du démarrage de l’établissement ; il y avait enseigné un temps la botanique et la géologie. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Paula et l’avait invitée… à dîner en ville dans un restaurant tenu par un mauritanien cuisinant un succulent pigeon aux dattes. Elle résidait dans un immeuble récemment construit à l’écart du centre et se partageait entre son appartement et la case d’Hector. De l’aveu de ce dernier, pourtant peu disert en la matière, faire l’amour avec Paula était plus qu’un régal du corps et de l’esprit : une rencontre avec la divinité… Bien qu’elle lui manifestât un tendre attachement, elle tenait à préserver son indépendance matérielle. Chez Hector où elle protégeait envers et contre tout le cadre de leur intimité, elle ne goûtait guère l’occupation passagère du premier étage de la case ! Mais elle fermait les yeux par amour pour son bel amant.
Hector gara sa voiture sous l’abri ressemblant davantage au cabanon qu’il occupait le dimanche à la plage qu’à un véritable garage. Il avisa Dominique qui se tenait dans la cuisine :
Dominique, tu mettras une belle nappe ce soir.
Et comme si l’appel téléphonique du matin lui revenait en mémoire :
Toujours rien au sujet d’Hassan, toi qui sais tout ?
Non patron, mais j’ai vu la fille, elle venait à la case.
Toujours rien de l’homme… Elle est belle, elle n’a jamais été enceintée {8} , elle…
Dominique, occupe-toi de tes femmes, veux-tu ?
Hector jeta un coup d’œil furtif en direction de la case de Sontag. Il le vit apparaître sur le pas de porte. Il attend sans doute que je me manifeste pour se tranquilliser, pensa Hector. Ils se firent un signe de la main.
Il rentra au salon pour remettre un peu d’ordre dans les papiers, sortit du buffet les verres à apéritif, le seau à glace, la bouteille de whisky et le vermouth pour Paula. Il pensa de nouveau à son voisin, à l’appel téléphonique que ce dernier lui avait lancé le matin même. Quelle pouvait bien en être la raison ?
Peu de temps après, Paula pénétra dans le jardin et gara sa voiture à proximité de la sienne. Pour le maître des lieux, l’heure était venue de se libérer l’esprit des soucis de la journée et d’accorder tous ses soins au bonheur de la jeune femme.
VI
Hector frappa à deux reprises à la porte de la case et attendit qu’on lui ouvrît. Rodolphe Sontag apparut dans l’embrasure :
Excusez-moi si je vous ai demandé de venir si tôt, je reprends mon service à vingt heures.
Mais je vous en prie.
Entrons dans le salon pour prendre un rafraîchissement. Je n’ai pas encore de nouveau boy depuis le départ incompréhensible de cet Hassan qui m’a faussé compagnie sans crier gare, il y a quelques jours.
Etrange en effet, fit remarquer Hector. Vous l’avez réprimandé ?
Non. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je m’étais allongé sur le canapé, me sentant patraque en raison d’un désagrément passager, quand le boy est parti sans demander son reste. Incompréhensible. Il a pensé que j’étais malade. Mais alors pourquoi ce départ précipité ? Au demeurant rien n’a disparu dans la maison.
Que s’est-il bien passé avec votre boy ?
Je ne sais pas, répondit Rodolphe d’une voix sourde. Il a décampé ! A-t-il eu peur de la personne qui est venue chez moi et qui m’a interpellé de manière insolente parce que j’abrite une jeune fille du pays que je connais bien et qui a des difficultés financières à boucler ses études ? Non, cette hypothèse ne tient pas debout !
Sontag était visiblement troublé mais Hector ne fut pas dupe. La jeune fille en question qu’il avait aperçue dans le quartier mais qui se montrait très discrète dans ses allées et venues devait être la petite amie de Rodolphe. Ayant certainement vu celle-ci entrer chez lui après l’avoir suivie en ville, la personne dont parlait l’infirmier s’était présentée à son domicile pour lui faire connaître son déplaisir, voire sa colère. Qui sait ? s’interrogea Hector.
Un jeune amant éconduit à la cervelle surchauffée et qui l’aurait menacé ?
En parlant, Rodolphe Sontag n’eut de cesse que d’attirer le regard d’Hector en guise d’assentiment aux propos qu’il lui tenait.